EN MER, POUR LÀ PALESTINE. 18S
servi, sur quelque chose qui imitait Targenterie ; la table était chargée d'un dessert trèsvarié, et les mets, du moins ceux que je gôutai, étaient bons, quoique préparés à Thuile.
Le commandant, qui nous avait réservé les deux places d'honneur à ses côtés, fat inépuisable en phrases recherchées et courtoises. Je m'informai auprès de lui de ce qu'était devenu mon ami, le capitaine Rostingue, qui conmiandait en 1845, le Minas^ bateau à vapeur français; et j'appris qu'il avait renoncé à la marine, pour la physiologie du goût, ayant épousé la fille du célèbre Brillât -Savatin, le grand législateur de l'art culinaire et l'auteur de l'ouvrage original et spirituel, connu sous le titre de — Physiologie du bon goût, du palais et de l'hygiène, dans ses rapports avec les richesses de la nature, destinées a la nature humaine. — Les soins, donnés à la table à bord de la Mercey, constataient
IM W MEB, POUB LA PALESTDIE.
bien, que le commandant de ce navire ne
négligeait pas pins que celui du Minos,
la pratique des principes établis par Brillat-Savatin.
28 Han.
La nuit à bord avait été aussi irréprochablement cahne que la journée de la veille. Le bâtiment paraissait couché dans du coton^ tellement le mouvement de Théhce était doux. Dès les huit heures du soir, une brume épaisse enveloppa Fhorizon, ce qui nous empêcha d'arriver le soir même à JafiPa. Nous fûmes obligés de nous arrêter court, à plusieurs reprises, au beau milieu de la mer et de lancer des fusées, pour signaler notre voisinage aux autres bâtiments pataugeants dans le vague de ce même brouillard.
Vers onze heures du soir, nous aperçûmes la terre, mais ne voulant pas nous
Ig6 JAFFA.
hasarder à entrer dans le port de Jaffa, trèspérilleux, comme on le sait, à cause des innombrables rochers sous -marins qui l'encombrent, nous reprîmes le large et croisâmes dans tous les sens, jusqu'au lever du soleil. Enfin le voilà qui s'annonce resplendissant. Du côte de l'orient, l'horizon est en feu. Il est environ quatre heures du matin. On dit souvent en parlant de la mer, qu'elle est calme et unie comme une glace, pour indiquer qu'elle est tranquille; mais en réalité, il est rare de la voir sans la moindre ride, sans l'ombre d'un sillon à sa surface. Cependant cette fois c'était bien le cas ; et vraiment, la glace la plus pure, n'eût pu paraître plus lisse et plus unie, que ne nous apparaissait cette belle nappe d'eau. Personne ne songeait à dormir; on était sur le pont pour y aspirer l'air du matin, cet air qui, près des côtes orientales, est si pur, si chaud, si élastique et si bienfaisant.
Nos cœurs battaient bien autrement qu'à rapproche des côtes d'Egypte; nous allions atteindre notre but, nous allions toucher le sol sacré de la Palestine, ce coin de terre privilégié, que Dieu se choisit pour y accomplir les saints mystères, qui devaient rattacher Fhonmie à la divinité.
Toutes les longue-vues, tous les binocles sont braqués avec avidité dans la direction des rochers, hérissés de maisons en pierre, groupées en amphithéâtre et formant la ville de Jaflfa, cette cité antique, construite, au dire de l'histoire, par Japhet, second fils de Noé. C'est sur ce rivage que les traditions placent la construction de l'arche, qui sauva les élus du déluge.
A cinq heures, l'ancre est jetée; l'impatience prend alors des proportions colossales, car ici tout intéresse.
Mon impatience de revoir les lieux-Saints est aussi vive, plus vive même que celle des
autres pèlerins qui y vont pour la première fois. n y a en effet, entre eux et moi, la dîâerence qu'il y a entre la joie de voir une personne qu'on vénère de réputation, et celle de revoir quelqu'un qu'on connaît déjà, et que Ton aime.
Jaffa, dans ses plus proches environs, ne compte pas moins de quinze cents et quelques jardins fruitiers; les orangers, les citronniers, les grenadiers, les amandiers y fourmillent et y prospèrent merveilleusement. Il n'est sans doute pas d'endroit au monde qui fournisse des fruits, des orangés surtout, capables de rivaliser, par leur grosseur et leur arôme, avec ceux dont ces jardins regorgent. ,
C'était le moment où ces arbres en fleur répandaient, à une distance de quelques lieues à la ronde, le plus délicieux parfum qui se puisse sentir. Ce ravissant parfum, si frais et si doux, remplissait Tùr
et se répandait même à mie grande distance sur la mer; bref, la beauté et le charme de l'ensemble de cette arrivée ne sont pas à décrire. Tout avait le plus bel air de fête, et r&me, élevée au même diapason, se tournait avec une reconnaissance profondément sentie vers celui, qui par la délicieuse harmonie des grâces de la nature, par ce soleil, par ce ciel pur, par cet air embaumé, par cette onde calme, par la joie du cœur que nous éprouvions, venait nous souhaiter la bienvenue en Terre-Sainte. Comme on n'apercevait pas d'arbres sur la côte, le parfum de ces fleurs faisait Tefifet d'une suave exhalaison de la mer. L'illusion devint plus complète encore, lorsque nous fdmes descendus dans les chaloupes, pour aborder au rivage; chaque coup de rame, en agitant les molécules de l'air, augmentait l'intensité de l'odorante émanation, et il semblait qu'on naviguât sur des parfoms.
Mr. Marabutti, vice -consul de Jaffa, bonne et ancienne connaissance à moi, qne j'avais averti de ma prochaine arrivée, vint nous prendre à bord. Ce brave et excellent homme est depuis de longues années à ce poste, où il a su se conciher les sympathies les plus franches, tant de la part de ses collègues étrangers, que de celle du clergé grec de Jaffa et de Jérusalem, et de tous les pèlerins qui, en s'adressant à son obligeante protection, trouvent toujours en lui une aide utile, un conseiller prudent, un protecteur compatissant. Je fas d'autant plus content de le revoir, qu'on m'avait assuré au Cure qu'il n'était plus de ce monde depuis quelques semmnea. Si les proverbes ne mentent pas, Marabutti vivra encore cent ans, du moment où Ton s^est plu à le faire mourir avant le temps; ce qui n'empêche pas qu'il n'ait l'air de friser le dénouement final de son existence. C'est
un petit homme frêle, cassé, ridé, pâle, dont le sommet est tout blanc et la peau toute jaune. Une scène de tendresse réciproque s'établit entre lui, mon cousin et moi. Embrassades cordiales, poignées de main, effusions de tout genre, se succèdent sans interruption, et les passagers, qui ne comprennent rien à de si féroces épanchements, s'entre-regardent ébahis.
L'abord de la ville se trouve dans un état tout-à-fait primitif; je suppose, que du temps de Japhet ce n'était guère plus mal. On saute, comme on peut, du fond de la chaloupe, sur les marches à demi-rongées d'un petit escalier tortueux, servant de débarcadère. Là, le parfum vous quitte ; en revanche, d'horribles odeurs vous montent au nez. Il faut s'y faire ; c'est une des spécialités prédominantes de toutes les villes d'Orient, qu'on ne nettoie jamais. Des guenilles, des chats et des chiens morts, de vieilles chaus-
IM JAFPA.
sures en putréfaction, toute sorte d'ordures et d'immondices gisent épars, çà et là, sans que jamais les habitants ou les autorités locales aient l'idée de les faire enlever, et lorsque ces foyers d'infection viennent à disparaître sous l'action du temps, ce n'est que pour être remplacés par d'autres matières, non moins fétides, non moins pestilentielles.
Les rues sont étroites ; la chaleur s'y engouffire comme dans une fournaise, et pour atteindre le centre de la ville, on est obligé de monter assez longtemps.
Nous voici enfin à la demeure du consul. J'avoue, qu'elle ne sent pas la rose non plus; mais nous y trouvons une hospitalité cordiale et d'honnêtes figures, parfum moral, aussi rare que bienfaisant. A peine sommesnous entrés, qu'on nous sert, en attendant l'arrivée de nos bagages, des oranges d'une monstrueuse grosseur, et qu'on nous abreuve de boissons firoides et aromatiques.
Selon notre itinéraire, nous devions passer la nuit à Jafia. J'avais pris cette disposition dans la pensée, que ma femme sentirait la nécessité de prendre du repos, avant de monter à cheval pour gagner Jérusalem ; mais nous arrivâmes à Jaffa sous des auspices si favorables, nous nous sentions tous si alertes et si dispos, qu'il fat convenu, qu'on se mettrait en route pour la Ville Sainte, dans l'après-midi, aussitôt que la chaleur du jour commencerait à décliner.
Nous nous rendîmes à l'église du couvent grec, pour y plier les genoux devant l'image du Sauveur, et le remercier de sa grâce, qui nous admettait à la faveur d'aller bientôt saluer son tombeau. L'église, pw elle-même, n'oflfre rien de remarquable.
W Marabutti se chargea de toutes les dispositions pour nous procurer chevaux, mulets, selles et même deux portantines. A quatre heures on chargea les bagages à dos de
mulets, et on les fit sortir hors de la ville, où devaient nous attendre aussi nos montures, car on préfère généralement traverser Jafia à pied, ce mode de locomotion offrant une bonne chance de moins de se casser le cou. D n'est pas rare, en effet, d'y rencontrer des rues, formant escalier, aussi difficiles à gravir qu'à descendre ; l'usage des pierres, qui en forment les marches, et qui paraissent aussi dater d'une époque voisine de la construction de Tarche, les a rendues inégales et glissantes. En outre, la rue du marché, ou bazar, étant toujours encombrée à l'impossible, on n'en finirait jamais, si l'on voulait se condamner à la patience de faire ce trajet à cheval.
Le soleil était déjà à moitié incliné vers sa couche, mais son action brûlante n'avait pas encore diminué d'intensité ; cependant nous n'avions pas de temps à perdre, si nous tenions à attemdre Bamlè avant la nuit.
Notre train se composait de deux portantines, traînées chacune par deux mulets, accompagnés ou guidés par un honmie à pied ; de six chevaux de selle, pour nous et nos gens^ et de quatre mulets, portant nos bagages.
Notre arrivée au rendez-vous, hors de la ville, fut suivie d'une ennuyeuse halte, occasionnée par TajOBreux désordre dans lequel nous trouvâmes nos équipages de marche. Les chevaux étaient abominables, les selles rembourrées de lames de couteaux, et tellement petites, qu'un enfant s'y serait trouvé gêné. Un de mes étriers était bien en fer, mais attaché à la selle au moyen d'une corde, qui cassa au moment où j'y appuyai lé pied ; Tautre, au contraire, ne se composait que d'une maille en corde, mais en revanche, une chaîne en fer rouillé le retenait à un lambeau de selle, qui à chaque pas menaçait de se détacher. Le cousin avait son cheval sellé presque sur la nuque. La femme de chambre.
IM JAFFAJ
Madame Catherine^ qui de sa vie n'a jamais rien monté que des escaliers, et qui ne connaît qne la Bavière, son pays natal, et Berlin, lien de son dernier séjour, parait tout hébétée de se voir tout-à-conp sur le dos d'une caricature de cheval arabe, qu'elle ne sait ni retenir ni faire aller. Mon secrétaire, M' T***, qui fait aussi ses premières annes en équitation, se cramponne à une rosse, qui le régale de cahots si violents qu'il a l'air de* broyer du poivre sur sa selle. Les portantines sont si peu profondes, que ma femme à l'air, d'en vouloir à ses genoux et de se préparer à les mordre. D n'y a que l'intrépide domestique Iwan, qui, quoique perché sur une espèce de rhmocéros agonisant, recouvert d'un pavé, fait bonne contenance; à ma question, s'il se sent à l'aise sur son cheval, il répond avec cette résignation disciplinaire du bon domestique russe : qu'il y est à merveille. On voyait qu'il souffrait le martyre.
Nous perdîmes plus de trois qaarts d'heure à rajuster les brides et les étriers, à consolider les sièges des portantinés, de manière à supporter la fatigue d'une route un peu longue, et surtout, à décharger et à recharger nos bagages; car cette opération avait été faite avec si peu de soin, que la majeure partie des malles et autres objets, conmiençait déjà à se détacher et à traîner par terre, rien que pour avoir traversé la ville.
A la fin des fins nous sommes prêts. Nous longeons quelques centaines de ces quinze cents jardins dont j'ai fait mention plus haut, et nous aspirons de nouveau avec délices le parfum envirant de ces milliards de fleurs d'orangers. La plupart de ces jardins sont entourés de haies vives de cactus, d'une grosseur vraiment fabuleuse; la tige de ses plantes présente parfois huit à dix pouces de diamètre. Le chemin est uni et bon, et l'on
se demande, pourquoi cette route, d'un aspect carrossable, n'admet point de roulage. Jnsqn'à Ramlè, et même jusqu'à l'entrée des montagnes de la Judée, la communication pourrut en efièt se faire sans le moindre inconvément, au moyen de voitures ou de chariots, traînés par des chevaux, ce qui faciliterait ce voyage aux femmes et aux en&nts. Du reste il est fortement question d'établir, pour tout de bon, une chaussée de 3aiï& à Jérusalem, à travers les montagnes mêmes, où la route est aujourd'hui si mauvaise. C'est au gouvernement Autrichien, qu'i^partient l'honneur de cette initiative. On m'a assuré, que la Porte avait déjà souscrit cette concession, et qu'une clause particulière garantissait à la compagnie conce^onmùre, pour l'indemniser des dépenses que nécessiteraent les travaux, le droit exclusif de transporter les pèlerins, à la charge, de tenir constamment à la disposition des requérants.
diverses classes de voitures, en rapport avec leur nombre et leurs moyens. Ces divers véhicules seraient fournis à des prix, fixés par des tarife, approuvés et pubUés d^avance. Si ce projet, qui avait Tair de se trouver en voie de prochaine exécution, ne tombe pas dans Teau, conune tant de choses dont il s'est agi dans ce pays, ce sera, à coup sûr un grand service rendu aux chrétiens, accourant au pied du Saint Sépulcre. On pourrait objecter, non sans raison que, pour obtenir le résultat désiré du pieux pèlerinage qu'on entreprend, il n'est point nécessaire, ni même convenable, de se rendre la tâche plus facile, et qu'un pèlerinage s'écarte de son but ou du moins de son sens essentiel, du moment qu'il devient d'une exécution facile. Mais la valeur de cette objection doit-être infirmée par le simple raisonnement, qu'il ne s'agit pas seulement ici de &tigues et d'inconunodités à éviter, mais
de dépenses à diminuer, ce qui pour les neuf-dixièmes des pèlerins est mie qaesticm capitale, d*où dépend lenr voyage à Jérusalem. L'augmentation du nombre des navires desserrant les côtes de la Méditerranée, a déjà sous ce rapport, produit un grand bien; la bien-heureuse idée, de créer des hospices dans toutes les principales villes, a fmt plus encore; l'étabhssement d'une communication régulière, prompte, facile, et surtout à la portée de toutes les bourses, h travers les montagnes de la Judée, compléterait ces moyens de transport, et formerait ainsi le bouquet, d'une belle œuvre ayan^ pour objet de faciliter aux chrétiens l'accès de la Terre-Sainte. Mais comme le mal, le bien a aussi ses limites; qu'on se contente donc d'une chaussée, et qu'on ne se permette jamais la construction d'un chemin de fer aboutissant à la sainte ville, qui vit le Seigneur aller pieds-nus au sup-
plice, traînant sa lourde croix sur ses épaules. Avec le chemin de fer, naîtraient les parties de plaisir, avec les parties de plaisir les auberges, peut-être les orgies, là, où le Sauveur du monde but son calice amer, pour la rédemption de nos péchés.
Ce voyage de la Terre - Sainte ne doit point dégénérer en une expédition de touriste; il doit rester un pèlerinage, un acte d'hommage spirituel, se traduisant par des privations corporelles, par quelques fatigues, une chère firugale, et de nature, à calmer seulement la faim; cette condition est nécessaire; il importe donc de Taccepter, et d'en respecter l'esprit. Je n'oublierai jamais la stupéfaction, dont je fus saisi, lorsqu'un jour, au retour de mon premier voyage en Palestine, un individu, que je m'abstiens de nommer pour ne pas lui faire honte, me demanda d'un air très -dégagé et d'un
ton badin, qui arait presque Fur de friser l'ironie — eh bien, comment voua ètes-TOus amusé à Jérusalem? — j^avoue que je restai un moment interdit, me demandant si javais devant moi un fou ou un athée; mais je ne tardai pas à m'apercevoir, à la mine nalre de mon interlocuteur, qu'il n'y entendait p(Hnt maHce, et que sa sotte question n'était qu'une de ces phrases banales et stéréotypées, dont certaines gens sont si prodigues. Veut-on vous témoigner de l'intérêt, on vous demande comment vous vous portez, sans écouter votre réponse; veutron vous interroger sur ce que vous avez fait, on croit avoir tout dit, quand on vous a demandé comment vous vous êtes amusé; car vivre, pour beaucoup de personnes, est synonyme d'amusement. Je répondis avec calme, mais aussi avec on sérieux froid et significatif, que, de même qu'on ne va pas à l'église pour se divertir, qu'on ne se
préoccupe pas des distractions extérieures et mondaines au moment d'accomplir un acte de piété, de même je n'étais pas. allé à Jérusalem dans le simple but de m'amuser, qu'il n'y aurait tout au plus qu'un mécréant ou un idiot, qui pût avoir cette pensée. La leçon porta juste, car mon honmie rougit jusqu'au blanc des yeux, comprit la bêtise qu'il venait de débiter, et s'empressa delà réparer par des questions sensées et justes sur ce même sujet, qu'il cessa dès lors d'envisager comme une source de divertis* sements.
29 Mars.
Nous cheminâmes pendant deux heures et demie, même près de trois heures, avant d'atteindre Ramlè, ou Rama, endroit dont récriture sainte fait mention, à propos du massacre des innocents, et que Bachel, inconsolable de la perte de ses enfants, attrista de ses plaintes et de ses cris déchirants. Aujourd'hui c'est un pauvre village, qui n'a de remarquable que son nom historique, et une ruine de la tour des quarante martyrs, qui périrent en cet endroit pour la gloire du Seigneur. Lorsque nous arrivâmes à Ramlè, l'obscurité du soir nous enveloppait déjà d'un voile noir et
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épais, et nette entrée ne s'opéra pas aussi facilement ques nous Teussions désiré. Comme les raes en sont très-étroites et à-peine pratiquâmes, et que les portantines, surtout aux tournants, ne pouvaient avancer qu'avec beaucoup de peine, j'étais dans de grandes inquiétudes à Tégàrd des miens. Moi-même, qui ai la vue basse, et qui deviens presque aveugle dans le crépuscule, je n'avançais qu'à tâtons, en me cognant les genoux aux murs des bâtisses ; les chevaux d'ailleurs bronchaient à chaque pas sur ce pavé affreux, qui n'en est pas un : ce ne fut donc pas sang plaisir que nous nous arrêtâmes enfin devant la porte du couvent grec, qui devait nous offiir l'hospitalité de son humble toit. La prévoyante sollicitude de notre gouvernement vient d'établir aussi à Ramlè un hospiee pour les pèlerins russes, mais comme on m'ofirit l'hospitalité an couvent, qui m'avait hébergé dans le temps,
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j'aurais eu mauvaise grâce d'aller me loger ailleurs.
Ce couvent est pauvre, et les bons moines nous offrirent tout ce qu'ils avaient, c'est-à-dire, bien peu de chose, à part cependant les nombreux petits insectes dont nous filmes couverts. J'avoue que ce régal de malpropreté nous fit aussitôt regretter d'avoir poussé la délicatesse, à l'égard du couvent, jusqu'à nous laisser, de gaieté de cœur, dévorer par ces horribles bêtes, quand nous pouvions aller nous installer dans l'autre hospice.
n n'y avait plus rien à faire, qu'à prendre cet inconvénient comme un tribut de plus, payé au pèlerinage.
Le prieur du couvent, qui ne parle que grec, nous conduisit d'abord dans sa cellule, où tout respirait l'abnégation et la simplicité. Je lui fis traduire quelques assurances de respect et de remerclment, le
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plus cordialement que Je pus. On nous servit ensuite des pipes et du café, suivis de confitures, et quand nous eûmes achevé, je levai la séance, demandant qu'on nous indiquât nos cellules respectives ; car nous devions nous remettre en route le lendemain dès Taube, et je voyais ma caravane abîmée de fatigue.
Au moment où nous nous retirions, on nous dit que le souper était servi au réfectoire. Ce mot : — souper servi, — résonna doucement, même aux oreilles des plus fatigués; on ne se fit pas répéter l'invitation, et rinstant d'après, nous trouva réunis autour d'une grande table carrée, sur laquelle le soi-disant souper était servi. Comme nous étions dans la semaine sainte du grand carême, il ne nous venait pas à l'idée de BOUS donner l'agrément d'une nourriture succulente ; d'ailleurs nous savions bien, qu'un couvent grec et la bonne chère, sont
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comme deux lignes parallèles, qui ne se rencontrent jamais; nous n'avions donc que la prétention très-modeste, d'empêcher l'aiguillon de la faim de se faire trop sentir. J'avoue que la réalité, décevant notre humble attente, fit un instant chanceler notre résignation. La première chose qui nous frappa, ce fut la saleté repoussante de la nappe qui recouvrait la table.
Nous nous serions parfaitement contentés, vu la circonstance, d'une table propre, sans nappe, mais il nous paraissait impossible de manger, sans un insurmontable dégoût, sur ce repoussant torchon. H y avait sur cette nappe une soucoupe avec quelques morceaux de fromage de chèvre, puant la rage ; une seconde soucoupe avec des débris d'une substance infecte à laquelle on donnait, sans doute pour injurier les poissons, le nonf de caviar ; une carafe malpropre , avec de l'eau trouble , tiède ; du pain bis , sec et
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aigre et quelques magnifiques oranges. Le moment d'après vit paraître un vieux moine, trois fois au moins plus sale que ne Tétait la nappe; il apportait une terrine remplie d'un potage au riz et à Teau, qui eût été le bien-venu, si une odeur peu appétissante ne se fût exhalée de tous les mets. Après cela parut une de ces toutes petites assiettes, dont se composent quelquefois les services de table qui servent de joujoux aux enfants, et dessus, une dizaine d'asperges vertes, fines comme des cheveux, nageant dans une huile rance et d'une couleur douteuse. Le carême des catholiques romains venant de finir, on régala ma femme d'un bouillon de poulet, dans lequel le poulet paraissait avoir seulement tout au plus étemué ; c'était un peu d'eau chaude, parfaitement trouble et sans aucun goût. Le poulet qui était censé avoir pris un bain de malpropreté dans cette soupe parut seul, et n'eut pas même les
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honneiirs d'une assiette; le moine octogénaire ayaît trouvé plus commode de rapporter tout simplement à la main, le tenant par les pattes et Tagitant dans Tespace, à chaque impulsion qu'imprimaient à son bras débile des pas mal assurés.
Il ne sied guère à des pèlerins, aux portes de la ville sainte, de mettre tant de prix aux velléités de leurs estomacs et de relever ainsi les défauts d'un souper, offert à la fortune du pot par de pauvres moines. C'est vrai, je m'accuse tout le premier d'y att<ickor plus d'importance qu'il ne faudrait; jo me fis môme de durs reproches, en quittant lu table, de l'avoir trouvée si mauvaise; mais j*08e me justifier en quelque sorte, par lo raisonnement tout simple que voici: la saloté doit-elle être une conséquence de la sobriotôî Pour moi, je ne vois vraiment piUii do raison qui unisse cette dernière qua- Htô si méritoire à la première, qui ravale
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Tespèce humame. Si ces bons moines nous avaient tout simplement donné de leur pain, quel qu'il fût, un peu d'eau de fontaine, dans un flacon bien propre, leurs excellentes oranges et leur riz à Teau, sur des assiettes lavées, ils ne nous eussent pas exposés au danger de céder aux tentations du malin, qui, pour nous faire tomber dans la faute du blâme et du mécontentement, semblait nous faire remarquer chaque tache de la nappe crasseuse, et nous en faire aspirer les pénibles exhalaisons. Nous eûmes hâte de terminer ce repas et de nous reth-er dans les quatre cellules, qu'on nous avait assignées.
Heureusement que nous nous étions munis de lits de camp à moustiquaires, ce que l'expérience de mon premier voyage m'avait enseigné à ne point négliger.
A peine couchés, la seule fenêtre qui perçât notre chambre, et qui n'était fermée que par un
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Yolet délabré en guise de châssis à Titres, s'ouvrit avec fracas, sous Timpulsion d'un effroyable ouragan, qui sifflait et grondait à tout rompre. Le lambeau de gaze sale^. qui était suspendu devant cette croisée et qui avait Tair de se moquer de sa destination, s'agita alors comme un pavillon de vaisseau au plus fort d'une tempête^ et des tourbillons de poussière, s'engoufiGrant dans la chambre, faillirent nous aveugler. Je saute à bas du lit pour me rendre maître du rideau et du volet récalcitrants, mais, conmie l'embrasure est plus élevée que mes bras, et que je fais de vains efiforts pour l'atteindre, je grimpe sur une table, de là sur une chaise, puis sur le mur, tout cela plus ou moins au péril, si non de ma vie, dumoins de mes os. Le proverbe qui dit, qu'avec de la patience on arrive à tout, me donna raison, je parvins enfin à fermer la fenêtre et à calmer le rideau. Nous dépensâmes près
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d'une demi-livre de poudre persane contre les insectes de tout genre, qui fourmillaient de tout côtés, et ce ne fiit pas sans peine, que Morphée se décida à nous verser ses pavots. Le sommeil, ce bienfaisant réparateur des forces humaines^ n'avait pas eu le temps de nous captiver plus d'un petit quart d'heure, que des coups brusquement frappés à la porte nous réveillent. — Qu'est-ce? qui est là? — demandai-je tout étonné de cette indiscrète visite.
— C'est moi — répondit une voix désespérée, à travers des sanglots.
Je reconnus- la voix de dame Catherine.
Que voulez-vous à cette heure, lui dis-je brusquement, nous dormions déjà, et voilà que vous venez nous réveiller, quand il faut demain nous lever dès l'aube I Qu'y a-t-il donc?
— Au secours 1 au secours 1 grâce! — criait toujours la malheureuse. — Ouvrez, par pitié ouvrez, laissez moi entrer, ou je meurs! —
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Ne me souciant nullement de cette visite qui dérangeait mon sonmieil, je la pressai de s'expliquer.
— Grâce!.. grâce! grâce pour moi!., grâce pour vous-même!., grâce! — fut sa réponse.
Mais vous êtes folle, m'écriai-je impa* tienté, ou du moins que ne vous expliquezvous? que vous arrive-t-il? à qui en voulez vous? qui est-ce qui vous en veut?
— Laissez-moi entrer, je vous en supplie, — cria-t-elle de plus belle. — Si vous n'avez point pitié de moi, je mourrai là, à votre porte ; mais je ne retournerai pas dans la chambre où Ton a voulu me*faire dormir. —
Et des sanglots, accompagnés de soupirs d'agonisant, lui étouffèrent la voix.
Voyons, lui dis-je. soyez raisonnable, calmez -vous, revenez à vous-même. Vous ne pouvez pas entrer ici, je suis au lit. Explîquoz-moî les motifs de votre agitation.
— Monsieur^ continua la malheureuse
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d'un ton déchirant; — ah! Monsieur, il me manque la résignation de mourir d'une mort ignominieuse. —
Mais qui donc en veut à vos jours?
— Les punaises. Monsieur, les punaises ! ! Ces affreuses bêtes fourmillent autour de moi, elles ont juré ma mort, et elles tiendront parole! Sauvez moi, je vous en conjure, laissez -moi entrer! —
Et Voir de grâce recommençait.
Je ne pouvois qu'approuver cette aversion naturelle pour une telle torture; je m'habillai à la hâte, et ouvris la porte à l'infortunée victime, en l'engageant d'abord, à bien secouer ses vêtements, avant de passer le seuil qu'elle ambitionnait tant de franchir. Je la munis d'une grande provision de poudre persane, et, l'exhortant à la résignation et à l'obligeance de me laisser regagner mon lit, je parvins, non sans peine, il est vrai, à lui faire évacuer la chambre.
Depuis ce moment Morphée, fmieax d'avoir été dérangé, ne revint plus consoler aucun de nous; ce ne fut qu'une illusion de sommeil d'un bout à l'autre de la nuit. Lorsque ma montre marqua trois heures du matin, je hasardai la proposition de nous figurer que la nuit était passée, et de nous habiller pour reprendre notre voyage. La proposition fut acceptée, et nous fûmes aussitôt sur pied.
Il n'en fut pas de même de nos muletière, qui, faisant avec la vermine meilleur ménage que nous, et dormant encore tous du plus profond sonmieil, laissèrent ma voix se perdre dans l'espace, quand je frappais à leurs portes pour les réveiller.
Pour aller d'une cellule à l'autre, on traverse plusieurs terrasses communiquant entre elles, par des bouts d'escaliers assez rapides. C'est un vrai labyrinthe que ce couvent
Mr. Marabutti et son Eawass, le fidèle. — Abdul Huabe — ronflaient aussi à tue-tête.
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Enfin, après maints essais infructueux, je parvins au résultat voulu; on s'étonna grandement de nous voir si matinals. — Avezvous mal dormi? — demandèrent les moines. La politesse eût peut-être exigé que je répondisse négativement; mais d'abord, si le mensonge est défendu, c'est surtout dans un Couvent, et puis, la malpropreté me trouve toujours inexorable; je répondis donc firanchement que nous n'avions pas dormi du tout, principalement à cause des insectes, en si grand nombre, que la femme de chambre, pour ne pas être dévorée, s'était vue obligée de venir implorer notre miséricorde.
Je pensais produire une espèce de coup de théâtre par cet aveu si cru. Mais pas du tout, je ne provoquai qu'un sourire, qui signifiait que cela se passait toujours ainsi. Gomme on était très lent à seller et à charger nos bêtes, je finis par m'asseoir sur la terrasse,
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OÙ nous nous promenions en attendant, et tirant de ma poche mon portefeuille de voyage, je me mis à barbouiller au crayon un croquis des lignes bizarres qui encadrent cette plateforme du couvent. Pendant ce temps, le vieux moine de la veille parut sur la terasse avec du café. Ma femme, ayant fini son carême, je demandai s'il n'y aurait pas moyen de lui procurer un peu de lait; au lieu de répondre on me regarda, conmie on regarde certains individus fantasques, régis par de singuliers préjugés. On nous offnt d'excellentes confitures et de l'eau, que la firalcheur du matin rendait très potable, puis encore du café noir à la turque, c'est-à-dire avec le marc.
Les chevaux étant enfin sellés, les mulets chargés, nous montâmes en selle.
Les portantines reçurent d'autres destinations, ma femme et mon fils, ayant demandé à faire une partie du chemin à cheval, le consul et la femme de chambre furent en-
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chantés de se mettre pour quelque temps en chaise à porteurs. Au moment de partir, je demandai à celui-là ce qu'il fallait donner au couvent pour cette affreuse nuit, n me fixa une somme, qui me parut hors de proportion avec le genre d'hospitalité que nous avions trouvé dans cette maison, c'est^ à-dire, une table plus que firugale, des nuées d'insectes dévorants et un repos presque nul! — A quel propos tant de générosité? — lui demandai-je. -^
Oubliez-vous toutes les cérémonies avec lesquelles on vous a reçu?
Telle fiit la réponse. Le mot me plut. C'était sans doute la première fois qu'il se trouvait appliqué à pareille fête; mais j'avoue que j'eusse de beaucoup préféré une réception sans cérémonie, et moins de puces et de punaises.
Aussi n'est-on pas médiocrement surpris, au milieu de la quadruple crasse, qui forme
RAMLÈ.
le trait caractéristique de ce couvent, où rien n'est abordable aux lèvres que les oranges, grâce au rempart naturel qui les défend de la contagion, d'y trouver des confitures excellentes au goût ; seulement je ne conseillerai à personne de chercher à approfondir la manière dont on les préparé,
d'examiner les ustensiles à cet effet; encore
moins de visiter les mains qui les manipulent. Ces confitures sont d'espèces très variées, ont très' bonne apparence, un arôme délicat et un goût agréable et fin. C'est le grand, et le seul luxe de tous les couvents d'orient que cette variété de rafi^ichissements, offerts à chaque instants de la journée. A peine avez-vous ouvert les yeux le matin, que ces douceurs vous arrivent, accompagnées d'eau fitdche. Jusqu'à ce qu'on se soit fait à cette habitude, cet empressement à sucrer son prochain, quand même, parait intempestif; mais on s'y fait très vite,
RAMLÈ. m
et même je me suis laissé dire, que le climat invite à suivre ce régime.
En attendant, nous voilà partis. J'avoue que le cœur ne nous en a point saigné.
Jérusalem.
30 — 31 Mars.
n faut avoir été à Jérusalem, il faut avoir soi-même puisé d'incomparables sensations aux saintes sources des divins souvenirs qui remplissent cette ville et qui l'entourent, pour comprendre l'intensité toujours croissante de Témotion, que l'on éprouve à mesure qu'on s'en approche. Ce que je dis là, n'est pas une simple façon de parler, ce n'est ni une exagération, ni une prétentieuse exaltation; c'est l'aveu firanc et sincère du pieux saisissement, qui s'empara de moi, pendant cette dernière étape jusqu'à la ville sainte.
Quand, il y a quinze ans, à la clôture
de mon pèlerinage, le cœur rempli de souvenirs, de regrets et de reconnaissance, je m'arrêtai une dernière fois sur ce versant de montagne, d'où l'œil peut encore embrasser, avant de le perdre de vue, le panorama sacré de la cité sainte, et que, le regard tourné vers Jérusalem, je lui envoyai mes derniers adieux, une tristesse profonde s'empara de moi. Immobile et recueilli, je sentis mes pensées se perdre dans rinfini, s'égarer dans ce vague de l'imagination, qui commence là où finit la clarté de notre intelligence, si pauvre et si faible en présence de l'immensité des mystères divins. Accablé par l'émotion, je me demandai, si je ne reverrais plus jamais ce saint pays, s'il ne me serait plus donné dans ma vie d'éprouver les pures et douces sensations qu'il fait naître; si c'était enfin
un dernier, un éternel adieu
Et je me sentis irrésistiblement
ÎU JÉRUSALEM.
entraîné, à chercher au fond de mon ftme, si quelque voix mystérieuse ne me donnerait
pas une réponse.
Je n'attendis pas longtemps; une sorte d'illumination soudaine me donna, en effet, la conviction que j'aurais le bonheur de revoir un jour des lieux si chers à mon cœur. Ce fut comme un brillant rayon de soleil, qui tout-à-coup éclaira et réchauffa mon &me. Comprimant mes regrets et ma tristesse, je récitei une courte et fervente prière, et, me couvrant du signe de la croix, je dirigeai vers Jérusalem nn regard de pieuse conviction, qui lui disait, non pas adieu I mais à revoir I et fort de cette espérance, je m'en détachai, bénissant Dieu qui me la donnait.
Bien que, depuis lors, quinze ans se soient écoulés, jamais le désir et l'espoir de retourner à Jérusalem ne m'ont abandonné. Des circonstances majeures, indépendantes
de ma volonté m'ont, comme je l'ai déjà dit, longtemps empêché de mettre mon projet à exécution; mais je n'en gardais pas moins la plus inébranlable conviction que, malgré les coups de la fortune, les chances de maladies, de guerres, et tant d'autres, il m'arriverait indubitablement, tôt ou tard, de saluer encore les rivages bénis, où aboutissaient mes meilleures aspirations.
Que de circonstances graves et sérieuses une période de quinze années ne renfermet-elle pasi que de crises, de joies et de peines 1 que d'inquiétudes, de surprises, de soucis et de douleurs I quelle variété de chances de tout genre, dans le cours d'une existence individuelle I la mienne du moins, ne se déroula pas sans secousses ni événements significatif; j'ai aussi essuyé ma part de joies et de plaisirs et par contre, ma part de coups de vent et d'orages; j'ai appris
en même temps, à comiaitre la vie et les hommes; — mais, lussons ces détuls.
La voix mtéricore, mystérieuse, qm m'avait promis de me ramener h. Jérusalem, fit que j'avais en effet en moi la certitude, que rien ne pourrait m'arriver dont je ne pusse triompher, et qu'au-delà des épreuves, des menaces et des vicissitudes du sort, je trouverais un jour les bienfaits de la grâce divine. Et cette grâce je l'ai trouvée; je l'ai trouvée, d*abord dans les consolations spirituelles du trésor de la foi, pois dans la satisfaction du vrai bonheur de famille. C'est la possession de ce bonheur, le plus réel de la terre, qui me fit prononcer le voeu, d'aller aussitôt que posàble, sans attendre l'opportunité des circonstances, déposer aux Saints Lieux, accompagné de ma famille, nos actions de grâces.
J'étais dévoré d'impatience d'atteindre ce moment, que je convoitais depuis tant d'an-
nées ; préoccupé de ces idées, j'ayais abandonné la bride à mon cheval, et je cheminais en silence vers le but désiré, dont chaque pas nous rapprochait.
La matinée était belle et fraîche, et cette première partie de la route très-bonne ; des habitants venaient à notre rencontre, nous oflâ'ant de Teau ; ils arrivent en courant, des villages voisins, au-devant des voyageurs qu'ils aperçoivent sur la grande route.
Un voyage à cheval, de neuf à dix heures consécutives, me paraissant trop fatigant pour une femme et un enfant qui n'en ont pas rhabitude, je m'étais décidé à couper en deux la distance qui sépare Ramlè de Jérusalem, et à passer la nuit à Abougosch, petit village, pittoresquement situé sur une colline ; mais se sentant parfaitement en train et poussés d'ailleurs, eux aussi, par un irrésistible sentiment d'impatience, ils demandèrent à continuer la route d'un trait, quitte
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à faire une petite halte en chemin, seulement pour reprendre haleine.
Sur ces entrefaites, le sieur Abougosch, propriétaire de ce village, ayant été prévenu par le consul de notre première intention de lui demander l'hospitalité, vient à notre rencontre ; apprenant notre changement de résolution, il nous fait d'aimables reproches et nous exprime ses regrets. H va sans dire, que reproches et regrets, tout en étant sincères, n'ont dans le fond rien de très-flatteur pour nous ; car il ne s'agit que du cadeau dont il se voit privé ; or Abougosch est essentiellement vulnérable de ce côté : fils d'un brigand qui, durant une longue série d'années, a pillé ses voisins et les voyageurs étrangers, il ne trahit point son sang, il jouit d'une réputation de vénalité parfaitement établie. C'est un gros homme dans la force de l'âge, mis avec recherche et doué de manières (relativement) distinguées.
Je répondis à ses phrases, farcies d'amabilités, par un torrent de compliments et d'excuses, lui promettant de ne point passer outre une autre fois sans lui faire une visite.
En attendant, la journée devenait chaude, et j'attrapai une migraine si violente, que je ne me sentis pas moins satisfait que le reste de la caravane, d'arrêter mon cheval sous les arbres, indiqués pour notre halte. Les Arabes nous firent du feu, nous installâmes notre cantine, et au bout de quelques instants, nous avions notre thé et un petit déjeûner maigre, composé de sardines et de légumes conservés. Une petite heure de sommeil par là-dessus, nous restaura tous; mon mal de tête y céda aussi, et bientôt après, la caravane avait repris sa marche.
La route, de mauvaise qu'elle était, devenait détestable; nous descendions et montions alternativement des pans de rochers.
2tO JÉRUSALEM.
tantôt ^sants, tantôt raboteux à Texcès; il ne fallait que la culbute d'un mulet, pour faire rouler toute la boutique dans un précipice, où les os pouvaient être broyés. On m'assura que le chemin avait tout récemment été réparé, ce que j'envisage conmie un audacieux mensonge, puisqu'il est à- peine praticable et infiniment plus mauvais que je ne l'avais vu jadis.
— Où donc est cette élévation d'où l'on aperçoit Jérusalem? — demandai -je avec impatience à Mr. Marabutti.
— La voilà devant nous, répondit-il — nous allons la gravir au tournant de cette côte, et dans une dizaine de minutes, vous allez voir apparaître la sainte cité.
A ces mots, nous doublons le pas de nos chevaux, nous tournons la montagne, sur le versant de laquelle le chemin fait encore un coude; arrivés là, nous nous arrêtons;
nous nous jetons à bas de nos montures, et prosternés, le front dans la poussière^ sous l'impression d'indéfinisables sensations, nous élevons nos âmes vers Dieu, pour le remercier de sa grâce.
Ce fut un ravissant quart d'heure de recueillement que nous passâmes ainsi, tous pénétrés d'un même sentiment de fervente piété, tous émus aux larmes, agenouillés sur la pierre, les yeux tournés vers ce mystérieux lambeau de terre, où forent marquées les destinées de l'univers. Conducteurs, drogman, chevaux, portantines et mulets, groupés derrière nous en silence, semblaient respecter notre prière. Le soleil couchant dorait de ses derniers rayons ce tableau, dont je conserverai ma vie entière le plus précieux souvenir.
Un vent froid, sortant tout-à-coup des gorges des montagnes, nous enveloppa de toutes parts, et comme nous étions tous très-
0t JÉBUSALEIL
échauffés, nous donna le frisson et nous obligea à racconrcir cette donce scène de triomphe spirituel. Notre premier mouvement, en nous relevant, fut de nous embrasser cordialement les uns les autres, et de nous féliciter, d'avoir enfin si heureusement atteint notre but. Nos gens étaient attendris comme nous, éprouvant la même béatitude, de sorte que nous composions une seule et même famille, réunie par les mêmes sentiments et les mêmes pensées.
Mon cousin, amené pour la seconde fois lui-aussi, dans ce lieu des consolations Divines, sous Timpression du chagrin qui le navre depuis la perte de sa femme, fut, avec sa belle âme pieuse et pure, édifiant d'humilité et d'amour chrétien.
Par un sentiment de scrupuleuse vénération pour la sainte ville, nous décidâmes d'y faire notre première entrée à pied, en vrais pèlerins. Tout près de la ville, nous
aperçûmes le drogman de l'évêque russe qui, accompagné de deux Eawass, venait nous souhaiter la bienvenue de la part de son Eminence, occupée en ce moment à lire les évangiles au Golgotha.
Sous les murs de la ville s'agitait une foule de monde de toute origine et de toute provenance, étrangers et indigènes, Arabes et Juife, Français et Anglais, les uns entrant les autres sortant, d'autres campant encore sous des tentes. Une quantité de chevaux, de brebis, de mulets et de chameaux se massaient aux abords de la porte dite: — de Jaffa — ou en arabe: Bab-d-KhdÛ (la porte du bien-aimé), porte par laquelle nous entrâmes. Près de là, nous passâmes devant le terrain, très-considérable et trèsheureusement choisi pour les nombreuses bâtisses, destinées à former l'hospice des pèlerins russes. Au loin, à main droite, on aperçoit, en approchant de la ville, le cou-
vent dît de la croix, ainsi i^pelé, parce que, seloD les traditions conservées parmi les fidèles, le bois de la croix qui servit au supplice de notre Seigneur, aurait été pris à l'endroit même où est aujourd'hui ce couvent.
L'intérieur de Jérusalem produit une impr^on pénible et même profondement triste: raq)ect de ces décombres, de ces petites rues tortueuses, dépavées et infectes, là où jadis s'élevait une ville imposante et belle, suffirait pour développer ce sentiment; mus, outre cela, qui pourrait sans e&oi songer aux épouvantables scènes, qui ont ensanglanté cette ville et déshonoré l'humanité ; qui pourrait sans douleur envisager la pensée, que ces lieux sacrés, dépositaires des plus précieux trésors de la chrétienté, sont au pouvoir de l'intolérance et du fanatisme musulman. Pour moi, ce fut le cœur serré et navré, que je revis la désolation de Jénisalem.
Ouvrant le livre de nÊcriture au passage de l'Évangile de S* Luc (*) où il est question de l'entrée du Seigneur à Jérusalem, j'y relus avec une vive émotion le texte des divines prophéties sur le sort qui attendait la ville prédestinée, car j'en constatais douloureusement par mes yeux l'irrévocable accomplissement.
— Êtmd ensuite arrive prés de Jérvr Salem — dit S* Luc en parlant du Sauveur, — et jetamt les yeux sur la viUe, il pleura sur eUe en disant:
— Ah! si tu savais du tnains, en ce Jour qui fest encore donné, ce qui peut te procurer la paix! Mais ces choses soni maén^ tentmt cachées à tes yeux.
— Aussi viendrort'il des jours malheu^ reux pour toi, où tes ennemis f environ-