DEUXIÈME PARTIE
Pyramides, qui se découpent en ombre sur un ciel de feu. La lune se lève, le fleuve est couvert d’embarcations, et nous glissons au milieu d’elles en proie au premier enchantement que provoque en nous une nouvelle existence, l’enivrante réalité de l’heure présente et les perspectives qui nous attendent.
Nous avons baptisé notre dahabieh Ile-de-France ; nos amis parisiens nous en sauront-ils gré ? C’est une grande barque peinte en vert brillant, avec une longue ligne rouge qui en suit les contours. La moitié environ est occupée par une maison de bois qui forme corps avec le bâtiment et dépasse le pont d’un étage. Le haut est plat ; c’est la terrasse, garnie de bancs, de balustrades et d’un escalier qui descend sur le pont. La voilure se compose d’un mât placé à l’avant et supportant une voile latine colossale qu’on tourne à droite ou à gauche, selon le vent, et d’un mât à l’arrière, où s’attache la petite voile. Les fourneaux de cuisine sont placés sur l’avant ; les matelots dorment sur le tillac. Quant au plan intérieur de notre résidence, nous avons de chaque côté onze fenêtres ; elles éclairent sept chambres et un salon. Celui-ci prend toute la largeur du bâtiment; quatre fenêtres et une petite coupole vitrée lui donnent du jour. Les cabines contiennent chacune un lit, une toilette et une chaise; la cabine du fond est double. Un couloir qui aboutit à la porte occupe le milieu, sépare les cabines de droite et de gauche, et n’est interrompu que par le salon, dont rinstallation est confortable : des divans sur les côtés, une table au centre, des étagères pour y placer les livres, une lampe suspendue qui sert aux lectures du soir, tout est petit, il est vrai, mais propre et même gai.
L’équipage appelle ensuite notre examen. Le capitaine ou reis a nom Ibrahim; le second, Ali, est un
nègre berbérin aux yeux intelligents, qui tient le gouvernail pendant de longues heures et conquiert bientôt toutes nos sympathies. Onze matelots, un mousse et reniant du capitaine complètent l’équipage. Tant qu’on remonte le fleuve, le vent est presque le seul moteur de la cange : s’il souffle du Nord, tout va bien et la grande voile nous pousse, mais s’il tombe, nous ne faisons que des progrès insensibles : les hommes descendent à terre pour haler lq barque, marchent lentement, s’arrêtent à chaque pas, et dès le coucher du soleil nous amarrent pour la nuit entière. Aussi l’incertitude plane sur tout le voyage; chaque jour de navigation lente nous fait craindre de perdre une des lointaines étapes que nous espérions atteindre. Comme la descente s’effectue toujours plus vite, nous avançons autant que possible et nous réservons les haltes pour le retour.
Les journées s’écoulent rapidement. Le matin la terrasse est délicieuse de fraîcheur, et les barques qui se succèdent à nos côtés offrent des sujets d’étude sans cesse renaissants. Leurs voiles blanches se croisent comme deux grandes ailes, leur poupe recourbée porte l’habitation bariolée de couleurs vives. Plus loin, sur deux bateaux réunis, repose une immense meule de foin au sommet de laquelle est assis le reis, qui fume avec une calme majesté.
Vers midi, l’ardeur du soleil nous contraint à rechercher le demi-jour du salon. C’est l’heure de la lecture, et dans aucun voyage il n’est plus nécessaire de s’approvisionner de bons livres. L’Egypte est un des seuls pays peut-être où il soit impossible de se fier à ses propres ressources. Sans avoir une notion, même imparfaite, de l’histoire des Pharaons, comment pourrait-on jouir des monuments qu’ils ont laissés et qui s’enveloppent pour le voyageur dans un mystérieux