PREMIÈRE PARTIE
depuis les murailles cyclopéennes jusqu’aux enceintes arabes, d’où ressortent un temple et une colonnade. L’ancienne approche étant obstruée, c’est par un des côtés qu’on pénètre dans les ruines. Le temple est le mieux conservé de ces restes splendides ; il est entouré de colonnes corinthiennes à demi écroulées sur le côté sud, presque complètes de l’autre et soutenant un plafond à caissons losanges et garnis de têtes et d’ornements en ronde bosse. La sculpture a prodigué ses recherches sur la porte intérieure ; la clef de voûte, arrêtée à moitié dans sa chute par les pierres qui l’encastrent, menace et menacera bien des siècles encore les explorateurs.
Cette porte donne accès dans un sanctuaire où l’architecture classique revêt des dimensions inaccoutumées. C’est que deux caractères frappent particulièrement à Baalheck; ils se retrouvent dans ce temple comme dans ces ruines tout entières, l’immensité et la perfection du détail. Au premier moment la curiosité l’emporte. On erre de place en place, de salle en salle, à travers les décombres qui jonchent le sol, dans un labyrinthe où l’on a peine à reconnaître quelques fragments du plan primitif ; mais si l’on considère attentivement ces débris du passé, la stupeur succède à l’admiration, car jamais ailleurs on ne vit la main de l’homme soulever des monolithes semblables. Ces colonnes, qui de loin paraissent minces et élancées, ont sept mètres de circonférence ; les murs sont formés de blocs gigantesques superposés sans qu'on parvienne à comprendre les moyens employés pour les mettre en place, et dans la carrière aux abords de la ville gît une de ces pierres colossales dont la taille est achevée, que les architectes, par quelque motif inconnu, ont abandonnée au moment de l’utiliser et qui humilie prodigieusement sur les con-
structions de nos jours ces fourmis humaines qui en considèrent la masse étonnante (1).
La beauté du travail ne le cède en rien à la grandeur. Les moindres ornements sont traités avec un art exquis; les frises, les corniches, les chapiteaux, fouillés avec une perfection rare, rivalisent de finesse et d’élégance. Et cependant la terre s’est accumulée de plus d’un étage ; les murs de construction postérieure ont envahi l’enceinte des temples et des palais, les masquent ou les encombrent de leurs débris; parfois un voyageur, plus entreprenant que les autres, s’aventure sur la pente d’un escalier, et trouve encore de longs couloirs souterrains dont les dimensions étonnent, et dont l’issue reste ignorée.
L’homme qui détruit ce qu’ont fait ses devanciers pour s’épargner la peine de travailler à son tour, a profité de cette carrière toute préparée pour construire les misérables demeures du voisinage, et, dans les derniers temps, pour bâtir une caserne destinée aux troupes d’Ibrahim-Pacha... Il est vrai que la caserne, située à deux lieues de Baalbeck, s’écroule déjà, et qu’à Héliopoîis les tremblements de terre, qui se succèdent depuis deux mille ans, n’ont pu tout détruire : l’antique temple du Soleil nous offre encore des vestiges dignes de plusieurs palais du Louvre réunis... Que restera-t-il de nos monuments dans vingt ou trente siècles ? Sans critiquer à l’excès le présent, qui peut largement revendiquer sa part d’invention et de gloire, rendons justice
(1) M. de Saulcy évalue le poids de ce bloc à 1,500,000 kilog; il faudrait une force de 20,000 chevaux pour le remuer. Il a 23 m. 40 de long, 4 de large et 4,50 de haut. Le professeur Lepsius a reconnu que plusieurs des blocs employés dans les constructions de Baalbeck ont des dimensions à peu près semblables.
aux conquêtes du passé. Ces conquêtes remontent souvent plus haut que nos recherches ne sauraient le calculer. Plus d’une civilisation s’est lentement formée, a brillé d’un vif éclat et s’est effacée ensuite sous la pression de celles qui lui ont succédé, devenant l’énigme confuse que nous offrent ces ruines sous le ciel de Syrie.
Énigme curieuse, en effet, que celle de Baalbeck ! On élève mille hypothèses sur l’origine de la ville sans parvenir à rattacher à aucune une certitude quelconque : la position était belle pour une grande cité religieuse, et cette cité dépendait évidemment de son temple dédié à l’astre du jour. Les Romains s’en emparèrent plus tard et le grand temple porte encore les traces des restaurations opérées sous les Antonins. Devenue chrétienne et rattachée à l’empire d’Orient, Baalbeck succomba une des premières sous l’invasion musulmane. Une petite église convertie en mosquée rappelle ce souvenir ; dès lors le nom disparaît de la scène de l’histoire.
Aujourd’hui les ruines servent souvent de repaire aux brigands. A quelques jets de pierre s’est groupé un village, quelques pauvres demeures de chrétiens grecs et de Métoualis : la misère règne près des splendeurs passées.
Quand vient le soir, les colonnes se révélant sur ce ciel peu obscur par une ombre plus forte, on dirait une ville de géants dont une catastrophe subite a englouti la population. Du seuil de ma tente, plantée au milieu de ces parvis silencieux, je me représentais les jours où la vie remplissait tous ces espaces, où les murs aujourd’hui branlants et lézardés se renvoyaient les mille bruits tumultueux d’une grande cité. Souvent le nom du créateur d’une œuvre remarquable s’est effacé de la mémoire et reste ignoré de la postérité encore émer-
veillée de sa création ; jusqu’au jour où l’œuvre, quelque grande et belle qu’elle soit, après avoir lutté contre la destruction en raison même de sa beauté véritable, cède à l’influence du temps et disparaît elle aussi, nous apprenant qu’ici-bas rien n’est stable et qu’il nous faut chercher ailleurs l’éternité.
Le lendemain matin la température était fraîche, comme il arrive dans le Liban avant le lever du jour ; mais je ne songeais qu’au paysage, la vallée encore tout ensevelie dans une large ombre violette et noire, le Liban s’éclairant légèrement d’un reflet rosé, et Baalbeck recevant sur ses colonnes tout l’éclat des premiers rayons, le salut du soleil à son sanctuaire jadis si vénéré!
La route, ce jour-là, fut longue et pénible : nous rencontrâmes une tribu de Bédouins qui changeaient de résidence, car ces peuples si essentiellement nomades viennent l’hiver chercher les pâturages au bord de la mer. Ils voyagent avec tous leurs biens ; les chameaux et les femmes plient sous les fardeaux; l’homme ne porte que ses armes et sa pipe ; lorsque celle-ci le gêne trop à tenir à la main, il la pique dans son manteau derrière la tête. Nous campâmes dans la cour d’un paysan chrétien à Zebdani, petit village fleuri et célèbre pour la beauté de ses femmes. Notre hôte, vieillard vénérable, nous a fort bien accueillis, m’a conduit sur la terrasse de sa demeure où j’ai pu me convaincre de la simplicité de la construction (des poutrelles recouvertes de terre et de branches mortes), et s’est intéressé aux moindres détails de notre installation (1).
Le cinquième jour enfin nous suivons longtemps le cours du Barada (l’Abana biblique, le Chrysoroas des
(1) Pendant les massacres, cet excellent homme fut égorgé sur les genoux de sa femme. (1862.)
anciens ) qui se précipite de l’Anti-Liban comme un gave pyrénéen, et serpente dans des gorges étroites où l’on voit à une élévation considérable des figures humaines sculptées sur le roc, à l’entrée de cavernes mystérieuses dont les auteurs sont inconnus (1). Ce long défilé est célèbre dans les annales musulmanes comme un des premiers théâtres de la lutte entre le christianisme et l’islam. Avant l’hégire la Syrie comptait de nombreux foyers chrétiens; des villes industrieuses et commerçantes servaient d’entrepôts aux marchandises de Damas, et quand la grande cité eut succombé après un siège de soixante et dix jours, chacune des petites dut à son tour accepter le joug musulman. Les unes cédèrent à la persuasion et capitulèrent sans délai, d’autres, comme Baalbeck et Hems, offrirent une longue résistance. Un des incidents les plus remarquables de cette conquête fut la prise d’Abila pendant la célèbre foire de la vallée de Barada (2). Un petit village, construit en
(1) M. Lepsius les visita en 1846 et n’y trouva que des inscriptions grecques, presque entièrement effacées.
(2) À Daïr-Abila vivait un prêtre dont la réputation de piété, de science et d’austérité était telle qu’on venait de près et de loin s’incliner devant lui et demander ses conseils. Chaque année, les alentours du couvent qu’il habitait servaient de champ de foire à de nombreux marchands qu’attirait le concours de pèlerins rassemblés pour les solennités de Pâques ; bientôt la foire de la vallée de Barada prit une extension considérable et devint justement célèbre. — L’an 634, elle fut tenue avec une magnificence inusitée ; le préfet de Tripoli avait amené sa fille , fiancée à un seigneur de la cour d’Héraclius, pour recevoir, avant son mariage, la bénédiction de l’anachorète. La foire avait commencé. Les ballots, déchargés du dos des chameaux, laissaient voir leur brillant contenu de soieries, de satins, de bijoux précieux. Un peuple immense encombrait les abords du couvent, écoutant le sermon du religieux auquel la jeune fiancée assistait de l’intérieur du monastère, lorsque soudain retentit le cri d’Allah Acbar,
terrasses au-dessus de la rivière, marque aujourd’hui l’emplacement de cette ville et rappelle par son nom de Souk Wadi Barada (marché de la vallée de Barada) le fait d’armes de Kaled et d’Abdallah.
Nous poursuivons notre route par des ravins, de mauvais sentiers, des torrents desséchés. On ne quitte les pierres que pour s’enfoncer dans les sables, quand tout à coup, à un détour du chemin, entre deux massifs de rochers, s’ouvre devant nos yeux une immense plaine verte, ombragée, où les jardins suivent les jardins, et au milieu de cette luxuriante nature brille la grande ville de Damas, dont les faubourgs s’étendent à perte de vue, dominés par les minarets de trois cents mosquées. Alors les fatigues du chemin s’oublient, les
suivi des exclamations de terreur de ceux qui se trouvaient inopinément cernés par les musulmans.
Abu-Obéidah, le conquérant de Damas, avait envoyé un de ses plus hardis capitaines, Abdallah Ebn Jaezer, surprendre les chrétiens. 11 s’ensuivit une mêlée sanglante, où les Sarrasins profitèrent des premiers moments pour faire de nombreuses victimes parmi les chrétiens pris au dépourvu; mais ces derniers, s’apercevant bientôt de leur supériorité numérique (plus de dix mille contre cinq cents Arabes), surmontèrent leur panique et se tournèrent contre les assaillants. La position d’Abdallah devint alors critique à l’extrême ; lui et ses hommes, dit le récit arabe, étaient comme une tache blanche sur la peau d’un chameau noir; beaucoup de ces courageux guerriers, dont tous avaient contribué à plusieurs victoires, trouvaient ici le terme de leur héroïque carrière, lorsque Kaled « une des épées de Dieu, » arrivant à leur secours, fendit les rangs ennemis, releva le courage des siens et assura leur triomphe. Un effrayant massacre de chrétiens souilla ce jour de fête : les richesses de la foire devinrent la proie des agresseurs, et quarante jeunes filles furent emmenées captives à Damas, avec la jeune fiancée. Le préfet de Tripoli périt dans la lutte; sa fille fut la récompense d’Abdallah, qui la céda, quarantecinq ans plus tard, au calife Yezid. (Voir Ockley.)