‹ En OrientChapitre 135 sur 161 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tions de la mort, de l’embaumement et de la résurrection d’un monarque. Il reste peu de traces du mur d’enceinte.

Après l’imposant aspect du temple principal, le pavillon de Nectanèbe II frappe par sa finesse et sa légèreté. Il est entièrement à jour, soutenu par quatorze colonnes, quatre à chaque extrémité, cinq sur les côtés. Ces colonnes, sauf les deux centrales de chaque bout, garnies d’une demi-porte, se perdent à mi-hauteur dans le mur, et soutiennent sur leurs chapiteaux, fouillés avec une perfection rare et une surabondance de détails, un dé carré en maçonnerie sur lequel repose l’entablement ; cette disposition laisse une baie rectangulaire entre le sommet de chacune d’elles. La position de ce gracieux monument contribue à en rehausser l’effet. Placé au bord du fleuve, il semble se mirer dans le Nil, et le bleu si pur du ciel de Nubie vient, à travers les parois laissées ouvertes, détacher les contours et faire mieux apprécier la finesse des détails. C’est que tout s’unit pour donner à Philæ un caractère qu’on chercherait vainement ailleurs : cette nature sauvage qui resserre l’horizon, ces ruines, la grandeur des unes, l’élégance des autres, cette solitude, tout ajoute à la poésie du lieu ; car il a une poésie ce sanctuaire gardant, au sein des rochers arides qui l’environnent, l’empreinte d’une civilisation anéantie.

Il prouve qu’à cette place où tout aujourd’hui est inculte et abandonné, régna autrefois le développement intellectuel; mais le sanctuaire, ne dévoilant qu’à demi les secrets du passé, révèle les traces de la culture sans nous en découvrir les profondeurs. 11 laisse un mystère cacher ses origines, de même que le fleuve qui se précipite à ses côtés, dont nous contemplons l’impétuosité, que nous aimons à remonter par l’imagination, ne nous

permet pas encore de tracer sa course et de dire d’où son onde est sortie.

Nous suivons longtemps des yeux: la vallée du Nil. Philæ est la plus lointaine étape qu’il nous soit donné de visiter : là-bas c’est la Nubie, c’est Ibsamboul, la seconde cataracte, l’inconnu... mais la raison l’emporte et nous tournons notre proue vers les pays civilisés !

Quand on quitte l’île, le courant entraîne rapidement la barque, les rochers semblent fuir, la vision de Philæ disparaît ; bientôt les courbes de la gorge nous ont caché le temple d’ïsis, et nos rêveries même sont interrompues par la vue de deux canges qui viennent dans le sens opposé. Jusqu’ici nous n’avons pas rencontré de voyageurs dans notre navigation du Nil ; mais le pont est couvert de monde, on distingue les costumes européens parmi les noires figures des matelots berbérins, et les six coups de notre revolver saluent monseigneur le comte de Chambord.

Tandis que le prince poursuit sa course vers la Nubie, nous débarquons et, retrouvant nos montures, nous suivons les bords du fleuve pour voir les cataractes dans toute leur longueur. Les récifs se succèdent à des intervalles irréguliers, laissant toujours un chenal pour les bateaux, mais où l’eau gronde et mugit comme la mer lorsque les vagues se brisent sur une plage de galets. Le sentier assez escarpé que nous prenons sur les flancs du rocher nous fait traverser un village dont les femmes, qui tressaient des corbeilles en palmier, se lèvent pour nous demander des baghchichs. L’occasion nous paraît excellente pour faire nos largesses de colliers et de glaces ; mais à peine le premier miroir a-t-il été saisi par l’une d’elles, que toutes se précipitent pour en obtenir à leur tour, que le flot grossit, que chaque

Page 1