PREMIÈRE PARTIE
clocher, qui de loin semble privé de l’emblème chrétien. La cérémonie religieuse accomplie, le monarque, revêtu des insignes royaux, s’élançait à cheval et, galopant jusqu’auprès du fleuve, gravissait un tertre à balustrade de marbre ; de là il proclamait sa prise de possession en frappant l’air de son épée dans la direction des quatre points cardinaux. Le tertre subsiste encore, mais solitaire depuis 1830.
Un chemin assez roide, entrecoupé d’escaliers, conduit au château, vaste bâtiment carré à cinq étages avec une tour à chaque angle ; la toiture et l’intérieur ont disparu dans l’incendie de 1809, les murs seuls sont restés debout. Du haut de ce château on jouit d’une vue immense. Il s’élève' sur une colline qui forme la tête des Garpathes, dont on voit à gauche les développements de plus en plus élevés et couverts de vignes ; à'droite au premier plan s’étend la ville, et toute ville est jolie vue d’en haut et de loin ; ensuite le Danube décrit à travers l’immense plaine de capricieux détours, se montre, se perd pour reparaître à quelque distance, se cache de nouveau; on croit que c’est pour toujours, mais un reflet argenté trahit au loin sa présence au milieu de la plus riche verdure, des prairies parsemées d’arbres, autant de bouquets frais et riants qui s’étendent à des lieues et des lieues encore.
La ville est grande, mais irrégulière ; la fontaine seule est pittoresque. C’est une colonne entourée de statues, qui occupe le centre du marché. Cette place était remplie de paysans venus pour admirer et féliciter un régiment de compatriotes qu’un changement de garnison amenait pour quelques heures à Presbourg. Les troupes hongroises, hussards et grenadiers, sont sans contredit les plus belles de l’armée autrichienne. Après la révolte de 1843 on voulut punir le pays, et Lune
EN OKIÈNT.
des premières mesures adoptées fut la dispersion des régiments nationaux dans des provinces éloignées. Le peuple en souffrit profondément dans son orgueil et ses affections, mais il fallut courber la tête et se taire, comme on se tut également lorsqu’une organisation bureaucratique allemande vint remplacer les employés hongrois. Aujourd’hui qu’ils payent , sans murmurer trop haut, les impôts dont on les surcharge, on leur a rendu quelques-uns de leurs grenadiers, mais la cavalerie n’est pas revenue et l’on exige un redoublement de soumission avant d’accorder cette suprême faveur. Les Hongrois se taisent, ai-je dit : ils se contentent de répéter à voix basse ce qu’ils aimeraient à crier sur les toits, et cette affluence de paysans, ces baisers, ces larmes prodiguées aux soldats traversant la patrie, ne sont-ils pas une protestation muette contre des actes qu’on n’ose blâmer tout haut (1)? *
Presbourg est du reste hostile au gouvernement ; depuis l’ouverture du chemin de fer on achète tout à Vienne ; l’industrie locale est trop peu développée pour profiter du voisinage comme débouché et pour ne pas souffrir de la concurrence. C’est ainsi que dès les premiers pas hors de l’archiduché d’Autriche, noyau primitif de l’empire actuel, le voyageur peut constater la tendance générale du pays. A la place d’une centralisation extrême il réclame une vaste décentralisation, ou plutôt la création d’une infinité de centres particu-
(1) Le temps marche avec rapidité et modifie les rapports des hommes et des peuples. Il y a quatre ans l’Autriche semblait peut-être trop rigoureuse envers les Hongrois; aujourd’hui ne peut-on pas résumer en deux mots la situation respective des deux nations? La Hongrie demande trop; l’Autriche n’accorde pas assez.