‹ En OrientChapitre 10 sur 10 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

nerani de tranchées: ils f enfermeront et te presseront de toutes parts.

— Ils te raseront, ils te ruimroni entièrement, toi et tes enfants qui sont dans tes murs, et ils ne laisseroni pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où Dieu fa visitée. —

Le patriarche de Jénisatem, depuis plusieurs années déjà siège à Gonstantinople. n avait eu beaucoup de bontés pour moi antérieurement. Averti de ma prochaine arrivée, il avait eu Tobligeance de nous faire préparer un logement au patriarcat même; on nous y conduisit directement. Je fiis étonné de trouver, à la place du réduit plus qu'étroit, qui formait dans le temps cette maison, une habitation toute neuve, spacieuse, et qui même, au premier abord, produisit sur moi une impression quelque peu défavorable. On est surpris, en effet, d'apercevoir, dans le voisinage de Tétroite et

sombre prison, où notre Seigneur, abdiqaant pour le salut du monde les divines prérogatives de sa souveraine puissance, permit qu'on l'enfermât, qu'on Fabreuvât d'insultes et d'outrages, qu'on lui meurtrît les pieds dans d'étroites ouvertures pratiquées dans le sol, pour être ensuite traîné au rocher voisin, où les ténèbres devaient voiler de leur manteau le plus odieux des forfaits dont l'humanité ait à rougir ; on est surpris, dis -je, de trouver là un grand et bel escalier à rampe étincelante, et d'entrer dans un vaste vestibule, orné des portraite de différents patriarches, et d'une espèce de fontaine à robinet, revêtue d'un manteau de marbre taillé. De là, on nous fit entrer dans une belle pièce, meublée à l'européenne et ornée d'un beau tapis de Smyme. A l'extrémité opposée des vestibules, se trouve un salon pareil, arrangé à l'orientale, mais sans luxe, sauf la beauté du tapis;

c'egt rappartement particulier du patriarche, tandis que la pièce qui lui sert de pendant est destinée aux réceptions ecclésiastiques qui, en Orient, se font habituellement en corps, et exigent par conséquent un espace un peu étendu. Ces deux grandes pièces, qui flanquent le grand vestibule, communiquent chacune avec un petit cabinet, contenant un lit et servant de chambre à coucher.

Nous fûmes tous convenablement, et môme, eu égard à ce qu'on doit chercher à Jérusalem, beaucoup trop bien logés.

L'homme s'habituant promptement, tant au physique qu'au moral, à tout ce qui l'entoure, mes préventions à l'endroit de la demeure agrandie du patriarche ne tardèrent pas à se dissiper. Je dus m'avouer, que s'il en eût été autrement, nous eussions dû nous séparer pour tout le temps de notre séjour à Jérusalem ; ma femme eût été obligée de chercher un asile à-part, sous le toit du

convent latin, et le reste de notre caravane^ si étroitement unie de cœur et de &it, eût été sans doute éparpillé les uns loin des autres. Les objets mêmes, qui tout d'abord m'avaient choqués, conmie des témoignages d'un luxe déplacé, je les trouvai, en les examinant de près, fort modestes, et je me rendis à la réflexion, que le premier personnage de Tegljse, peut non seulement être mieux logé qu'un simple moine, mais qu'il est même tenu de s'entourer, sinon de luxe, du moins de ce prestige de supériorité qui, en Orient, impose plus encore que ne le font la parole et les actions spirituelles. Or^ un prince de l'église doit imposer aux masses, par tous les moyens qu'il peut réunir; ce principe ne demande à être ni démontré ni prouvé: l'expérience, les faits et l'évidence se chargent de ce soin. L'appartement, qu'on nous avait assigné dans Faile gauche du patriarcat, récenmient

construite, n'avait, que le seul, mais trèsgrand inconvénient de suinter l'humidité par tous les pores; un froid glacial et un air de tombeau nous saisirent en entrant. Arrivés à pied, par une grande chaleur, nous suintions nous-mêmes, plus ou moins, cette autre humidité qui est la conséquence inévitable d'une température élevée.

On m'assura cependant, qu'on avait fait l'impossible pour faire disparaître cet inconvénient: calorifères en fonte, croisées ouvertes pour faire entrer le grand air, rien n^avait été épargné. H est vrai que, dès qu'on avait considéré Tappartement conmie suffisamment sec, on l'avait fermé, sans l'aérer jamais, sans y laisser entrer âme qui vive. Pareils à une plaie, dont on aurait par un emplâtre arrêté la salutaire dépuration, les murs de ces pièces, recelaient un principe délétère et faisaient éprouver la sensation d'une éponge, trempée d'eau glacée; les papiers qui étaient censés

les tapisser, ne tenaient plus que par les baguettes placées sous la corniche, ressemblant à de grands draps humides suspendus le long des murailles. Il y avait de quoi prendre un de ces violents accès de fièvre qui tuent sur l'heure; mais Dieu qui tient entre ses mains les divers fléaux dont il frappe rhumanité, tantôt pour l'éprouver, tantôt pouï la punir, ne voulut dans cette circonstance , que nous combler de ses bienfaits, en accueillant avec une protection visible notre arrivée sur cette terre où H a vécu, où n a souffert, où H a tant aimé, tant pardonné et où nous venions de loin, adorer l'endroit de son supplice et sa tombe glorieuse !

Depuis que le patriarche de Jérusalem, dans l'intérêt même des affaires de son diocèse, réside en personne à Constantinople, il est remplacé à Jérusalem par deux Vicaires métropolitains, de droits et de titres égaux.

UÈ JÉBUSALEH.

y un. Monseigneur Mélétinfi, dirigeadt le diocèse dit: de TArabie Pétrée ou Pétras, avait été préalablement le seul vicaire du patriarche; c'est un vieillard très-avancé en âge, pensif, silencieux^ un peu ombrageux, et méfiant mais bon et pieux, simple et modeste dans sa manière de vivre;, haïssant le luxe, sobre, sévère pour les règles de Téglise, infatiguable dans Taccomplissement de ses devoirs religieux, aimant ses coreligionnaires étrangers, enfin, malgré son extérieur sombre, toujours afiable, bienveillant et indulgent à sa manière. Il porte bien son âge et les fatigues que su haute position lui imposent. Ses traits sont réguliers et beaux, sa stature imposante. Son collègue, Monseigneur Erasmus, Métropolitain de Lydda, est un vénérable moine, à la figure, à la voix et aux manières remarquablement douces, mêlées d'une dignité parfaite. Ce vénérable évêque s'affaisse

déjà depuis nombre d'années sous les horribles soufirances d'une maladie cruelle qui le torture et le mine, et cependant, à travers les traits éprouvés par la douleur de cet humble martyr, on surprend la résignation du vrai Chrétien.

Nous avions trouvé, en entrant, l'évèque Ërasmus : ce digne prélat, qui remplit dans Tédifice du patriarcat où il demeure les fonctions d'économe en chef, avait daigné venir nous recevoir sur le seuil de la porte et nous donner sa bénédiction.

Peu d'instants après était arrivé l'évèque de Pétras, que je connaissais déjà et avec lequel j'étais resté longtemps en correspondance au sujet d'une église qui, sur son conseil et par mes soins, par les bienfaits surtout de ceux qui avaient bien voulu répondre à la quête que j'avais faite dans ce but, avait été élevée dans l'Arabie Pétrée, au profit de quelques centaines de familles chrétiennes, privées des

consolations dont le Ghiist en venant sor la terre^ a doté rhnmanité.

Monseigneur Mélétius, nie gardait rancune, m'assurait -on, des dispositions que, d'après un projet, préalablement approuvé par le Saint Synode mais contraire à sa manière de voir, j'avais arrêtées afin d'asseoir sur des bases solides et stables, à mon point de vue, les intérêts et l'avenir de cette église. L'évêque de Pétras avait cru voir dans le contrôle du Synode, dans le dépôt des sommes aux caisses des établissements de crédit de St. Pétersbourg, des symptômes de méfiance et paraissait mécontent de ce que moi, auteur de la quête, auteur de l'entreprise, j'eusse poussé l'intérêt à cette affaire au point, de réclamer des renseignements sur les différentes questions, soulevées par la construction et la demande des fonds que celle-ci exigeait. Il s'était même plaint de mes pro-

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cédés peu délicats, selon lui, à plusieurs de mes compatriotes, qui étaient venus en Palestine. J'en avais été vivement peiné, et le lui avais fait respectueusement, mais clairement sentir, un jour que Toccasion s'en était présentée. Je lui avais écrit une lettre pleine d'égards, mais trahissant une légitime susceptibilité; de son côté il y avait répondu avec tous les ménagements possibles, mais sans épargner non plus le trait, destiné à me faire comprendre l'objet de ses griefe. Conune j'avais la conscience de mon droit, et qui plus est, le droit de ma conscience dans cette affaire, qui était la mienne, et que je tenais à régler de mon mieux, je m'en étais tenu aux dispositions premières; en conséquence, il s'était glissé une certaine froideur dans nos relations, et de prime abord l'accueil que me fit Monseigneur Mélétieus en portait quelque peu l'empreinte. Je pris le parti de rompre

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la glace aussitôt, en redoublant d'empressement et de politesse à son égard, puis j'abordai de front cette question délicate, en lui expliquant les motife de tous mes actes, que justifiait d'ailleurs le succès de Toeuvre, en l'assurant de l'absence de toute pensée de méfiance, et en lui réitérant, dans les termes les plus significatif, l'expression de mon respectueux et inaltérable dévouement. Le front du vieillard se dérida, nous nous embrassâmes avec eflRision, et la paix fut conclue.

Cependant, la pensée qui nous avait amenés du Nord en Orient, qui nous avait dirigés à travers les pays et les mers que nous venions de parcourir, l'ardent désir de nous prosterner devant le Saint Sépulcre et le Calvaire, nous brûlait, nous dévorait. Toutefois cette impatiente ardeur d'aller nous jeter inmiédiatement au pied des saints monuments de la mort et de la ré-

surrectioii de notre Seigneur, s'arrêta indécise devant de pieux scrupules, la crainte de n'être pas suffisamment prêts. Ne fàllait-il pas en eflfet s'y être préparé par quelques prières, s'être dépouillé des vêtements du voyage, s'être purifié de la poussière? quant à moi il me paraissait convenable de maîtriser l'irrésistible désir et de remettre au lendemain matin la visite des Saints Lieux. Je craignais que la fatigue, qui nous excitait les nerfe presque autant que la fièvre de l'impatience, n'ôtât quelque chose à cette béatitude de l'âme, à cette plénitude de cœur^ dont je tenais à éprouver et à faire éprouver à ma famille les délicieuses et incomparables sensations. — AUer, ou ne pas aller? — telle fat la question, et nous n'arrivions pas à la résoudre. Enfin l'opinion de ma femme l'emporta, et c'était en effet la meilleure. — Mais, fit elle tout-à-coup, comme frappée d'une inspiration

soudaine, arrive-t-on chez quelqu'un sans aller tout d'abord lui épancher sa joie? Et des vêtements de voyage, de la poussière, un peu d'agitation et de fatigue, choqueront-ils jamais l'hôte hospitaher? —

Ces paroles étaient si pénétrées de vérité naïve, qu'un cri unanime d'approbation et de joie les accueillit. — Oui, oui c'est vrai! allons y de suite, à l'instant même! — telles furent les paroles qui résonnèrent de toutes parts. Au même moment on nous annonça que l'église allait être ouverte; nous prîmes des cierges et suivîmes à pas précipités le moine, chargé de nous y conduire.

Après avoir traversé plusieurs corridors, phisieur^ torraî^^s« et descendu plusieurs e^^^diers tortueux, on arrive enfin devant la j>orto dVntrtV de la grande église, qui nvtHivn^ do si>n vaste toit les sanctuaires do la ohfvuoiito.

Le cœur nous battait violemment lorsque tout-à-coup, au bas d'un escalier rapide et sombre, une vive illumination se détachât de Tobscurité et nous éblouit. Ces lumières éclairent les nombreuses images, qui tapis* sent les murs de deux chapelles séparées, situées Tune au pied de Tescalier à notre droite, Tautre devant nous. La première est consacrée à Sainte Marie d'Egypte ; elle est sombre, quand elle n'est pas éclairée par les cierges, car elle ne reçoit de jour qu'à travers les étroites embrasures des fenêtres de l'autre chapelle, érigée en commémoration de la rencontre de notre Seigneur avec les Saintes Fenmies, auxquelles II daigna apparaître après sa résurrection.

L'endroit même, que les traditions con* temporaines désignent comme ayant été alors sanctifié par les pieds de Jésus, est marqué par un petit autel, en marbre gris, de forme octogone, et orné au milieu d'une

ttO JÉRUSALE

image, ciselée en argent, dont le snjet rappelle ce saint événement. Elle est abritée d'une petite coupole, car les murs qui Tentourent, sont ouverts par en haut; et sans une espèce d'auvent, appliqué au mur qui fait face à Tescalier, les images dont ce mur est revêtu, seraient exposées à la pluie.

Une petite porte latérale, donnant sur la cour de Péglise de la résurrection, sert de communication directe entre celle-ci et le couvent grec; toujours soigneusement fermée, on ne l'ouvre que lorsque la grande porte de l'église est ouverte, et que les habitants du dit couvent se proposent d'aller adorer les précieux souvenirs qui s'y trouvent réunis.

Cette profusion de cierges, qui de leur lumière ardente éclairaient les deux chapelles, avait pour cause la célébration du Jeudi saint; cet aspect inattendu, qu'accompag-

nait Todeur de Tencens, fïit pour nous comme un avant-goût moral des impressions incomparables qui nous attendaient.

En passant devant la chapelle de Sainte Marie d'Egypte, la patronne de ma mère bien-aimée, j'adressai mentalement à sa protectrice une prière qui, pour être brève, car on nous pressait d'avancer, n'en fut pas moins fervente et sincère. Nous nous prosternâmes devant le petit autel des Saintes Femmes et bais&mes l'image qui représente ce précieux moment de leur vie; on n'y passe jamais sans s'incliner, et sans appuyer les lèvres sur la plaque ciselée.

Mais voici la petite porte en fer qui grince sur ses gonds; nous entrons un à un, pour la voir aussitôt se refermer sur nous. Je ne saurais exprimer ce que j'éprouvai, en revoyant cette vieille cour de l'église des églises.

n faisait nuit, la faible lumière que

répandait devant nous la lanterne du moine qui nous précédait, jetait un air d'imposant mystère sur l'ensemble du tableau qu'o&ait l'intérieur de cette cour, A notre gauche, s'élevait l'antique cathédrale, silencieuse et ne trahissant nulle part les lumières, que la foi des fidèles faisait étinceler à l'intérieur. Les trois autres lignes qui en faisaient le contour, étaient formées par des bâtisses, plus ou moins dégradées, composées de murailles, de terrasses et de coupoles en pierre.

Toute l'enceinte de la cour était httéralement envahie par des masses compactes d'hommes et de femmes de divers pays; tous les langages s'y faisaient entendre, les costumes les plus variés s'y faisaient voir, ou plutôt se laissaient deviner^ dans cette demi-obscurité. Marchands de chapelets, fabricants d'images et de croix en nacre, pèlerins, hommes, fenmies, enfants, étaient confondus pêle-mêle, les uns priant ou dormant, les autres causant.

ofirant leurs marchandises ou comptant leur

argent.

Nous nous approchâmes de la porte d'entrée qui, nous avait-on dit, était ouverte; mais nous la trouvâmes fermée, les gardienspossesseurs des clefe étant absents. Je fus désagréablement affecté par cette contrariété, qui me parut être un signe, destiné à nous faire comprendre que nous eussions mieux fait, au lieu d'accourir tels quels, au saut de Tétrier, nous prosterner devant les plus saints objets de la terre, d'attendre que nous puissions les saluer, à tête, à corps et à cœur reposés. Nous nous demandâmes, si nous n'aurions pas dû céder aux mêmes scrupules que ceux, qui nous défendent d'aller recevoir la sainte communion, sans nous y être préalablement préparés par des prières, sans avoir écarté de notre âme toute impression extérieure des détails de la vie journalière, sans nous être purifiés par le bain.

afin que toute notre personne réalise, autant que le comporte la nature humaine, les conditions de pureté parfaite qu'exige la réception de cette sainte action.

Cependant on envoya chercher les gardiens ; comme ils n'arrivaient pas. on finit par frapper doucement à la porte, afin de demander à ceux qui se trouvaient dans rintérieur, s'ils ne pourraient l'ouvrir. On se parla ainsi quelques instants, et les voix qui arrivaient de Téglise à demi-étouflfées, résonnaient singuUèrement à l'extérieur. Enfin, on ouvrit un guichet de forme carrée, pratiqué dans la porte même, et servant habituellement à passer les vivres aux moines, qui quelquefois sont obligés de passer plusieurs jours de suite dans l'enceinte du temple, sans pouvoir en sortir. Une figure pâle et ridée, portant une longue barbe noir, parut de l'autre côté du guichet et expliqua à notre moine que, les clefs n'étant pas là, il

fallait nous armer de patience. Je suppliai notre interlocuteur de ne pas fermer le guichet en se retirant; il me tardait de pouvoir plonger mes regards dans cette église, après laqueUe j'aspirais depuis si longtemps.

Je ne saurais dire Fémotion dont je fus saisi en approchant, au moment où j'aperçus devant moi la pierre de Fonction, sur laquelle Marie, Joseph d'Arunathie et d'autres fidèles, déposèrent le corps de Jésus, après l'avoir descendu de la croix, afin d^essuyer ses plaies saignantes, de l'oindre d'aromates et de l'ensevelir dans un linceul ; je sentis quelque chose de surnaturel s'accomplir en moi. Quand à droite de cette sainte pierre, j'aperçus l'escalier qui conduit au Golgotha, à gauche, entre deux grands pilastres, le chemin qui mène au Saint-Sépulcre, je retrouvai cette béatitude d'âme que ces lieux seuls peuvent ofirir, dont j'avais pu, il est vrai, garder un doux sou-

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Tenir, mais dmt, hors de là, je n'ai jamais goûté la plâùtade.

— Te Toîlà enfin an pied des trésors qne tn ferais! — me dis-je, et les bonffées d'encens, le son des toïi récitant des prières, la Ineor des lampes, éclairant et glorifiant les saints monuments dn Seigneur, complétaient lliarmtHiie parité de mon âme, se berçant dans une espèce de conversation mentale arec le ciel.

— Voilà le Tnrc avec les clefe, — 8*écria tont-à-coup le moine à la lantone. — Laissez passer. — disait-il, en s'adressant à la fonle, qui faisùt un tel vacarme que ses paroles se perdaient dans le brait et le broohaha général.

Une voix pins perçante fit dn côté opposé résonner quelques paroles sonores en arabe: ces paroles furent suivies de quelques gestes énei^qnes et significatifs, qui (tartairèrent conune par magie la fonle en

deux, pour laisser passer un groupe de Turcs, portant les ole6 de Téglise, une longue échelle, et de plus quelques lanternes.

C'était un triste aspect que cette poignée de mécréants, s'avançant fièrement vers ce saint réceptacle de nos plus précieux souvenirs, fendant audacieusement Tavalanclie des chrétiens qui palpitaient d'émotion et de piété. Mon imagination se reporta à cette odieuse et terrible nuit, où Judas, à la tête d'une bande hostile, armée de bfttons et de lances, et munie de lanternes, vint surprendre le plus Saint des Saints, au milieu de ses disciples, pour le livrer à ses ennemis.

L'antique église avec ses portes closes, avec son morne et imposant silence, qui contrastait si singulièrement avec la bruyante scène de l'extérieur, faisait Teffet du saint martyr résigné, soufirant en silence,

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laissant venir au devant de lui la horde meurtrière qui croyait le dominer, quand d'un mot il pouvait foudroyer ses vils assassins.

La porte se ferme au moyen de deux grosses serrures, dont Tune est à hauteur d'homme, et l'autre si élevée, que pour y atteindre les Turcs sont obligés de monter sur une échelle qu'on appuie contre la porte même. La première seirure ouverte, U se it un profond silence dans la cour; chacun fixait ses regards sur cette porte, près de laquelle s'étaient groupés les porteurs de lanternes, et où se concentrait la lumière. L'obscurité qui règne autour de nous, l'aspect de cette échelle, la vue des mécréants qui y montent, toutes ces circonstances réveillent en moi le souvenir d'une autre phase du suppUce de notre Seigneur; c'est ainsi, en effet, que souvent j'avais vu reproduit par les peintres le moment terrible,

OÙ an milieu de la nuit, des gens de toute sorte, à la figure hideuse, montèrent sur une échelle, pour attacher le Seigneur à sa croix; par fois aussi, c'est Téchafaudage, qui fat dressé pour détacher le corps de Jésus, qui se peint dans mon imagination. Ces diverses impressions se croisaient dans mon esprit; toutes étaient émouvantes à un degré imposable à rendre. Ces lignes paraîtront peut-être d'une exagération incompréhensible; quoi de plus simple en ëfiet, qu'un attroupement de monde, attendant devant une église, que l'heure soit venue pour y entrer? quoi de plus naturel, que les gens qui viennent l'ouvrir s'ouvrent un passage à travers la foule, devenue recueillie au moment où elle se prépare à pénétrer dans le lieu saint? quoi de moins extraordinaire qu'une échelle^ à laquelle on monte pour atteindre une serrure placée trop haut? tout cela, il est vrai, est fort naturel, et

JÊRUBALEIC.

œ peut Toir tous les jours; mais tout cela aussi change d^aspect et de signification quand on se dit, que derrière cette porte qne les Tnrcs senls ont le droit de fermer et d'oaviîr, fl y a: — le Grolgothal — et le tombeau de Limmortel I mais tontes ces circonstances indifférentes an soi, comme: le Toile de la nuit, des lanternes, une échelle, des mnsnhnans mêlés à des chrétiens, prennent nn caractère particulier, dès que par une &dle association d'idées, Fesprit y rattache les terribles souvenira de l'évangile. Qu'on sidentifie avec ma situation d'âme, et Ton ne m'accusera pas d'avoir trop exagéré mes impresaons.

Au moment où la serrore supérieure s'ouvrit enfin, les battants de la porte cédèrent sous l'effort de la foule, et l'échelle qui y était appuyée, suivit le mouvement. Les deux Tores qui étaient dessus, se voyant menacés de se casser le cou, poussèrent

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des cris de frayeur et de détresse, et une nouvelle émotion nous saisit, vive comme toutes celles que Ton éprouve quand on est fortement surexcité. On retint les battants de la porte, on soutint Téchelle, et l'accident n'eut d'autres suites que la frayeur et les cris d'un instant.

La porte est ouverte! .... nous entrons

Quelqu'un a dit, avec beaucoup de vérité, si j'en crois mes propres observations^ que rien ne réveille les anciens souvenirs, les mille nuances des impressions diverses d'une époque éloignée, comme les sons et les odeurs ; en effet, lorsqu'on entrant dans le vestibule de cette imposante église, composée d'une infinité de sanctuaires et d'autels, appartenant à différents rites, j'entendis les intonations nasillardes du clergé grec, récitant ou chantant des prières, ces intonations, quoique peu mélodieuses, me firent plaisir,

car elles ravivèrent en moi le souvenir des suaves émotions que j^avais autrefois goûtées dans cet endroit, souvenir qui était resté dans mon cœur et que n'avait pu effacer la multitude des impressions extérieures. Je reconnus de même cette odeur, particulière aux églises des Saints Lieux, car elle aussi ajouta aux sensations présentes les douces réminiscences du passé; c'est une odeur de vétusté humide, aromatisée de bouffées d'encens et toute imprégnée des parfums de Teau de rose dont on asperge les autels, se mariant parfois à la subtile vapeur d'un cierge éteint. Ce composé d'efQuves, possède un caractère spécial, et sans charmer les sens de l'odorat, lui est sympathique, comme faisant partie du grand ensemble, auquel se rattache le fil des souvenirs. Malheureusement il arrive quelquefois, qu'à ces odorantes senteurs se substituent toutà-cûup les nauséabondes émanations du de-

hors. Ces immondes exhalaisons, survenant dans les instants du plus profond recueillement, interrompent la pieuse extase de l'âme en prière, la réveillent malgré elle de sa rêverie spirituelle, et la rappellent à toutes les prosaïques misères de ce monde. C'est à la négligence des moines que j'attribue ce regrettable inconvénient, qui a fait de grands progrès depuis 1845. Je m'abstiendrai de salir ces feuilles par le détail des causes honteuses auxquelles j'attribue ce défaut^ défaut sacrilège, dont j'ai vivement souffert, et contre lequel je ne me suis point lassé d'élever la voix dans les termes les plus énergiques, toutes les fois que j'en ai trouvé l'occasion, en causant avec les hauts dignitaires ecclésiastiques de toutes les confessions. Ils haussaient les épaules^ en donnant pour excuse que ce défaut était irrémédiable, tandis que je leur prouvais de mon côté, qu'on pouvait bien, sinon l'écar-

rtttlTRAT.Flf

ter toot-è-ftit, du moins le pandyser con- SDdâablement, en disant fermer certaines portes, conmie cela se pratiquait scmpuleusement jadis, et surtout en introduisant en général, des habitudes et des règles de propreté et de convenance un peu plus consdendeuses. Les archeTêques d'ailleurs, n'entrant à Téglise que précédés de diacres qm les encensent, ne sont jamais à même de sentir ces mauvaises odeurs qui, semblables à un coup de vent pestilentiel, viennent parfois infecter Todorat de leurs méphitiques atteintes.

Quand nous étions entrés dans Teglise, elle était pure de ces miasmes étrangers, et Todeur locale seule, c'est-à-dire, Tencens, les roses* les cierges, Fhumidité, en remplissait la vaste enceinte.

Ce premier compartiment de Féglise de la Insurrection est un vaste parallélogranmie oblong, sans fenêtres; il ne reçoit de jour

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que par la porte d'entrée, qui en occupe le miUen, quand elle est ouverte; il est cependant encore faiblement éclairé par le coin à gauche, menant, au moyen de deux arcades à pilastres, à la grande rotonde dont le centre est le Samt Sépulcre, et enfin par dessus le mur latéral de droite, où est le sommet du Mont-Oalyaire ou du Golgotha. Entre la porte d'entrée et la première partie de l'église, se trouve un petit compartiment carré, ressemblant à une espèce de vestiaire. Les deux divans turcs qui en garnissent les côtés, sont destinés aux gardiens mécréants de Féglise; ils y fument leurs pipes, causent à haute voix, comptent leur monnaie, plaisantent et rient^ bien que leur loge communique de plain-pied et sans porte avec Tintérieur de Téglise. On est, en entrant, choqué, de cette inconvenance, on se souvient des paroles du Seigneur: — Otez tout cela (Tici, et ne faites pas de

la maison de mon pire tme maison de traf^ (*); — et Ton voudrait mettre en pratique le récit de ce que fit Jésus: prenani un fouet il chassa du temple les gens qui y étaient venus faire le commerce, et renversa leurs telles et leur argent.

A peine cette réflexion a-t-elle eu le temps de traverser votre esprit, à peine avez-vous fait quelques pas, que vous vous sentez saisi d'une sensation indéfinisable^ que rapproche des saints souvenirs de Jésus- Christ est seule capable de faire naître. Déjà vous avez éprouvé le premier effet de la grâce divine, et bientôt^ oubliant toutes les choses extérieures de ce monde, vous vous sentirez transporté d'esprit et de cœur dans des sphères qui vous sont inconnues.

(*) St Jean, Ch. U, § 16.

Divan, Turcs, clefe, pipes, tout disparaît, tout s'efface à Taspect de cette dalle en marbre rougeâtre, que vous apercevez, devant vous sur le sol, et au-dessus de laquelle huit lampes allumées sont suspendues; vous vous approchez de cette dalle en tremblant, vous tombez à genoux, vous inclinez votre front, vous y appuyez vos lèvres, et vous sentez couler vos larmes, — larmes douces d'une céleste extase, qui en un instant vous révèlent tout un monde de saintes sensations. Vous fixez cette pierre avec une émotion palpitante, et vous vous sentez écrasé par le sublime et mystérieux contraste de la matière et de l'esprit. Vous appuyez votre front brûlant sur la modeste et simple dalle, et vous sentez au-dessus de votre tète la main du Tout-Puissant qui vous bénit, car ces sensations incomparables, c'est Lui qui vous les envoie, en vous disant dans son hospitalité spirituelle, que vous êtes le bien-

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Tenu. Quelque chose de tellement surnaturel et de si grand tous entoure, que toutes vos yelléîtés d'orgueil et de vanité disparaissent; dépouiUé de toute mauvaise passion, vous vous sentez tout-àrcoup tel qu'on se devrait sentir toujours, c'est-àdire: — un rfm, — devant Fimmenmté de la grandeur divine!

Cette dalle en marbre, dite: — la pierre de TomdUm^ — marque la place où le corps du Seigneur, descendu de la croix par Joseph d'Arimathie et Nicodème, fut enveloppé par eux de linges et parfumé d'aloès et de myrrhe, selon la manière d'ensevelir, en usage parmi les Jui&. En contemplant et en baisant cette pierre, vous récapitulez avec une émotion toujours croissante toute la passion du Seigneur. Vous ne vous en détacheriez pas, si la foule entrée avec vous, et désireuse comme vous de se prosterner et d'adorer cette pierre, ne vous

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obligeait à raccourcir cette première station de votre pieuse visite. On se relève à regret, agité cependant par Timpatience fiévreuse de se jeter au pied du Saint Sépulcre et du Calvaire, et Ton se demande^ quelle sera rimpression que Ton éprouvera devant ces deux sanctuaires par excellence, si celle^ recueillie devant la pierre de Fonction, trouve à peine de la place dans l'Ame qu'elle fait déborder.

Avant de pénétrer dans la pièce contigufi, la grande rotonde, au centre de laquelle se trouve la tombe du Seigneur, et vers laquelle accourent les pèlerins de toutes les parties du- monde, on s'arrête devant une dalle, circulairement taillée et posée à fleur de sol, sous un petit dôme en fer. Une modeste lampe, allumée en permanence par les soins du clergé arménien auquel appartient exclusivement ce monument, appelle la vénération des chrétiens sur cette pier-

no JÉRUSALEM.

re, marquant la place que les traditions désignent, comme ayant été occupée par les Samtes Femmes, pendant que le Sauveur du monde expirait sur la croix. En effet, Tefifroyable scène pouvait être parÊdtement suivie de cet endroit; le sonmiet du Gblgotha se trouvant justement en face et à une distance fort rapprochée, Ton pouvait voir le divin martyr, souffrir avec lui, et se recueillir devant cet effrayant et sublime tableau.

Nous nous agenouillftmes tout émus devant ce marbre, en adressant une prière à la gloire des élus, restés fidèles au Seigneur, et qui eurent depuis le royaume du ciel pour récompense.

Je remets à un autre jour la description détaillée de la rotonde et de toute la distribution intérieure de Féglise; aujourd'hui les détails m'échappent sous Fémotion générale, que provoquent en moi

les principaux trésors de ce temple des temples.

A peine s'approche -t-on des pilastres qui coupent Tangle de la première pièce, pour en faire la jonction avec la ligne circulaire de la rotonde, que la grotte^ ou chapelle du Saint Sépulcre^ appâtait à Toeil avide et impatient, qui la cherche sous le triple et irrésistible empressement de la vue, de l'esprit et du cœur.

Le tombeau qui reçut le corps du Seigneur, Alt, comme les évangélistes nous l'apprennent, un sépulcre que Joseph d'Arimathie avait fait tailler dans le roc pour lui-même. Un jardin entourait alors cette grotte. Aujourd'hui la grande église remplace le jardin, tandis que le rocher, qui a passé par les mains des maçons, se trouve converti en un petit mausolée, ou chapelle recouverte de marbre, ornée de corniches, d'architraves, de pilastres, formant ainsi une

m JÉRUBAUaL

seconde église dans Téglise même. Ce petit temple se compose de denx compartiments, dont le premier n'existait point à Tépoque où cette modeste tombe devint le sépnlcre d'an Dieu; on Taccola artificiellement au rocher naturel^ en lui donnant la forme architectonique^« sous laquelle il se présente aujourd'hui. Le milieu de ce premier sanc^ tuaire servant, pour ainsi dire, d'antichambre au Saint Sépulcre proprement-dit, est occupé par une pierre carrée, enchâssée dans des plaques de marbre taillé, et soutenue par un pied ouvragé. Cette pierre^ assez bien conservée, malgré les atteintes dont jadis elle a été l'objet de la part des pèlerins avides d'en posséder quelques parcelles, est authentiquement celle qui fut roulée jusqu'à l'entrée du sépulcre, pour en fermer l'ouverture. Le clergé orthodoxe en fidt, pendant les messes qu'il célèbre au Saint Sépulcre même, un autel préparatoire pour les

Saints Sacrements. Vouée à la mémoire de Fange qui la renversa après la résurrection du Christ, elle a donné à ce compartiment intermédiaire de la chapelle du Saint Sepulc»*e, la dénomination de grotte de Ta/nge. Des lampes, appartenant à tous les rites, y brûlent jour et nuit.

En pénétrant dans ce lieu qui respire la sainteté, on entend retentir, à son oreille, ces paroles de Tévangile (*) glorifiant la sublime scène du triomphe de la résurrection divine.

Il se fU wn grand tremblement de terre^ car un ange du Seigneur descendit du del, et vint renverser la pierre, et s'assit dessus. Son visage était brillant comme la neige. Les gardes en furent remplis d'épouvante, et tombérend comme morts. Mais Fange s'adressant aux femmes leur dit: — pour vous, ne craignez

(*) St Mathieu Ch. XVm, §§ 2—6.

points car je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié. B nest paini ici: car il est ressuscité comme il Tavatt dit. Venez et voyez le lieu où le Seigneur avait été mis. —

Ici ma plume se refuse à peindre, ce qui se passa en moi, lorsque je me répétai mentalement cette invitation de Fange: — Venez et voyez le lieu où le Seigneur avait été mis. —

Je sentis mes jambes défaillir, je me prosternai la face contre terre, et ce fut dans cette attitude de profonde dévotion^ que je pénétrai pas Tétroite et basse ouverture du Sépulcre dans Tintérieur du plus saint des sanctuaires.

En revoyant en effet — le Ueu où le Seigneur avait été mis — mon âme se sentit tout-à-coup, comme inondée d'une rosée céleste, indéfinissable, comme enivrée d'une délicieuse extase, avant-goût des félicités d'un monde meilleur.

Que le Saint-Esprit, que le divin martyr, monté au ciel du fond de cette humble tombe, que Dieu le père, ces trois personnes distinctes d'un seul et même Dieu, nous environnaient de leur triple esprit, c'est ce que je reconnus à cette sainte extase qui me ravissait.

Nos larmes, larmes de pure béatitude, le bien-être indescriptible qui remplissait nos âmes, nous témoignaient, en effet, que Dieu était là, recevant lui-même nos hommages.

Prenant alors ma fenmie d'une main, mon fils de l'autre, et m'inclinant avec eux sur le saint autel qui servit de couche mortuaire au Seigneur, je m'écriai d'une voix émue — les voilà. Seigneur — bénissezles— mon voeu est accompli! —exaucez-nous! -soyez beni!-

Ët le silence profond qui régnait autour de nous, n'était interrompu que par nos lar-

mes et le pétillement des lampes qui brûlaient au-dessus de nos têtes.

L'émotion de cet enfisuit surtout, sanglotant lui aussi sous l'impression d'une extase spirituelle ^ n'était-elle pas une garantie certaine, que cette adoration de Dieu, dans ce réduit sacré, était conmie une entente de nos âmes avec le créateur? cet

être innocent, en effet qui n'avait rien à se faire pardonner, pur comme les anges qui l'inspirent, et qui répand des larmes de bonheur à la vue du tombeau du Christ^ n'estce pas une preuve que Dieu est avec nous et que nous sonmies en Lui.

Ce fut avec douleur que nous nous vîmes obligés d'abréger cette incomparable scène, mais les autres pèlerins brûlaient d'impatience d'entrer au Saint Sépulcre. H fallait donc sortir.

Je ne sais plus conmient nous nous en arrachâmes, je ne me rappelle plus com-

ment nous retraversàmes la chapelle de Fange, la grande rotonde, la salle de la pierre de Fonction, ni comment nous montâmes le Calvaire. Je me souviens seulement de Fémotion nouvelle et profonde que j'éprouvai en me prosternant devant Fouverture, encore béante, du rocher où avait été dressée la croix sur laqueUe Jesus-Christ était mort. Un sentiment d'imposante et invincible terreur se mêla à celui de Fextase triomphante, qui nous avait animés au Saint Sépulcre. L'immensité du mystère divin, accompli en ce lieu même, pour la rédemption du genre humain, et comme le dit Saint Paul — pour chacun de nous en particulier — confond et écrase. On est là, édifié, brisé, anéanti, honteux, et en même temps, par Feflfet de la grâce divine, triomphant du triomphe du Dieu ressuscité.

Une seule prière remue vos lèvres et y revient sans cesse: la prière du bon larron:

— Seigneur, sonvenez-vous de moi dans votre royaume! —

Nous restâmes là longtemps agenouillés, spirituellement transportés dans un autre monde et méditant, au souvenir du texte évangélique, toutes les phases sinistres qui se déroulèrent jadis sur cette même place dans les ténèbres d^une eflfroyable nuit. Tous les détails de ces afreuses scènes venaient se presser dans mon ima^ation excitée par la vue de ce lieu, et je m'y sentais entièrement identifié.

Un crucifix de grandeur naturelle est placé à côté de l'ouverture, qui fat pratiquée dans le roc pour y fixer la vraie croix du Seigneur, et à la vue de la mère du Sauveur et de Saint Jean, au pied de la croix, vous croyez entendre les paroles de Jésus, recommandant sa mère à Saint Jean, et donnant celui-ci pour fils à Marie.

Vous voyez où avaient été érigées les

croix des deux larrons, vous suivez dans votre imagination, tendue et palpitante, le mouvement d'une foule hostile, qui se groupe autour des instruments de supplice, qui insulte le martyr innocent, et vous vous souvenez de la sublime prière de Jésus, implorant le pardon de ses bourreaux : — Mon Père y pardonnez 'leur , car ils ne savent ce quils font.

Vous vous transportez en idée à la sixième heure du jour, qui répandit les ténèbres sur toute la terre, jusqu'à la neuvième heure; vous suivez ces moments suprêmes où le soleil s'obscurcit, où le voile du temple se déchira par le milieu, et où Jésus, après avoir jeté un grand cri et dit: — Mon Père, je remets mon âme entre vos mains (*) — expira....

Si Luc, Ch. XXffl, V. 44—46.

Et nous quittâmes Féglise, agités des mêmes sentiments d'effiroi que ceux qui, après avoir assisté à ce lugubre spectacle, s^en-retoumaient, en se frappant la poitrine.

Jérnsalem.

1 Avril.

Aussitôt levés, nous allâmes présenter nos devoirs au chef de notre mission ecclésiastique, l'évêque de Mélitopol.

En rentrant, j'eus soin de rattraper ce que nous n'avions pas eu la possibilité de faire la veille : je fis la lecture des douze évangiles traitant de la passion de notre Seigneur, et dont la lecture nous est prescrite le jeudi-saint.

Ces récits, toujours et partout si foncièrement émouvants et touchants, ont une signification, une éloquence surnaturelle, lus à Jérusalem, sur ce terrain même où se passèrent toutes les scènes de la rédemption.

282 JÉRUSALEIL

On suit le Seigneur pas à pas, sur tout le parcours de son sublime sacrifice. L'esprit, rimagination, la vue, le cœur, tout est impressionné au plus vif degré par ce texte palpitant.

De la petite terrasse de notre logement, j'aperçois la montagne des Oliviers et, sur son versant, le jardin témoin de l'odieuse trahison de Judas. A quelques pas de moi, dans la même direction, juste sous mes yeux, s'élèvent la grande coupole abritant le Saint-Sépulcre et, tout à côté, l'édifice renfermant le Golgotha....

Qu'on se représente ce qui se passe, dans de telles conditions, au fond d'une poitrine chrétienne^ à la lecture des évangiles de la passion !... Vous accompagnez le Seigneur jusqu'au sommet de la montagne^ et vous vous dites: C'est cette même montagne avec ses trois pointes, ce sont ces mêmes contours, ce sont ces mêmes environs que les yeux du Christ embrassaient de

leur regard. C'est là qu'il monta avec quelques uns de ses disciples, avant l'heure suprême; c'est là, qu'il pria comme lui seul savait prier, bien que seul il eût pu s'en dispenser. Voici cette terre qu'il sanctifia des gouttes de sang et de sueur, que l'exaltation de la prière lui faisait répandre. C'est là que les anges vinrent le fortifier et le consoler. C'est là que résigné, il alla droit au devant du traître qui venait le livrer aux bourreaux. C'est là que ceux-ci reculèrent malgré eux et furent miraculeusement jetés par terre. C'est là que la douce victime, répondant au baiser de la trahison, donna à Judas le surnom d'ami en l'interpellant sur le motif de sa présence en ce lieu.

De là vous voyez le Seigneur se rendre à la demeure du grand prêtre, où les scribes et les anciens s'étaient assemblés. Votre imagination palpitante s'arrête sur son disciple Pierre reniant trois fois son maître,

après lui avoir juré de mourir pour lui. Vous vous souvenez le chant du coq qui, après avoir justifié la prédiction de Jésus, fit si amèrement pleurer son disciple.

L'imposante et solennelle prédiction du jugement dernier: — Je vous déclare quunjaur^ vous verrez le fis de Themme assis à la droite de la majesté de Dieu et venasd sur les nuées du ciel — vous saisit aussi tout autrement sur les lieux où elle sortit de la bouche du Sauveur, que lorsque vous l'entendez Ure ailleurs. Votre âme s'élève, votre esprit s'agrandit; tout en vous est émotion, tout est sentiment, d'admiration, humilité, extase!

Après un repas très-fingal, nous nous rendîmes à la cérémonie dite, dans la grande église du Feu sacré. Une foule compacte était rassemblée depuis le matin pour assister à cette solennité extraordinaire, qui devait avoir lieu le lendemain; aussi la plupart des fidèles cherchent -ils à s'y placer

vingt quatro heures d'avance, afin d'être sûrs de ne pas manquer à cette cérémonie^ si particulièrement vénérée à Jérusalem.

L'origine de cette fête remonte à des temps fort reculés. Le doyen des évêques, ayant allumé le feu au Saint Sépulcre, où il est entré seul, le passe aux fidèles réunis^ à travers une ouverture, pratiquée dans le mur de la grotte sacrée qui fut la tombe du Seigneur.

La majorité des Chrétiens ortJiodoxes, qui se pressent ce jour-là autour du lieu sacré, croit selon une ancienne tradition toujours vivante dans le pays, que le feu s'allumera de lui-même, par la force de la puissance divine. L'attente d'un miracle anime les pèlerins d'une exaltation qui dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer. Beaucoup de fidèles, sans croire à l'apparition actuelle du feu sacré, ne nient cependant pas que le miracle n'ait eu lieu au temps où les fidè-

S86 JEKOSALEH.

les s'approchaient avec plus de foi et d'amonr de la tombe du divin Sauveur. Selon eux, toutes les lampes, tous les cierges, tous les lustres seraient éteints, on ne conservenût que la flamme sacrée de la lampe, suspendue au-dessus du tombeau, et ce serait h cette flamme que Tévêque prendrmt le feu nouveau, destiné à illuminer Téglise.

Miracle ou non, la lumière que l'évéque prend au Saint Sépulcre et communique le samedi, avant la solennité de la résurection, avec une pieuse vénération à la multitude toute frémissante d'émotion et de foi, est une chose sacrée. Allumée d'elle-même, ou prise à une lampe, à la seule lampe qui en ce moment éclaire Tintérieur du tombeau divin, cette flamme a une précieuse signification dé sainteté, et comme telle, n'usurpe point sa dénomination de fea sacré, quand même la miraculeuse origine que les oi^ lui reconnaissent et que d'autres

lui disputent, ne serait en effet qu'imaginaire.

Quiconque croit en Dieu, ne saurait mettre un instant en doute que sa sainte volonté a la puissance de faire naître du feu, partout où bon lui semble. Pourquoi ne pas s'en tenir à ce principe? à quoi bon di'scuter l'origine de cette lumière certainement sacrée, pour avoir éclairé la couche mortuaire du Seigneur? pourquoi l'accuser de ne pas avoir miraculeusement surgi dans un moment donné? maintenant^ ceux qui taxent cette cérémonie de préjugé, d'imposture, de blasphème, ont-ils-raison? je crois, pour ma part, que, si même on se décidait à proclamer ouvertement aux masses convamcues du miracle, que ce n'en est pas un, ces mêmes masses n'en accouraient pas avec moins de ferveur chercher la lumière prise à la lampe allumée au Saint Sépulcre et se presser, comme elle le fait

aujourd'hui, sur le passage de Févêque^ sortant du tombeau sacré; car ce n'est pas le miracle qu'on vient adorer, c'est l'amour de Jésus-Christ^ l'Etre tout-puissant qui peut accomplir tous les miracles, ce sont les souvenirs de sa glorieuse et sublime mort pour le salut du monde, devant lesquels on se prosterne, le front dans la poussière et le cœur navré. D'ailleurs, c'est un mot élastique que le mot — miracle — tantôt il nous apparaît avec une signification inmiense^ étourdissante, et tantôt c'est à peine si nous voulons l'admettre pour exprimer des circonstances qui cessent d'être des miracles à nos yeux, parce que, habitués à les voir se reproduire journellement, pour ainsi dire, nous les considérons comme des conséquences naturelles d'un ordre de choses établi. Or, si nous voulions seulement approfondir un de ces événements de chaque jour, nous serions prompts à nous convamcre, que

JÉBUSALEM. 289

tout, en nous et autour de nous, est miracle, depuis notre naissance jusqu'à notre mort, et que notre mort elle-même n'est que le prélude de nouveaux miracles.

Tout ce que la nature produit n'est qu'une suite de miracles: les êtres vivants, les végétaux, la lumière, les couleurs, les astres du firmament, l'ordre alternatif des saisons, les éclairs, la foudre qui gronde, la mer qui écume, la perle au fond de l'océan, les métaux au sein de la terre ; le grain de blé, qui se multiplie sous les sourires fécondants des rayons du soleil, ce blé devenu pain, qui alimente l'honmie pour renaître de nouveau ; l'homme né de rien, qui s'agite et se croit un demi-dieu, qu'un rien abat et qui redevient poussière, son âme enfin qui le quitte à la mort. Cette âme, où va-t-elle? Que devient-elle? Nul ne sait ce mystère, ne comprend ce miracle! Erret-elle autour des vivants, cette &me arra-

chée de son enveloppe terrestre 1 Vit-elle encore de ses anciennes impresrâons, ou bien le voile d'un fatal oubli loi a-t-il dérobé jusqu'à ses plus chers souvenirs du monde qu'elle a quitté 1 Et lorsque sonnera rheure dernière, où celui qui jugera les hommes, apparaîtra au tribunal suprême, pour pardonner ou pour sévir, ne sera-ce pas un dernier et insondable miracle, que le retour de tant de milliards d'àmes à ces enveloppes corporelles, depuis longtemps rongées parles vers?

Qu'on ne se permette donc pas d'irrévérencieux commentaires sur l'origine de cette lumière qui, fùt-elle empruntée naturellement à la luttpe du Sépulcre, n'en méritertàt pas moins la vénération de tout vnu chrétien. Oublie-t-on d'ailleurs que toute flamme, que toute lumière, est déjà miracle, à ce seul titre de lumière I

L'office divin allait commencer dans la grande chapelle grecque, qui est un des

JÉRUSALEM. m

vastes compartiments de la grande église, et dont la porte d'entrée principale est juste en face de celle du Saint -Sépulcre, dont quelques pas seulement la séparent.

La chapelle était comble. On nous fit passer par Fautel, sans quoi nous n'eussions jamais pu pénétrer à travers cette foule compacte. Un des archevêques officiait. Armé de sa crosse, il prit place sous le dais épiscopal, et les prières commencèrent aussitôt.

Un chant nasillard, peu mélodieux, entremêlé de cris presque sauvages, partit d'un groupe de chantres, qui n'ont aucune idée de musique et d'harmonie. Vraiment si l'on ne se sentait où l'on est, il y aurait de quoi s'enftiir.

Que n'aurais -je donné en ce moment pour entendre là, précisément là à côté du Saint-Sépulcre, un chant mélodieux et édifiant?

La prière muette, vous l'apportez évidenmient avec vous au fond de l'âme,

elle est mélodieuse par Féloquence expressive de son silence recueilli ; mais si un chant harmonieux, approprié à la sublime circonstance, venait rehausser la disposition exaltée de votre cœur et de votre esprit, tournés tous deux vers Celui qui est l'harmonie des vertus, votre extase augmenterait à rinfini, tandis que Fâme se sent presque choquée, heurtée, par ce manque de mélodie qui caractérise le chant nasillard et bruyant des moines grecs.

Je jetai un moment mes regards en arrière, dans la direction du Saint-Sépulcre; la porte ayant été laissée ouverte, le sanctuaire m'apparut resplendissant des lumières que répandaient sur toute sa façade une profusion de lampes de toutes les dimensions et de toutes les couleurs. Ce fiit un singulier et désagréable contraste que la vue de cette porte menant quasi au paradis, et les sons de ce chant qu'on

eût pu qualifier d'odieux, si on ne l'eût exécuté de bonne foi, avec une fervente naïveté.

L'office divin dura fort longtemps; nous rentrâmes, pour nous reposer un instant, entre le moment où finit ce service et celui où allait se céléber l'office du soir, consacré à simuler les obsèques de Jésus - Christ. C'est naturellement au Calvaire que commence toujours ce service commémoratif du sanglant spectacle qui immortalisa Jérusalem en la flétrissant.

L'évêque de Mélitopol prononça un sermon, dont le lieu sacré et de sainte mémoire lui inspira la pure et simple éloquence. Il fiit bref, mais profond, deux conditions essentielles, pour que des paroles prononcées au pied du Calvaire, un vendredisaint, ne se perdent pas tout-à-fait dans l'écrasante solennité de la circonstance.

Les évêques, vêtus de noir et un cierge à la main, transportent processionnellement le

^aoeoï sacré à l'image do Seigneur, du •■ilgotha à la pierre de l'onction, sur laquelle il5 le déposent, après avoir &it trois fois le i.>ar de ce monument, origine première de lofiSce qu'on y célèbre.

Une rangée de fauteuils, placés entre U pierre de l'onction et la porte d'entrée, indique la place des évêques, qui restent debout pendant les prières et le chant, mais qui s'asseyent, quand commencent les sermons. Ceux-ci furent interminables, et de p1u$ prononce en grec , en arabe et en lurr. de manière que je n'en compris pas srand'chose. Cependant il semblerait que toute |Vin»le eut dû cesser en vue du sérieui •:u)tr^i»e de la sainte circonstance, à l'excepdon des prières et des cantiques, spécialemont appro|ffiéa à cette édifiante solennité.

Qu'on s'imagine suivre d'un pas grave ti rtvneilU cette procession de vénérables <>^xS]ut>«, portant l'Évangile et la relique

qui représente le Seigneur descendu de la croix. Qu'on se figure l'endroit où se passe cette cérémonie, car c'est le Golgotha-même, le Golgotha où fut élevée la vraie croix sur laquelle Jésus poussa le dernier soupir. Que l'on se pénètre bien de toute l'horreur de cet effroyable drame, dont Dieu, dans ses impénétrables dessins et dans sa charité infinie, permit l'accomplissement. Qu'on accompagne en idée cet édifiant cortège, descendant lentement le Calvaire, pour aller déposer la précieuse relique sur cette pierre, toujours la même et toujours au même endroit, où reposa le corps ensanglanté du Tout-puissant, après la descente de la croix et avant d'être transporté au Sépulcre de Joseph, ce tombeau qui plus tard devait témoigner de la glorieuse résurrection de celui qui, quoique né et mort comme homme, a été de tout temps, et sera toujours, jusque dans les siècles des siècles. — Qu'on se repré-

sente» dÏB-je, ces lieux, ces faits, ces sou- Tenirs, et Tod comprendra, à peu près, ce que nous devions éprouver; je dis — à peu près — car, eût-on l'imagination la plus vive, la foi la plus ardente, la sensibilité la plus touchante, on ne saurait, loin de ces lieux sacrés, que soupçonner tout au plus l'immensité de TémotioD que leur présence inspire. Mais ce que Ton comprendra, malgré l'enloignement et la différence des situations, c'est l'impression pénible et douloureuse que l'&me éprouve, quand elle se sent arrachée à l'enivrante harmonie de ses célestes contemplations par les discordances prosaïques que je viens de mentionner.- Involontairement je reviens encore et sans cesse, sur le chapitre de mes lamentations à ce sujet: — Pourquoi ne songerfût-on pas — me suis-je demandé bien des fois, — à accorder cet honunage de piété aux saints souvenirs du Seigneur à Jérusalem, à y envoyer un choeur complet de

chantres^ doués des Yoix les plus belles et les plus soigneusement assorties. H ne s'agirait que d'une première dépense, insignifiante si on la compare aux résultats que l'on obtiendrait de cette ofifrande à la mémoire et au service de Celui, qui glorifia et inmiortalisa à jamais ces lieux. Plus, tard, une dépense modérée suffirait pour entretenir ce choeur et le remonter, au fiir et à mesure que les voix- s'useraient. Ce ne serait pas seulement un précieux et incomparable bienfait qu'on accorderait à tous les pèlerins de notre rite, dont le nombre augmente d'année en année, ce serait un hommage effectif que, ce me semble. Dieu accueillerait préférablement à toute autre offrande d'argent, de lampes, d'images, etc.

L'un des plus fidèles serviteurs de Dieu a dit, que c'est une vertu dont le ciel tiendra compte, que celle d'entretenir, d'accroître la magnificence, due à la maison de

MS JÉBUSALEM.

Dieu. Or, quelle est l'église qui plus que celle de Jérusalem ait le droit de s'appeler la maison du Seigneur? est -il rationnel, est -il convenable? n'est-ce pas au contraire un tort, presqu'un péché, de négliger cette maison du Seigneur par excellence, en ne songeant pas à lui fournir le plus essentiel de ses ornements, le plus pur des hommages extérieurs qu'on puisse rendre à Dieu? qu'on se rappelle que c'est la seule église où l'on prie toujours, où l'encens brûle sans cesse, où des milliers de lampes étincellent jour et nuit en signe de vénération, où toutes les fractions diverses de la religion Chrétienne, adorant le même auteur de leurs destinées, apportent chacune ce qu'elle a de mieux en ofirandes spirituelles, et on se convmncra que c'est un devoir pour le rite orthodoxe, d'oflBrir à ce saint temple ce qu'il peut offrir de meilleur en fait d'expression extéri-

JÉBUBALEM. 899

eure de ses hommages: mi chant digne, convenable et harmonieux.

Après les différents sermons, les évêqnes se lèvent de lenrs sièges et encensent la pierre de l'onction et le linceul à Fimage du Christ, étendu par-dessus. Puis on s'agenouille pour enlever cette précieuse relique, et le cortège se remet en mouvement dans la direction du Saint-Sépulcre.

La grotte sacrée est étincelante de lampes de toutes les dimensions et de tous les genres possibles. La grande rotonde regorge de monde, la foule se presse sur le passage de la procession. Des soldats turcs font la police et contiennent les masses, sans quoi le cortège ne pourrait s'y frayer un passage.

La procession fait trois fois le tour de la tombe divine. Enfin la voilà qui s'arrête devant l'entrée du Sépulcre.

Un frémissement indéfinissable parcourt

SM JÉaUSALElC.

Fassistance, presque tous les yeux sont humides de larmes, on croit assister en réalité axa. funérailles du Seigneur I

* Que solennel est le moment où le doyen dos évéques, portant sur la tête le samt liucenl, au milieu du silence universel, entre dans ce tombeau où entrait, il y a dix-huit siècles, Joseph d'Aiimathie, ponry déposer le corps du Sauveur, et où, trois jours après, on ne devait plus retrouver que le linceul du Christ ressuscité!

Après avoir déposé l'image sur la dalle mortuaire, les évêques sortirent du Sépulcre; nous en profitâmes pour y entrer aussitôt et nous prosterner en extase spirituelle devant Celui dont nous sentions à nos côtés Tinvisible présence. Nous y serions restés longtemps si l'on ne nous eût sommés de nous retirer. De nouveaux sermons grecs avaient remplacé les prières. Nous préférâmes rentrer chez nous, en emportant au fond de l'âme

des impressions qu'aucun germon n'aurait pu compenser.

Malgré la fatigue extrême que j'éprouvais, je ne voulus pas clore cette journée sans écrire à ma mère, dont c'était la fête, pour lui dire combien elle remplissait mon cœur et ma pensée. Je savais qu'avec la fervente piété qui orne son âme, une lettre de félicitation datée de Jérusalem, le jour même de l'anniversaire de S*" Marie d'Egypte, lui causerait un double plaisir.

Jérnsalem.

2 ArriL

De p^rJ matin, nous nous rendîmes à la m^esse qvj se célébrait à Téglise dite de TArc}/K7mo€ et spécialement affectée si TofiBce de D«>ir^ mission ecclésiastiqne. L'espace en e^1 trèsK'tn>îu par contre la masse de monde e^oessjve', et partant « la chaleur insupportable* Les chantres de FéTêque, au nombre de quatre^ ayant chacun quatre chats dans la goree, nous écorchent impitoyablement les oreilles. Après Toffice divin nous fîmes une visite à Tévêque. J'y fis la connaissance de M' Léwison, profesiteur de langues orientales, israélite baptisé, arrivé en Palestine à la suite de Tévêque. Cet

JÉBUSâLEM. 808

homme actif et laborieux a voué sa vie à compulser les vieux manuscrits, à fouiller dans les antiques parchemins, à déchiffi*er les écritures dans des idiomes aujourd'hui morts, afin d'atteindre le grand but qu'il poursuit avec ardeur et foi. L'évêque en fait le plus grand éloge. L'attachement qu'éprouve Léwison pour la religion qu'il est heureux d'avoir comprise, ses connaissances spéciales permettent de croire qu'il sera un jour utile à la grande régénération d'une race, aujourd'hui hostile au Christ, mais qui, avant que le monde ait vu son dernier jour, reconnaissant son erreur, adorera celui qu'elle a crucifié.

Léwison est convaincu qu'il est sur la trace de pièces justificatives, qui prouveront surabondamment à ses ex-coréligionnaires l'aveuglement dans lequel ils sont plongés. D aurait même déjà découvert à Naplouse (*),

(*) L'ancienne Sichem.

IM j£BUSALEBL

dans la commimauté samaritaine, dont Torigine se perd dans l'antiquité la plus reculée, et dont les prêtres fondent leurs droits héréditaires sur une généalogie qui remonterait à Aaron, il aurait déjà, dis-je, découvert dans cette communauté Texistence d'un manuscrit de ce genre, le plus ancien que le globe terrestre possède. Ce parchemin, dit-il, est une copie du texte même des commandements divins, que Moïse fit graver sur la pierre. Jésus-Christ doit avoir lu le contenu de ce document, qui existait bien avant sa naissance. Cette copie, dont les Juife ne sauront contester Tauthenticité, doit, selon Léwison, les amener à la conviction que les écrits sur lesquels ils basent leur croyance religieuse, sont entachés d'erreur ; que le Messie qu'ils attendaient sur la foi de ces écrits a déjà fait son apparition sur la terre ; que c'est lui qu'ils ont méconnu, que c'est lui qu'ils ont crucifié, que c'est lui enfin qui, au dernier

jour de rhumamté, descendra du ciel, pour juger les vivants et les morts.

La question est trop sérieuse et trop grave, pour qu'il soit possible de rien ajouter à ce raisonnement d'un homme, qui s'exalte sur le succès de ses recherches sur Fattrait de ces espérances. Il serait tout aussi imprudent d'admettre sans réserve l'infailUbilité de ses prédictions, qu'il serait déraisonnable de les rejeter absolument par la seule considération^ qu'il est improbable qu'un document, aussi ancien et aussi significatif, soit resté jusqu'à ce jour enseveli dans la communauté Samaritaine, sans qu'on en ait connu l'existence. Ainsi, abstraction faite de ce que l'avenir peut apporter ou refiiser de résultats, favorables aux soins assidus de l'Israélite-Ohrétien, qui se donne tant de peine par amour du prochain, pour convertir ses anciens co-religionaires et leur ouvrir la porte du salut étemel, je n'ai voulu parler ici que du

mérite que je lui reconnais, et des vœux que je forme pour le succès de sa généreuse entreprise.

A deux heures nous regagnâmes Téglise de la Eésurrection; la cérémonie du feu sacré allait commencer. Chercher à se placer dans Tenceinte même eût été peine perdue, il n'y avait pas de place pour un cheveu, tellement l'espace avait été envahi.

L'église littéralement, regorgeait de monde, sans parler de l'intérieur de la rotonde et de la chapelle grecque qui fait face au Saint Sépulcre. Les chœurs, les arcades, les niches, voire même les corniches, tout fourmillait de fidèles de toutes les nations, accourus pour saluer l'apparition du feu sacré. La protection de l'évêque* Cyrille nous valut la possibilité d'arriver par l'autel, et de monter avec lui sur un promontoire, établi contre l'architrave de riconostase de la chapelle grecque, de sorte, que nous pûmes voir

la cérémonie tout entière; car elle commence à Tautel de ce compartiment de Téglise, continue jusqu'au Saint Sépulcre, et se termine de nouveau devant Tautel grec, placé justement en face de la porte ouverte devant le Saint Sépulcre. Nous embrassions du regard tout le tableau de cette solennité unique dans son genre, et selon moi, édifiante au plus haut degré, malgré l'aspect extraordinaire, je dirai même, parfois sauvage, qui la caractérise.

. Les lampes et les cierges étant éteints partout, l'intérieur de l'église grecque était plongé dans une sorte de clair-obscur. Par la grande porte conduisant au divin tombeau, on apercevait une partie de la rotonde qui l'entoure, singulièrement éclairée, malgré l'absence de fenêtres, par les ardents rayons du soleil, qui pénétraient vivement à travers les nombreuses fentes de la grande coupole endommagée. Ces rayons étincelants, brillant

d'une lumière blanche, éblouissante, éclairaient la grotte du Sépulcre divin et une partie des fidèles, qui se presBaient autour, dans les costumes les plus pittoresques et les plus variés, tandis que le reste était groupé dans une teinte d'ombre d'autant plus marquée.

L'évêque Cyrille n'officiait pas, il assistait à la cérémonie avec nous, sur le petit balcon doré, a.u-dessus de la grande porte de l'autel. Il me dit qu'il tenait à se mettre bien en évidence, pour faire voir à Tassistance que, malgré qu'on l'eût accusé d'avoir nié Tauthenticité du feu sacré, il tenait à prendre part à cette solennité chrétienne, et cependant on savait qu'il n'était pas astreint à cette obligation.

Nous étions tous munis d'un paquet de cierges très - minces, attachés ensemble pour former, les mèches une fois allumées, un seul et énorme flambeau, composé de 33 bougies; ce nombre de 33, re-

présente l'âge du Seigneur lors de son supplice et de sa glorieuse résurrection. Le plus pauvre parmi les indigents, achète ce jour là son paquet de 33 cierges, pour les allumer au feu du Saint Tombeau. Beaucoup d'individus apportent des dizaines, des vingtaines de semblables flambeaux à 33 mèches, pour les distribuer ensuite à des parents, à des amis, à des malades, privés de la possibilité de venir en personne allumer leurs cierges.

Un bourdonnement sourd, comme un orage lointain, remplissait l'édifice. Toutà-coup il se fit un silence complet, la grande porte de l'autel s'ouvrit, et les prières conmiencèrent. Cet instant de silence et de recueillement général, ne tarda pas à être suivi d'un ouragan de cris, poussés de toutes parts par les voix les plus sauvages. Je demandai qu'on me traduisit le sens des paroles^ que j'entendais répéter avec une

ilO JÉRUSALEM.

exaltation frénétique. En voici la traduction littérale : — Nous nous rgautssans de ce jmr où notre Seigneur Jésus^ Christ est ressusdién en nous accardani le salut demdy tandis que les juifs se désolent. —

Ces simples paroles, éloquentes par la foi qui les inspire à cette multitude, toute palpitante d'adoration à Fégard du Sauveur, produisent un effet extraordinaire sur quiconque assiste pour la première fois à cette solennité, qui n'offre rien de pareil dans le monde entier. L'exaltation de quelques bons fidèles va si loin que, frémissants d'enthousiasme et l'air inspiré, ils se mettent à danser, à sauter, à grimper les uns sur les épaules de^ autres, jusqu'à ce qu'enfin ce vacarme s'apaise tout à coup à la vue du doyen des évêques, le vicaire-métropolitain Melitius, qui se dirige de l'intérieur de l'autel vers le Saint Sépulcre. La foule se sépare eu deux avec violence, écrasant et étouf-

fant tout ce qui lui résiste, pour laisser un libre passage au métropolitain, qui va chercher le feu sacré. Les 33 cierges qu'il porte, sont attachés en rayons autour d'une grosse boule, que soutient un manche en forme de bâton. L'évêque passe assez vite, la foule salue son passage par de nouvelles acclamations à la gloire du Seigneur. Ces cris redoublent de violence au moment où il s'approche de l'entrée de la tombe sacrée. En revanche, les démonstrations bruyantes se cahnent, aussitôt qu'il disparaît dans la grotte du Sépulcre. Alors commence une intermittence fiévreuse de silence et d'agitation^ qui augmentent et se calment, selon que tel ou tel groupe croit ou non, apercevoir des indices d'apparition du feu. Toutà-coup l'une des ouvertures circulaires, pratiquées des deux côtés des murs de la grotte sacrée, jette une clarté qui annonce que dans un instant le feu même sera visible.

Ce moment d'impatience suprême, électrisant encore mie fois la foule, la réduit à un instant de silence. Alors on voit paraître la boule aux 38 cierges, allumés en soleil, et un tonnerre de cris ébranle Tédifice. C'est à qui allumera son flambeau le premier. On se pousse, en broyant sous ses pieds ceux qui ne parviennent pas à se soutenir. Il n'est pas rare de voir des individus grimper en trois et quatre étages, les uns sur les autres; les plus éloignés, attachent leurs flambeaux à de longues cordes, et après les avoir lancés dans Pair par-dessus la tête de ceux qui leur barrent le passage, vers des cierges où ils s'allument, ils les ramènent à eux par un tour de force semblable. Ceux qui sont postés sur les corniches et dans les arcades à mi-hauteur de l'église^ ayant fidt par un exercice analogue descendre leurs paquets de cierges, les balancent au moyen de cordes, jusqu'à ce qu'ils soient allumés.

En quelque secondes tout est en feu. Les lampes qui ornent le devant du divin tombeau, s'allument conmie par magie, et bientôt trois à quatre mille faisceaux de 33 cierges, flamboient de tous côtés. Les mèches de ces cierges étant assez mauvaises, une épaisse fomée ne tarde pas à se propager; alors ces milUers de flammes brillent d'un rouge pourpre-doré, à travers la nappe de vapeurs qu'elles produisent, et qu'on voit se tordre en tourbillons d'un brun bleuâtre dans la direction où le soleil, perçant de son éclat céleste la charpente de la toiture en ruine, vient dominer du haut des cieux le feu de la terre.

J'avais souvent entendu parler de cette solennité, mais malheureusement toujours, soit par des narrateurs qui n'avaient pa£i été témoins oculaires de cette scène^ soit par quelques sophistes absurdes, qui, prenant plaisir à en décrire les détails sous de faus-

ses conlears, taxent Texaltation naïve de ces gens du peuple, qui adorent le Seigneur, de féroces démonstrations, amenant le desordre et un scandale soit-disant révoltant. Je nie, pour ma part, qu'il en soit ainsi de l'édifiante cérémonie dont j'ai été témoin, que je suis heureux d'avoir vue, que je vénère dans sa pure simplicité et à laquelle, sans crier ni grimper sur les murs et sur les épaules de mon prochain, j'ai participé de cœur, en sentant mes yeux s'humecter de larmes. En effet je ne sauras que plaindre les gens qui y trouvent quelque chose à redire, n importe de ne pas être trop sévère ni trop exclusif dans l'appréciation de pareilles démonstrations, quelque excentriques qu'elles paraissent. EUes sont excentriques, il est vrai, mais dans la meilleure acception du mot. Je serais le premier à blâmer un vacarme pareil dans une église en Russie, où le peuple est d'ordinaire silen-

cieux et recueilli, mais de la part de ces masses, à moitié sauvages, qui s'assemblent vers les Pâques autour du Saint Sépulcre, ni ces cris, ni ces gestes ne m'ont choqué. Au contraire, voyant cette exaltation frénétique^ non étudiée, partir de leurs cœurs comme im témoignage brûlant de leur adoration du Seigneur, je respectais en eux ce feu sacré humain, qui s'enflammait pour l'amour du Christ à la vue du feu divin. Ces gens faisaient l'effet d'un immense groupe d'enfants, s'abandonnant avec un naïf transport à là joie inoffensive et pure qui les enivre. Cette gaîté enfantine me fit ressouvenir ces paroles significatives de notre Seigneur: — si vous ne vous convertissez et si vous ne de^ venez comme des enfcmts. vous n^ entrerez p(Hnt dans le Royaume des deux. (*)

(*) st. Mathieu, XVm, § 3.

n< JÉRUSALEM.

La marche rétrograde du métropolitan est peut-être la seule chose que j'eusse préféré voir s'opérer dans des conditions moins véhémentes. Le vénérable vieillard est assfûlli de telle façon par la foule, que s'il ne se défendait comme un Hou, il ne pourrait peut-être pas en sortir. Le monde se rue sur son passa^ pour baiser la croix qu'il porte, pour toucher son flambeau, pour embrasser ses mains, pour sentir l'attouchement de ses vêtements, dont parfois on voit voler des lambeaux. B met près d'une demi heure, à franchir le petit espace, qui sépare l'entrée du divin tombeau de celle de l'autel grec. Si l'évêque n'eut pas été grand et fort, il n'eût pu supporter ces rudes chocs, qui eussent cent fois renversé quiconque n'eût pas été doué d'auttmt de force physique, et la foule, dans son extase et dans ses triomphants ébats, l'aurmt certùnement étouffé. Mais au milieu de ce chaos d'hom-

mes, de flammes, de cris, vous ne voyez rien qui rappelle un désordre prémédité, bien que dans cette masse se trouvent aussi des mécréants venus en curieux à cette solennité; mais ils n'osent se permettre aucume démonstration contraire, parce que l'exaltation dont ils sont témoins de la part des chrétiens leur impose, en leur faisant pressentir le châtiment, qu'ils subiraient, s'ils se hasardaient à tenter quelque scandale.

Ce que j'ai envisagé comme un miracle, c'est qu'il ne se soit produit aucun malheur, que personne n'ait été brûlé au milieu de ces innombrables flammes, agitées au hasard et sans la moindre précaution, à travers vêtements, cheveux, barbes, images et drapeaux. C'est vraiment le Dieu, qu'on fête avec une si touchante extase, qui veille sur sa famille de fidèles, car ce Dieu a dit: — quiconque fait la volonté de mon père qi^ est dans les deux, cdui-^là est mon frère.

nS JËRUSALEH.

d ma soeur, et ma mère, (*) or, croire en lui et riûmer c'est faire Sa Tolonté, car: — at vous avez la foi, a-t-il ^%— vous verrez la gloire de Dieu (**).

Peu à peu les lumières s'éteignent, tancUs que l'épaisse fiunée augmente; une partie des assistants se disperse, et le bruit s'apaise.

Nous quitt&mes aussi l'église, pénétrés de l'émotion profonde, que nous lussait cette solennité extraordinaire et édifiaute, et le vif souvenir qui nous en restât au fond du cœur, serrait à nous préparer à la confession, que nous devions faire le soir dans cette église.

Je renonce à peindre les impresâons, que j'éprouvai au pied du Saint Sépulcre et du calvtùre, avant ma confession. Tout ce que je dirais resterait au-dessous de la réalité.

(•) Scbt Jnn, Ch. XI, § 40.

(*•) Saint Hkthieo, Cb. XU, § 60.

«Fespère d'ailleurs que le silence que je garde sur cette mystérieuse et solennelle heure de prières et de repentir, silence significatif, si on le compare au soin que j'ai mis à peindre les divers détaUs de mes imp-don., ponnettr. au locteur de s'iden-. tifier, mieux que ne feraient mes paroles, aux sentiments spirituels dont j'étais animé.

Désirant cependant faire luire à Tâme, au coeur et à l'esprit du lecteur, ne fut-ce qu'un reflet de ces sensations, j'essayerai de le mettre sur la voie, et de le guider de loin vers le but, que je désirerais lui faire atteindre.

D'abord, figurez-vous que vous allez faire vos dévotions. Vous avez, je suppose, en vrai chrétien, rangé vos idées, ouvert votre âme au repentir, à l'humilité, récapitulé les torts et les écarts que votre conscience vous rappelle; vous avez ressenti ce profond regret qu'en occasionne le poids, et fortifié par la

parole du Christ, qui pardonne en raison du repentir qu'il découvre au fond de Tâme du pécheur, vous vous dirigez vers l'église, pour y déposer entre les mains d'un prêtre le mystérieux recueil de votre vie, non pas telle qu'elle s'est déroulée aux yeux de vos semblables, mais telle, qu'elle fut réellement pour Dieu et pour vous-même.

Quand bien même, vous n'auriez pas la douleur de vous sentir écrasé sous le poids d'un péché capital, quand bien même, aucune faute grave ne tourmenterait votre conscience, se préparant à faire la confidence de ses torts pour implorer le pardon Divin, quand bien même, le ciel vous aurait fait la grâce de n'avoir à avouer à votre confesseur que des tort» d'une importance mineure, votre coeur, votre pensée, ne sauraient être dans un état complet de calme et d'indifférence. Non, certes I car si c'était le cas, vous seriez indigne de participer à

cet acte chrétien que suit de près, par la grâce de notre Seigneur, la solennelle faveur de la sainte communion.

Je suppose donc, que vous voilà dignement préparé à approcher des divins sacrements. Je vous vois fermer votre li\re de prière, quitter votre demeure, Fesprit humble, le coeur tourné vers Dieu, expulsant de vos pensées, de vos sens, toutes les choses extérieures de la vie journalière, porter vos pas vers la maison Divine, en implorant la miséricorde de cet Etre suprême, dont jaillissent comme d'une source intarissable: la charité, rindulgence et le pardon. Les plaies de voire conscience memlrie, se cicatrisent déjà, pour ainsi dire, d'avance par Ueffet de Tespérance infaillible du pardon que vous garantit le degré de votre repentir, de votre amour de Dieu, de votre foi en sa puissance; mais figurez-vous, que le sol sur lequel vous posez vos pieds, est le sol de

ai

ttt JÉRUSALEM.

la Terre-Sainte, que vos pas foulent une terre, où s'imprimèrent jadis les traces de celui dont dépend votre salut. Figurez-vous, que l'église vers laquelle vous vous dirigez, est le temple de la résurrection de celuimême dont vous venez implorer la clémence I

Voilà la porte de ce vaste temple qui crie sur ses gonds et vous entrez dans son enceinte mille fois sacrée. Votre œil s'arrête tout d'abord^ sur la grande dalle qui marque la pierre de l'onction, où le Seigneur, mort sur la croix, ftit déposé sanglant, avant d'être enseveli au Sépulcre.

Tout près de là, vous montez quelques marches et vous voilà au sommet du Calvaire.

Vous vous arrêtez devant l'entaille encore ouverte dans le roc^ où l'instrument de supplice de celui dont vous venez implorer la grâce fut érigé. Vous vous prosternez devant ce sanctuaire et votre pensée, dont votre cœur est l'écho, vous dit: — c'est ici que pour

les péchés du monde, le Tout -Puissant a sacrifié son fils. C'est ici que, pour expier mes fautes^ Jésus-Christ a été insulté, battu, crucifié. C'est ici qu'H a rendu le dernier soupir, se ménageant ainsi la faculté de purifier les âmes que le repentir ramène à lui, de leur donner son sang et sa chair; son sang, qui coula sur cette même place, cette chair, crucifiée dans ce même endroit.

Et pendant que, frappé de ces réflexions écrasantes de grandeur, vous restez attéré et tremblant, vous voyez tout-à-coup un prêtre, tenant d'une main le saint évangile, de l'autre un crucifix, ces deux témoignages d'un Dieu immolé mais ressuscité, se diriger d'un pas grave et dans une attitude humble et recueillie, vers l'autel du Calvaire.

Ce prêtre, est un évêque, un des dignes ministres de Dieu, qui a consacré son existence à servir le Seigneur, sur les lieux

8Sé JÉRUSALEM.

mêmes du divin supplice. Constant et fidèle dans raccomplissement de sa sainte tàche^ il y revient sans cesse, avec un zèle toujours croissant, avec une ferveur de plus en plus ardente.

L'évêque s'approche de l'autel du Golgotha, avec Thumilité que lui inspire la grandeur, l'immensité morale du monument^ constatant la plus sublime des morts.

Cet autel est érigé sur le sommet du rocher qui, étant aujourd'hui entouré de murs et surmonté d'un plafond, forme comme je l'ai déjà dit, un compartiment d'église, dans l'église même, auquel conduit un escalier à deux rampes, et comme une chapelle latérale supérieure, aboutissant à l'une des extrémités du grand temple.

L'ouverture pratiquée dans le roc, que tout d'abord vous apercevez au-dessous de la table en marbre, consacrée à l'autel, c'est la cavité artificielle, creusée dans la pierre où fut fixée la croix sur laquelle expira

le Christ, pour ressusciter et doter Thumanité de la grâce d'une vie étemelle.

Levant involontairement votre regard, vous le fixez stupéfié sur une croix de dinnnension égale à celle sur laquelle expira le Seigneur. Sur cette croix se dresse devant vous la pâle figure du Sauveur mourant. Sa tête qui ruisselle de sang sous les dards de sa couronne d'épines, son corps blême, livide et ensanglanté, sont si fidèlement reproduits, de couleur, de grandeur naturelle et de dessin, que, Fimagination aidant, vous croyez assister en réalité à ce mystérieux tableau de Tefiroyable événement, consommé dans cette terrible nuit de supplice. La lumière concentrée de plusieurs lampes éclaire cette épouvantable scène.

A la droite de Jésus et au pied de la croix apparaît, de grandeur naturelle aussi, et également découpée en silhouette de

tM J£HDSAL£H.

couleur, La figure recueillie de la mère du Sauveur. La torture d'une âme résignée se lit sur ses traits. C'est une mère qui assiste au supplice sanglant d'un fils adoré et qiû en accepte le déchirant tableau, humblement soumise au mystérieux arrêt du Très-haut. Il semble qu'un regard, regard de poignante douleur et d'admirable résignation, se détachant de cette pure image, vienne traverser votre âme, scruter votre conscience et vous enseigner l'amour, la fui . l'humilité et l'obéissance , ces quatre déliions de la doctrine chrétienne.

A votre esprit, que les préoccupations d'une vie mondaine ont tenu malgré lui, toujoui*s à destinée de réflexions suivies sur le< choses du ciel, s'ouvre tout-à-coup un champ sans limites de sensations, de pensées profondes, nouvelles, qui lui sont à peine connues. Vous voyez soudain s'agrandir devant vous, dans des proportions im-

menses, la générosité divine, le sens de la grandeur du sacrifice diyin, choses auxquelles vous n'aviez jamais assez profondément réfléchi pour en apprécier l'importance, et qui en cet endroit vous écrasent, en vous initiant d'un autre côté à une série de pensées vertueuses et pures, à toute une série de pieuses comparaisons, à tout une suite de reproches vis-à-vis de vous-même, à tout un océan de sources de la miséricorde divine-

En effet, vous avez devant vous un Dieu crucifié! . . . pour vous racheter, et la plus sainte parmi les saintes, témoin du supplice infligé à son fils. Tous deux ils sont exempts de péché. Tous deux ils sont condamnés aux plus cruelles tortures! et vous, pécheur, comblé de grâces par ce même Dieu, qui expire pour vous sur la croix, vous êtes toujours prêt à lui reprocher de n'avoir pas assez fait pour les mérites que vous vous attribuez.

Cependant l'injustice, la tiédeur de votre cœur, la fiitUité de vos pensées, ne tardent pas à subir une métamorphose surprenante. Vous revenez bientôt à vous. En scrutant votre conscience vos prétendus mérites, vos prétendues vertus, vous paraissent tout-àcoup nuls, à côté du volume de vos torts, de vos vices peut-être, et ne pouvant alors détacher vos regards de cette croix, sur laquelle vos ;eux lisent simultanément et votre condamnation et votre salut, vous sentez toute l'étendue de votre petitesse, de votre misère, de votre nullité devant le spectacle émouvant de ce grand et sublime mystère divin : — le Seigneur, expirant pour vous donner l'éternité, sa mère, se résignant à la mort qu'il endure pour vous sauver.

De l'autre côté du crucifix, vous apercevez Saint Jean l'évangéliste, qui vous rappelle tout le divin enseignement du Seig-

JÉBUSALEM. tt9

neur, brûlantes et saintes paroles, dont l'élu des disciples, auquel Jésus en mourant confia sa mère, remplit plus tard les éloquentes pages de récriture.

Enfin les deux places vides, aux deux côtés de la croix du Seigneur, font revivre dans votre esprit le souvenir des deux larrons crucifiés en même temps, et ce souvenir encore, vous remue l'esprit et le cœur, car il vous indique, en les abandonnant à votre choix, les chemins que prirent les âmes de l'un et de l'autre, au moment de quitter leur envelope terrestre. L'un d'eux, refoulant le repentir, insultant au moment d'expirer celui qui peut lui donner la vie étemelle, descende à jamais dans l'abîme des ténèbres de l'enfer; l'autre repentant et humble, implore la grâce d'un souvenir dans le royaume du ciel, et ce seul rayon de repentir, cette prière brève, cette démonstration de foi instantanée, lui

SM JËRUSALEH.

vaut le pardon, non Benlement des crimes encore tout récemment commis et qui l'ont conduit au supplice, mais l'absolution de toutes ses fautes et lui ouvre les portes du paradis. C'est le Seigneur lui-même qui promet de l'y introduire dans un instant

Quelle source intarissable de consolation pour ceux, que de lourdes fautes détournent de la prière et du repentir, par la crainte seule de s'être à jamus soustrwt au pardon, semblables à ces joueurs qui effrayés de compter le chiffi^ de leurs pertes, et n'osant plus s'arrêter ni regarder en arrière, s'enfoncent à corps perdu dans le gouffre d'une irréparable détresse.

Le fait du bon larron nous rappelle qu'il n'est point de faute sans pardon, quimd le rejtentir et la foi purifient le pécheur en l'élevant à la grâce de la miséricorde divine. Les jMïToles de repentir du larron converti le constatent et celles du Seigneur le confirment:

Je vous dis, qu'il y aura de même — observa Jésus^ — plus de Joie dans le ctel pour un seul pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt dix-neuf justes, qui n^ont pas besoin de pénitence, et dans une autre circonstance: — Si votre frère, dit le Seigneur, — pêche contre vous sept fois le jour, et que, sept fois le jour il vienne d vous dise: je me repens, pardon/nez4ui. — Ainsi plongé dans les réflexions que m'inspirait l'endroit sacré du Calvaire, promenant pieusement mes regards de l'autel au Crucifix, du Crucifix à la Sainte Vierge et à Saint Jean, et ne pouvant me lasser de répéter: c'est ici, ici même, que tout cela s'est passé, mes pieds touchent ce sol, mes yeux voient ce rocher, ce rocher qui est le Golgotha!... je priais, je restais en extase. Cependant l'évéque s'incline en se signant, et récite à voix basse une prière dont l'expression atteste l'ardente ferveur,

puis 86 décourrant, il tombe à genoux, se prosterne en appuyant le front sur le sol, et bûse avec une touchante piété cette relique incomparable, trace d'un Dieu crucifié!

L'évéque, qui était venu là à mon intention, se relève enfin et me fut signe d*approcher.

Ici s'arrête mon récit

Transportez-vous maintenant à ma place par rimagination, au pied de la croix du Seigneur, face à face avec TéTêque, au moment où vous allez en idée, que vous soyez catholique Oriental ou Romain, selon les règles de la confession lui ouvrir le livre de votre conscience en attendant que, inspiré par le Sunt Esprit il veuille, selon la mesure de vos torts et surtout selon le degré de votre repentir, au nom du Christ, mort pour vos péchés et ressuscité pour vous sauver, lier ou déher, ce qui restera à jamais lié ou déhé là-haut.

Ce mystérienx échange de paroles entre rhmnilité confessant ses torts, et Tautorîté appelée à les condamner qu les absoudre sous l'œil de Dieu et de la conscience, ne saurait se décrire. C'est pourquoi, en vous invitant à vous identifier aux sensations que j'ai éprouvées, je réclame de vous toute la plénitude de votre intelligence, toute la fraîcheur de votre cœur, toute la chaleur de votre âme, toute la componction de votre conscience,... et je vous laisse.

Après avoir obtenu de l'indulgence chrétienne de l'évêque l'absolution, qui allait bientôt m'admettre à la table du Seigneur, j'étais encore agenouillé au Calvaire, et j'y étais encore plongé dans un profond et doux recueillement, lorsqu'on vint me prévenir que la cérémonie de la grande solennité pascale allait commencer. Le service devait avoir lieu à minuit précis.

L'église était comble. Six mille lampes de toutes les nuances imaginables inon-

aW JÉRtrSALElL

daient les mors extérieurs da divin Sépulcre d'nne cascade de lumières variées et brillantes. C'était comme un pavé de joyanx d'une infinité de nuances étincelantes.

Une profusion de divers costumes nationaux, aux nuances les plm éclatantes, bigarraient la foule des fidèles, réunis dans cette vaste enceinte dans un même but: celui de célébrer la résurrection du Seigneur. Une quantité de fenmies, les unes voilées, d'antres, ayant seulement la tête et les épaules drapées de gracieux voiles blancs, jetés par-dessus les plus pittoresques et les plus riches costumes, rouge, vert, jaune et bleu, complétaient le tableau qu'ofirait cette réunion de fête. La foule se semùt en masse compacte. Il y avait des gens accrochés aux corniches et collés à Tarchitrave. Toutes les niches aussi regorgeaient de monde. Chaque personne tenait à la main un cierge allumé, de manière que tout flamboyait de lumières qui jaillissaient de partout.

L'église avait le plus grand et le plus imposant air de fête.

Le gouverneur de Jérusalem est présent.

H a Tobligation de Constantinople, de veiller au maintien de Tordre et d'empêcher les rixes et les collisions entre les fanatiques de confessions différentes. Des soldats turcs sont placés en sentinelles aux portes d'entrée. Ce fait est pénible à enregistrer, mais puisque c'est un fût, je ne saurais l'omettre.

A minuit sonnant, la procession composée d'évêques, de prêtres et de moines, portant des images, des évangiles, de nombreuses bannières, se met en mouvement du fond de l'autel de la grande chapelle grecque^ vers le Saint Sépulcre. Le métropolitain Méletius, portant un crucifix, ferme la marche. H est asisté de deux dia<îres qui, marchant à reculons, encensent le passage de la Sainte Croix. Le peuple qui encombre l'église se prosterne à terre en faisant le signe de la croix.

tM JÉEUSALEM.

Les chantres font entendre les cantiques de p&ques. La procession fut trois fois le toor du Saint Sépulcre, qui resplendit comme un soleil, sons la lueur d'innombrables lampes. L'encens monte en tourbillons bleuâtres, et mêlé à la suave odeur de l'eau de rose orientale, dont on asperge sans cesse le passage de la procession, il remplit l'espace d'un parfum particulier que Ton ne respire que dans les églises de la Terre-Sainte.

 l'extérieur da mur qui fût le fond de la grotte du divin tombeau, les Coptes ont adossé une petite chapelle étroite et pauvrement oraée. Ds j célébraient en même temps la résurrection, et je vis, en suivant la procession autour du Saint Sépulcre, leurs prêtres qnoïqne disant leurs messes, s'inchner pieust'ment devant la croix et les imasre9 que les Grecs portaient en passant devant eux.

L'indiiirence de leur église était toa-

chante^ à côté de la ferveur qui animait leurs traits.

Les trois tours faits, la procession s'arrête devant l'entrée du Saint Sépulcre. Les bannières, portées par des diacres et des servants de classe inférieure, se rangent en demi-cercle en face de cette porte sacrée, tandis que les évêques entrent dans le sanctuaire. Le Métropolitain en ressort aussitôt et monte, pour être vu de tous les assistants, sur l'un des bancs de marbre, fixés des deux côtés de l'entrée du sépulcre. On pose devant lui un énorme flambeau, fixé dans un gigantesque chandeKer en argent. Deux diacres apportent un grand livre, richement relié en vermeil et orné de pierreries; ce sont les Saints Evangiles; on l'ouvre au premier chapitre de Saint Jean.

Le Métropolitain, élevant k croix qu'il tient à la main, lit à haute voix la sainte généalogie du Verbe divin.

La foule est maette de ferveur, et les bannières que Ton fait flotter en l'air, produisent un étrange effet d'agitation silencieuse.

Après la lecture de l'Evangile, le Métropolitain annonce solennellement à la foule des fidèles la résurrection du Christ et les chantres entonnent le Chrtsto8-AnesH(*) — ... d'une voix haute et exaltée.

La joie se peint sur toutes les figures, la fête des fêtes est à son comble. Tout le monde se félicite, on s'embrasse les uns les autres, connaissances et étrangers, prêtres et laïques; les plus exaltés versent des larmes. ' d'autres ont les yeux plus ou moins humides d'attendrissement, mus peu, bien peu de regards restent secs, cfu* il n'y a que les insensibles ou les mécréants qui, ne se sentent pas emportés dans le toui^

1*1 Le Christ est resnsciW.

billoD de l'extase générale, touchant le fond des âmes et entraînant les cœurs.

L'office de la résurrection fini, la procession des évêques rentre au temple grec pour y célébrer la grande messe matina,le du dimanche des Pâques.

A ma prière, Tévêque Cyrille dit une messe pour nous seuls au Samt Sépulcre, sur la couche mortuaire même de notre Seigneur.

Je crois superflu d'ajouter à quel point cette messe fat édifiante et combien eUe satisfit à la disposition de mon âme, préparée d'avance, au Calvaire, par la prière et l'absolution, pour l'acte sublime de la sainte comunion.

Voici le moment suprême d'approcher de la table du Seigneur.

L'évêque, tenant en main le caUce, parait sur le seuil de la porte du Saint Sépulcre et nous invite à répéter à haute voix après

lui, selon l'usage de notre église, cette admirable prière des communiants:

Je crois Seignewr et je confesse^ que vous . êtes en vérité le Christ, fis du Dieu vivant, venu au monde pour sauver les pécheurs, parmi lesquels, je suis le plus coupable. Je crois encore, que ceci est votre très sainte chair et que ceci est votre sang très vénéré. Je vous implore donc, exaucez moi et pardonnez-moi toutes mes fautes, ta$d volontairement quHnvolontairement commises, en paroles comme en actions^ soit avec intention, soit à mon insu, et daignez me rendre digne de la commumon de vos Sairds Sacrements, pour la remise de mes péchés et pour me dormer la vie étemelle. A votre Sainte Cène, Seigneur, fis de Dieu, daignez atyourd^hui m'admettre, car ce n'est pas moi qui vous dénoncerai à vos ennemis et qui vous donnef^ai, comme Judas, le baiser du traître, mais c'est à Texemple du larron que je vous dis Seigneur:

JÉRUSALEM. 8él

souvenez-vous de nnoi dans Votre Royaume! Qu€ la communion de vos Saints Sacrements, ne me juge, ni ne me condamne, mais qu'elle guérisse mon âme et mon corps! . . • .

Ici encore, et ici plus que jamais, doit s'arrêter ma plume impuissante, pour laisser le lecteur se recueillir lui-même et s'associer, selon l'inspiration de son âme, à la sainte extase, aux pures émotions que j'éprouvai au moment, où la mam de l'évêque approcha de mes lèvres tremblantes la cuiller contenant le sang et la chair de Jésus Christ.

Jérusalem.

3 Avril.

Nous rentrâmes chez nous sur les quatre heures du matin. Habitués, depuis la plus tendre enfance à Tidée, qu'un repas plus ou moins suffisant, sinon splendide, doit être hospitalièrement offert à tout venant dans chaque maison du rite catholiqueoriental où, au sortir de l'église, on se réunit joyeux autour de nombreuses tables, chargées de mets que le prêtre vient bénir, après une abstinence de sept semaines d'un carême fort rigoureux nous fCunes, je l'avoue, étrangement surpris en n'apercevant pas même une croûte de pain, pas même un verre d'eau, que l'on eût pris le soin

de nous préparer pour notre retour de Téglise. La pensée ne nous était pas venue, en nous y rendant , de prévenir que Ton eût à s'occuper de notre repas, la pratique de cet usage étant généralement sousentendue. C'eût été, d'après nos idées, offenser nos hôtes, que de leur rappeler un soin qui est un usage des plus anciens et des plus scrupuleusement observés dans tous les pays orthodoxes.

Voilà de nouveau la misère humaine, le cri de la chair, dominant l'esprit 1 A-peine comblé par cette sublime nourriture spiritueUe que donne à une âme, préparée par la prière et le jeûne, la jouissance suprême de la sainte communion, à-peine élevé par le cœur et la pensée aux plus hautes régions des pures sensations célestes, voilà l'honmie, franchissant le seuil de sa porte et rentrant dans ses habitudes privées, journalières, physiques, le voilà, comme auparavant, matériel, animal,

glontOD, impatient, criant &mîne, mécontent de ceux qui n'ont pas songé à se jeter aadevant des prétentions de sa gounuandise.

Tous les hommes, à de rares exceptions près, étant plus ou moins les mêmes, je confesse tout naturellement le désappointement qui nous saisit tous, et sous Timpression duquel nous adressâmes une sonunation passablement aigre, de nous faire servir n'importe qnoî h mettre sons la dent.

Enfin, après deux heures d'attente, temps qu'il fiillut pour faire du feu dans le four de la cuisine, pour trouver des provisions, les préparer et finalement les faire cuire, on nous régala d'un mugre bouillon de poulet et de quelques œnis durs. C'était peu, — mus mauvais.

Selon l'usage local, nons nous mimes en campagne, dès les dix heures du matin, pour aller souhaiter la bonne fête au métropolitain. Xous 7 trouTâmes tons les évêques réunis. Nous alUmes ensuite leur faire des visites à tons.

Notre évêque vint nons voir dans la journée. Je lui montrai l'objet d'oflfirande que je désirais dédier au Saint-Sépulcre. H me tenait vivement à cœur d'offrir au Seigneur, dans cet endroit sacré, une expression de ma pieuse reconnaissance pour toutes les grâces qu'il a daigné faire pleuvoir sur moi.

Depuis longtemps, je me torturais l'esprit pour imaginer un objet qui, par ses conditions de goût, de valeur et de convenance, pût être destiné à ce sanctuaire des sanctuaires. MiUe projets s'étaient succédé dans mon imagination, mille croquis de lampes, de chandeliers, de croix, d'images, avaient barbouillé autant de feuiUes de papier, sans que je foBse parvenu à arrêter mon intention sur une combinaison définitive. Un hasard inattendu me fournit enfin l'occasion de fixer mon choix : je trouvai un jour, en flânant dans un lieu de bain en

HC JÉBUSALEM.

Bohême, chez on antiqaure quelconque, une plaque métallique, gravée au burin, et qui représente notre Seigneur, sous la couronne d'épines, enveloppé da manteau d'écarlate, le bâton à la mmn, enfin dans l'état humiliant où, d'après le récit des Évangélistes, il se tronvfùt quand Pilate le montra au peuple en s'écriant : — Ecce homo ! — Cette remarquable gravure, d'une rare perfection de travul, était entourée de grosses cornalines de fort belles nuances, brillantes et variées, qui, montées chacune séparément, formaient comme une brillante constellation de piei^ reries. Je m'empressu de fîùre Tacquisition de cette pièce, qui me paraissfùt répondre à l'objet de mes préoccupations. Je la fis soigneusement redorer, puis, l'ayant ornée de quelques pierres précieuses, d'une auréole et d'une inscription en diamants, de fort belle eau, j'en fis ém^er le bas, que j'omm également de pierreries, d'emblèmes et

JÉRUSALEM. Ul

d'inscriptions et je fis placer le tout sous un gros cristal, enchâssé dans un cadre de marbre blanc. Cette îmage^ n'étant ainsi composée que de matériaux impérissables:

métal marbre et pierres précieuses, je pouvais espérer que, placée au temple de la résurrection, elle pourrait malgré Thumidité et les changements de température, traverser. Dieu aidant, une innombrable série d'années, de siècles, sans éprouver la moindre altération. Le sens des inscriptions dont je fis orner cette image se réduit aux paroles que voici: à la partie supérieure, au-dessus de la tête du Christ, sous Tauréole en diamants, qui fait pleuvoir sur la couronne d'épines une série de rayons, simulacre de Téclat de la couronne divine, se lisent ces paroles du Seigneur: — si vous avez la foi, vous verrez la gloire de Dieu — et au bas de l'image se trouve mon humble réponse à cette sublime et consolante promesse divine:

Seigneur, nous avons la foi d nous Vous offrons nos louanges. —

A ma grande satisfaction, cette image arriva intacte à Jérusalem. Comme elle était d'un poids très considérable, et que souvent elle avmt été portée à dos de mulet, j'avas eu plus d'une fois à craindre qu'elle ne tombât à terre et qu'elle ne s'endommageât, ne fût ce que par la rupture de la glace qui la recouvre, et dont les éclats, n'eurent point manqué d'érailler la gravure d'une façon irréparable. Ainsi furent vaincues les trois difficultés principales: celle du choix de l'objet, celle de son exécution pratique et celle enfin du transport; mais ce n'était pas tout, restait la plus importante, la plus difficile à franchir: celle de faire placer cette image da^ Téglise, selon la destination que mes voeux Im avaient assignée. Je la fis voir à l'évêque. Il parut émerveillé du travail, mais il ne tarda pas à me ravir toute illusion quand

à la possibilité de jamais obtenir TautosatioD de la placer au Saint Sépulcre: Renoncez y d'avance — me dit-il — afin de ne pas voir vos eflforts s'évanouir successivement, devant l'implacable impossibilité de faire aboutir votre désir. Ce serait contraire à la loi, que tous les rites observent, l'un à l'égard de l'autre, avec une rigueur inviolable. Chaque confession jouit de la faculté d'avoir une image et une certaine quantité de lampes, de chandeliers et de vases à fleurs, audessus du tombeau de notre Seigneur. Ce droit, que l'on s'est accordé d'un commun accord, depuis un temps inmiémorial, les années Tout consacré, et personne au monde n'oserait y rien changer, de crainte d'allumer des dissentiments, des jalousies, des querelles qui pourraient prendre des proportions menaçantes, s'envenimer, et finir par engendrer des questions politiques regrettables. Ne tentez même pas de démarches,

je Toas en coujure. ajouta l'évêque, car elles seraient toutes superflues et ne feraient qu'entraver les combmaisons que vous pouvez former, afin de placer cette image derant quelque autre saint monument de notre Sauveur, parlant d'une façon aussi pieusement éloquente et édifiante, que le Sunt Sépulcre même, à nos cœurs et à notre souvenir. D'ailleurs, ajouta-t-il encore, le Métropolitain, que vous pouvez consulter sur ce sujet, vous répétera ce que je vous dis; or, qui mieux que lui est à même, de connaître les usaifes locaux, le pour et le contre en pareille matière/ voyez ce qu'il en pense.

— Pendant que nous parlions, le Métn>pi>litain entra. Ran lui aussi, de l'aspect ile la belle ima^e. il parut tout heureux de cette offrande à sa chère église, comme il PaiH^Ue. car il la sert depuis de longues atiiKV*ts, et s'enorerueilht de tout hommage iiuî lui arrive, comme si on le lui voumt à

lui-même. Mais, quand il eut appris que je sollicitais la faveur de placer cette ofirande dans la grotte même du Saint Sépulcre, il devint pensif et triste, et balançant la tête en signe de doute et de négation, il fixa sur moi ses regards, et me dit après un moment de silence, d'une voix ferme et décidée, qui sonnait comme un arrêt irrévocable: — c'est impossible I —

J'avoue que ce refus me consterna.

J'avais désiré voir mon ofirande à jamais placée dans l'intérieur du Sépulcre Divin, tant espéré, que le Seigneur daignerait l'accepter; et voilà que mon désir et mon espoir s'évanouissent à jamais devant une malheureuse règle de convention! je me sentis découragé, triste, et comme fi^ppé de l'idée, que mon offirande n'était ^pas agréable aux yeux de Dieu, puisqu'au lieu de favoriser mes vœux, il me suscitait des obstacles insurmontables, quoiqu'ils ne fussent que conventionnels.

Les évèqaes, me voyant à préoccupé de cet échec inattendu, s'épuisèrent en efiTorts pour m'aider à découvrir une combinaison, qui remplaçât celle qui venait d'échouer. Je proposai enfin de rofl&ir à la petite chapelle, érigée à l'endroit où se trouve la pierre, sur laquelle Jésus, courroné d'épines, couvert d'un manteau d'écarlate et armé d'un bÀton, tel justement que le représente la dite image, fut contraint de s'asseoir, pour recevoir les insolentes humiliations d'un peuple hostile qui, ployant les genoux devant lui, le saluait avec dérision du titre de roi d'Israël.

Cette chapelle, pauvrement et mal soignée, quoique reufennant aussi un précieux trésor, me parut si conforme à la destination de mon oflfran^de, que je crus un moment, que les obstacles, rencontrés pour la placer au Saint Sépulcre, ne m'avaient été envoyés par le ciel, que

JÉBUBALEM. SM

pour me décider à TofiSir à cette chapelle, chrétiennement parlant, aussi glorieuse par ses saints souvenirs que Test la tombe divine elle-même. Mais je n'eus pas plus tôt exprimé mon désir à cet effet, que le métropolitain le réduisit encore à néant par cette même et impitoyable réponse: — C'est impossible I Cette chapelle appartient aux Arméniens, et nouB ne pouvons, sans nous brouiller avec eux, y rien entreprendre, — ajouta-t-il.

Mais les Arméniens sont chrétiens comme nous ; une image offerte à leur chapelle, une offrande à ce même Dieu qu'ils glorifient comme nous, ne peut que leur être agréable, répUquai-je. Quelle objection peuvent-ils opposer à un pareil vœu?

— C'est impossible I c'est tout-à-fait impossible, — répétait le métropolitain — ils n'y consentiraient jamais. H faudrait, pour que l'offrande destinée à leur chapelle ftlt bien-

tu JÉBUSALEX.

Tenne, qu^elle fût Texpression de l'hommage d^ui Âimémeo.

Ces obstacles, pressentis par des autorités si compétentes, paralysaient tontes mes combinaisons, et je me voyais déjà, ramenant en Europe mon offrande, repoussée à Jérusalem, lorsque Téréque Ërasmus, se penchant à Toreille du métropolitain , lui sucera une idée nouvelle, que celui-ci parut ne pas désapprouver, et à laquelle moi-même je m^empresstû de donner mon assentiment.

Si nous destinions Tirnage au Calvaire? — dit-il. — L'autel érigé au Golgotha, audessus de l'endroit où fat dressée la croix, nous appartenant, (*) nous pourrions bien

I,*) L'églisp on clupelle do Calrure contient trois aotdi; l'oD ipputieiit à U confessioB grecque, c'ett cdni donti] s'igit ici. Les denx antres forment la propriété des latins. L'un de cei dernien le tronre à l'endroit où Jésus fût doué à la croix, avant qu'elle fût fixée dons le rocher, à quelques pas de distance. Cet autel, voué au Seigneur, fait pour ainsi dire pendant 4 l'antel grec. Entre ces deux grands antels, on en aper^it nn

y placer une image à notre convenance sans que, Ton y trouve à redire; et celle-ci représentant les moments de torture que le Seigneur a subis avant d'expirer sur la croix, y serait on ne peut mieux appropriée. Seulement — ajouta Tévêque — il serait essentiel de s'assurer tout d'abord, si les dimensions répondent à celles de l'emplacement vide que je lui destinerais, entre la base et la table de l'autel. Si l'image est plus petite que cet espace non garni, on pourrait encore à la rigueur trouver moyen de l'y adapter, en comblant le vide par quelque supplément de maçonnerie, tandis que si par contre, l'image était plus grande, il n'y aurait aucune possibilité de l'y placer.

troisième plus \\eûij dédié à la Sainte Vierge et dont les latins ont la jouissance exclusive. Toutes les confessions peuvent venir se prosterner et offrir leurs hommages d'adoration devant Pantel grec, érigé au-dessus de la place où Jésus expira snr la croix.

Uê JÉRUHALEM.

Le Métropolitain partageant Tavis de son collègue, nous nous rendîmes aussitôt sur les lieux pour comparer les dimensions, et grande fut notre satisfaction, quand nous eûmes constaté, que Tespace vide, qu^il s'agissait de combler par mon humble ofifrande, avait exactement la dimension de rimage, absolument comme si j'avais commandé celle-ci d'avance sur la mesure donnée. Je fus surpris de cette mystérieuse et extraordinaire coïncidence, éclatant témoignage de la grâce divine. Aussi, pénétré de reconnaissance envers celui qui daignait ainsi accepter Thommage de ma ferveur, je m'agenouillai à cette même place et y priai longuement avec un sentiment doux et profond.

Nous entendîmes la messe dans la chapelle privée de notre évêque, les lampes et les cierges y brûlaient à peine, l'atmosphère était suffocante.

An sortir du sanctuaire nons fîmes nne visite à Tévêque et nous allâmes ensuite présenter nos hommages à tous les autres dignitaires ecclésiastiques des diverses confessions. Nous trouvâmes, entre autres, un vieillard d'un âge très -avancé, chétif et, pour ainsi dire, transparent de maigreur et de faiblesse; c'est un ancien évêque de Sévastopol qui, courbé sous le poids des années^ ayant résigné ses fonctions, est venu attendre sa dernière heure sur le sol où mourut le Christ.

Monseigneur Valerga, patriarche de TégUse catholique-romaine^ homme dans la force de l'âge, grave, intelligent et digne, portant la barbe la plus longue qui ait jamais garni un menton humain, nous accueillit avec bienveillance. Le patriarche Arménien fit de même. Partout, selon Tusage de rigueur, nous fûmes invités à fumer et à prendre du café, des sorbets, des rafraîchissements de toute sorte.

tSft JËBOSILEH.

Xons reçomes la virate des deux Métropolitains, vicaireâ da patriarche absent.

Les deox vénérables vieillards ventùent pour me dissuader, d'un commun accord, d'entreprendre la course dangereuse que j*avus projetée et qui avait pour but la visite d'une église, construite, il y a environs dix ans, en Arabie pétrée, par mes soins avec le produit d'une qnête parmi mes coréligion^res. Fondateur de ce monmnent chrétien que je n'avais jamais vu, il me tenait vivement à cœur de le visiter.

— Vous n'y parviendrez jamais — disait l'un. — Vous périrez en route, — ajoutât l'autre. — Vous mourrez de chaud, de fatigue, d'inanition, de manque d'eau, de la fièvre qui règne dans ces parages malstûns, — que 8MS-je? — et le plus heureux, qui puisse vous arriver — reprenait celui-là, — c'est d'être attaqué en chemin et dévalisé par les brigands qui infestent ces contrées sauvages. — Enfin — observât celui-ci, — vous y dépenserez votre

XËBUSALEM. S59

santé, vos forces, votre temps et votre argent. H vous faut, pour aller et revenir, au moins

douze ou quinze jours et pas mal de frais; car, en outre de ceux qu'exige le transport des vivres, dont une bonne provision est indispensable, tant pour vous même que pour les gens dont vous vous ferez accompagner, pour vos montures et pour les leurs, vous aurez des rétributions considérables à payer au personnel de votre escorte qui, à moins de n'être qu'une précaution superflue, doit se composer d'un nombre assez imposant de gens armés, capables en cas d'attaque de vous prêter main forte; or ceux-ci se font payer, nonseulement en rapport des services qu'ils vous rendent, des fatigues qu'ils subissent et des risques qu'ils courent, mais encore bien au-delà. Si javais été seul, j'eusse fait médiocrement attention à cette peinture de chances désastreuses, mais considérant la responsabilité que j'accumulais sur moi, en exposant ma

famille à la complicatioD de péripéties qu'offrirait ce voyage, je me décidai à y renoncer, en me dédonmiageant de ce contretemps par des explications verbales sur tous les détails qu'il m'importait de connaître. Les évêqties me promirent de faire exécuter un modèle en bois de l'édifice en question, qui m'en donnerait une idée exacte, et qui me permettrait de constater qu'il répond à sa destination.

Le patriarcat orthodoxe de Jérusalem comprend quatorze évêchés, au nombre desquels se trouve le diocèse dit de TArabie- Pétrée, dirigé par le vicaire du patriarche, le métropolitain Mélétius. De là l'abréviation convenue de son titre, évêque de Pétra, al)réviation , que les gens peu au courant de ces détails raccourcissent encore, en la changeant en Pétras, tout court; tandis que le peuple* à Jérusalem, en a fait: saint Pierre^ ni plus, ni moins.

Le diocèse de Pétra se trouve enclavé entre la partie septentrionale de la mer Morte et les confins de la partie E., du désert de TArabie. S'appuyant au midi par la chaîne des montagnes de la Moabitide contre la mer Bouge, longeant, d^autre part, la rive méridionale de la mer Morte, il étend son territoire jusqu'aux frontières de Bethléem.

Sur cette vaste étendue il ne reste plus aujourdliui qu'un seul village, habité par de pauvres chrétiens. Ce village s'aipelle Kerak{*), successeur indigent d'une cité jadis opulente, car elle jRit un jour la résidence des rois moabites, située sur le sonmiet des montagnes de la Moabitide, en face de la mer Morte.

(*) Eérak, anciennement Eyriacopolis , sarnommé dans récriture tantôt Pierre du désert, tantôt Orêle de Moàb, est la patrie de Buth, aïeule da roi David. On y compte anjourd'hai plus de cinq cents familles chrétiennes, à. côté d'un chiffire analogue de musulmans.

Eérak, après avoir essuyé, par TefTet des guerres civiles et par la force destmctive du temps, des ravages sans nombre, n'ofl&e aujourd'hui que le triste, mais touchant tableau, d'une poignée d'âmes fidèles, se débattant par Tinstinct seul de la foi et de l'amour en Jésus-Christ, contre une majonté hostile à la doctrine du nouveau testament. Je dis, par l'ûistinct seul, car cette tribu d'hommes, disons plutôt, ce troupeau de brebis, égaré et abandonné, mais aspirant toujours aux soins du bon pasteur, est frustré de toutes les consolations, de tous les secours spirituels, même les suprêmes, que le culte chrétien offre à ses fidèles.

La première destruction de Eérak, par les Hébreux, remonte à l'époque de Moïse. Cette ville, après avoû- été détruite et reconstruite à plusieurs reprises, essuya enfin une déffûte irréparable de la part des Arabes, qui firent passer tous les habitants au fil de

JÉHUSALËM. 868

Tépée, honnis un certain nombre de chrétiens orthodoxes, qui y furent épargnés à cause des privilèges dont ils jouissaient.

Le nombre de ces chrétiens s'étant successivement agrandi, ils se bâtirent une église, dont Saint George fut le patron. Deux prêtres furent chargés d'en . administrer les intérêts spirihiels.

Cet état de choses continua ainsi jusqu'en 1834, où les Arabes indigènes, se révoltèrent contre Méhémet-Ali, alors vice-roi d'Egypte. Son fils, Ibrahim-Pacha, redevint maître de la ville et châtia les insurgés. H fit raser la citadelle, punit de mort tous ceux qui avaient pris part à la révolte, et transféra les chrétiens orthodoxes dans les environs de Jérusalem. Deux ans plus tard, ceux-ci obtinrent la permission de retourner à Kérak, mais ils ne trouvèrent plus que des ruines à la place où s'élevait naguère leur église. La guerre, les maladies, suites inévi-

tables d*im changement de condition et de climat, les avaient tellement décimés, qu'ils ne formùent pins que deux cente ^milles. Quant aux deux prêtres, ils étaient morts. Cependant peu à peu, un certain bien-être fit oublier aux surriTants les épreuves pénibles qu'ils avaient essuyées. Leur population s'accrut, et le besoin d'une église et de prêtres se fit alors, de plus en plus, sentir. En effet, les enfonts restaient privés du sacrement de baptême, les malades et les mourants, de la seule consolation qui reste à rhonmie au bord de la tombe entr'ouverte, les vivants enfin, de confession, d'absolution et de coDUttunion.

Le digne pasteur de ce troupeau délûssé, gémissiùt de voir unsi ces pauvres gens, faute de stimulant et de direction, exposés au danger de perdre peu à peu l'esprit du christianisme, au milieu d'un culte qui n'en admet pas les principes essentiels.

JÉRUSALEM. Mft

En me faisant on tableau touchant de cet état de choses, et en se reprochant modestement d'en être en quelque sorte Finnocent complice^ puisque, disait il, tous les efforts qu'il avait tenté en faveur des chrétiens de Eérak étaient demeurés infructueux, le vénérable Métropolitain m'inspira la pensée, de mettre tout en œuvre, pour faire aboutir ses vœux à un résultat meilleur. En effet, à mon retour de la Terre Sainte, je m'occupais activement de cette question, et j'eus la satisfaction de voir les vœux de Tévêque agréés et exaucés par celui, qui peut tout, de rien.

Je fis appel à la piété de mes coreligionaires et les offrandes affluèrent à ma quête. Je m'empresse de constater, que ce n'est pas à moi, mais au Métropolitain, qu'appartient tout le mérite de l'initiative. C'est sa pieuse idée, ce sont ses vœux ardents, c'est sa bénédiction, qui me mirent à même de rassembler les fonds

soffisants, pour acquérir un terrain et y fmre construire une église. Elle est modeste et simple, il est vnù, car elle ne présente qu'un carré de petites dimensions, surmonté d'une coupole en pierre, le tout sans style ni ornements, mm elle est convenable. On y a ajouté on bâtiment latéral, affecté à la demeure des prêtres, et contenant une salle d'école pour les enfants des chrétiens orthodoxes, qui désormms ne seront plus privés des bienfaits de la sainte doctrine évangélique. Trois prêtres ont pu être attachés à cette éirliso, au moyen des intérêts annuels, que rapporte une partie du capital de réserve.

Ce n'est pas sans peine cependant, que Dous parvînmes à terminer définitivement cette ivuvre. Sans parler des longueurs dépendant de la marche de la quête, sans parler des correspondances interminables avec K>8 autorités spirituelles, des pourparlers sans lin entn' ceux-ci et les Arabes de Eérak.

il y avait encore de grandes difficultés à vaincre pour la mise à exécution des travaux. Comme Kérak n'offrait ni les manœuvres, ni les matériaux nécessaires, il fallut tout faire venir de Jérusalem, à dos de chameau et à grands frais, tout, jusqu'au bois pour les échafaudages, jusqu'aux chevalets pour les maçons.

L'église construite, un désastreux accident vint à l'improviste tromper Tespoir de sa prochaine inauguration. La coupole, dont la clef de voûte avait été vraisemblablement mal combinée, s'écroula tout-à-coup. Personne ne fut, heureusement, victime de cet accident, mais nouvelles difficultés, nouveaux retards, nouvelles dépenses. Cependant, difficultés et dépenses furent encore une fois vaincues et, en juillet 1849, la nouvelle église dédiée, comme la précédente, à S* George, fut enfin inaugurée par le métropolitain lui-même.

Le vénérable évêque, sans tenir compte de

son âge avancé, des fatigues et des dangers d'un si long vojage, av^t Tonlu aller en personne à Eérak, gratifier les chrétiens de son rite d'un précieux bienfait, leur réconciliation avec la religion. H y séjourna quarante jours, travaillant à la consolidation de Tordre de choses spirituel qu'il venut d'établir, et qu'il voulait asseoir, dès le commencemeut, sur des "bases solides.

Ce fut, m'écrivit-on de Eérak, une jubilation indescriptible que l'inauguration de l'église et le séjour de l'évêque au milieu de cette famille chrétienne, qui jamais encore n'avmt vn son digne pasteur. Un fait qui ne fat pas moins satisfaisant à constater, c'est que les Arabes de Kérak témoignèrent à l'évêque des égards extraoi^ dinaires, et établirent des relations de sympathie avec les chrétiens.

Ce qui n'a pas été dépensé du produit de la quête, pour l'église de Eérak,

fournit depuis lors des intérêts, qui sont employés partiellement, à entretenir l'église, les prêtres et Técole, partiellement, à former un capital de réserve, destiné à parer aux éventualités défavorables, qui viendraient inopinément encore une fois, livrer aux flammes ou au pillage ce temple, oasis de la foi chrétienne, au milieu du désert qui l'environne.

Jérusalem.

r^''E:g:lifeie de la S^Hunrectioii.

4 AttU.

Nous nous rendîmes dès Taube. à la srande église. Les nombreux pèlerins qui Teneombraient les journées précédentes, étant partis, nous eûmes enfin la satisfaction de pouvoir nous recueillir tout à notre aise, sans nous voir sans cesse coudoyés et dérangés, par d autres fidèles, mus par le même désir d'adorer ces précieux souvenirs, dont on ne voudrait jamais s'arracher.

Nous eûmes ainsi. la faveur de rester près de triMS quarts d'heure seuls dans l'intérieur du sanctuaire, baisnant nos âmes dîuis di^ sensations, que je n'entreprendrai

point de dépeindre; toute description de ce genre resterait au dessous de la réalité.

Au moment de quitter cette enceinte sacrée, je portai mes regards sur les rangées de lampes, qui brûlaient au-dessus du divin tombeau, et j'eus la satisfaction d'y découvrir celle que nous, je veux dire: mes parents, mes frères, mes sœurs, tous réunis, nous avions en 1848 collectivement offerte au Saint Sépulcre, quelque temps après mon retour de la Terre Sainte. Je n'eus pas de peine à constater que c'était bien notre lampe, puisque c'était moi-même qui en. avais combiné la forme. Travaillée en vermeil, elle se distingue visiblement des autres par une rangée d'émaux peints, en forme de médaillons, d'après le nombre des membres de notre famille, que nous comptions alors, et représentant les images des saints patrons, dont nous portons les noms.

De là , l'âme élevée , le cœur ému , nous parcourûmes lentement toutes les sùntes stations que comprend la vaste enceinte de cette église, qui fait un seul temple de plusieurs temples, et réunit unsi de nombreux souvenirs de piété chrétienne.

En quittant la chapelle du Saint Sépulcre, on sort d'abord par la gauche de la grande rotonde, pour s'arrêter au commencement d'un nouveau compartiment de l'église, devant une lampe, suspendue presqu'à fleur du sol, et perpétuellement ardente. Cette lampe sert à indiquer l'endroit où Jésus, ressuscité, apparut à Maiie Madelaine; celle-ci prit d'abord le Seigneur pour un jardinier, mais quand il l'eût appellée par son nom, elle le reconnut. Jésus lui dit alors: Ne me ftmrhfx point, car je ne suis pas encore monté 1 fws mom Père, mais aUez trouver mes frères,

^ rf d^fs leur de ma part: Je monte vers mon

Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. (*)

Vous vous arrêtez avec une fervente dévotion devant cette dalle, au-dessus de laquelle vous croyez encore entendre résonner ces paroles si profondes, si solennelles^ si consolantes et si douces. Il est impossible que cette place, que la lueur d'une lampe inextinguible vous indique comme sacrée, et dont Tévangile vous apprend la haute importance, ne vous fasse fléchir les genoux et ne fasse naître dans votre âme une pieuse et profonde émotion.

En avançant jusqu'au fond de cette pièce oblongue, vous franchissez la porte qui est devant vous, et un nouveau sujet de sainte émotion se présente à vos regards. Vous apercevez à votre droite, tout à côté de l'entrée

(*) Saint Jean, XX, 17.

de ce compartiment, appartenant exclosivement aux Latins, nn autel en marbre, surmonté d'une grille en fer. On y célèbre chaque jour la sainte messe. Derrière les barreaux de cette grille, se trouve un tronçon de colonne, prudemment soustrait à la pieuse convoiliso des fidèles qui, en apprenant que cette colonne est celle, à laquelle le Sauveur fut attaché lois de sa passion, pour être maltraité, battu, insulté, ne se feraient aucun scrupule d>n détacher quelques fragments. Toute rhfflreur de cette scène impie qui. en même temps qu'elle déshonore rhmuanité, témoigne de l'inépiùsable miséri- (xirtle diràe, se représente à votre esprit, et vous ètos profondément ému. Vous voudriez pouvoir appuyer un instant vos lè^TCS 81U- wue pierre glacée, à laquelle se ratlaohont de si palpitants souvenirs. Voos ti\nivoz juste et louable la mesure de ri- ^leur qui vous empêche de toucher ce tronc

de granit, et, en même temps, vous vons révoltez intériem^ement contre cette consigne, qne vons taxez de cruelle. Bientôt cependant le frère franciscain, qui est de service près du monument, a deviné vos regrets et votre désir, et il vous glisse entre les mains un long bâton, dont le bout est terminé par une pomme métallique.

— Vous pouvez, dit-il, en passant ce b&ton à travers les barreaux, en frotter le bouton contre la sainte colonne, et quand vous l'aurez retiré, y appuyer vos lèvres, et reporter ensuite votre pieux baiser sur la pierre.

En traversant de nouveau le compartiment de l'édifice où se trouve le souvenir de l'apparition de Jésus à Marie Madeleine, on descend, en tournant à gauche, quelques marches aboutissant à une espèce de souterrain, qu'on dit avoir été la prison où le Seigneur fat détenu, pendant qu'on pré-

parait les instruments de sa mort an sommet du Calvaire. Vous y apercevez l'endroit où le Sauveur du monde, captif, les pieds emboîtés dans d'étroites ouvertures, pratiquées dans la pierre, où on les avait fait violemment entrer, attendait patiemment, avec cette sainte et sublime résignation dont THomme- Dieu seul était capable. Ce lieu de réclusion, affecté aux malfaiteurs, attendant leur prochain supplice, se compose de plusieurs cellules, de diverses dimensions, réunies par d'étroits couloirs. L'aspect en est lugubre, comme le comporte la destination de ces cachots. On n'y aperçoit ni autel, ni crucifix, ni image. Aucune lampe n'en éclaire l'obscurité. On y pénètre avec des cierges allumés. L'émotion remue votre âme, et la prière anime vos lèvres, quand vous vous arrêtez devant l'endroit qu'on vous indique comme ayant ^servi de siège au Seigneur pendant sa captivité.

Une pieuse coutume, datant des temps les plus reculés, porte d'ordinaire les visiteurs de ce souterrain à tracer, au moyen de la ftunée, quelques croix noires sur le plafond, blanchi à la chaux. Aussi le plafond se trouve -t-il parsemé d'une infinité de croix noires, dont chacune exprime une pensée de piété, une prière, un honmiage au divin Crucifié.

Pour regagner l'église, on prend encore à gauche, et suivant une courbe qui forme conmie un large corridor, on s'arrête devant un autel, consacré à la mémoire d'un autre souvenir de l'humilité du Seigneur. C'est là que Jésus permit, pour combler le mystère de son sublime sacrifice, qu'on le dépouillât de ses vêtements, et que les soldats tirassent au sort ce précieux enjeu.

Un peu plus loin se trouve un autel, érigé à la mémoire de S* Longin, le centenier, qui, ayant vu ce qui s'était passé,

gloiiâa Bien en disant : — Cerialnemeni cet homme daii juste. (*)

 pen de distance de cet autel, nne grande porte tous découvre plusieurs marches d*nn large escalier, taillé dans la pierre même du sol, qui aboutit à une chapelle oblongue, assez mal tenue et de pauvre ^parence. C'est la chapelle de S" Hélène, la pieuse mère de l'empereur Constantin - le - Grand , à laquelle la chrétienté doit la construction de cette église et la découverte de tous ces inappréciables trésors. On vous j fait remarquer un petit promontoire en pierre, de forme irrégulière et d'aspect assez dégradé, en vous disant que la vénérable souveraine y demeura plusieurs jours agenouillée, versant d'abondantes larmes et priant le Seigneur de loi

C) s* Lac, XXm, 47.

accorder la grâce, de retrouver au sein de cette terre qu'on fouillait, le précieux instrument de suppUce: la Sainte Croix, sur laquelle il avait expiré. Pendant ce temps de nombreux ouvriers remuaient la terre de leurs pioches, sous les yeux de la pieuse Impératrice qui, forte de sa foi en la parole du Christ : — cherchez et vous trouverez — ne se lassait pas de chercher, sûre qu'elle était de trouver.

Tout à côté de cette espèce de tertre, où se tenait Sainte Hélène pendant les fouilles qu'elle dirigeait, et qui avaient la Vraie Croix du Seigneur pour objet, vous descendez encore plusieurs marches, qui vous amènent dans un souterrain plus profond. C'est la chapelle proprement dite:

de l'Invention de la Croix.

Quiconque a visité Pompéi, Herculanum, ou d'autres antiquités, longtemps ensevelies sous la terre, et se rappelle comme je

Vax déjà observé, Témotion involontaire, le sentiment de respect, qui suis doute, anima son âme à la vue de ces restes, témoins de faits et d'époques reculés, comprendra rémotion que nous éprouvâmes à la vue de cette excavation, toujours la méme^ toujours revêtue de la terre, des pierres et du sable, qui la remplissaient lors des fouilles. Nous nous disions, palpitant d'un sentiment indéfinissable: — c'est donc ici, dans cette même terre, au fond de cette fosse, qu'est demeuré enseveli, durant une longue série d'années, le bois ensanglanté qui porta le Sauveur du monde!

Est-il besoin de mentionner ici l'épisode traditionnel, que peu de Chrétiens ignorent, je pense î je veux parler du miracle, par lequel l'authenticité de la Vraie Croix fut constatée. Los trois croix des suppliciés de cette funeste nuit, toutes d'une forme et d'mi extérieur pareil, venaient d'être b^uvées

ensemble, sans qu'on pût reconnaître celle, qui avait servi d'instrument de supplice au fils de Dieu. Sainte Hélène, prosternée à terre^ inondant le sol des larmes de sa reconnaissance, pour la grâce divine qui lui avait fait découvrir ces croij^. où se trouvait évidemment celle qui répondait au but de ses pieuses recherches, suppliait le Seigneur de la lui indiquer par un moyen palpable quelconque. Une inspiration soudaine vint tout-à-coup, conmie un rayon de lumière descendant du ciel, traverser son esprit. — Qu'on m'apporte sur le champ trois cadavres, s'écrià-t-elle, et convaincue que si elle les faisait étendre sur les croix, celui qui serait placé sur la croix de Jésus, resusciterait. La foi en la puissance divine prouvant, d'après les paroles du Seigneur-, autant que cette puissance même, la pieuse confiance d'Hélène, triompha par un miracle éclatant. Aussitôt qu'on eut posé les trois cadavres

S8d JÉRUSALEM.

sur les trois croix, l'un des trois revint immédiatement à la vie, et les assistants* rimpératriee, les gens de la cour, les évêques, tremblants d'émotion, palpitant sous l'impression de la grandeur du miraculeux éTénement, se prosternèrent en extases devant ce bois sacré, qui leur rappelait toute l'histoire du nouveau testament. On entoura la précieuse relique de fleurs et d'encens, on la couvrit de baisers, on l'inonda de larmes, on la redressa glorieusement. Des cantiques et des fanfares retentirent, on chanta des Te-Deum en actions de grâce, et au milieu d'une exaltation toujours croissante, on la porta processionnellement en triomphe à travers la ville, où la population chrétienne, instruite du prodigieux miracle, se précipitait à flots, tremblante d'émotion, avide de se prosterner sur le passage du céleste trophée, arraché par le triomphe de la foi aux profanations de l'impiété.

On nous fit entrer ensuite dans une toute petite chapelle, qui porte le nom de chapelle d'Adam; elle est taillée dans la partie souterraine du rocher du Golgotha, et vouée à la mémoire du premier homme, que Féglise chrétienne peut compter parmi ses saints^ depuis la résurrection de rhonmie- Dieu, et sa descente aux enfers pour en délivrer les pécheurs.

Une pieuse légende veut que Dieu, qui sait enchaîner les circonstances à son gré, ait choisi pour remplacement de la sépulture du premier honmie, de celui qui perdit le monde, précisément la même place, au-dessus de laquelle Thonmie-Dieu donna par sa mort, à ce même monde, le salut étemel.

Lors des fouilles, ordonnées par l'Impératrice Hélène, pour retrouver la vraie croix, on commença par remuer la terre et casser la pierre sous le rocher du Golgotha, où, d'après certains indices d'excavation artificielle,

on était autorisé à soupçonner quelque lieu caché. En continuant à creuser^ on trouva un crâne humain. Ce fait, combiné avec certaines traditions historiques^ selon lesquelles la sépulture d'Adam devait se trouver dans les environs, donna lieu à ce rapprochement qui, pour ne pas être positivement convaincant, n'a cependant rien qui puisse le faire envisager comme impossible.

Voici un fait curieux, témoignant de l'originalité de certains coups du hasard, ou de cette puissance inexplicable qui, par la manière dont elle enchaîne les circonstances, se joue des calculs de Tesprit humain et le remplit de stupéfaction. Je tiens ce fut de source véridique et jç la laisse parler: — Un de mes amis, se baignant un jour dans les flots de Tocéan atlantique, nageant contre le courant impétueux des vagues écumantes, sentit tout-à-coup le seul anneau qu'il portait, glisser de son doigt dans

Tabîme. Cette . bague, gage de tendresse , souvenir précieux, renfermait pour le malheureux qui la perdait sans retour, tout un passé de bonheur, un présent de regrets, tout un monde de souvenirs. Perdant cet anneau, il perdait tout. Nageur habile, sans réfléchir à l'invraisemblance d'un succès, il plonge audacieusement au fond de Tocéan. L'insensé espère repêcher son trésor. Déjà il touche le fond. Tout-à-coup il aperçoit sur le sablé un point qui reluit conmie de l'or. Il étend la main, il saisit l'objet^ le serre convulsivement dans son poing crispé, il étouffe de bonheur, car il tenait un anneau. Revenu à la surface de l'eau, il le presse sur ses lèvres; mais ô surprise, ô déception I cette bague qu'il ramenait du fond de l'abîme, cette bague^ car c'en était une en effet, cette bague n'était pas la sienne I il venait de repêcher un anneau d'or, fork ancien, remontant à une époque incertaine, qu'un

inconnu avait^ comme lui. perdu et qui peut-être gisait au fond de la mer depuis de nombreux siècles. La* perte de cet anneau avait aussi vraisemblablement provoqué des regrets, peut-être même arraché des larmes I à cet anneau se rattachaient sans doute aussi des souvenirs de bonheuri mais pourquoi faut-il que cet homme, dont toute la félicité terrestre se résume dans cet anneau que la vague lui arrache, le perde précisément là où un autre anneau a été perdu et qu'au lieu de retrouver sa bague, il en ramène une qui n'est point la sienne. La chance eût été, quoique extraordinaire, moins étrange et moins saisissante, s'il eût en cet endroit repêché son anneau à lui.

Si donc le hasard seul produit quelquefois dans la vie de lliomme, on ne sait comment, on ne sait pourquoi^ les plus étranges combinaisons, il serait présomptueux de vouloir disputer à la puissance divine,

JÉBUSALEM. 887

à cette puissance qui de rien a créé le monde, la faculté de rattacher, par une coïncidence de lieu, les deux faits capitaux, qui dans Thistoire de Thomme ont marqué: Tun sa création et sa chute, Fautre son immortalité et son salut

En remontant de ce souterram, vous vous retrouvez dans le couloir demi-circulaire, qui vous avait amené à la porte, débouchant sur Fescalier qui conduit à la chapelle de Sainte Hélène. Un petit autel, trèspauvrement entretenu, appartenant à la confession Copte, appuie la dalle carrée qui le recouvre sur trois faces murées, renfermant un tronçon de pierre grise, qu'une grille en fer, formant la quatrième face du carré, dérobe aux attouchements des fidèles, avides de se prosterner devant ce débri, qui a servi de siège à Jésus, lorsque:

.... les soldats remmenèrent dans la cour du prétoire; et rassemblant toute la cohorte.

Ils U comrirmk ef tm mainieau é^écarîate, et entrelaçant des épines^ Us en firent une caur ronmej et T enfoncèrent swr sa tête.

Ihiis ils se mirent à le saluer^ en lui disant: Je te salue^ Boi des Juifs.

Ils lui frappaient la tête avec un roseau^ ils lui crachaient au visage, et se mettant à genoux; ils Fadoraieni. (*)

En suivant la courbe de ce couloir^ garni des différentes stations que je viens d'énumérer ^ nous arriTâmes à une porte qui en forme le fond, et qui nous fit déboucher dans la première salle de Téglise, en face de la grande porte d'entrée par laquelle nous resortîmes du temple.

Quelle profusion de souvenirs, que de sujets d'impressions profondes nous fournit cette promenade spirituelle à travers la vaste église I On y marche d'émotion en émotion,

(*) st. Marc, ch. XV, §§ 16, 17, 18, 19.

JÉRUSALEUL 889

Tesprit toujours tendu, le cœur toujours ouvert à deux battants, s'il est permis de s'exprimer ainsi, recueillant à. flots des sensations nouvelles, édifiantes, sympathiques, profondes I Mais en revanche , à côté de cette céleste poésie dans laquelle Tâme se baigne, quelle prose infecte pour les sens. Combien la vue, Todorat surtout, n'ont -ils pas à souffrir, malgré la béatitude du cœur I Les murs sont sales, une odeur nauséabonde vous enveloppe par moments, comme un coup de vent pestilentiel.

On était justement en train de balayer et de laver Féglise, qui en avait plus besoin que jamais, après Ténorme affluence de gens de tous les rites, qui, durant les journées de recueillement de la semaine -sainte et de la grande fête chrétienne, n'avaient cessé de s'y entasser. On ne peut se figurer le mélange de boue, d'ordures, de lambeaux d'étoffe, de bouts de cierges, que les balais

poussaient devant eux, des coins et recoins du vaste édifice, envahi depuis près de dix jours par des masses compactes et peu délicates en matière de propreté.

Jérusalem.

5 Ayril.

Dans Taprès-diner, nous primes des chevaux de selle, pour visiter les environs de la sainte cité. Le pavé en est si mauvais, si raboteux et, dans quelques endroits, si glissant, que c'est à grand'peine que les chevaux peuvent avancer. A chaque pas qu'a fait la pauvre bête, on se demande^ tout étonné, comment elle n'a pas roulé à terre.

Nous traversâmes le chemin de la croix, on Vote douloureuse, qui s'étend depuis l'emplacement où fiit la maison de Pilate, jusqu'au pied du Calvaire. Nous le suivîmes en sens inverse depuis notre demeure, adossée à l'église du Saint-Sépulcre, jusqu'à un an-

tM JÉBnSAI£H.

tique pan de mur, percé d'une porte arquée. Ce pan de mur passe pour une mine de la maison de Pilate, dont il ne reste plus d'autre vestige, et Ton assure que c'est par cette porte que sortit Jésus, lorsque Pilate, cédant contre son gré aux clameurs croissantes du pei:^)le, le livra à la multitude qui exigeut son supplice.

En conséquence, cette ruine se nomme:

rÂrc de VEcce homo.

Nous nous y arrêtâmes, l'Évangile à la main, méditant sur l'incroyable contradiction par laquelle l'homme, créature infime, faible atome, n'ayant sa raison d'être que dans la volonté et la puissance divine, prononça la sentence de mort de ce Dieu, auquel il dev^t la vie, de ce Dieu, qui d'un mot pouvmt l'anéantir.

Accablé par la grandeur de cette réminiscence évangélique, je lus ces paroles de l'Écritore:

JERUSALEM. t98

PÛaie sortit donc de nouveau, et dit aux JiUf s: Voici que je vous Tamme dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve en ItU aucun crime.

Jésus sortit donc, portant une couronne ^épines et un manteau écarlate, et HUxtè leur dit: Voilà Fhomme.

Dés qu'ils le virent, les princes des prêtres et leurs serviteurs se mirent à crier: Crucifiez^ le, crucifiez-le.... (*)

tTy ajoutai :

Seignewr^ ayez pitié de nous 1

Nous sortîmes de la yille par la porte dite Judiciaire, débouchant dans la campagne aride qui traverse la vallée de Josaphat. Le torrent du Cédron, qui la sillonne, est actuellement presque entièrement à sec. Cette porte perce le mur qui sert de ceinture à Jérusalem du côté de Torient, et tire son nom de ce qu'on y faisait passer les condamnés au supplice, et qu'on

(♦) s* Jean, XIX, 4, 6, 6.

SM JÊROSALElf.

les y attachât à on poteau fixé sous la Toftte, pendant que le greffier leur foisait la lecture de leur condamnation.

La campagne environnant Jérusalem est Texpression de la plus morne tristesse.

Figurez-vous un paysage gris-p^e, composé de pierres et de poussière, sur lequel tranchent les rayons dorés d'un soleil ardent, et vous aurez une idée du triste aspect de ce sol désolé. H semble que la jnste malédiction divine y pèse encore de tout son poids. Quelques oliviers chéti&, rabougris, complètent la nuance terne et blafarde de ce site, dont la monotonie sépulmile n'est rompue que par les sinuosités de la vallée et par 1^ contours de la montagne des Oliviers, servant de fond au tableau.

Nous quittâmes nos montures à la porte du tombeau de la Vierge, sur un petit plateau bordant la grotte. Un large escalier s'enfonce profondément sons terre, jusqu'au

caveau où les anges vinrent chercher la trèssainte Mère du Seigneur, qui y était ensevelie, et qui ressuscita pour monter au ciel.

A la moitié de cet escalier, sur des carreaux disposés de chaque côté, se présentent deux tombes qui se regardent. Elles contiennent les restes des parents de la Sainte -Vierge: S* Joachim et S** Anne.

Au fond de la grotte vous vous sentez saisi par un froid humide. Bientôt vous descendez la dernière marche, et vous voyez rayonner à votre droite la vive lumière d'une profusion de cierges. L'odeur de l'encens vous arrive en même temps, et votre oreille est frappée par des cantiques religieux. Vous y dirigez vos pas, et une nouvelle émotion, vive, profonde, mais consolante et douce, anime et pénètre votre âme. Une pieuse sympathie, une vénération ardente s'en épanchent, pour couler aux pieds de la plus sainte parmi les saintes, de cette douce fiancée

S9e JÉRUSALEM.

d'nn charpentier indigent, qui donna le jonr au Fils du Créateur de Tunivers I

Cette tombe de la Vierge des vierges est semblable en simplicité et en modestie à la tombe du Seigneur ; pauvre d'apparence, elle resplendit de sa signification spirituelle. Vous pénétrez dans Tintérieur du sépulcre à travers une embrasure de porte très-étroite, pratiquée, non pas au milieu, mais à Textrémité gauche de la grotte. Un rideau de soie rouge, garni d'une frange d'w, drape cette ouverture, et des images, des lampes et des cierges allumés ornent tout le devant de la grotte. L'intérieur de cette petite chapelle sépulcrale est très-petit ; vous y avez à-peine fait un pas, que vous touchez à la pierre qui fut destinée par les apôtres au repos étemel de la divine Marie.

Au moment où je m'agenouillai devant le sarcophage de sainte mémoire, le moine qui nous avait introduit me fit remarquer

que SOUS les parois disjoints de la maçonnerie qui recouvre aujourd'hui la table mortuaire, on aperçoit encore le bois qui servit primitivement au tombeau.

(Ty restai longtemps agenouillé, absorbé dans une fervente méditation sur le précieux dépôt qu'avait contenu cet humble réduit^ et entremêlant ces méditations de douces prières et de glorifications mentales, je repassai dans mon esprit la sainte carrière de la Fiancée étemelle.

Issue de souche royale, quoique née pauvre et ignorée, c'est un ange du ciel qu'elle voit apparaître dans sa demeure virginale, un ange qui lui apporte un message du ciel: Tordre de prendre un époux, avec la prédiction qu'elle restera vierge, et qu'elle enfantera le Fils de Dieu. Humblement soumise et forte d'une foi inébranlable, elle reconnaît l'ange pour ce qu'il est, elle accepte sans réfléchir ni douter, la

prédiction, comme mie loi immuable. Le Saint Esprit descend sm* elle et elle enfimte le Sauveur! Prédestinée mais humble, elle continue à porter le nom du charpentier Joseph, son épous, qui, prévenu à son tour de Farrèt divin, respecta en sa fournie la virginité de la Fiancée étemelle, portant Dieu dans son sein. Et quand ce Dieu va naître, la pauvre mère ne trouve pas seulement un abri convenable, elle se contente d'une étable, et tandis que des légions d'anges, le ciel tout entier, célèbrent la naissance du divin Enfent par de célestes cantiques, tandis que les rois de la terre, guidés par un astre mystérieux vers le lieu ou doit naître Emmanuel, se précipitent au devant de lui, pour lui offrir les biens et les trésors du monde, cet enfant à peine couvert de quelques lambeaux de langes, que la misère est parvenue à receuillir, est couché sur une botte de paille au fond d'une pauvre crèche.

Les Mages adorent TEnfant et se prosternent devant la mère, les anges chantent: Oloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne valontél Cependant Marie, choisie par Dieu pour servir de tabernacle à ce saint mystère de la naissance de Thomme-Dieu, reste toujours avec la même humilité, la modeste et simple Marie, la fenmie du charpentier Joseph, vivant dans l'indigence, ne connaissant en fait de richesses que le divin Enfant qu'elle allaite de son sein, n'admettant en fait d'opulence que l'abondance morale, la grâce divine dont elle était l'objet. Elle voit son fils, son Dieu, grandir sous ses yeux. Mère, elle guide l'Enfant humam; humble^ elle écoute avec une soumission exaltée les paroles divines que la sagesse du Saint Esprit met déjà dans la bouche de l'adolescent. Enfin à l'époque où le Christ, accep- •tant volontairement sa tâche terrestre, com-

mence et poursuit sa carrière d'enseignement spirituel, sa mère n'est plus que la plus humble de ses esclaves. Arrive l'époque de la passion de Jésus, Marie voit son fils méconnu, calonmié, persécuté, trahi, en danger de mort. Elle^ mieux qu'aucune âme humaine^ connaît l'infaillible sainteté de son divin Enfant, la pureté de sa céleste doctrine, le trésor de ses sublimes intentions, et son cœur saigne à flots à la vue de l'injustice et de la démence humaine. Elle voit venir les dangers, se grouper autour de son fils qui les méprise, mais elle ne Taccable pas de sollicitations pour le faire fléchir, elle n'essaie pas de l'en détourner par la voix de la tendresse maternelle. Pas une plainte, pas un regret ne s'échappe de sa poitrine. La résignation triomphe en elle de la tendresse. Renfermant toutes ses douleurs dans son cœur, elle se fait, pour ainsi dire, la sainte complice volontaire du plus

sublime des sacrifices. Jésus est tralii, il comparait devant des juges injustes, il subit les insultants sarcasmes et les sanglants mensonges d'une calonmie haineuse; il est condamné, insulté, souffleté, battu; on lui crache au visage, on le dépouille de ses vêtements, on met sur sa tête une couronne d'épines, qui le fait ruisseler de sang; on le charge de Tinstrument de son supplice. Marie voit tout; palpitante et muette, elle le suit jusqu'au Calvaire. Elle voit les mains sacrilèges des bourreaux s'emparer violenmient de la sainte victime et étendre le divin martyr sur la croix. Chaque coup de marteau qui enfonce les clous dans les mains et les pieds endoloris de Jésus, traverse le cœur de la pauvre mère, comme une arme tranchante. Mais elle accepte la douleur, parce qu'elle la sait venir de la main de Dieu. Elle voit se réaliser cette antique prophétie: M votre âme même sera percée étun glaive.

4ÊÈ JÉRUSALEM.

Mais elle se raidît contre la douleur et se retrempe dans la vertu.

Enfin, les ténèbres enveloppent la terre. Jésus jette un dernier regard sur sa mère et la reconmiande^ en mourant^ à Saint Jean qu'il ordonne à Marie de considérer comme son fils.

La carrière terrestre de Thonmie Dieu est terminée. Le Dieu ne peut plus être le fils de Marie. Dans ses attributions^ dès lors, exclusivement divines, il semble vouloir décliner toute parenté matérielle avec celle, qui lui donna le jour, conmie homme. Jésus donc ayant aperçu sa mère et auprès d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: — Femfne, voUà ion fils! — Puis il dit au disciple — voilà votre mère! (*)

La Vierge voit et entend ainsi doublement mourir Jésus: elle le voit cesser d'être

(*) Saint Jean, cfa. XIX, 26. 27.

son fils; rinstant d'après, elle le voit rendre le dernier soupir.

Les Evangélistes, en nous transmettant les sinistres détails du supplice de Jésus- Christ, nous font connaître, non seulement ses gestes et ses paroles^ mais ils nous ont même textuellement rendu compte de ce que dit Pilate, de ce que dirent les deux larrons, de Taveu du centenier, des cris et des injures poussés par les assistants^ par les gens de la multitude, témoins du supplice. Il est par conséquent, évident que, si la mère du divin supplicié avait prononcé une protestation, une plainte, une parole, les pieux témoins de ces efiroyables scènes, n'auraient point manqué de l'enregistrer, tandis qu'il n'est fait mention d'elle dans leurs saints récits, que pour constater qu'elle assista silencieuse et résignée^ au supplice de son fils et que, quand elle eut appris qu'elle ne devait plus se regarder comme la mère de celui qu'elle avait

4M JtRUBALElL

porté dans son sein et nourri de son lait, elle obéit sans murmurer et suivit Saint* Jean, son nouveau fils, dans sa demeure.

0 humilité! o pureté et résignation chrétiennes! si jamais ces admirables vertus ont été pratiquées selon les strictes préceptes de renseignement divin^ c'est bien toi, 6 innocente et céleste fleur de pureté, qui seule as su en donner Texemple! enseigne nous. Vierge des Vierges, cette divine résignation, contre laquelle la vanité, les tentations de la chair et Fesprit d'opposition nous font faillir!

Je sentis dans l'intérieur de cette tombe virginale conmie une atmosphère de cahne et de résignation pénétrer en moi, par Teffet des souvenirs qu'elle déroulait devant mon &me. Rien de sépulcral, rien de triste, rien de ce qui, à la vue d'une tombe^ serre le cœur et afflige Fesprit, ne s'empare de vous dans ce petit sanctuaire.

Des cierges brûlment sur Tautel, des lampes Téclairaient par en-haut, le parfum d'une quantité de fleurs s'exhalait dans l'espace et rappelait à la mémoire cette légende, selon laqueUe les apôtres, venant saluer le corps de la Sainte-Vierge, qu'ils avaient enseveli la veille, ne trouvèrent à sa place que des roses et des lis, exhalant en pleine floraison leur suave odeur. Celle dont ces fleurs symbolisent les vertus était remontée au ciel dans les bras du Seigneur.

Nous eûmes de la peine à ressortir de ce petit paradis, où l'âme se sentait si bien, et où la prière était si facile, l'esprit si reposé, la satisfaction morale si complète.

Non loin du tombeau de la Vierge se trouve l'endroit où Jésus, après avoir laissé trois disciples, qui succombaient au sommeil, tomba en agonie et pria.

Je cite, les paroles de S^ Luc à ce sujet: I\U8 élcmt sorti, il s'en-^aUa, selon

sa coutume, à la montagne des Oliviers, et ses disciples le suivirent.

Quand il y fut arrive, il leur dit : Priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation.

M, s' étant â^Hgné d^eux à la distance d'un jet de pierre, Û se mit à genoux et fit sa prière.

En disant : Mon Père, s'il vous platt, éloignez de moi ce calice; néanmoins que ma volonté ne s'accomplisse point, mais la vôtre.

Alors un ange du dd lui appa/rut et h fortifia, et, éta/ni tombé en agonie, il redoubla ses prières.

Et il lui vint une sueur qui décmàald comme des gouttes de sang jusque à terre. (*)

Cet enseignement est surtout frappant pour ceux qui, ne distinguant pas en Jésus ses deux natures parfaitement séparées, Tune divine, Fautre humaine, s'imaginent qu'il ne

(*} Gh. XXn, 89, 40, il, 42, 43, 44.

pouvait, étant Dieu, ressentir ses souflfrances, ses douleurs, avec la même vivacité, la même violence que s'il eût été honmie. Que devient une telle imagination, en présence du témoignage évangélique qui déclare que sous Faction de la prière, la sueur baignant le front de Jésus, se transformait en gouttes de sang et ruisselait à terre? que demandait-il à son Père? de détourner de ses lèvres le calice amer des soufl&rmces qui l'attendaient; or, conmie il n'était venu sur terre que pour mourir sur la croix, auraitil, s'il avait été inaccessible à la douleur, demandé à être dispensé de ce sacrifice? auraitil eu besoin de prier pour un objet qui ne devait point lui inspirer de crainte, de prier avec cette ferveur, cette exaltation qui lui faisait monter au visage une sueur de sang? cette prière brûlante qu'il adressait à son père: de lui épargner ce qui devait irrévocablement s'accomplir, cette terreur devant la souffrance.

n'était-ce pas l'effet de sa nature strictement humaine, si parfaitement distincte de sa nature divine, qui certes, n'eût pas eu besoin de Tappui, qu'un ange du ciel vint lui oSnr.

— Que ma volonté' ne s'accomplisse polmd, mais la vôtre — fut la sublime conclusion de cette lutte contre la douleur. Jésus sent tout le poids des cruelles soufl^ces qui Tattendent, mais il se soumet à la volonté de son père.

Cette obéissance de Jésus est notre propre condamnation. Qui de nous en effet, n'a pas souvent à se reprocher de vouloir, dans les grandes conmie dans les petites choses de la vie, que sa volonté personnelle s'accomplisse ? On finit bien à la longue par se résigner, par courber la tête sous les arrêts de la volonté suprême, mais il est rare que dans les demandes que l'on adresse à Dieu, on se serve de ces paroles : — que ma volonté ne s'accomplisse point.

Tout près de cet endroit de la prière du Seigneur, se trouve le Jardin des OKyiers^ où Jésus fut surpris et trahi par Judas:

Jttdas^ ayani pris une cohorte, et les gens gue les grands - prêtres et les pharisiens lui donnèrent^ s'y rendit avec des lanternes, des fiambeatix et des armes. (*)

Ce jardin ne se compose plus aujourd'hui que de huit oliviers, dont les énormes troncs rabougris, courbés, brunis et plus ou moins dégradés, attestent la longue série d'années qu'ils ont parcourue. Je ne prétends pas faire accepter comme positive la version^ qui veut que ces vénérables représentants du règne végétal, aient été témoins du perfide baiser de Judas et de la douceur admirable de Jésus. Je doute même pour ma part que ces huit arbres^ quoique séculaires, datent de cette époque, car Folivier ne jouit pas d'une lon-

n Saint Jean, XVm, 8.

gévîté qui permette d'admettre cette supposition; mais qu'importe? c'est la même sève qui les a fait pousser, c'est la même terre qui en nourrit les racines, c'est dans cet endroit que se déroula le premier acte de la sanglante histoire de la passion de notre Sauveur.

J'ouvris le Saint Evangile et lus avec une émotion, qu'on se figure bien, le récit détaillé de cette terrible scène.

S'étant avancé vers le traitre, il se livra lui-même à ses bourreaux en leur disant: — (Test mai! — puis, voyant Pierre, dans un mouvement d'indignation tirer l'épée contre un des serviteurs du grand-prêtre, et ne voulantmême pas qu'aucun des siens le défendit, il lui dit:

Remettez votre épée dans son fourreau; ne faut-il pas que je boive le calice que mon Père m'a donne? (*)

(♦) Saint Jean, XVm, 11.

JÉBUSALElf. 4U

Je ÎQB satisfait de constater un progrès dans l'entretien de ce jardin, de ce monument végétal, si Ton peut s'exprimer ainsi. En 1845, viritant cet endroit, je fus contrarié de Fabandon, du manque de soins, dans lequel je le trouvai. Aujourd'hui, on en a fait un enclos, ferme de murailles en pierre, et l'on n'y peut entrer qu'en se faisant acctmipagner d'un des frères franciscains qui en ont la garde, et qui le cultivent avec toute la sollicitude de leur attachement à ce saint lieu. J'y pris un peu de terre, ainsi que quelques rameaux et feuilles d'olivier. Le bon moine nous fit voir son petit parterre de fleurs, et voyant le plaisir que nous en éprouvions, il en cueillit quelquesunes pour nous les offrir.

Nous avions l'intention de gravir la montagne jusqu'à l'endroit d'où Jésus monta au ciel, lorsqu'après sa résurrection, ayant apparu à ses disciples : Il les

418 JÉBUSALEIL

mena hors de la viUe, jusqu'à Béthcme^ et les hénU.

M en les bénissani, il se sépara (Teux, et fut enlevé au ciel (*). Mais comme d'épais images commençaient à assombrir le firmament^ et qu'un orage était sur le point d'éclater, nous nous vîmes obligés de remettre à un autre jour la visite de Béthanie et du tombeau où Lazare était enseveli, quand le Seigneur vint le rappeler à la vie, après quatre jours de mort et de décomposition , et qu'il dit à Marthe, sœur de Lazare :

Je suis la résurrection et la vie; celui quA crott en mai, quand bien même il serait mort, vivra. (**)

(♦) St Luc, XXIV, 60, 61.

(*♦) st Jean, XI, 25.

Jérnsalem.

6 ÀTriL

Le Métropolîtam Mélétîus m'engagea à passer dans sa cellule, véritable cellule que malgré sa haute dignité ecclésiastique, ce vénérable évêque habite modestement en simple moine. Il me fit voir le modèle de Téglise de Eérak. Assez grossièrement travaillé en bois, cet objet suffit pour donner une idée suffisamment exacte de Tédifice, qui n'est qu'un simple parallélogranmie, surmonté d'une coupole en pierre. L'intérieur est garni de colonnes et d'un mur (dit: Iconostase), orné d'images qui, selon le rite grec, sépare Tautel du reste de l'église. Un bâtiment séparé con* tient, conmie je l'ai déjà dit, l'école et la

demeure des prêtres et à cote, une citerne en pierre fournit Teau aux habitants de cette maison.

Lorsque j^apprîs au vénérable évêque notre intention de rester encore douze à quinze jours à Jérusalem, à moins qu'un séjour aussi prolongé dans le couvent ne lui parût être un abus de son hospitalité, il me répondit avec une affectueuse bienveillance, que mon observation lui semblait une ironie. Un propriétaire^ demande-t-il à ses serviteurs la permission de demeurer chez lui-même? car, ajouta -t-il, le couvent n'existe que par les bienfaits des fidèles ; nous autres moines, nous sommes nourris et logés par vos soins, tandis que vous, en venant chez nous, vous êtes chez vous.

Dans l'après-midi. Monseigneur Valerga.

patriarche latin, nous honora de sa visite. Ayant été prévenu de son intention, le Métropolitain donna Tordre aux moines de

JÉRUSALEM. él5

recevoir le vénérable prélat avec tous les honneurs, dûs à sa dignité et à sa personne, n fiit à son tour bienveillant, causa beaucoup et agréablement. H était accompagné de deux prêtres, ses secrétaires intimes, dont Tun resta silencieux, tandis que Fautre, parlant avec volubilité, paraissait doué d'autant d'intelligence que d'érudition.

L'orage de la veille avait si fort rafraîchi l'air, que le thermomètre Réaumur ne marquait que 13 dégrés. Dans la nuit il nen avait même marqué que 10. Quel contraste avec la température que nous trouvâmes, il y a quinze jours, en Egypte, où déjà à cette époque la moisson avait été faite.

Je sortis du couvent, dirigeant mes pas vers le mont Sion.

Sur le sommet de cette élévation, se trouve l'emplacement de l'édifice que Jésus indiqua à ses disciples: Pierre et Jean, lorsque ceux-ci lui demandèrent, où il voulait

qu'ils préparassent la pâque pour le jour des azymes, et que Jésus leur répondît: —

En entrmd dam la viUe, (^) vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau; suivez-le dans la maison où il entrera.

Et vous direz au mattre du logis: Le Mattre vous envoie dire: Quel est le lieu où je dois manger la pâque avec mes (Usciples?

Et il vous montrera une saUe grande et ornée; c'est là que vous nous préparerez tout ce qu'il nous fauJt.

Eux donc s'en étant aUés, trouvèrent toutes choses comme il le leur avait dU; et ils préparèrent la pâque. Quand F heure fut vemu, il se mit à table, et les douze ^apôtres avec lui.

Et il leur dU: foi désiré ardemment de manger cette pâque avec vous, ava/nt de souffrir.

(*) Da temps de notre Seigneur, le mont Sion était compris dans l'enceinte de Jérasalem, tandis qu'atûonrdliai 0 est en dehors des murs de la yille, mais tout de même à la porte de celle-ci.

Ca/r je vous déclare que je fCen ma/nge-rai plus désarmais, jusqu'à ce quelle sait accomplie dans le royaume de Dieu. (*)

Cette maison a été évidemment restaurée, même reconstruite depuis, mais elle n'en est pas moins assise sur le même sol, et ses fondements remontent certainement à une époque, antérieure au sublime événement évangeUque auquel elle a été prédestinée, puisque c'est dans cette même maison que reposent les ossements du roi David, circonstance qui a fait garder à Fédifice jusqu'à nos jours ^ la dénomination de maison de David.

Conmie le roi-prophète, est vénéré par les Israélites et même par les musulmans^ sa tombe a pour la majorité des habitants, plus d'importance et plus de sainteté, qu'aucun souvenir de Jésus Christ; aussi quand

(*) Saint Luc, XXH, 10, 11, 12, IS, 14 et 16.

VOUS visitez Sien, les gardiens vous conduisent tout d'abord avec une pieuse vénération au sarcophage de David, ne s'inquiétant guère des raisons, qui avant tout, amènent le chrétien sur ce mont sacré, où Jésus avec ses disciples, mangea la dernière p&que avant d'accepter les souflàtmces de son supplice volontaire, où prenant et bénissant le pain et le vin, en simulacre de Tinmiolation de Fagneau pascal, il légua à Thumanité le trésor de la sainte communion, ce lien mystérieux, qui pour jamais a rattaché le ciel à la terre.

A côté du tombeau de David s'élève un second sarcophage, également recouvert d'étoffes et entouré de tapis orientaux, c'est le tombeau de Salomon.

Dans la pièce carrée et spacieuse, qui doit avoir été le Saint Cénacle, une énorme pierre, un monolithe en granit, passe pour avoir servi de table, lors du repas pascal

JÉBUSALEM. 419

de notre Seigneur. Sans repousser cette supposition, je ne Faccepte cependant pas absolument, car cette pierre est si élevée, qu'il eût été difficile au Seigneur et à ses disciples d'y fiaire leur repas. Mais ce n'est qu'un détail, qui ne tire nullement à conséquence. L'essentiel c'est que ce soit dans cet endroit qu'ait eu lieu la Sainte -Cène, circonstance suffisante pour que tout chrétien fervent, y ploie le genou et dispose son âme à la prière.

n faisait un temps fort désagréable.

Un vent affi'eux soufflait avec violence, et Fair était froid ; ce qui nous engagea à nous abstenir de toute autre excursion ce jour-là.

Comme nous passions devant l'église de la Résurrection, on nous apprit que les portes en étaient ouvertes. Nous allâmes nous y recueillir. Passant tour à tour du Saint-Sépulcre au Golgotha, du Calvaire à la Pierre

de rOnctîoD, de là à la prison de Jésus, nous nous arrêtâmes partout pour prier et méditer sur la sigaification de ces lieux sacrés. Ici c'était une fleur, là un feuille, une branche, que nous détachions pieusement des bouquets placés sur les autels à Fintention des pèlerins, tantôt par le clergé, tantôt par les fidèles eux-mêmes.

Le moine grec qui nous servait de cicérone, nous raconta avec une pénible impression de tristesse comment, pendant la guerre de Crimée, on y avait forcé le clergé grec à dire des prières, des messes et des Te Deum, contre les intérêts des Russes, leurs coreligionnaires.

Un ordre exprès, appuyé de menaces, était venu de Constantinople , pour que touteç les confessions priassent pour le succès des alliés et la conservation des jours du sultan I Les pauvres prêtres, ayant le couteau sur la gorge, récitaient des lèvres les pri-

ères qui leur étaient prescrites, mais leurs vœux montaient au ciel en faveur de leurs frères en reUgion.

On voulut même forcer le patriarche de Jérusalem de rédiger un écrit, dans lequel il reconnaîtrait, qu'il y avait schisme entre l'église grecque et Téglise russe, mais il refiisa de prêter la main à un mensonge.

Quand après l'héroïque défense de Sévastopol, défense pied à pied^ durant onze mois de surprenante rivalité de bravoure, de prodiges de valeur entre les assiégés qui, avaient à se défendre contre les efforts réunis de quatre nations, et les assiégeante d'autant plus nombreux, on apprit à Jérusalem que ceux-là avaient évacué la position, le pacha-gouverneur de la sainte ville chrétienne, ordonna trois jours d'illumination et de feux d'artifice. On voulut alors brûler en effigie^ dans les rues, l'Empereur de

es JRRCSALEH.

Russie; mais comme on ne trouvait pas de portnût, on se rabattit sur une illustration da Prince Menschikof, qui fit les frws de ces brutales réjouissances et les musulmans à cette occasion, tirèrent force coups de fiirâls et allumèrent nombre de feux de joie, comme s'ils eussent voulu revendiquer des succès, dont rhonneur n'appartenait collectivement, qu'à leurs alliés. Pendant ce temps^ les pauvres Grecs soufiraient, pleuraient des larmes de sang au fond de leurs cellules.

Jérusalem.

7 Avril.

Comme on n'a à coup sûr, rien de mieux à faire, quand on ne demeure^ pour ainsi dire, qu'à deux paa du Saint Sépulcre et du Calvaire, que de visiter toujours et encore, la grande église qui renferme ces trésors, nous commençâmes de nouveau par là, notre journée et j'y restai même ce jour là plus longtemps que de coutume, dans le recueillement et la méditation.

En rentrant, épuisé par la chaleur, et ne me sentant point disposé à bouger jusqu'à la tombée du jour, je m'établis sur une petite terrasse, donnant de plein pied sur notre salle de réfectoire. Quelques roses, de pe-

tits orangers en fleurs^ entremêlés de vignes sauvages, garnissaient ce petit réduit, dont une banquette et deux chaises en jonc, composaient l'ameublement rustique, sous la protection d'une marquise en toile.

Un ciel bleu, de ce bleu qui ne se laisse voir que dans les chaudes régions, couvrait de son manteau aérien l'imposant panorama qui se dessinait à mes regards. La montagne des Oliviers occupait tout le fond du tableau et laissait voir sur ses flancs, rapprochés à la vue par la remarquable transparence de Tair, étincelant sous l'effet d'un soleil de feu, tous les endroits célèbres, dont la sainte écriture fait mention. Plus près, j'apercevais la vallée de Josaphat et cet inmiense cimetière Israélite, peuplé de tombes blanches, datant des époques les plus reculées et où repose une série incalculable de générations, attendant le Messie, qu'elles ont méconnu, qu'elles

ont jugé et qui les jugera. Plus près encore, s'offirait à ma vue^ le contour irrégulier des murs de la ville, et à ma droite, rimmense emplacement de Tancien temple de Salomon, dont rien n'égalait autrefois la luxueuse magnificence et dont on ne voit plus aujourd'hui que la gigantesque enceinte, formant comme une cour dégarnie, au bout de laquelle s'élève un temple mahométan: la mosquée d'Omar, d'une architecture bizarre, d'un extérieur bariolé et peu agréable à l'œil. Enfin sur le premier plan, juste sous mes yeux, se dressait la grande, la sainte église de la Eésurrection. Je pouvais ainsi promener mes regards d'un objet sacré à l'autre, arrêter mes pensées sur chacun, avec un intérêt de palpitant ferveur, donner un libre cours à tous les souvenirs, à touts les sentiments qui s'éveillaient dans mon esprit et dans mon âme.

Jérusalem.

8 Avril.

n avait été arrêté depuis une couple de jours déjà^ que Ton s'occuperait dès Taube, de placer mon offrande à Fautel du Cal- Taire* à Tendroit que nous fumes convenus de lui assigner. J'ai déjà dit, que remplacement qu'elle allait occuper, avait Tair de hd avoir été réservé d'avance. Cette coïncidence frappante était pour le moins, un trait sur]»renant du hasard, qui me fit éprouver une satisfaction de cœur^ bien réelle et bien vive.

L'image placée, mes vœux comblés, je m'agenouillai sous l'effet d'une fervente expansion de sentiments de reconnaissance et de piété.

JÉRUSALEBL 487

— Pourvu, dis-je au Métropolitain Mélétius, — qu'elle y reste toujours.

— Soyez sans crainte, me répondit-il, la difficulté se trouvait dans le choix de l'endroit, dans les conditions d'espace et dans l'éventualité d'une opposition; mais maintenant que la providence même vient d'en indiquer la place, que la bénédiction du ciel vient d'en agréer l'hommage avec une si visible grâce, que voici l'image placée, fixée, murée, quelle main sacrilège oserait arracher de ce plus saint de tous les souvenirs de notre Seigneur, sa sainte image, expression d'une oflrande d'adoration chrétienne? croyez moi: si les musulmans osaient tenter un tel crime^ toutes les confessions chrétiennes, mettant leur rivalité et leur intolérance de côté, défendraient cette image avec une ardeur unanime, et ne leur permettraient pas de l'enlever de cet endroit, où Dieu a voulu qu'elle fût.

 propos de tentative sacrilège^ le vénérable vieillard me raconta une l^ende, touchant le sépulcre de Noé, lequel se trouve dans Eérak, ce même village de l'Arabie pétrée, où j'ai fait construire une église.

Trois Turcs, me dit-il, voulant s'assurer de ce que contenait le tombeau de ce sunt homme, qni seul avec sa famille, mérita de ne pas être englouti par les flots dn déluge, en soulevèrent le couvercle. L'ayant soulevé, ils aperçurent un vieillard, couché tous de son long, sans que son corps eût subi la moindre décomposition. Au-dessus de sa tête brûlut une lampe. Stupéfiés, terrifiés par cet aspect inattendu, ils laissèrent tomber la pierre de leurs mains, et la vision, qni le moment d'auparavant avait apparu à leurs regards, dispu^t avec la fermeture de la dalle. Au même instant Tun des trois curieux perdit la vue, le second. l'asage de sa langue, et le troiEdème s'en-

dormît pour ne plus , se réveiller ; les deux infirmes moururent cinquante jours après l'événement.

Jusqu'à nos jours, le sépulcre de Noé a toujours été l'objet d'une grande vénération, tant de la part des clirétiens, que de la part des musulmans.

Jérusalem.

9 Avril.

Lorsque le soleil commença - à décliner, sous sortîmes de Jérusalem, pour aller visiter Gçthsémané. Nous nous y recueillîmes avec une ferveur nouvelle, pendant une bonne demi -heure, puis montant en selle, nous gravîmes la montagne des Oliviers. Le chemin y est détestable. Le soleil, quoiqu'il fût déjà au terme de sa course, dardait encore ses rayons avec une telle violence, que nous nous sentions comme grillés au feu d'un fourneau flamboyant.

Reportant mes souvenirs sur Celui dont parle chaque objet, à chaque pas qu'on fait

en Terre Sainte, je me demandai^ comment le divin martyr pouvait, presque chaque jour, affronter cette montagne^ son séjour de prédilection, tête nue, pieds nus, sur ces v cailloux pointus, sur cette route entrecoupée de ravins et de déchirures accidentelles, sous les rayons impitoyables du soleil, quand nous qui étions munis de coiffures, de vêtements, et de chaussures protecteurs, nous en trouvions Taccès si pénible.

Comme à mesure que nous avancions, le chemin devenait de plus en plus impraticable pour les chevaux, et o&ait aux cavaliers de nombreuses chances de faire de périlleuses culbutes, nous nous vîmes forcés de descendre et de mener nos montures par la bride. Le chemin rocailleux était parsemé d'une infinité de pierres à feu.

Presqu'au sommet de la montagne, sur la pointe du milieu un petit temple, fort négligemment tenu, servant actuellement

de mosqoée, après avoir été conatrnit par des mains chrétieimes en souTenir de Tascension de notre Seigneur, où comme nous rapprend récriture, il bénit ses disciples — M mies hét^ssani il se s^tara d'eux, et fut enlevé au dd (*) — contient dans son enceinte, la pierre natnrelle du roc, sur laquelle Jésus ^puya ses pieds avant de quitter la terre. On ; aperçoit deux traces visibles de pieds d'homme, empreintes sur la pierre, cachet, témoignage étemel, de la rupture du dernier lien matériel de Iliomme-Dien entre la terre, qu'il quitta «g^ j avoir bu jusqu'à la lie son calice de douleurs et les célestes demeures, où il est retourné dans le sein de Téteniel,

Pour descendre de la montagne nous primes un autre chemin, qui n'était pas meilleur que le premier, mus qui abrégeait

(•) St Loc, ZUV, 61.

notre route vers d'autres locaKtés évangélîques, dont nous avions fixé la visite pour ce même jour.

Au bas de la montagne, près d'un petit pont dégradé, nous saluâmes l'endroit, où le Seigneur rendit miraculeusement la vue à un homme aveugle de naissance^ et où répondant à la question que* lui adressèrent ses disciples sur l'origine de l'infirmité de ce malheureux, il leur <lit:

Ce n'est ni pour ses péchés, ni pour ceux de son pire ou de sa mérey mais c'est c^ que la puissance de Dieu éclate en lui. i^) —

Ensuite nous visitâmes les tombeaux de Josaphat et d'Absalon; le premier est encombré de terre, au point qu'on n'en aperçoit plus que la partie supérieure.

La piscine de Siloé est un bassin d'apparence dégradée, recueillant l'eau abondante

(*) st. Lac, IX, 8.

et limpide de la fontaine, qui, en perçant le roc, vient alimenter ce réservoir d'antique et mémorable existence.

Nous voulions pieusement rafraîchir nos lèvres à cette eau^ où Thomme né aveugle, après avoir lavé à cette source, ses yeux privés de sentiment, fut tout-à-coup rendu à la lumière, miracle, pour Faccomplissement duquel il avait suffi au Seigneur de cracher à terre; mais, comme une société de Juife parfaitement sales, étaient en train de s'y baigner, profanant ainsi la pureté de cette eau, notre envie d'en boire fut bientôt calmée, quoique bien à regret.

Plus loin, c'est le Village du Potier, ou le Champ du Sang, acheté au prix des trente pièces d'argent, que Judas touché de repentir, d'avoir livré son maître et son Dieu, avait jetées dans le temple avant d'aller se pendre. Ce n'est plus qu'un triste amas de ruines et de cavernes, pour la plupart com-

blées, noircies par le temps, et où est empreint le cachet de l'eABroyable crime, au prix duquel ce terrain devint le lieu de sépulture des étrangers.

En face de cet endroit de réprobation, nous primes à droite un chemin conduisant par une petite côte assez escarpée, le long du mur d'enceinte de Jérusalem du côté du midi. Il nous amena au pied du mont Sion, en face duquel nous aperçûmes un spacieux édifice moderne, érigé par les soins d'un riche Israélite, pour servir ses coréligionaires. L'architecture de ce bâti* ment frappe par la bizarrerie de ses Ugnes.

Arrivés à la porte de Jaffa, nous prîmes à gauche, dans la direction des antiques tombeaux des rois. Le chemin en est bien meilleur.

Apercevant un petit café champêtre^ fort rustique en vérité^ mais qui paraissait en mesure de nous désaltérer, nous y fîmes

une courte halte. Nos chevaux y tronvèrent de Teau tronble et tiède; nous, de la limonade de groseilles, fraiche et très -potable. Quelle chance vraiment I

Nous passâmes devant les constructions d'un vaste hospice russe, dont on venait de jeter les fondements. L'entreprise, conçue sur une vaste échelle, semble promettre un plein succès; elle feât honneur à celui qui en a eu ridée première; car on ne saurait nier que le besoin d'un hospice national pour les pèlerins russes, ne se fit depuis longtemps impérieusement sentir. On en était réduit à l'hospitalité du couvent grec, qui, à vrai dire, n'a jamais fait défaut à ses coréUgionaires, mais qui souvent à Pâques, était embarassé pour loger les nombreux pèlerins qui venaient frapper à sa porte. H fellait entasser ces malheureux, les uns sur les autres, parfois comme des harengs et on ne savait comment pourvoir à leur nourriture.

L'emplacement des Tombeaux des Bois, qui se réduisent aujourd'hui à celui d'Hérode seulement, présente un aspect de dégradation, aussi complet qu'on a le droit de s'y attendre. Cette sépulture, disposée dans un enfoncement de terrain, se compose d'une vaste grotte large et profonde, dont la façade est encore recouverte d'ornements, ciselés dans la pierre.

Comme le soleil était déjà à son déclin, force nous fut de nous hâter de regagner la porte de la ville avant qu'on l'eût fermée, ce que dans les villes d'Orient se pratique avec une exactitude extraordinaire, dès que le grand astre leur déroule son dernier rayon.

Le reste de la journée se passa en une conversation sérieuse et instructive avec notre évêque, qui était venu finir sa soirée chez nous, n me parla d'une manière entralnimte des sensations, qu'il éprouve toutes les fois, qu'il

lui arrive de dire la messe sur le Saint Sépulcre ou sur Tautel de Golgotha:

— Vous ne sauriez vous identifier à ce qu'éprouve un prêtre, me dit-il, qui de ses indignes mains offire le Saint Sacrifice de la messe, sur. les places mêmes où se laissa immoler Fagneau divin pour le salut du monde.

Vous est-il arrivé, demandai-je à Févêque, de rencontrer parmi les pèlerins^ qui viennent saluer les Saints Lieux, quelqu'un que ces palpitantes réminiscences aient trouvé froid, et qui n'ait pas ressenti toute la félicité spirituelle, qui déborde de l'&me, à l'approche de ces touchants et samts souvenirs ?

— Hélas, dit l'évêque, — cela se rencontre, n est même des pèlerins^ ajouta-t-il, qu'on voit arriver dans les plus pieuses dispositions mais qui s'attendant à recueillir aux Saints Lieux des sensations extraordinaires de béatitude, se plaignent de ce que la réalité ne répond point à leur attente.

Sendt-ce possible? observai-je; il me semblait que nulle part la foi ne pouvait se fortifier plus qu'ici, que nulle part plus qu'ici, l'homme ne pouvait se trouver en paix avec lui-même, que nulle part il ne pouvait disposer d'un plus vaste champ aux réflexions, de plus d'occasions d'étudier et de comprendre la religion, de s'en approprier les bienfaits, de s'avancer enfin, dans le chemin du salut.

— n parait en effet, répondit l'évêque, — qu'il en doit être ainsi, mais malheureusement il m'est arrivé plus d'une fois, de constater que ce n'est pas toujours le cas. Tenez, tout récemment encore, ajouta-t-il, un homme fort respectable pour ses croyances religieuses: bon, honnête et pieux, venait triste et tout découragé, m'avouer qu'il en était à se repentir d'avoir entrepris ce pénible pèlerinage, dont le résultat compensait si peu ses sacrifices et qui répondait si incomplètement à ses pieuses dispositions antérieures.

— Je loi répondis, contânua TéTêque, que le récit d'une pareille déception ne me surprenmt pas, (^e j^aTÛs déjà été dans le cas de recueillir des confidences analogues, mais qu'il ne m'était que fort rarement arrivé, de ne pas avoir la douce satisfaction, de pouvoir constater après quelque tem{» chez ces personnes, un prodigieux retour de cette fiY>ideur à une ferveur plus vive et plus at^ dente que jamais. Ne vous découragez point, lui dis-je, de la tiédeur de vos impressions. Cette indifférence dont vous vous plaignez, est indépendante de votre volonté, elle vous est inspirée par force majeure, donc c'est l'œuvre du malin, qni dans ces Lieux Sacrés, plus que partout ùlleurs, déploie tous ses efforts pour détourner les âmes chrétiennes de l'amour de Jésus-Chiist. Il travaille sans rel&che à miner nos pieuses dispositions, à paralyser \es sentîmens de ferveur sous l'impression desquels vous êtes venu en Terre

Sainte. En attiédissant YOtre cœur, il parviendrait à coup sûr, si vous n'y preniez garde, et si vous n'appelez Dieu à votre secours, à le refroidir d'abord, puis à le rendre contraire, même hostile à votre religion; enfin rentré chez vous^ avec votre piété antérieure de moins, le mauvais esprit vous pousserait à dénigrer tout ce que vous ayez vu ici et par vos récits, empreints de désenchantement, de doute, d'hostilité spirituelle, vous auriez détourné aussi ceux, qui vous auraient écoutés, du projet qu'ils pourraient avoir de visiter les Saints Lieux. C'est l'œuvre du démon, vous dis-je, et cet artifice, qu'il calcule avec toute la ruse qui le caractérise, il ne l'emploie que pour arracher votre âme au salut.

— Mais que faire donc? que faire? — lui répliquait le malheureux pèlerin, épouvanté de se trouver aux prises avec une force irrésistible, qui l'entrainait à sa perte, — puisque Dieu, disait-il, semblait l'abandonner.

— Persévérez, lui dit Tévêque. — Persévérez, à implorer la grâce divine, inclinez votre tête humblement devant celui, qui peut tout, qui peut par conséquent, paralyser la puissance circonscrite du démon, et avant peu de jours, je vous en réponds, vous sentirez tout-à-coup votre âme se fondre dans une extase, d^autant plus consolante, que la chaîne qui la retient captive, Taura plus douloureusement meurtrie de sa froide étreinte. Retournez à Téglise le plus souvent que vous pourrez, restez, soit en prière, soit en contemplation muette devant le tombeau du Sauveur, devant le Grolgotha, devant la crèche à Bethléem, devant tous ces endroits, qui enfin parleront haut à votre cœur, et réchaufferont de leurs saintes inspirations. Courage! Pas de faiblesse, pas de concession à Tennemi qui vous tente- Humilité et persévérance dans la prière!

— Croyez-vous que j'eusse dû longtemps attendre le résultat du pieux régime, que

je lui recommandai? me demanda TéTêque.

— Après une couple de jours, cet honmie, qui s'était plaint de tiédeur spirituelle, accourut chez moi, ruisselant de larmes, pour me raconter comment, après d'infructueux efforts, il s'était senti tout-à-coup transformé, inondé de sensations enivrantes, pénétré d'une béatitude toute céleste, sur cette même dalle, où un moment auparavant, il restait froid et insensible. Tels sont, me dit Tévêque, les résultats que le plus souvent, j'ai eu l'heureuse satisfaction de constater chez ceux, qui sont venus me faire la confidence de leur indifférence, à la vue des endroits, où coula le sang de Jésus -Christ. Mais hélas, j'en ai vu d'autres, ces cas, par bonheur, ont été rares, dont la persévérance était au-dessous de l'épreuve, et ces malheureux, au lieu de se rapprocher de Dieu, descendaient la pente fatale de l'abîme, quittaient ses lieux sans avoir obtenu la

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grftce divine, et emportant dans leur cœur endurci par rinsensibilité^ le venin d'une indififérence hostile pour les croyances spirituelles.

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Bethléem.

10 AyriL

Après une nuit blanche, passée entre les inconvénients d'une chaleur insupportable et ceux plus grands encore des impitoyables piqûres des cousins, le premier rayon du soleil levant, me vit quitter ma couche de repos, qui cette fois, n'en avait pas été une. Cependant je ne m'en plaignis pas trop, car c'était la première nuit chaude que nous trouvions à Jérusalem.

Dès cinq heures du matin, nous cheminions vers Gethsémané, où Tévêque allait dire la messe sur le tombeau de la Vierge.

Pour compléter, négativement et peu agréablement, il est vrai, le tableau de

cette promenade évangélique^ nous eûmes devant nous sur la route le repoussant aspect de plusieurs lépreux, sollicitant Faumône.

H est difficile de se figurer une infirmité humaine, sous une forme plus odieuse que celle de cette lèpre, qui ronge le corps, de la tête jusqu'aux pieds. On a beau se dire, que ces malheureux n'y peuvent rien, que le mal dont Dieu les a fi^appés, pourrait nous atteindre nous-mêmes, nous rendre nous aussi, des objets de dégoût pour quiconque nous apercevrait, que cette aversion que nous inspirerions alors, nous ferait doublement souffiîr. On a beau se dire, que Jésus- Christ ne cédait pas à ce sentiment de répugnance, que touché au contraire, des souffrances de ces malheureux, il leur prodiguait ses soins, leur tendait la main, pour les purifier et les guérir. On a beau enfin se raisonner, vouloir vaincre ce dégoût in-

volontaire qui soulève le cœur, on s'empresse de leur jeter de loin quelque argent et vite on s'éloigne. On redoute la contagion^ non seulement de l'attouchement, mais même de Tair environnant et Ton frémit, rien qu'à ridée de pouvoir être attaqué par cet horrible mal. Figurez-vous une masse hideuse, qui ne rappelle la forme humaine, que parce qu'on y voit attaché quelque chose, qui remue conmie une tête, deux bras et deux jambes! Une croûte d'ulcères recouvre toute la chair et les cheveux et des touffes de la barbe, ravagés par ce virus fétide, n'apparaissent çà et là, que pour inspirer le plus profond dégoût. Les yeux de ces infortunés, enfoncés dans leurs orbites, sont décolorés par la souffrance et il ne s'en échappe qu'un regard terne et hébété. Leur corps à demi nu, à peine enveloppé de quelques huilons, suinte une humeur nauséabonde, leur poitrine est décharnée, leurs jambes

et leurs bras sont grêles, Uvides et leurs mains, au Uen de se terminer par des doigts, n'offirent que des espèces de tubercules noires, crevassés, et dénués d'ongles. Leur langue enfin, paralysée et ne pouvant articuler aucune parole, ne fitit entendre que des sons s$iuvages et rauques.

L'âme compatit d'abord au malheur incomparable de ces pauvres créatures, qui ne connaissent de la vie que Tamertume et la douleur, mais Tégolsme individuel, ce sentiment inséparable de la nature humaine, se réveillant bientôt en vous plus fort que jamais, vous jetez votre aumône à ces infortunés du plus loin que vous pouvez, songeant avant tout^ à ce qu'ils ne vous approchent pas, et cependant, si sous cette enveloppe impure se trouve une ftme juste et aimant Dieu, la promesse de FEvangile recevra son application: Les denders ichbas, seront les premiers là-haut et iHenhewreuXy

ceux qui ptewrewt pa/r ce qu'ils seront consolés — a dit le Seigneur. (*)

Pour préyenir les désastres d'une contagion générale, Tautorité locale de Jérusalem interdit aux lépreux l'entrée de la ville. Un emplacement hors des murs de la cité, leur est assigné comme à une caste de réprouvés. Mais, chose étrange, chose regrettable surtout: Fautorité en prenant cette louable mesure de sécurité publique, n'a pas songé à séparer les sexes. Qui le croirait? Ces types repoussants de la race humaine se propagent entre euxl Je distribuai mon aumône sous l'empire d'une émotion indicible. La compassion, le dégoût, la crainte de la contagion, m'agitaient à la fois, de sensations pénibles. Beconnaissant envers Dieu, qui aurait pu m'infliger à moi, où à l'un

(♦) st. MaUiicu, V, 6.

des miens, ces horribles et hideuses souffrances, je lui adressai mentalement des actions de grâces, me souvenant de l'épisode des dix lépreux, que guérit le Seigneur et dont neuf d'entre eux, négligèrent de lui rendre grâces de ce bienfSEdt.

Nous rejoignîmes bientôt l'éTéque qui se rendait de son côté dans la même direction.

A rentrée de la grotte de la Vierge, Tévêque fut reçu par les moines, gardiens de ce lieu, avec la croix et Teau bénite.

L'office fut on ne peut plus édifiant.

Au Te Deum qui suivit la messe, nous prononçâmes les noms de nos plus proches parents pour les reconmiander à la puissante protection de la Très-Sainte. Nous priâmes de même pour ceux que la mort avait retranché du nombre des présents.

Au retour, nous fîmes une promenade le long des murs de Jérusalem, et nous rentrâmes par la porte de Damas.

Nous nous occupâmes de nos préparatifs de départ pour Bethléem, et vers les cinq heures après-midi nous quittâmes Jérusalem. Le chemin est relativement assez bon, le paysage devient de plus en plus riant, à mesure qu'on s'éloigne de Jérusalem.

A mi-chemin à peu-près^ nous atteignîmes le couvent de Saint Élie, construit sur le lieu où ce prophète, poursuivi par Thosti- Uté d'un ennemi puissant, rompu de fatigue, exténué de fahn et de soif, se jeta à terre pour prier Dieu de le secourir. Selon une tradition, qui a subsisté dans le pays jusqu'à nos jours^ un ange du ciel lui apparut, lui indiqua une source d'eau fraîche et lui offrit du pain et des fruits, après quoi le prophète continua sa fuite.

Le prieur du couvent vint au-devant de nous et comme Tange, désaltérant le prophète, nous offrit de l'eau, du pain et des fruits.

De nombreux troupeaux de brebis paissaient sur les Tastes pelouses le long du chemin. En approchant de Bethléem, le site est très-pittoresque; les montagnes de FArabie pétrée en bordent Thorizon. Au tournant du chemin, on aperçoit Bethléem à travers une gracieuse échappée de vue.

A cet aspect du berceau de la chrétienté nous nous découvrîmes, et nous récitâmes le cantique qui remplit les airs de ces environs, lorsqu'il»^ nombreuse troupe de V armée câeste, louant Dieu y s'écria: Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne wlonié. (^) —

Nous fOmes frappés de la cordialité des démonstrations des habitants à notre égard; tous nous saluèrent avec un air de joie, tous nous souhaitèrent la bienvenue. Ce ne fdt que plus tard que nous eûmes

(♦) St. Lu-, II, 14.

rexpUcation de ce fait, contrastant si étrangement avec Taccueil froid et méfiant, pom* ne pas dire hostile, que nous avions trouvé à notre arrivée dans les rues de Jérusalem. Quoique vêtus à la manière arabe et turque, presque tous les habitants de Bethléem sont chrétiens, tandis que la grande majorité de la population de Jérusalem est musulmane ou juive.

En débouchant sur une assez vaste terrasse, propre et blanche, qui conduit au couvent de la nativité de notre Seigneur, nous fûmes joyeusement accueillisr, tant par le prieur de la communauté grecque, que par celui du couvent arménien. Ces deux vénérables pères nous invitèrent à descendre de cheval et à nous conformer à Tusage, établi à Bethléem pour entrer dans le sanctuaire de la Sainte Crèche. Ce disant, ils munirent chacun de nous de grands cierges allumés, et portant eux-mêmes la croix,

4M BETHLEE

Tévangile et Tean bénite, précédés de diacres qui agitaient des encensoirs fumants, ils nous conduisirent à Téglise, au chant de: Glaire à Dieu au plus haut des cieux^ et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! Jamais Fimpression de cette arrivée ne s'effacera de mes souvenirs. Un ciel bleu suspendait son manteau aérien au-dessus de cette petite cité, gracieusement assise sur un terrain accidenté, pittoresque et aux alentours verdoyants. Un peuple pieux nous recevait avec ses sympathies^ que lui inspirait une foi identique. Les vénérables gardiens d'un trésor divin, accourant vers nous, s'empressaient de nous &ire adorer la place où naquit TEnfant Divin. La croix d'or reluisait aux derniers rayons du soleil couchant, Tencens embaumait Tespace, et des chants à la gloire de Dieu, montaient au ciel! H eût été difficile de demeurer froid en présence d'un tel spectacle. C'est ainsi

qu'on devrait arriver à Jérusalem ; mais là, tout semble reprocher au pèlerin sa venue, comme pour insulter à sa ferveur.

Nous traversâmes l'église grecque sans nous y arrêter, ayant hâte de descendre dans le souterrain, qui est la grotte où Jésus est né.

En descendant quelques marches d'un petit escalier en pierre, vous pénétrez dans une enceinte oblongue, assez basse, qui vous amène à votre droite, devant un autel, érigé au-dessus d'une niche semi-circulaire. Une profusion de lampes, suspendues au-dessous de la table de l'autel, attire tout d'abord vos regards sur une grande étoile d'argent, fixée en terre au milieu de la dalle — c'est la place où naquit le Seigneur !

Vous fléchissez les genoux devant ce signe révéré, dont la muette éloquence est si significative.

Le prieur entonna un Te Deum à notre intention, et fit la lecture des saints Évan-

giles, ayant trait à la nativité de Jésus-Christ, et à Tadoration des mages.

En arrière de Tautel de la nativité, dans un coin près de Tescalier, un autre autel indique Tendroit où la Sainte-Vierge, ayant enfanté son Mis premier, F enveloppa de langes et le coucha dans une crèclie, parce quil ny avait point de place pour eux dans rkôtelkfie (*).

En repassant après par Téglise grecque, nous Texaminàmes en détail. Elle est construite en forme de basilique, style qui, je l'avoue, n'est point de mon goût. L'enceinte en est spacieuse. Beaucoup d'images trèsanciennes et des ornements en bois, richement sculptés et dorés, la décorent. Les murs sont ornés de mosaïques, plus ou moins endommagées, représentant des figures de différents saints et quelques scènes de l'Écriture.

(♦) s» Lac, n, 7.

Nous priâmes le prêtre de nous dire le lendemain matin une messe dans la grotte de la Nativité. Il s'y prêta avec une complaisance empressée, en nous proposant de fixer Toffice à quatre heures du matin. L'ofire sonna d'une façon quelque peu étrange à nos oreilles. Une messe à quatre heures du matin I Pourquoi pas à deux? me demandai-je, un peu décontenancé, en apprenant les habitudes par -trop matinales de ces bons prêtres qui, à force de se coucher tôt, manquent de sommeil aux heures où la majeure partie de leurs semblables dorment encore.

— C'est peut-être un peu tôt pour . vous ? me dit le prieur , en lisant sur ma

figure ce que méditait ma pensée.

— En effet, dis-je, c'est un tant soit peu trop tôt, mais....

— En ce cas nous pouvons retarder l'heure; voulez-vous que nous commencions à quatre heures et demie?

J'aurais en bien de Tempire sur moimême, si j'avais pu dissimuler Tenvie de rire qui s'empara de moi à cette concession de trente minutes I

Le prieur, s'apercevant de mon embarras, s'empressa de m'offrir de meilleures conditions.

— Nous pouvons même, si vous le voulez, retarder la messe jusqu'à sept heures.

Il nous donna à cette occasion l'explication de Torigine de ces heures matinales pour les offices religieux. La voici : — A l'époque des persécutions, me dit il, les chrétiens d'Orient, pour se dérober aux inquisitions hostiles de leurs persécuteurs, se voyaient obligés de prendre sur le repos de la nuit les heures • qu'ils devaient consacrer aux offices de l'église.

La naïve proposition du prieur, qui, par condescendance pour nos habitudes de repos, consentait à ajourner d'une demi-heure la messe fixée à quatre heures, nous fit souvenir, mon (5()usin Souworoflf et moi, d'une piquante anec-

dote, dont on attribue le sel à son grand père: le célèbre capitaine des armées russes, le vaillant feld-maréchal, (plus tard généralissime) le héros d'innombrables victoires, qui mérita par ses hauts faits, les titres de prince dltalie et comte de Rymnik, et qui, malgré ces honneurs, cette gloire, cet éclat, resta toujours fidèle à ses mœurs simples et rustiques, couchant sur la terre, dînant à midi, soupant à l'heure du soldat. L'Impératrice Catherine venait de donner un grand banquet, en l'honneur d'un ambassadeur britannique, nouvellement accrédité auprès d'elle; et voulant après, que les hauts dignitaires de la cour, fissent aussi des frais de réception à l'égard du nouvel arrivé, elle pria le chef de ses armées de faire exception à ses habitudes en offrant un banquet à l'ambassadeur. Souworoff, quoique vivement contrarié de ce contre-temps qui dérangeait ses goûts et ses habitudes, n'en fit pas moins bonne

mine à mauvids jen. S'inclinant devant le désir que venait de lui exprimer sa souveraine, il rentra chez lui pour donner à ses gens des ordres en conséquence. Il ordonne que rien ne Ait épargné pour fêter Thôte imposé par sa Majesté, et fixant Theure du dîner: ces diables d'Anglais sont des originaux, ditril, qui ont Uhabitude de dîner tard, mon heure les dérangerait; ainsi, au lieu de midi, nous dînerons ce jour là par exeption à midi et un quart.

n y avait évidemment dans cette disposition plus de malice que de naïveté.

Bethléem.

11 Avril.

Nous étions sur pied de si bonne heure, que nous eussions pu nous accomoder de la proposition que le prieur nous avait faite, d'entendre la messe selon la coutume locale.

L'office ne nous satisfit pas entièrement, bien que l'excellent prieur eut fait tout ce qui dépendait de lui pour nous contenter. Par une attention spéciale à notre égards il fit dire la messe par un prêtre grec, qui parlait quelque peu le slavon, mais qui le prononçait si mal, que nous eussions préféré suivre l'office mentalement plutôt, que d'entendre estropier les mots sonores de cette langue, qui prête essentiellement au language spi-

rituel. Trois chantres complétaient le personnel des officiants: Tun grec, chantait à s'égosiller, des cantiques dans sa langue, du ton nasillard et pénible qu'on connaît, tandis que les deux autres criaient à tue -tête, en arabe. La quantité de lampes et de cierges qui étaient allumés, épaississait Tair dans ce lieu si bas, et la chaleur y était terrible. C'était au point qu'à chaque instant on se sentait défaillir. Je fus choqué des guenilles dont étaient accoutrés les deux enfants de chœur, qui munis de cierges allumés, assistaient à l'office de chaque côté de l'autel. C'étaient deux petits Arabes^ dont l'un avait trouvé bon de garder sur la tête son affireuse calotte de coton blanc^ que tous les orientaux ont la coutume de porter sous le fez. L'huile qui brûlait dans les lampes, était toute noire et brûlait mal. Quelques lampes étaient éteintes. En somme, je ne fus pas content de l'aspect

fort négligé, de ce sanctuaire qui pourrait être décent, si Ton s'en occupait avec plus de soin.

La messe finie, nous nous agenouillâmes devant Tautel^ et nous fimes dire des prières spéciales pour tous les nôtres^ ainsi que pour le repos des âmes dont le souvenir nous est cher. Je remis au prieur^ à Tusage de cet autel, une pieuse offirande de ma sœur: des voiles de calice qu'elle avait ellemême brodés avec soin et ferveur.

La nourriture spirituelle est ici, comme à Jérusalem, abondante, douce, salutaire, mais comme à Jérusalem aussi, celle du corps est pitoyable. Nous avions beau nous prêcher morale à ce sujet, nous dire, que quand on fait un pèlerinage^ on ne doit point s'inquiéter de ce qu'on mange et de ce qu'on boit, mais nous sentions^ malgré nous, que nous avions faim et soif, et que tout ce qu'on nous donnait pour satisfaire à ce double be-

soin, nous répugnait. Ces privations constantes^ alors qne nous menions une vie active et fatigante^ nous exténuaient et même nous accablaient moralement. Le thé, cette boisson qui ne rassasie ni n'étanche la soif^ qu'on prend plutôt par contenance et convention sociale, que par nécessité et que* dans ma vie habituelle^ je considère pour ma part^ conmie non avenue: le thé fiit cependant notre seule ressource à Bethléem, car comme la feuille de thé n'est pas cultivée par les Arabes, qui gâtent tout, ce mélange restait pur, Peau du bon Dieu y étant bonne. Aussi en prenions nous à toute heure de la journée. Et dire, que Tendroit où nous faisions ainsi la petite bouche, était celui où la mère de Dieu avait éprouvé tant de privations, où Dieu lui-même, s'était contenté d'une simple crèche 1 mais je ne prétends pas, comme je l'ai déjà dit ailleurs, trouver des truffes et du vin de Champagne, là où,

mon âme est toute disposée à mortifier la chaire. Je me contenterais de pain, d'un verre de lait, pourvu que ce pain soit du pain, et pour peu que ce lait, comme ici, n'ait pas le goût de tout au monde, excepté celui de lait. C'est avant tout, la propreté et le soin qui manquent et c'est ce qui fait que l'odeur de toute chose vous a répugné^ avant même que vous y ayez touché. La farine de Bethléem est blanche et pure, d'une quaUté tout à fÎGdt extraordinaire et cependant le pain n'est pas d'un goût agréable. Tout ce qu'on vous sert exhale une mauvaise odeur. Les nappes et les serviettes qu'on vous ofifre, vous soulèvent le cœur et les couteaux et fourchettes dont on vous invite à vous servir^ vous font regretter le temps où on mangeait avec les doigts. La providence a doté rhonmie d'un palais sensible et d'un odorat sain, et évidenoLment, elle ne lui a pas donné ces sens déUcats dans un but dérisoire.

D'idllenrs ce qui sent manyaîs, est malpropre, et la propreté est une vertu. Ceci posé en principe, je m'absous sans scrupule, du dégoût que m'inspirait la nourriture à laquelle je fus réduit.

Vers midi^ nous eûmes la visite du père prieur du clergé latin, qui nous conduisit à tous les autels appartenant exclusivement à la confession catholique romaine. Nous parcourûmes ces différentes . stations évangéliques^ portant des cierges allumés.

En repassant par la grotte de la Nativité, nous nous agenouillâmes encore devant Tautel qui marque l'endroit du saint événement. Le prêtre y récita une prière en allemand, puis il dit un Pater et un Avé. Après avoir enfin baisé Fétoile fixée sous Tautel, nous allâmes rendre des hommages analogues au Seigneur et à la Sainte Vierge à Tendroit de la Crèche. Je dis: à Fendrait de la Crèche, car on n'y voit plus que la place où elle se trouvait^

BETHLÉESL 4^7

ayant été transportée à Rome depuis longtemps. Outre ces deux principaux autels ou stations, les Latins en comptent encore six autres. Us se suivent* ainsi: Fautel érigé à la mémoire des mages; celui de Saint Joseph, l'époux de la Sainte Vierge; celui consacré aux reliques des innocents massacrés; celui de Samt Jérôme; celui de Sainte Paule et sa fille ; celui de Saint Eustache et enfin le Maître-autel des Latins^ consacré à Sainte Catherine.

Nous visitâmes ensuite le réfectoire des firères, qui est très-proprement tenu; on nous j «ervit de Ws-b«ns biBC«îts, qui n««B prouvèrent une fois de plus, que sans prétendre au luxe recherché, on peut avec des soins, confectionner de quoi restaurer convenablement.

Cependant la température de Fair s'était élevée à 30 degrés Béaumur, nous dînâmes à Tombre, par 2 5 degrés. Des myriades de mou-

4e8 BETHLÉEM.

ches assaillirent avec avidité, les mets qui nous forent servis et nous ne demandions pas mieux que de les leur céder. Voici quel était le menu: une eau verdâtre salée^ qui passait pour une soupe de volaille; du poulet cuit et réduit à Tétat de charpie; du poulet rôti^ ou plutôt brûlé, sans beurre ni graisse. Quant au service, il se composait d'une nappe sale, de serviettes plus sales encore, de couverts à Tavenant; mais tout cela fut offert avec tant de bonhomie, tant de naïve simplicité et d'hospitalité sincère, que je me reproche d'en relever les défectuosités.

A quatre heures du soir nos chevaux forent sellés. Un instant avant de partir, nous visitâmes la grotte de Saint Joseph, où l'ange lui annonça, qu'il devait en toute hâte, conduire en Egypte le Divin Enfant et la Mère, pour les soustraire aux persécutions d'Hérode.

Nous retournâmes aussi une dernière fois à la grotte de la Nativité. J'y bénis mon fils dans Tidée, que plus que partout ailleurs, les enfants en cet endroit, où naquit celui qui sauva Thumanité, se trouvent sous la protection divine et sous l'égide de la bienheureuse Marie.

Une particularité remarquable de Bethléem, c'est que les enfants y sont d'une beauté, d'une fi-aîcheur et d'un air de santé surprenants. Du reste, toute la population, tant hommes que femmes, est belle et saine, comparativement à ce cachet de soufirance et de décrépitude précoce, qui caractérise les habitants de Jérusalem. A Bethléem, vous ne voyez ni lépreux, ni aveugles, ni borgnes, ni infirmes, ni mendiants. Les habitants, proprement vêtus, ont des mines satisfaites; leurs maisons sont plus soignées, leurs rues propres. H n'y a pas un seul Juif à Bethléem et, sur quatre mille chrétiens, on ne

é70 BEn^iÉEM.

compte que cinq cents musulmans. L'entrée de la ville est en principe interdite à ceux-là.

A cause du dimanche, la ville présentait un aspect de fête. Les habitants, vêtus de leurs meilleurs costumes, fourmillaient dans les rues. Des groupes d'hommes et de femmes garnissaient les toit» des maisons. Les musulmans, de leur côté, fêtaient le premier jour du Borcm, série de fêtes religieuses, qui suivent un temps de rigoureuse .abstinence. Sept coups de canon, tirés à midi, leur avaient annoncé la clôture du pénible jeûne dit Bamadan, qu'ils venaient de subir avec les plus consciencieux scrupules.

C'est ainsi que nous quittâmes Bethléem, sous une impression charmante, comme celle que nous avions éprouvée en y arrivant.

Comme une petite brise caressante

modérait Tefifet du soleil ardent^ nous ne fûmes pas trop mcommodés. Notre marche fut facile et agréable^ et en peu de temps nous arrivâmes, sans nous en douter^ au couyent de Saint Élie, situé à mi-chemin.

L'église étant ouverte, j'y entrai pour un instant. La chaleur du dehors en rendait la température si glaciale, que ce n'était qu'au risque d'y prendre un fluxion de poitrine, qu'on pouvait s'y arrêter. Une grande image du prophète, patron du couvent, orne l'église.

Après dix minutes de halte, nous continuâmes notre marche.

Jérusalem avait ce jour là également un air de fête, mais c'était aussi la solennité mahométane et non le dimanche des chrétiens qui en faisait les frais. On tirait du canon, des sons de mauvaise musique retentissaient de toutes parts, et les rues

et les environs de la ville étaient animés de promeneurs, vêtus d'étoffes bariolées, dont se détachaient gracieusement les voiles blancs qui recouvraient la tête et le visage des femmes.

»^ m ^ 0K^ fK ^ ^^ ^ ^ ^ ^-

Jérusalem.

12 Avril.

Il va sans dire que nous profitâmes avec empressement du premier moment où l'église de la Résurrection fut ouverte, pour aller nous prosterner au Saint Sépulcre. C'était rheure où le clergé latin^ selon un ancien usage, très- scrupuleusement observé, parcourt processionnellement Téglise. Les moines s'arrêtent devant chacune des stations évangéliques et s'y agenouillent, pour y chanter des cantiques qui, quoique exécutés d'une façon, laissant beaucoup à désirer, produisent cependant, malgré cette infériorité d'exécution^ un effet agréable et bienfaisant On chante faux, mais ces voix sont

474 JÉBUSALEIL

mâles et sonores; la fumée de Fencens monte vers le ciel, et la procession, portant des cierges allumés, continue à s'ayancer

avec recueillement et gravité.

L'orgue que la confession latine possède dans cette église^ est petit et de plus^ il est médiocrement manié.

Le trésorier du couvent grec nous conduit dans la sacristie confiée à sa garde, et nous y fait voir les précieuses reliques qu'elle renferme. Une grande croix d*or, parsemée de joyaux^ sert de châsse, depuis Tlmpératrîce Hélène, à une partie assez considérable de la Vraie Croix. L'Impératrice, après avoir retrouvé la très-précieuse relique, en fit le partage entre les difiërentes églises, et détachant un morcau de la part qu'elle avait gar^ dée pour elle-même, elle l'envoya à son fils l'Empereur Constantin; celui-ci en orna son casque, et ce divin talisman le conduisit souvent à la victoire. Les difiërents patriar-

JÉBUSALEBL 475

ches forent dotés de parcelles de ce bois pré* cieux, et deux parts furent données par rimpératrice à Téglise de la Bésurrection, construite par ses soins. L'authenticité de cette inappréciable relique n'ofirant pas un atome de doute, on comprendra avec quels sentiments de ferveur et de pieuse adoration on s'en approche, pour y coller ses lèvres et prier.

Je disais que l'église grecque de la Résurrection possède deux parcelles de ce bois sacré, toutes les deux enchâssées dans des croix d'une grande richesse. La plus grande de ces croix, en or massif, parée d'un côté de diamants, de l'autre de rubis, ne laisse à jour que la parcelle du bois miraculeux, enchâssée dans le milieu, sous un cristal.

On nous fit voir ensuite la main de S^ Basile, bien conservée, quoique naturellement noircie, amaigrie, desséchée, comme

47C JÉBUSALEIL

tout membre détaché du corps et privé de vie. Cette relique est toute recouverte d'or et ornée de quelques pierres précieuses.

Le trésorier, après cela, exhiba la mitre du patriarche, qui est un objet d'incalculable valeur. Tout en or, toute resplendissante d'une masse de solitaires, d'émeraudes, de rubis et de saphirs, elle brille à la lueur des lampes, comme un astre lumineux.

On nous montra ensuite un grand livre, contenant les saints Évangiles, magnifiquement relié. Ce manuscrit, si bien exécuté, qu'on en prendrait le texte pour une gravure au burin, date du premier souverain russe de la maison Romanoff, le Czar Michel Péodorowitch. La reliure est recouverte de plaques en or battu, qu'une profusion de perles fines et de pierres précieuses, d'une eau admirable , fransforment en une gerbe de feu, des plus belles nuances.

Finalement, on nous y fit voir toute

une collection d'anciens sabres, qu'on est assez étonné de trouver dans une sacristie. Ces armes ne sont ni remarquables de forme, ni même richement ornées. On prétend^ il est vrai, que l'un de ces sabres doit avoir appartenu à l'Empereur Pierre -le -Grand, mais ce n'est pas, à mon avis, une raison pour le garder dans la sacristie de l'église du Saint Sépulcre. D'ailleurs, cette supposition n'est basée que sur une inscription, gravée sur la lance, exprimant un vivat en l'honneur de Pierre I; mais une telle inscription ne prouve nullement que le sabre lui ait jamais appartenu, elle témoignerait plutôt, qu'un de ses sujets en était le possesseur. Ce qui est certain, c'est que ce lieu n'est point fait pour y conserver des armes; il faudrait pour cela que T Archange Michel y eût laissé son glaive, ou Saint George sa lance.

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Jérnsalem.

13 — 14 Avrfl.

Nous avons demandé un service fonèbre, afin de prier pour le repos des ftmes de ceux, dont la mort nous a ravi Tamitié et la présence. L'office a été célébré sur le Golgotha. Il a été extraordinairement émouvant. Nous dînâmes chez notre évèque, qui nous offrit avec une hospitalité naturelle et bienveillante, un repas sans prétention au luxe ni a Tabondance, mais nourissant et proprement servi.

Le Ehamsin souffle avec une telle violence, que nous en ressentons tous l'effet pernicieux. Une déception pénible marque le lendemain de cette journée dès son début.

Un raisonnement logique, dicté par la pradence^ me fait modifier le plan de notre Toyage ultérieur à travers la Terre Sainte.

Nous avions eu d'abord l'intention de nous rendre au Jourdain, d'aller voir la Mer Morte, le monastère de Saint Saba, la terrible Vallée - des - Pleurs, de revenir à Jérusalem, de nous y reposer une couple de jours, pour entreprendre ensuite un plus long voyage par terre, à travers tout le pays, dont l'évangile fomnit des taiditions si nombreuses et si variées. Nous nous étions proposé de pousser jusqu'à Nazareth, à travers la Samarie et la Galilée, de visiter près de la ville de Sichar, le puits de Jacob, sur le bord duquel Jésus, fatigué du chemin, était assis, quand une fenmie de Samarie vint y puiser de l'eau et où, après lui avoir demandé à boire, Jésus lui dit:

Quiconque boii de cette eau, aura soif

encore; mais celui qui boira de Teau que je lui éUmmerai, fCaura jamais S(Af.

Mais Teau que je lui daimerai^ devlmdra en lui une source d'eau, jaiOissanie jusquà la vie étemelle. (*)

Nous avionfl espéré voir encore remplacement du champ de blé, le long duquel Jésus passa un jour de sabbat, et où ses disciples ayant faim, arrachèrent des épis pour en manger. Les pharisiens, témoins de ce fait, se plaignirent au Seigneur de ce que ses disciples se permettaient de &ire au jour du sabbat. Jésus, leur ayant expliqué Terreur de leur raisonnement, prononça ces mémiMtibles paroles:

N'avez-vaus point lu u que fit Banid^ quand il eut faim^ et ceux qui éaient omc lui?

Comme il enira dans la maison de Dieu et mangea les pains de proposOionj dont il

(♦) St Jean, IV, 13 et 14.

Vk était permis de ma/nge/r^ ni à lui, ni à ceux qui raccompagnaient, mais aux prêtres seuls?

Ou n'avez-vaus point lu dans la loi, que les prêtres au jour du sabhat vicient le sabbai dans le temple, et ne sont pas nàmmoins coupables?

Or je vous déclare qu'il y a ici quelqu'un de plus grand que le temple.

Si vous saviez bien ce que veut di/re cette parole: J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice, vous n'auriez jamais condamné des innocents.

Car le fis de Phomme est mattre du sabbat même. (*)

Nous ayions cru pouvoir aussi gravir

cette montée qui porte le nom de: Montagne des Béatitudes, où Jésus enseignait ses dis* ciples, qualifiant de bienheureux: les pauvres,

(*) St. Mathieu, Xn, 8, 4, 6, 6, 7 et 8.

les simples^ les indigents^ les miséricordieux^ les élus au cœur pur, les pacifiques, les persécutés^ les calomniés; promettant le royaume des cieux aux uns, la possession de la terre aux autres, la consolation à ceuxlà, Tabondance à ceux qui ont faim et soit la miséricorde aux miséricordieux, aux cœurs purs la faveur de voir Dieu; celle de devenir ses enfants à ceux qui aiment la paix; la justice aux persécutés, et enfin, une grande récompense dans les cieux, à tous ceux qui seront calonmiés ou maltraités à cause de lui. (*)

Nous voulions après cela voir le lac de Génésareth, cette vaste pièce d'eau traditionnelle, dont tous les Évangélistes ont tant de fois fait mention, l'appelant tantôt lac, tantôt mer de Galilée ou de Tibériade.

(*) St. Mathieu, XII, 1, 2, 8, 4, 5, 6, 7, 8 et 9.

Mais encore qu'importe le nom, c'est toujours le même grand bassin, qui vit marcher le Seigneur sur ses flots mugissants, devenus calmes à sa voix, et où s'opérèrent ces pêches miraculeuses^ sous le poids desquelles, les filets se déchiraient.

De même nous nous étions proposé de visi* ter l'endroit, où Jésus délivra les deux hom« mes furieux, sortis des sépulcres, des démons qui les possédaient, en envoyant ceux-ci dans un troupeau de pourceaux, qui se précipita aussitôt dans l'eau; l'endroit désert^ où le Seigneur avec cinq pains et deux poissons rassasia cinq mille hommes avec leurs femmes et leurs enfants; l'emplacement des villes de Corazain, Bethsalde, Gaphamatlm^ dans lesquelles il opéra tant de miracles, et auxquelles il reprocha de n'avoir point fait pénitence, en leur prédisant le sort qu'elles ont subi depuis.

 Cana, la source^ où lors de la ce-

lébre noce, à laquelle Jésus et sa mère avaient été conviés, fut puisée Teau, que sa puissance divine transforma en vin, et bien d'autres souvenirs intéressants, dont parle récriture. Malheureusement nous nous vîmes forcés de renoncer à ces pieuses visites. Les chaleurs naissantes de Tété augmentaient déjà dans une progression sensible. Des fièvres malignes infestaient la contrée et de récents brigandages comprometaient les communications. Je dus céder, on le comprend, à ces puissantes considérations, et me rendre bien qu'à regret, aux conseils réitérés des personnes, qui évidemment, nous voulaient trop de bien, pour se permettre de contrecarrer nos projeta sans motife sérieux. Force me fut donc de renoncer à cet itinéraire^ si rationnellement combiné sous la direction compétente de Tintelligent archimandrite Porphyre, qui, pour avoir maintes fois parcouru la Terre Sainte en tous les sens,

en connaissait par cœur, tous les coins et recoins, et pouvait ainsi, mieux que personne, nous indiquer notre route avec la plus parfaite connaissance de cause. J'appelle un itinéraire tracé avec connaissance de cause, quand le temps est combiné avec Tespace de manière, à ce qu'on puisse tout voir, sans inutilement perdre de temps, sans faire de détours, sans se fatiguer plus qu'il n'est absolument nécessaire, quand les gîtes et les haltes sont choisis selon les endroits qui s'y prêtent le plus avantageusement, quand surtout on sait bien ce qu'il importe de voir, et les impressions qu'on veut recueillir. Cette dernière considération est surtout d'une grande importance, lorsqu'on voyage en Terre Sainte, où tout est souvenir, et où chaque souvenir est un élément de la foi en Jésus Christ. Otez à ce pays cette richesse de réminiscences évangéliques, qu'en reste-

ndt-il? une contrée dévastée, triste, déserte, malsaine. Yisîtez-la au contraire: Tévangile à la main, la foi au cœur, et vous irez de souvenir en souvenir, de recueillement en recueillement, de satisfaction en satisfaction.

Ainsi, j'engage tout d'abord, quiconque a rintention d'entreprendre un pareil voyage, d'arrêter en principe, qu'il ne fera pas un pas sans avoir sous le bras les récits des Evangélistes, et qu'à chaque endroit, marqué par telle ou telle sainte réminiscence, dont ces témoins élus font mention, il ouvrira le livre sacré, pour y lire attentivement le passage ayant trait à cette réminiscence.

On ne se figure point, je ne le saurais assez le répéter, l'impression que produit chaque mot de la sainte écriture, quand on la lit à l'endroit même, dont elle parle. Comme c'est à la pratique de ce principe, que je suis redevable de mes

JÉRUSALEM. é87

meilleures impressions des Lieux Saints, j'ai cru devoir insérer dans ces pages les textes de récriture, qui se rapportent aux localités que je décris, afin de rapprocher autant que possible, mes lecteurs des ces impressions et de la réalité.

Les contrariétés individuelles, ne devant pas rendre égoïste, je m'empresse de mettre à la disposition de ceux, qui^ plus heureux que moi, visiteront dans tous ses détails la contrée évangélique, le projet de mon itinéraire avec des renvois aux passages de Técriture, qui s'y rapportent:

r Journée. En quittant Jérusalem de bon matin, on arrive^ après trois heures de marche, à Eamala, et une demi heure après, au village d'El-Bour, où l'on voit les ruines d'une ancienne église des Croisés.

A trois heures de Eamala, vous trouvez les ruines de Béthel, où Jacob vit en songe l'échelle montée et descendue par des anges.

On peut passer la nuit en cet endroit, en comptant^ bien entendu, sur la protection de quelques habitants de Tendroit, qui s'y prêtent volontiers, moyennant une modique rétribution, sous la sauvegarde de quelques cavaliers armés de Fescorte du pacha de l'endroit; ceux-ci prétendent à une rémunération un peu plus élevée. Vous avez ne outre le choix d'établir votre bivouac à une petite distance de là, soit près du village Sindgil, soit près d'Ao Tlurmuss. Non loin de cette couchée, vous visitez le puits, où Jésus était assis, pendant qu'il conversait avec la fenmie samaritaine.

2* Journée. A six heures de chemin de Béthel, vous trouvez la ville de Naplouse, l'ancienne Sichem (*) ou Sichar, selon le nom de l'écriture. Faites vous conduire à l'en-

(*) St. Jean, IV, depuis 1 «i 44.

droit OÙ Jacob pleurait sur son fils Joseph^ et ensuite visitez la communauté samaritaine. Faites vous montrer dans la synagogue, Tantique exemplaire des cinq livres de Moïse, manuscrit rédigé en dialect samaritain. Sur le sommet du mont Chorazin, on voit les ruines de l'ancien temple samaritain.

Vous pouvez dresser vos tentes dans un petit bois, à l'ombre des oliviers, en vue de Naplouse.

S'' Journée. A trois heures de distance environ de Naplouse, vous vous arrêtez devant les ruines de Sébastia; (*) allez y saluer dans une ancienne église, la tombe de Saint Jean Baptiste, puis allez voir les colonnes du palais d'Hérode. En marchant encore environ six heures, vous pourrez vous arrêter pour la nuit, près de

(♦) St. Mathieu, XIV, 1—13.

Dgéni, en rase campagne, sons la protection de quelques habitants de ce village.

4* Journée. Une route unie vous conduit à travers les champs de Dgéni à' Nazareth. (*) Après quatre heures de marche, arrêtez-vous à mi-chemin, pour une halte de deux ou trois heures, en pleine campagne. Vous trouvez à Nazareth, le Métropolitain Niphon, qui possède le français, et dont Tobligeante hospitaUté peut vous être d'une grande utilité. Vous visiterez Nazareth, et vous pourrez consacrer une couple de jours à faire des excursions aux environs.

5* Journée. De Nazareth quatre heures de voyage vous amènent au mont Thabor, (**) où vous prenez quelque repos, pour retourner le même jour à Nazareth, et y passer la nuit.

(♦) St Luc, I, 26 — 3.

(**) St. Mathieu, XVn, 1 — 22 et sur la montagne du précipice, St Luc, IV, 16.

6* Journée. Il vous faut environ une heure de marche jusqu'à Cana (*) de Galilée. Vous y visiterez les ruines d'une église, qui fdt érigée sur remplacement même, où se trouvait la maison dans laquelle Jésus, pendant le repas de noce, changea l'eau en vin. De cet endroit vous pourrez visiter la place du Champ de blé, (**) où les disciples de Jésus arrachant des épis, les mangèrent. Le soir vous reviendrez coucher à Nazareth.

7' Journée. Course à la Montagne des Béatitudes. (***) Vous pouvez y passer la nuit à la belle étoile, ayant soin de charger quelques habitants, chrétiens de Nazareth, de veiller à vos côtés.

8' Journée. Visite de la ville de Tabaria ou Tibériade, située près du lac de Tibériade, de Galilée ou de Génésareth. Vous

(♦) st. Jean, U, 1—12.

(♦♦) St. Mathieu, XU, 1—9.

(♦♦♦) St. Mathieu, V, 1—18.

pouvez de là, dans la même journée, faire des excursions à Magdala, lieu de naissance de Marie Madelaine; à CaphamaOm et à Betr salde, tous ces endroits étant au bord du lac, (*) et le chemin y étant uni et bon. Établissez votre camp au bord du lac, et surtout gardez-vous de coucher dans les habitations juives de Tibériade, qui sont exemplairement malpropres.

9* Journée. Vous retournerez à Nazareth par la Montagne des Béatitudes et Cana, et vous passerez la nuit à Nazareth.

10* Journée. En sept heures de marche, plus une ou deux heures de repos à mi-che-

(♦) st. Mathieu, Vm, 28 — 34; IX, 1—20; Xm, 1 — 54; XIV, 22—36 ; St. Jean XXI d'un bout à l'autre. NB.En Tisitant Bethléem: St. Luc, H, 1—21.

Le Jourdain: St Marc, 1—12.

Gethsémané: St Luc, 1, 47—56.

La Piscine de Siloé: St Jean, IX, jusqu'au bout. A Jérusalem, lises et relisez tout et revenes j encore et encore.

JÉBUSALËM. 498

min, vous pouvez vous transporter de Nazareth à Calffa, où viennent mouiller tous les vapeurs, retournant du Levant en Europe, et d'où une promenade de moins d'une heure, vous amènera au Mont-Carmel, au sommet duquel le monastère latin de Saint Élie, aussi célèbre par sa situation pittoresque, que par sa cordiale hospitalité, vous ouvrira ses portes et vous donnera un abri.

Jérusalem.

15 Avril.

Pour nous dédommager du projet manqué, de visiter le Jourdain, le Métropolitain Mélétius eut l'obUgeante attention de faire venir quatre grandes outres^ remplies d'eau, puisée dans le Saint Fleuve. Deux chameaux furent envoyés à cet effet tout exprès au Jourdain, et la quantité considérable d'eau suJQit pour remplir plusieurs baquets, destinés à nos inmiersions. Le Métropolitain bénit cette eau, en y plongeant la Sainte Croix, récita une prière et lut le passage de l'Evangile analogue à la circonstance.

Pour ne pas donner cependant au lecteur le droit, de me reprocher une lacune

dans mon récit, je reporterai mes souvenirs à quinze années en arrière, en insérant ici ce que ma mémoire me fournit sur la course que je fis alors au Jourdain.

Prévenu du peu de sécurité que présentait le voyage, j'ai dû reconnaître que la meilleure, la seule manière même, de Tefiectuer sans encombres^ serait de se mettre de bon gré, sous la protection d'une société de brigands locaux, lesquels, recevant une rétribution convenue d'avance, par l'entremise d'un des leurs, s'engageraient à me servir d'escorte, témoignant par leur présence à mes côtés, de leur intention de me protéger contre toute attaque de quelqu'autre bande de pillards, lesquels respectant le mot d'ordre donné, se garderaient de faire le moindre désagrément à des voyageurs, accompagnés de gens de leur espèce.

Le marché fiit conclu et le départ fixé. Je dois cependant avouer, que c'est là un

4M JÉRUBALEM.

mode de voyager assez bizarre que de se metrtre^ corps et biens^ sous la protection de gens qu'on sait être des filous et des assassins, et qui portent parfaitement sur leur traits sauvages et dans leurs regards fauves, l'expression de leurs prouesses sanguinaires.

On ne comprend pas, que les autorités locales, les habitants de Jérusalem et ceux des villages environnants, qui connaissent parfaitement ces gens pour ce qu'ils sont, ne songent pas à prendre quelques mesures répressives sérieuses contre eux. Je me suis laissé dire, que cette latitude qu'on leur laisse, au grand préjudice de la sécurité publique, est au fond une spéculation, fort lucrative pour les agents de la poUce et pour d'autres autorités supérieures, qui se font leur part dans les produits du brigandage.

Le personnel de mon escorte se composait de six individus, dont les figures ré-

barbatives, étaient peu faîtes assorément pour inspirer de la confiance. Leurs exigences ont été à la hauteur de leur rapacité.

Je ne me souviens plus précisément du chiffre de la rétribution qu'ils m'ont fait payer, mais je sais qu'elle n'a pas été peu considérable, et qu'il a fallu la leur payer, en sus des. frais de nourriture et de fourrage, en guise de bakhscMsch.

Armés jusqu'aux dents, ces gens montaient d'excellents chevaux, qu'ils conduisaient avec une admirable adresse. Tout en chevauchant ils se livraient à des jeux d'adresse, tiraient des coups de feu en l'air, faisaient le moulinet avec leurs sabres tranchants, jetaient tantôt leurs bonnets, tantôt leurs lances en l'air, pour les rattraper. Tous ces tours étaient accompagnés d'éclats de rire, de cris sauvages et de jurons.

La première . partie de la route , celle

498 JÉBUSALEM.

entre Jérusalem et Jéricho, n'offre aucun intérêt, ni sous le rapport historique, ni sous celui du site. Le sol est inculte et Faspect fort triste, sauf quelques accidents de terrain, quelques descentes escarpées ou montées rocailleuses.

Au sortir de Jérusalem, la route traverse un immense cimetière juif. Nous n'avions pas fait la moite du chemin que nos chevaux, tout blancs d'écume, paraissaient abîmés de fatigue; la chaleur était accablante, et nos malheureuses bêtes, avides d'un peu d'eau pour restaurer leurs forces, avançaient à-peine.

Apercevant tout-à-coup, à l'ombre d'un bouquet d'arbres rabougris, mais touffus, un filet d'eau de source, coulant dans un bassin creusé dans la terre, j'en approchai mon cheval, qui s'empressa d'y plonger son museau enflanmié ; mais à-peine eut-il aspiré une gorgée de cette eau, qu'il se jeta de côté. Je voulus l'y ramener de force, mais

il résistait opiniâtrement, en poussant des sons rauques, qui attestaient la frayeur que subissait le pauvre animal.

Je descendis de cheval et m'approchai de la fontaine, pour m'assurer de ce qui pouvait^ malgré la soif ardente qui paraissait tourmenter la pauvre béte, Tavoir spontanément détournée de cette eau; mais aussitôt que je vis ce que renfermait le bassin, j'éprouvai autant de répugnance et de dégoût qu'avait montré mon cheval.

Bans cette eau^ qui de loin paraissait si limpide^ fourmillaient des miriades de grosses sangsues.

A mesure que nous approchions de Jéricho, le site devenait de plus en plus arride et triste.

— Voici Jéricho 1 me dit tout -à- coup un des frères du couvent grec^ qui nous accompagnait en qualité de drogman et de cicérone, et ce disant, il nous montra du

doigt un pauvre petit hameau, deyant lequel nous eussions sans nul doute passé, sans même apercevoir les chaumières éparses, qui représentaient les ruines d'une grande cité, dont il ne reste plus aujourd'hui, que le nom vivant dans les pages de Técriture. C'est le tableau de la destruction et de la mort que ces chétives masures, entourées de monticules de sable, sur lesquels on aperçoit à peine quelques brins d'une végétation décolorée.

Du haut de Tune de ces élévations sablonneuses, Tœil embrasse au loin le cours du Jourdain, et à son embouchure, la nappe blanchâtre de la Mer-Morte. Cette proéminence se trouve à l'endroit: au Jésus fui conduit par T Esprit dans h désert^ pour y être tenté par h déiïwn. (*)

(♦) St. Mathieu, IV, 1.

Nous franchîmes ensuite la place où^ d'après les traditions, notre Sauveur, se rendant à Béthanie, avait rencontré les amis de Lazare qu'il allait ressusciter.

Non loin de là nous avons dû faire une halte, pour donner quelque repos à nos montures.

Nous fîmes dresser notre tente au bord d'un petit ruisseau. L'eau en paraissait limpide, et serpentait sur un lit de sable blanc.

Lorsque descendu de cheval, je m'en approchai, j'y vis encore une quantité de petites bêtes noires qui s'agitaient. Le souvenir des sangsues de tantôt, me fit de nouveau reculer, mais cette fois, je m'étais trompé, ce n'étaient que des écrevisses, dont nous fûmes heureux de nous régaler à notre déjeuner.

Selon la tradition, ce ruisseau ne fournissait jadis qu'une eau amère et impotable et c'est par un miracle attribué au pro-

phète Élysé qu'elle devint agréable au goût.

Mes brigands se prêtèrent de la meilleure grftce du monde à dresser ma tente, après avoir soigneusement fauché à Tendroit même^ les joncs et les hautes herbes, de manière cependant, à laisser autour de notre bivouac un rideau épais de végétation, précaution, à laquelle ils paraissaient beaucoup tenir, se méfiant, à ce qu'ils disaient, des voyageurs nocturnes, plus que de leurs compères du désert.

Le lendemain, avant le lever du soleil nous étions à cheval, désirant profiter de la fiidcheur du matin.

Après avoir traversé une vaste plaine, qui présentait tantôt une nappe de sable, tantôt des buissons clair-semés, au milieu desquels s'élevaient aussi quelques oliviers rabougris et poudreux, nous atteignimes sur les six heures le Jourdain. .

La matinée s'annonçait déjà aussi brûlante que celle de la veille. A Tendroit où nous mimes pied-à-terre^ la rive est boisée, et le fleuve coule avec une extrême rapidité entre des arbres de toute sorte, qu'entrelacent des lianes et de lierre sauvage.

L'aspect de cette onde vive, entourée de verdure, est gracieux au possible. Les sinuosités du fleuve, les effets de lumière sur les parties éclairées par le soleil, tandis que d'autres restent dans l'ombre, produisent une variété qui caresse l'œil.

L'endroit où avait eu lieu le baptême de Jésus est, dit -on, plus en amont de la rivière. Il s'y trouve un couvent, dédié à Saint Jean Baptiste.

J'ai omis d'observer, que mes protecteurs, les brigands, ne formaient pas exclusivement ma société. J'avais près de moi outre le moine-cicerone, un ami et de plus, deux pauvres pèlerins russes, qui au mo-

M4 JÉBUSALEIL

ment même de notre départ, nous avaient supplié de leur permettre de faire le trajet avec nous. Un Arabe^ du nom de Hassan, nous servait de domestique.

Tandis que celui-ci, de même que les Arabes de Tescorte, donnaient leurs soins aux chevaux, je m'agenouillai sur la rive, et après avoir lu à haute voix les passages de rÉvangile ayant trait au baptême de notre Seigneur, et plongé la croix dans^ Teau, j'ai quitté mes vêtements, ainsi que mes compagnons, pour nous jeter dans le fleuve.

Quelque agréable que nous fut le contact de Teau fraiche, nous ne voulûmes cependant pas que cette immersion, faite en pieuse commémoration du sacrement du baptême, eut d'autre but que la prière et la réminiscence d'un des actes de notre salut. Résistant à la tentation de rester plus longtemps dans Teau, nous regagnâmes la rive

Avant notre départ de Jérusalem, nous nous étions pourvus de baquets en fer, pour les remplir nous mêmes, d'eau, puisée au Jourdain.

Arrivant en Russie au moment où un grand Duc venait de naître, j'ojQEris de cette eau pour son baptême. Par une coïncidence frappante, le jeune grand Duc (troisième fils de l'Empereur actuel) reçut à son baptême le nom de Wladimir, nom qui mettait ainsi le nouveau-né sous le patronage spirituel de Saint Wladimir, ce grand souverain qui renversa en Russie les idoles du paganisme, et éleva la croix pour le salut spirituel de son peuple.

La Mer • Morte, n'étant pas éloignée de Tendroit où nous nous trouvions, nous primes la direction qui devait nous y conduire.

Toutes les mers se ressemblent, et bien qu'on les distingue par des dénominations

telles que: Mer noire, blanche^ rouge etc.; elles n'en sont ni Fane plus noire ni phis rouge^ que Tautre n'est blanche. La Mer- Morte seule fait exception. Il est en effet certain, que si jamais un nom a été exac* tement appliqué, c'est bien à cette mer inerte et désolée, véritable image d'un sépulcre liquide. Qu'on s'imagine un vaste bassin, renfermant une substance d'une teinte de plomb, encaissée dans des rives mornes et incultes. Au fond de cette eau, dont le goût est salé, amer et âpre, aucun poisson ne peut vivre; aucun oiseau ne peut voler au dessus, car les émanations en sont si insalubres, que l'instinct naturel de la conservation les retient loin de ces parages. Pas un soupçon de coquillage d'aucune espèce ne se montre sur le rivage.

Quand les eaux du Jourdam^ qui viennent se mêler à celles de la Mer-Morte^

7 entraînent parfois quelque poisson égaré, il y trouve instantanément la mort.

Ces émanations planent au dessus de Teau, semblables à un brouillard, qui enveloppe la mer et son encadrement de montagnes, d'une teinte extraordinaire. C'est un vaste tableau vaporeux qui se présente à votre regard, surpris par cet effet étrange, et par un aspect moelleux qui a un charme tout particulier.

L'eau de la Mer -Morte est tellement pesante, que la brise est incapable de rider sa surface, elle reste unie comme une glace terne, et Ton dirait qu'elle se complait dans son imposante immobilité. Lorsque parfois un coup de vent plus violent, parvient à imprimer à cette onde inerte une impulsion vers tel ou tel côté du rivage, la surface de la mer ne se rompt pas pour cela; les vagues ne s'y suoeèdent pas en écumant, ni en dessinant des lignes et des

courbes diverses^ mais on les voit s'avancer en lignes parallèles, formant une seule vague, épaisse et ronde comme un rouleau de plomb, qui, en approchant de la côte, y dépose une ligne d'écume droite et régulière parallèlement à la direction des vagues, qui suivent celle qui vient de se briser.

Il est vrai que le temps était calme et beau lorsque je visitais cette mer. La brise du matin, bien qu'assez sensible, n'était pas assez forte pour l'agiter, aussi ne saurais-je afi&rmer, qu'un ouragan ou une tempête ne soient en état de tirer ces eaux de leur stagnation habituelle.

Le moine, qui nous en faisait les honneurs^ m'engagea de porter à ma bouche une goutte de cette eau. Le goût en est si extraordinairement salé et âpre, que la peau de la langue s'envenime aussitôt. La moindre éclaboussure qui tombe sur vos habits, sèche immédiatement, en. y déposant

des parties cristallines d^un sel astringent et amer.

Afin de me faire voir le degré du poids spécifique de cette eau^ TArabe Hassan^ qui ne savait pas nager, s'étant déshabillé, se coucha à plat sur la s]irface de Teau, sans faire aucun mouvement avec les mains, et nous assura, qu'il se faisait for,t de rester dans cette position aussi longtemps qu'il nous plairait.

On prétend que les émanations pestilentielles qui montent à la surface deTeau, déjà sensibles près du rivage, sont non seulement pernicieuses, mais qu'elles sont même mortelles, si on pousse plus avant dans la mer.

Deux Anglais, dit on, ne voulant pas tenir compte de cet avertissement, résolurent d'en faire l'expérience. Ils se firent construire à Jaffa une embarcation, qu'ils transportèrent par terre, à grands frais,

jusqu'à la Mer-Morte, et prirent le lai^ pour étudier ce phénomène. Us étaient surr tout curieux de vérifier par eux-mêmes, en combien leur incrédulité était légitime à regard de la tradition, qui place à cet endroit-même les cités de Sodome et de Gkn morre, célèbres par leurs crimes, et par la punition céleste qui les réduisît à néant. Les touristes anglais espéraient en découvrir quelques traces dans la profondeur de la mer à travers ses eaux.

Inutile d'ajouter, que ces explorateurs intrépides n'ont rien pu découvrir. On ne les a plus revu eux mêmes, et nul doute, qu'ils n'aient péri dans cette mer qu'ils ont voulu sonder.

En retournant à Jérusalem nous fîmes un détour, dans l'intention de visiter le celèbre monastère de Saint Saba, et de jeter un coup d'œil sur la vallée, appelée si justement la Vallée des Pleurs.

JÉBUSALEIL 511

En effet, il n'y a pas de lieu, je crois, qui puisse produire sur rhomme une plus douloureuse et plus larmoyante impression. C'est bien ici la plus réelle expression d'un lieu maudit d'en-haut et condanmé à tout jamais à présenter l'aspect de la désolation.

Cette vallée, qui n'est que le lit d'un torrent desséché, ofire à la vue un noir et tortueux ravin, entre deux élévations rocheuses. On dirait le produit d'une douloureuse convulsion de la terre.

Je n'ai jamais vu de lignes d'une conformation plus extraordinaire, de rochers d'un plus sombre aspect. Pas un brin de végétation, pas un atome de mousse. C'est la nature frappée de mort, à la suite, sans doute, d'une éruption volcanique, qui a tracé ce tortueux et profond abîme, que la tradition et la croyance, encore aujourd'hui vivantes dans le pays, attribuent à un impétueux torrent de feu et de sang, qui,

in JÉRUSALEM.

lors de la destraction de Sodome et de Gomorrhe, se serait précipité dans cette direction, et aurait formé Thorrible Vallée des Pleurs dans le voisinage des viUes coupables, que Dieu, dans son juste courroux, fit disparaître de la surface de la terre.

Qu'on se figure la surprise dont on est frappé, lorsqu'on voit au milieu de cette horrible stérilité, où, comme je Tai dit plus haut, il n'y a aucune trace de végétation, on voit près du mur du monastère de Saint -Saba, élevé sur Tune des rives rocheuses de ce ravin, un arbre, un dattier, un seul, mais le plus beau qui se puisse voir, d'une taille gigantesque, élancé, gracieux et chargé de finits succulents.

D'après la tradition, c'est S^ Saba luimême qui l'y a planté, et c'est la bénédiction d'en-haut qui l'a fait prospérer, pour prouver aux honmies que tout est possible, quand de pieuses pensées invoquent Dieu à leur aide.

Cet arbre est très-vénéré dans la contrée, on le considère comme béni du ciel, et les femmes stériles font des pèlerinages au couvent de Saint Saba, pour y cueillir de ses fruits, réputés parmi tous les chrétiens de la Palestine comme un remède des plus salutaires et des plus efficaces.

Nous connaissons par Thistoire, que lors des cruelles persécutions, dirigées contre les premiers chrétiens, un grand nombre d'ardents et de fidèles serviteurs du Seigneur se dérobaient aux poursuites de leurs ennemis, en cherchant un abri dans les fentes des rochers qui couvrent la Vallée des Pleurs, mais à la longue, le nombre de ces fervents adeptes du Christ s'étant multiplié en cet endroit, on parvint à les y découvrir, et plusieurs milliers de martyrs y trouvèrent une mort, qui leur a valu sans doute la pahne des bienheureux.

su JÉRUSALEM.

Le couvent a été érigé à Tendroit même, où périrent ces Saintes Victimes.

Nous visitâmes Féglise et ses souterrains, où Ton nous fit voir de nombreuses et précieuses reliques, et les crânes de ces martyrs, qui après de longues et horribles souffrances, expirèrent dans ce même lieu, en bénissant le nom de notre divin Sauveur, et en invoquant sa miséricorde sur notre pauvre humanité.

Jérusalem.

Une nuit 4 l'éflise.

10 Avril.

Nous approchions du terme de notre séjour à Jérusalem. Comme à notre arrivée, nous avions commencé par y recevoir la sainte conmiunion, nous ne voulûmes pas quitter ce lieu saint par excellence, sans accomplir le même acte de dévotion.

Notre préparation à ce grand devoir nous ramena souvent à Féglise et nous y restions le plus longtemps qu'il nous était possible, puisant aux nombreuses sources de piété qui s'y trouvent, des sentiments de ferveur, qu'augmentaient encore : la prière, la lecture des épitres et des livres traitant de la pas^

Bion de Jésus-Christ. Parfois nous nous surprenions, les yeux fixés sur un de ces écrits, mais Tesprit errant dans Timmensité des méditations que nous suggéraient les palpitants souvenirs de celui, vers lequel montaient nos vœux. Les détails des soufirances volontairement subies par le Seigneur, Texplication du sens spirituel de chaque événement, lus ainsi sur les lieuxmêmes, où se déroula ce drame divin, faisaient, pour ainsi dire, palpiter toutes les fibres de notre cœur, et y réveillaient ces douces et fraiches aspirations, que la vie réelle endort, hélas I si souvent.

Gomme on se préparait à célébrer le lendemain la fête de Marie Madelaine, on chantait des cantiques aux Saintes Fournies. Le clergé, se transportant d'un autel à Tautre, lisait les passages du nouveau testament, ayant trait à la pécheresse absoute par le Seigneur.

Ces prières terminées à dix heures du soir, on ferma l'église; nous y demeurâmes la nuit entière.

C'est pendant le silence mystérieux des heures du repos universel, alors que tout dort dans Jérusalem, et que Téglise, elle aussi, paraît se reposer des sons et du bruit, qui n'ont cessé d'y retentir pendant la journée, alors que la majeure partie des lampes et des cierges, qu'on allume pour les offices, sont éteints, c'est dans ce calme et ce mystérieux crépuscule , . que ce vaste temple , réceptacle unique des plus saintes choses de ce monde, impose à l'impossible.

Dans cette vague profondeur, qui empêche de saisir les véritables limites, l'église apparaît du double plus grande qu'elle n'est en réalité, et le mystère et la sainteté atteignent leur apogée. Cependant, au milieu de cette obscurité, apparaît la façade de la

us JÉRUSALEM.

grotte du Divin Sépulcre, où une quantité de lampes brûlent jour et nuit. L'intérieur, d'où ressuscita la lumière étemelle, en est également éclairé par des lumières perpétuelles. La rotonde reçoit aussi du jour par la charpente trouée de sa célèbre coupole. La lune et les étoiles Téclairent de leurs pÂles reflets.

L'évêque, resté à Féglise pour notre confession, nous fit successiTement approcher de lui devant l'autel du Calvaire, où il établit le confessional.

Après avoir parlé à nos cœurs avec la chaleur d'une foi ardente, remué nos sentiments, fortifié nos convictions, et ouvert nos esprits à la conception de ce que le rocher du Calvaire, près duquel nous étions agenouillés, exprime de consolation pour le chrétien, qui, en s'y prosternant, implore le pardon, il prononça la prière d'usage, en faveur de ceux, que le repentir et la foi-

JÉRUSALEM. ftl9

amènent aux pieds du Sauveur, et nous donna Tabsolution.

A la pointe du jour, les prières de la messe se firent entendre dans Tenceinte du Saint Sépulcre, et Todeur de l'encens se répandit de toutes parts.

La messe fiit pour nous une nouTelle source d'émotions indéfinissables, malgré le chant défectueux qui l'accompagnait.

L'évêque, pour prouver à tous ceux qui voudraient en douter, que notre rite est en tous points identique à celui des Grecs^ fedt dire les prières alternativement en slavon, et en grec; ainsi les chantres reproduisent chaque cantique dans leurs idiomes respectifs.

Nous nous approch&mes de la sainte communion.

C'est un moment, comme je l'ai déjà dit, qui ne peut se décrire.

Je m'arrête et me recueille pour res-

saisir pour moi-même, ne fût ce qn'mi atome des douces impressions^ que j^épronvai dans ce moment suprême; la parole ou la plume s'efforceraient d'ailleurs en vain de peindre cette céleste béatitude.

Jérusalem.

17 Avril.

C'est Tanniversaire de la naissance de notre Empereur. Parmi ' ses soixante et dix millions de sujets ^ nous eûmes la satisfaction de pouvoir nous dire, que nous étions éyidenmient les premiers réunis dans la maison de Dieu, adressant au ciel des prières à son intention, car le jour ne faisait que conmiencer à poindre.

La messe finie, Tévêque dit un Te- Deum en rhonneur de notre solennité nationale, à laquelle nos cœurs parfaitement russes et nos sentiments particuUèrement dévoués, apportèrent leur contingent d'ai^ deur sincère et tous les éléments chaleu-

ss*

fttt JÉRU8ALE1L

Feux, qui nous inspiraient des vœux non équivoques.

Ce n'est que sur les quatre heures du matin, que nous regagnâmes noiro demeure.

Après une couple d'heures de repos, nous allâmes exprimer nos félicitations officielles à FéTêque, chef de notre mission spirituelle. Nous fîmes ensuite une visite de circonstance au consul.

L'évêque nous convia à dîner. Des toasts , à Técho desquels répondirent des cœurs fidèles et firanchement dévoués, furent portés à la santé de l'Empereur et de son Auguste épouse.

A cette occasion Tévéque nous entretint des bienfaits dont l'Impératrice Marie, dans son active et pieuse sollicitude, ne cesse de combler les églises, des sommes qu'elle envoie au profit des indigents et des infirmes. La charitable souveraine a daigné en effet se chai^r de la direction

des dons qui lui affluent de différentes sources particulières, et elle en complète le produit par sa bienfaisance personnelle.

Le soir, nous allftmes saluer les Saints Lieux pour la dernière fois. Un irrésistible attrait y attachait nos sympathies, nos plus pures affections, nos meilleurs sentiments de piété.

Notre émotion était si vive, qu'après avoir appuyé nos lèvres sur la dalle du Saint Sépulcre, sur le rocher du Golgotha, sur la Pierre de l'Onction, nous y revînmes encore et encore, jusqu'à ce qu'un énergique mouvement de résignation pous en eût définitivement séparés.

Nous dûmes nous promettre de ne plus y retourner le lendemain, car il s'a-gissait de partir à la pointe du jour, et l'expérience nous avait prouvé que pour jpeu qu'on entre dans cette église, quand ce ne serait qu'avec l'intention de n'y

6M JÉRDSALEIL

rester qa'nn seul instant, on n'en sort qn'après bien des heures, et le temps passe si yite, qne ce n'est qu'en sortant qu'on s'en aperçoit.

Enfin nous nous en séparâmes, le cœur gros, la pensée triste.

FDT DU L YOLTIMB.

TABLE DES MATIÈBES.

Page.

Dans l'Adriatique. (15 — 17 Mars) 1

Dans la Méditerranée. (18 — 20 Mars) 22

Alexandrie. (21 Mars) 31

Le Caire. (22 Mars) 66

Le Caire. (23 Mars) 101

Les Pyramides. (24 Mars) 137

Entre le Caire et Alexandrie. (25 — 26 Mars). . . . 164

£n mer, pour la Palestine. (27 Mars) 177

Jaffa. (28 Mars) 185

Raralè. (29 Mars) 204

Jérusalem. (30 — 31 Mars) 222

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Bethléem.

Bethléem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

Jérusalem.

(1 Avril) 281

(2 Avril) 302

(3 Avril) 342

(4 Avril) 370

(5 Avril) 391

(6 AvrU) 413

(7 Avril) . 423

(8 AvrU) 426

(9 Avril) 430

10 Avril) 445

11 AvrU) 461

12 AvrU) 473

13 — 14 Avril) 478

16 Avril) 494

16 Avril) 515

17 Avril) 521

Jim.'

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