‹ En OrientChapitre 34 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

fabriques établies dans les vallées du Liban , aux environs ; la plupart sont dirigées par des Français. La ville est propre, commode et insignifiante, en exceptant le quartier du bazar, où les maisons sont élevées et resserrées ; les voûtes, les couloirs sombres se succèdent à chaque pas; les effets d’ombre et de lumière rivalisent de beauté. Mais aussi quelle chaleur 1 Sans la brise de mer que deviendrait-on ?

Les palmiers sont couverts de dattes, et l’abondance des fruits est extrême : je ne dois pas oublier les raisins, tes bananes, les cornouilles et les pistaches fraîches.

Les Turcs, comprenant l’importance de la position, ont augmenté la garnison de Beyrout. Ils y possédaient une belle forteresse ; mais les Anglais, en la bombardant en 1841, ne lui ont laissé d’autre valeur que celle de charmant point de vue. Pour la remplacer en quelque sorte, on construit sur la hauteur une caserne que j’ai visitée dans les plus grands détails : le colonel, un vrai Turc, non un de ces Turcs de contrebande, tels que sont la plupart des officiers supérieurs ottomans, m’en a fait les honneurs avec une remarquable bonne grâce, m’exprimant, par interprète, tout le plaisir qu’il éprouvait à me conduire, car il a si peu de soldats sous ses ordres, que la visite d’un étranger rompt l’uniformité de sa vie. Nous sommes entrés dans tous les dortoirs; ils sont élevés et éclairés par de grandes fenêtres, qui s’ouvrent d’un côté sur le dehors et de l’autre sur la cour. Autour de la salle règne un divan en bois, un peu plus large que la longueur d’un homme; chaque soldat y étale sa natte, sa paillasse et sa couverture, et s’y couche la tête vers le mur; ces lits ne sont pas trop près l’un de l’autre et tout est irréprochablement propre. Les officiers ont de petites chambres très-convenables, et le colonel est logé à merveille; mais ce que le digne homme

tenait surtout à me faire admirer, c’était la pharmacie. Nous arrivons à une grande salle remplie de médicaments jetés pêle-mêle, et au milieu de ce désordre se tient un employé hongrois, qui m’adresse la parole en français, me raconte ses doléances, ses douleurs d’exilé et d’employé, sa mauvaise installation, ses vains efforts pour obtenir du gouvernement la construction d’une cave nécessaire à la conservation de ses drogues ; en un mot, de violentes diatribes contre ceux qui le font vivre, car ce pays est en quelque sorte la providence des réfugiés. Ses plaintes me semblaient fondées, il est vrai ; mais trop amères... heureusement le bon colonel ne comprend pas une syllabe de français !

À Beyrout, les femmes turques portent devant la figure un voile de couleur tout à fait impénétrable aux regards : à Smyrne, ce voile, qui ne laisse même pas voir les yeux, est noir, lugubre et fort laid.

Quand on est à Beyrout, on se résigne difficilement à ne pas visiter Damas. Je pars donc, comme un vrai cheik avec armes et bagages, droginan, cuisinier, moukres pour garder les bêtes, mulets , chevaux , ânes, tentes pour la nuit, que sais-je enfin, un formidable attirail qui me permettra de m’écarter de la route directe et de jouir un peu plus longtemps de la vie nomade.

A la sortie de Beyrout, je rencontre, dans la petite forêt de pins d’Italie qui sert de promenade à la ville, deux princes du Liban retournant chez eux avec une escorte nombreuse. Les soldats, pour charmer les longueurs de la route, caracolent en tous sens, les uns tirent des coups de fusil, les autres chantent les plaintives mélodies arabes. Les chevaux sont superbes. Le cortège passe, je les salue : Gomment vous portez-vous? où allez-vous ? faites-vous une promenade? me demande en excellent français l’un de ces princes...

Ils mènent la vie indépendante, demeurent dans les gorges de la montagne, possèdent chacun un ou. plusieurs villages, s’occupent de chasse qui se change parfois en escarmouches plus sanglantes, et reconnaissent la suprématie de leur premier prince ou émir, lequel, un peu pour la forme, se dit tributaire de la Sublime Porte. C’est un reste de féodalité qui s’est réfugié dans le Liban et rappelle les chevaliers suzerains et les vassaux du moyen âge. La Porte a établi un caïmacan

du Liban, auquel Druses et Maronites doivent obéissancë, mais qui a si peu d’autorité qu’il s’est retiré à Beyrout, où l’on s’occupe à peine de lui.

Deux heures après Beyrout on atteint le pied des montagnes ; les plantations cessent bientôt, et les mauvais chemins commencent. Je me sentais heureux à la fin de la première journée en voyant se dresser au sommet du mont mes deux petites tentes blanches, entourées de bêtes de somme, d’arabes et de chameaux. Puis le calme du soir lorsque, couché en plein air sous ce brillant manteau d’étoiles, je n’entendais que le cri des cigales, le murmure d’un torrent voisin, et cela le 1er novembre ! J’étais presque tenté de m’écrier : Délices de la vie errante, vous m’êtes enfin révélées, et je comprenais la poésie de l’Orient et le charme de ce doux pays de rêves. On peut rester longtemps ainsi occupé à savourer ce calme, cette harmonie merveilleuse de la nature ; mais la nuit vient, je rentre à regret sous ma tente et les fatigues de la route me procurent un sommeil presque instantané. Tout à coup un sourd roulement me réveille en sursaut. Se pourrait-il que de si loin on entendit le canon de Beyrout? Non, voici un second coup qui succède au premier, puis un troisième plus redoutable encore : plus de doute, c’est un orage qui éclate sur la montagne. Passera-t-il loin de nous? Un instant je l’espère, les détonations s’affaiblissent... mais c’est pour reprendre avec plus de force, pour se suivre de minute en minute : on sent avancer à pas de géant le terrible ouragan, les éclairs sillonnent le ciel et les échos se renvoient d’effroyables mugissements. Les gouttes de pluie commencent alors à tomber. Une demiheure après nous sommes au milieu de la tourmente et jamais je n’ai rien contemplé de plus effrayant. Le ciel n’est qu’un vaste incendie , le tonnerre ne se tait plus :

toutes les cimes répercutant les coups, nous sommes de toutes parts enveloppés par l’orage et cernés par la foudre. Il ne sert de rien de fermer les yeux, l’intérieur de la tente s’illumine. A travers les parois de grosse toile on distingue le paysage tout entier. Les torrents de pluie frappent notre frêle abri, enfin le vent s’élève ajoutant sa rage à toutes ces horreurs. Que devenir? attendre et se troubler devant l’immensité de celui qui envoie à son gré ces messagers de terreur et dont je n’ai jamais senti à ce point par moi-même la grandeur incomparable : les descriptions du Sinaï tremblant sous sa présence ne m’avaient pas donné la pensée d’un si complet bouleversement. Soudain le vent redouble et s’abat contre nous en trombe furieuse ; la tente est secouée, à demi soulevée, deux cordes cassent et tout s’écroule sur le voyageur.

Le guide accourt, porte un fanal que la pluie éteint ; cependant le péril exige un prompt remède, on se précipite dans le déluge et l’on parvient à gagner un petit khan situé, par bonheur, à peu de distance...

Le lendemain matin le ciel était pur et bleu, la terre rafraîchie, les animaux reposés, les effets séchés , mais je n’oublierai de longtemps mon apprentissage de la vie nomade.

Ces khans sont une précieuse ressource dans une pareille mésaventure ; on n’y trouve, il est vrai, qu’un triste gîte, quatre murs, un peu de paille, un toit de poutrelles recouvert en terre et une abondance de vermine qui défie toute description, mais du moins on y est à sec.

Ils sont placés aux abords d’une source ; aussi nos déjeuners se prennent-ils à leur ombre, j’ose dire ombre bienvenue et souvent ardemment désirée après ces sentiers torrides, pierreux, rocailleux, où l’on rend grâce

au talent de son cheval qui se contente de broncher et de glisser à l’endroit où nous autres piétons roulerions du haut en bas.

On est encore heureux de trouver un sentier tracé, car souvent toute indication cesse, c’èst le lit d’un torrent qu’on suit, on chemine à travers les champs de pierres où l’on descend le mieux qu’on peut les flancs escarpés de la montagne. Telle est la grande route de Damas. A vrai dire on n’a jamais donné un seul coup de pioche pour la rendre moins impraticable; les bêtes se sont frayé un chemin, les hommes les ont suivies et depuis un temps immémorial le même système a continué. A l’un des endroits les plus escarpés gisaient les restes d’un pauvre chameau qui sera tombé sous sa charge et qu’on aura laissé mourir.

Tout auprès sur un rocher deux vautours attendaient que nous fussions loin pour reprendre leur repas interrompu, ce qui m’a rappelé involontairement le mot de l’Écriture : « Où sera le corps mort, là s’assembleront les aigles. »

Le Liban a peu de largeur : à peine a-t-on perdu de vue la mer que de l’autre côté s’ouvre la vallée de Boukaa, formant la séparation entre les deux chaînes sœurs du Liban et de l’Anti-Liban. Le deuxième jour nous arrivons encore de bonne heure à Zaachlé, village de dix à quinze mille âmes, groupé au fond d’une petite vallée, dans un amphithéâtre de montagnes ; de là s’écoule un large torrent entouré de quelques beaux arbres. La position est charmante et surprend beaucoup après les solitudes arides qu’on vient de traverser. C’est jour de fête; aussi les habitants signalent leur joie par de nombreux coups de fusil, tandis que la cloche chrétienne appelle les fidèles à la prière.

C’était bien là le type de ces fiers chrétiens du Liban

qui, le chapelet d’une main, le fusil dans l’autre, avaient six ans auparavant défendu Zaachlé contre leurs éternels ennemis, les Druses.

Vienne l’heure de la prière, le Maronite s’inclinera aussi bas qu’il le peut, son front touche la dalle des saints parvis, et celui qui devant les hommes porte la tête haute et se dresse fièrement dans son large manteau ne se trouve jamais assez humble en présence de son Dieu... J’aime les Maronites, leurs vallées sont cultivées, leurs physionomies superbes, leurs manières accueillantes. Les femmes, à la campagne du moins, ne se voilent pas. A l’église, et les églises maronites rappellent beaucoup le style grec, elles se cachent dans les galeries supérieures, laissant la nef aux hommes, et s’enve- * loppent comme des religieuses dans de longs voiles blancs. Après un séjour en Turquie c’est une douce impression que de revoir de jolis sourires et surtout d’entendre résonner la cloche chrétienne.

Zaachlé offre une singularité parmi les autres villages du Liban. C’est qu’il ne dépend d’aucun petit prince particulier, mais forme une république indépendante, gouvernée par des anciens et s’unissant, en cas de guerre, aux autres Maronites. Du reste, l’intérieur est moins brillant que l’aspect général; les rues sont à peine praticables, les maisons sans étages et les terrasses si basses et si couvertes de monde, que de tous côtés, juste au-dessus de nos têtes, la population prend le frais et nous salue de l’appellation franghi.

Notre campement est un des plus gracieux de toute Ja route ; il n’est pas dans la ville même, et sert de but de promenade aux oisifs de ce jour de fête. Les enfants surtout abondent, les plus grands portent les plus petits, les jeunes gens sourient en murmurant quelques paroles italiennes de bienvenue; j’aurais voulu dessiner les

groupes et les sourires. On semble nous prendre pour une des sept merveilles, car chacun de nos pas est suivi par l’assemblée entière. La nuit chasse le monde qui se disperse peu à peu par bandes de dix à vingt; mais longtemps encore les chants et les éclats de voix résonnent dans les sentiers de la vallée (1).

Le lendemain nous suivons la vallée de Bukaa: c’est l’ancienne Cœle-Syrie, bande étroite, mais très-longue et d’une extrême fertilité. Pour jouir de la végétation, la saison que j’ai choisie est particulièrement mauvaise; tout est brûlé, et les pluies ne commencent pas encore; cependant on voit des traces de culture, quelques troupeaux et des raisins tardifs. Pendant un déjeuner pittoresque près d’une source et sur la terrasse même d’un moulin, nous voyons le ruisseau se précipiter dans la maison par une ouverture circulaire, la traverser de haut en bas et en ressortir après avoir fait tourner la meule. Le meunier, dont la besogne est légère, file fort tranquillement sur son toit.

Vers deux heures de l’après-midi je vois au loin, bien loin encore, se dresser au pied des montagnes de gigantesques colonnes, se dessinant comme des colosses sur le fond du paysage... c’est Baalbeck!

Le premier coup d’œil est admirable : sur une plateforme aux pieds de J’Anti-Liban s’élèvent les débris d’une ville tout entière, débris d'époques différentes.

(t) Je ne puis taire l’impression pénible que me causent ces détails écrits lorsque tout, à Zaachlé, portait l’empreinte de la prospérité et du progrès, tandis qu’ aujourd’hui la mort et le pillage sont venus anéantir la charmante petite ville chrétienne, ët sans doute fermer à jamais les yeux qui me souriaient avec tant d’affabilité, glacer les mains dont je me rappelle encore l’étreinte.

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