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DEUXIÈME PARTIE

à sa création sèront forcés d’en accepter les bienfaits, Suez verra décupler son importance, s’agrandir son port et s’étendre ses dépôts et ses magasins. Jusqu’ici rien ne fait pressentir dans la ville les prospérités qui l’attendent : les travaux ont attaqué l’isthme dans la direction opposée ; le lieu même est petit, sale et insignifiant. Et pourtant j’appellerais volontiers Suez la première station des Indes. Il semblerait que le désert, • si vite franchi de nos jours, l’ait isolée de l’Afrique pour la rapprocher complètement de l’Asie. La population, est indienne autant qu’arabe ; le turban, particulier aux rives du Gange, et la longue robe croisée de côté sur la poitrine se mêlent aux koufiehs et auxmaclilabs, comme les types hindoustani et malais se confondent avec les physionomies bédouines ou égyptiennes. Les couleurs du paysage ont une vivacité particulière ; la mer est d’un bleu verdâtre très-éclatant , le rivage d’Arabie brille de l’autre côté du golfe d’un jaune vif, que bordent des collines roses comme dans la plaine de Jéricho; les promontoires d’Afrique sont lilas et violets. Les énormes bateaux à vapeur anglais attendent eit rade, car, à Suez, tout se rapporte à la malle des Indes. Un hôtel anglais, qu’on croirait transporté de Bombay, s’élève au milieu des masures. La cour, entourée d’arcades, est remplie de longues tables où l’on mange en plein air; ce sont les mêmes heures de repas, les mêmes serviteurs que dans l’Inde. Une heure après, arrive un train-express de voyageurs : l’animation qui en résulte est indescriptible. Tout est parfaitement organisé ; chaque classe a des salles d’attente, de repos et de toilette. Quelques tables se garnissent de convives ; sur d’autres sont entassés les lettres et les journaux adressés aux voyageurs, et chacun cherche sa part de nouvelles ; plus loin c’est un étalage de coiffures fantasti-

ques destinées à protéger contre le redoublement des ardeurs du soleil. Tout ce monde est gai, en train : les dames, qui figurent en nombre aussi considérable que les hommes, plaisantent, sourient; les enfants jouent, leurs pères parlentpolitique. Qui supposerait que dans une heure ils s’embarquent pour aller si loin?... Mais est-ce loin? Nous serions tentés de nous installer comme eux sur ces magnifiques bateaux, où le confort atteint le point le plus avancé (1). Quinze jours leur suffiront pour entrer . dans la luxuriante baie de Ceylan : ici l’on est aussi près de ces merveilleuses contrées que de nos froides régions.

L’heure du départ a cependant sonné pour nous. Au moment de remonter en wagon, nous voyons décharger les bagages des voyageurs : les noms de Hong-Kong, Madras, Calcutta, la Réunion, sont écrits en grosses lettres sur les colis. Quant à nous, nous reprenons la route du Caire, qui nous semble déjà celle de l’Europe.

Heureusement l’Egypte ancienne nous attend pour nous dédommager.

(1) Chaque voyageur, en arrivant à bord, trouve un domestique spécialement attaché à sa cabine. Douze maîtres d’hôtel servent à table; douze salles de bains sont toujours préparées pour prendre à volonté des bains chauds ou froids, ou des douches. Une troupe de dix musiciens joue pendant le dîner et fait danser tous les soirs. Le dimanche, le capitaine passe la revue des deux cent quatrevingts matelots, et leur fait faire l’exercice. Ces gens, qui viennent de l’Arabie, de la Chine, des Indes ou des îles, portent leurs costumes nationaux, qui donnent à cette parade un cachet des plus pittoresques.

On ne s’embarque pas sur le Nil sans préparatifs de toute nature. La première condition est de trouver une cange ou plutôt une dababieh convenable, propre, fraîchement repeinte, assez grande pour que la maison flottante puisse suffire à tous pendant les longues journées de navigation. Le choix exige un certain temps, car si les bateaux abondent, les embarcations qui réunissent tous les avantages indispensables sont difficiles à trouver.

Le second point est le contrat de location, et rien n’est délicat comme la rédaction d’un contrat pareil. Non-seulement il ne faut pas oublier le moindre détail qui puisse assurer le bien-être et l’indépendance du voyageur: droit de halte quand bon lui semble, autorité sur les matelots, droit de se faire escorter par eux dans les excursions, mais encore il faut se prémunir contre les clauses défavorables que le propriétaire de la barque a une tendance naturelle à introduire dans les articles de la convention. Le bail se fait de deux manières’, au temps ou à la distance. Le mode le plus souvent employé est de louer pour plusieurs mois ; on remonte alors jusqu’à la seconde cataracte en faisant de fréquents arrêts, et l’excursion occupe ordinairement les trois mois d’hiver. Les voyageurs limités par le temps font un engagement différent : ils louent pour la course jusqu’à la première ou à la seconde cataracte et retour, et conviennent d’avance d’un certain nombre de jours

d’arrêt; chaque jour de plus est évalué en surtaxe au retour. La durée de la route dépend du vent ; mais un voyage entrepris sur ces bases peut s’effectuer en six semaines ou deux mois ; le prix est comparativement beaucoup plus élevé.

Toutes les clauses sont convenùes et signées : le propriétaire de notre dahabieh, Egyptien des plus rusés, cherche alors à nous créer des difficultés nouvelles. Il veut revenir sur les conditions et même chez le consul où les contrats sont ratifiés, il s’efforce de gagner quelque avantage de plus. Le voyageur doit se défier d’une ruse souvent en usage elle : consiste à faire écrire la version française, anglaise ou italienne sur papier timbré du consulat, et à ne pas apposer le timbre du gouvernement sur la version turque ; en cas de procès, le document indigène conservé par le voyageur ne serait d’aucune valeur sans cette garantie de l’autorité.

Les provisions et l’emménagement définitif nécessitent encore une foule de soins. Au dernier moment, il manque beaucoup d’objets à cette installation qui doit durer pendant plusieurs semaines. Il n’y a pas jusqu’au pavillon que nous arborons à notre mât qui ne nous fasse perdre du temps. Enfin, après les dernières courses, les derniers pourparlers, nous montons sur la dahabieh, dont nous devenons les souverains pendant tant de jours et tant de lieues de navigation, et le 9 novembre au soir nous levons l’ancre.

C’est l’heure où le soleil couchant salue le Caire de Ses dernières splendeurs. A notre gauche, des plantations forment le premier plan, tandis qu’au fond du tableau la citadelle et la nouvelle mosquée terminent une suite de collines d’un rose merveilleux. A notre droite, une île couverte de palmiers nous permet , à travers les interstices de leurs tiges élancées, d’apercevoir au loin les

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