‹ En OrientChapitre 136 sur 161 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

hutte envoie sa contribution de quêteuses : vieilles, jeunes, petites filles à la ceinture nubienne se pressent avec une avidité sauvage d’abord, importune ensuite au plus haut degré, et qui nous fait vivement regretter nos pauvres et discrètes fellahines d’avant-hier. A peine parvenons-nous à échapper à leur étreinte ; elles arrêtent nos ânes, interceptent le passage, et c’est avec des menaces de coups de courbache que nous nous éloignons d’un lieu où nous étions arrivés avec des intentions si généreuses.

Une heure après nous atteignons notre dahabieh, où noqs attendent les marchands de la veille, mais avec quelques trésors de moins et un empressement fort diminué. Il n’y a pas lieu de s’en étonner : tous les regards, toutes les ambitions se portent vers les deux grands steamers du vice-roi qui viennent d’amener celui que tout le peuple d’Assouan appelle le sultan français. Lorsque le prince revient de son excursion, on s’empresse autour de lui, on le salue, on veut lui baiser les pieds. Notre barque était prête pour le départ, les provisions étaient à bord, les cordages disposés, les matelots n’attendaient plus que le dernier signal , et nous levâmes l’ancre dans la soirée ; mais ce ne fut pas sans avoir retrouvé sur la frontière de Nubie les plus nobles traditions de la courtoisie française...

La navigation change de forme en redescendant le fleuve. La grande voile est démontée et repliée, car elle offre trop peu de sécurité s’il s’élève beaucoup de vent ; une petite la remplace. Le pont est découvert pour les rameurs qui s’installent au fond de la barque, et chantent à pleins poumons en manœuvrant les avirons. Ils font, il est vrai, plus de bruit que de besogne, et lorsqu’ils s’arrêtent, comme le vent nous est contraire, nous nous laissons aller à la dérive : le poids de

la dahabieh la fait tourner complètement et quand F Ilede-France ne valse pas, elle avance au moins à reculons.

Le lendemain matin, à dix heures, les steamers nous dépassent, ce qui provoque un nouvel échange de coups de fusil : les échos en sont formidables et paraissent à peine assoupis que les bateaux à vapeur sont déjà loin.

On a tenté d’établir sur le Nil une entreprise de navigation à vapeur, mais les propriétaires et les matelots des canges, s’étant plaints de la concurrence, l’autorisation fut retirée et la locomotion rapide est réservée à ceux que le vice-roi veut honorer d’une façon toute particulière. Nous franchissons Koum-Ombôs , Silsileh , Esneh, et, le 27 novembre, nous jetons l’ancre devant Louksor.

27 novembre 1861.

Du haut du pylône, en avant de ce qui fut le temple de Louksor, on peut embrasser d’un seul coup d’œil les ruines aujourd’hui séparées les unes des autres et qui, réunies autrefois, appartenaient toutes aux splendeurs de Tlièbes. Les abords du sanctuaire de Louksor même sont envahis par les habitations des fellahs, et c’est seulement de ce point élevé qu’il est possible de comprendre l’entrée, les deux cours à colonnades, le portique, le naos et le secos qu’il renferme : d’antiques débris, dés colonnes mutilées se font jour par intervalles entre les enclos des paysans ou les groupes de pigeonniers. Une plaine verte sépare de Karnak, dont on voit de loin, à travers les palmiers, la longue suite de ruines. Sur l’autre rive du fleuve c’est, presque en face de Louksor, le quartier de Médinet-Habou ; en face de Karnak, celui de Gournah. Les montagnes, qui se sont un peu éloignées sur la rive orientale, se rapprochent au contraire à l’Ouest, et les pentes escarpées du Biban-el-Molouk sont sillonnées de points noirs qui dénotent l’entrée de grottes funéraires. Dans la plaine qui s’étend à leur pied, on voit surgir les colosses et plus loin le temple de Rhamsès, autant de témoignages épars de ce que fut la ville aux cent portes et dont il faut, sur plusieurs lieues de terrain, chercher les traces séparées par le large lit du fleuve.

Louksor même est bientôt vu. Le sable qui, chaque

armée, s’accumule davantage, monte dans plusieurs partie des édifices jusqu’à moitié de leur hauteur : il cache mais ne détériore pas, tandis que toutes les portions qui dépassent le sol sont utilisées pour les constructions des fellahs, parqués en quelque sorte au milieu des ruines que leurs enclos subdivisent à l’infini. On est forcé de pénétrer dans ces misérables huttes de limon, si l’on veut contempler le chapiteau d’une colonne ou étudier le détail d’une sculpture. A côté de ces bas-reliefs, dont il faut admirer un à un les traits si fins, si purs, est couchée une vache ou se frottent quelques chèvres, et le fumier de l’étable souille les hiéroglyphes sacrés.

L’entrée seule est dégagée : devant les doubles pylônes, dont la conservation est loin d’être parfaite, sont placées trois statues colossales en granit rose et assises, deux d’entre elles enfouies jusqu’à mi-corps, la troisième jusqu’à la coiffure royale, restée seule visible. Près d’elles se dresse l’obélisque, isolé maintenant, et dont les hiéroglyphes frappent parleur netteté, incomparablement supérieure à celle des sculptures du monolithe érigé sur la place de la Concorde. La différence de climat doit en être la seule cause. Lorsqu’aux splendeurs de l’éternel printemps de Thèbes on oppose les journées brumeuses ou la neige d’un hiver d’Europe, ne serait-on pas tenté de préférer le sort de l’obélisque que les sables recouvriront peu à peu en lui conservant sa beauté primitive, à celui de son frère que les rigueurs des saisons mutileront pièce à pièce avant de l’anéantir en entier ?

Une petite mosquée musulmane vient après le pylône ; une avenue de belles colonnes, dont les chapiteaux seuls sont respectés, donne ensuite accès à la cour principale : on n’en voit qu’une faible portion ; les colonnes qui la décorent sont d’un style primitif rappe-

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