‹ En OrientChapitre 5 sur 10 · DANS LA MÉDITERRANÉE · texte numérisé non relu

DANS LA MÉDITERRANÉE

gracieux des côtes élevées qui bordent Thorizon, est ravissant.

La mer garde une attitude discrète, nous naviguons paisiblement. La soireé se passe en conversations avec l'inépuisable Mougel-Bey.

La nuit a été calme. En nous réveillant, nous nous sentons tout ragaillardis, et capables de ne plus craindre les caprices d'un mer, que la bonne saison parait décidée à maîtriser.

On dîne gaîment et passablement bien.

Quand je fids au commandant de justes éloges sur la bonne chair que les passagers trouvent a son bord, il en paraît satisfait, tout en repondant d'un ton de modestie affectée, que ses vivres n'ont tout au plus que le mérite négatif de ne pas nous laisser mourir de faim.

En attendat, vers le soir, le vent fraîchit et la mer devint agitée. Le soleil se couche dans d'épais nuages, une houle insupportable secoue notre gros navire, et augmentant d'heure en heure, devient affreuse dans la nuit.

18 DANS LA HÉDITERRAHÉE.

De tous cdtée retentissent déjà les désolants concerts des victimes de ce changement de mer. La vague résiste h la vapeur; le vent devient tout-à-fait contr^re^ et nous ne marchons plus que six nœuds à l'heure .

Le Khamsin, vent périodique d'Egypte, brûlant et suffocant, souffle à notre rencontre; c'est le Sirocco Italien renforcé. Tous les piintemps, pendant cinquante jours, qu'il chosit au hasard dans un espace de deux à trois mois, il inquiète, il envenime l'atmosphère, tant en Egypte, qu'en Palestine et en Syrie; il amène avec lui, outre le malaise que tout le monde en ressent, des maladies de tous genres, surtout des fièvres dont l'issiit^ est souvent tragique.

Le mot Khamsin signifie en Arabe— cinquante. — La durée de ce fléau a doté ce vont de la dénomination qu'il porte. Son influence est plus que pénible, c'est une véritable soufi^ce, la respiration devient diffi-

DAIIB LA MÉDITERRANÉE. M

cilé, la bouche et le gosier se dessèchent, les pieds et les mains tous enflent et deviennent brûlants, les yeux se sentent appesantis, les nerfs, pour qui en a, sont irrités a l'impossible, et il s'empare de vous xme tristesse, un abattement moral à en mourir.

Ajoutez y une mer entêtée^ qui depuis tantôt quarante iiuit heures danse sans relftche la Gachucha, et puis figorez-vous nos positions respectives à bordt

Après midi les vagues, la houle surtout, fatiguées, et dégoûtées elles-mêmes de leur inconduite, font mine de vouloir revenir à la raison; les nombreux sons de Todieux concert deviennent plus rares, les plus braves reparaissent sur le pont, les autres, enhardis par cet exemple, et mourant d'envie d'aspirer une bouffée d'air pur, les suivent peu-à-peu; en attendant la surface fiquide se cahne de plus en plus, et voilà tout le monde réuni, comme si de rien

M DANS LA MÉDETEBRAKÉE.

n'était; oubliant le passé, jouissant du présent et songeant à Tayenir.

La tourmente de ces deux jours a naturellement ralenti la marche du bâtiment, au point que ce n'est pas à trois heures après midi que nous pouvons atteindre la cdte d'Egypte, mais seulement bien tard dans la nuit; comme le port d'Alexandrie se ferme avec le coucher du soleil, nous Toilà dans tous les cas, condamnés à passer une niiit de plus à bord.

Vers le soir la mer a des récidives d'agitation, ce qui allonge le mines des passagers; peu de personnes prennent part au dîner, et la nuit, quoique meilleure que les deux précédentes^ n'est cependant pas des plus agréables que j'aie passées dans ma vie.

Alexandrie.

21 Mars.

L'impatience d'apercevoir la terre d'Afrique dissipait le sommeil, qui d'aillem^ tenait encore moins à nous, que nous ne tenions à lui, dans les conditions où nous étions réduits à en jouir. De très-grand matin on est sur pied à l'avant du bfttiment, braquant les lunettes d'approche dans la direction de la ville, dont on cherche en vain l'aspect imposant que le renom de son antiquité autoriserait à lui supposer. Alexandrie est assise à plat sur une plaine sablonneuse, qui ne domine le niveau de la mer, qu'autant qu'il faut pour l'empêcher de s'épancher sur son terrain. Ainsi, l'œil n'a-

tt ALEXAKDBIE.

perçoit au loin qa^une raie btanch&tre, qui dessille la ligne de démarcation, où la terre dit impériensement & son écornante rivale: — ta n'iras pas plus loin. Un gros bouquet de mats indique Tendroit du port, dans la direction duquel une bâtisse assez vaste, de forme quelque peu grosâère, et d'une coulenr blanche, saute, ans yeux tout dV bord; c'est le palais du vice-roi.

 mesure qu'on approche, on voit çà etlà s'élever des abîmes de la mer des groiqtes de rochers qm rendent l'entrée du port toujours difficile, et par un gros temps fort périlleuse. On aperçoit derrière ce prenûer plan l'easemble général de la ville, qui sans être favorable ou avantageux, ne manque cependant pas de cette extrême originalité qui vous crie à l'oreille: — vous voil^ dans une autre partie du monde.

Les misérables habitations des gens du peuple, des fellahs, construites avec un peu

de sable et beaucoup de fumier, longent cette côte déserte, où çà et là seulement quelques touffes de beaux dattiers paraissent s'être par hasard égarées. Ces huttes font de loin l'effet d'amas de boue et l'on ne croirait pas que des êtres humains, des familles entières puissent y vivre la durée de toute leur existence.

A six heures un pilote arabe aborde l'América, et monte sur la dunette pour diriger le timonier et la machine.

L'autorité du commandant cesse entièrement pendant ce temps, et sa responsabilité est à couvert; néanmoins notre vieux marin n'aime pas cette manoeuvre, il s'y soumet visiblement à contre - coeur, et tout en abandonnant le commandement au pilote Egyptien, il le traite pis qu'un nègre; puis, tandis que celui-là commence sa tâche avec une respectueuse vénération, de son côté Florio lui abandonne le sort du bâtiment,

en levant la tête et le poing et en haussant la voix pour lui indiquer que dès ce moment il lui passe la jouissance de ses droits.

Une demi-heure plus tard Fancre est jetée; une quantité innombrable de chaloupes, montées par des rameurs plus nus que vêtus, et porteurs de physionomies qu'il faut avoir vues pour s'en faire une idée, abordent le pyroscaphe avec des cris sauvages. Nous en prenons une pour notre bagage qui doit nous suivre, et nous gagnons nousmêmes avec un canot de TAmérica le débarcadère d'Alexandrie, dont on ne saurait peindre le désordre, la malpropreté et Farrangement inconfortable.

Cependant un progrès énorme me frappe:

lorsque je visitai cette ville, il y a quinze ans, il n'y avait d'autre moyen de transport du débarcadère à l'hôtel, que des ânes ou les jambes que chacun possède par droit de naissance; aujourd'hui ce sont de grands

ommbns européens qui, attelés de deux bons chevaux, vous y attendent et vous transportent à domicile, vous et vos bagages.

Le premier mot arabe qui frappe l'oreille du voyageur européen, c'est celui de baksckisch, que des centaines de voix M lancent à la tête, avant même qu'il ait mis pied à terre. Ce mot vous accompagne à travers tout l'Orient, l'Arabe le trouve dans la première goutte de lait, qu'il suce du sein de sa mère, il ne l'abandonne jamais, quçls que soient son âge et son sexe. Ce mot signifie cadeau, autrement dit, pourboire, ou plus correctement encore, aumône.

Mougel-Bey nous disait à propos du bakschisch: L'Arabe est fataliste, il croit aveuglément aux destinées, aussi se croit-il sûr, en traînant sa misérable existence, de rencontrer dans l'avenir un jour heureux, où rindividu que le ciel a choisi d'avance pour faire sa fortune viendra tout-à-coup

M ALEUHDBIE.

le combler ; il attend arec réâgnation, jusqu'à ce qu'il aperçoive un étranger, et soupçonnant dans ce nouveau-venu Têtre prédestiné que Dieu envoie sur son chemin, il l'obsède en tendant les deux muns et en criant: èalcschisch. Ne pouvant distribuer l'aumône à tout le monde et à chaque pas, le plus simple est de lever le poing et de crier: tnaftche, ce qm' signifie non, et de tâcher de se sauver; mais si, accosté au coin d'une rue par un individu respirant la misère, on lui jette une pièce de consolation, au lieu de remercier, il redouble de ténacité et d'audace pour crier: bakschiach; car votre compassion Ta fortifié dans la supposition que c'est précisément vous qui êtes sa providence prédestinée. Si alors vous avez le malheur de céder à ses cris et de débourser une seconde pièce, votre Arabe est convaincu que Dieu vous à envoyé à sa rencontre, et que pour pea qu'il

continue à vous obséder, avant une demiheure il se verra millionaire. — C'est là le moment où il faut agir, disait Mougel — ni menaces, ni prières, ni gestes négatifs, ni silence composé, rien, rien ne vous débarassera de cet emplâtre, jusqu'à ce que, poussé à bout, vous vous décidiez à lui appliquer un vigoureux coup de canne en pleine figure; alors il s'arrête tout court, et sans pousser un cri, sans vérifier avec la main si son nez est encore à sa place, sans proférer la moindre plainte, il vous abandonne avec la persuasion que pour cette fois il s'est trompé, que tout au plus vous n'êtes prédestiné qu'à compromettre son physique.

Nous montons dans l'omnibus aux cris de hakschisch^ et roulons clopin-clopant sur des tas d'ordures et des monceaux de pierres à travers une population à demi-nue, entre des chameaux et des baudets, jusqu'à ce

qu'enfin, notre patraque s'arrête court devant une masure qu'on nous dit être la douane, et où l'on nous présent qu'on va ouvrir nos malles et visiter tous nos bagages, opération plus ou moins désagréable en général, les douaniers même les plus civilisés ayant l'habitude de mettre vos effets sens-dessusdessous, s'amusant à les abîmer, mais affreuse ici au premier chef dans cette saleté, dans ce désordre, sous les rayons d'un soleil brûlant. Je descendis de la voiture et entrai dans la maisonnette de fort mauvaise apparence où siégeait le Bey, chef de la douane. Je le trouvai assis les jambes croisées, fumant une longue pipe et daignant à peine me regarder. A l'aide d'un quidam qui parlait l'Italien et l'Arabe, je dégoisai au Bey quelques lourdes politesses, puis déclinant mes noms, prénoms et titres je le priai de m'accorder sa protection, lui donnant ma parole, que mes malles ne contenaient

que des yètements et des eiSfets de voyage et de campement.

Le Bey, moins sauvage de fiût qu'il n'en avait Fair, me fit engager à laisser là mes bagages et à lui envoyer, aussitôt arrivé a rhôtel, un kawass du consulat, avec mon passeport, me promettant de me faire restituer mes malles intactes, par Tentremise de cet agent officiel.

On entend par le mot kawass une catégorie de serviteurs indigènes qui, moyennant un salaire mensuel, sont attachés à tous les consulats européens;^ en qualité d'enseignes ambulantes du caractère officiel des agents qui en font partie; ainsi les consulsgénéraux, les simples consuls, les vice-consuls^ les chanceliers des consulats, disposent de pareilles gens dans tous les endroits de rOrient, où flottent des pavillons consulaires.

Les kawass sont habillés à la TurquC; toujours avec une certame recherche

M ALEXANDBIE.

qui trahit une rivalité d'élégance et de luxe entre leurs patrons respectif; armés de pied en cap, ils traînent un grand sabre oriental à leurs côtés et se bourrent la ceinture de pistolets d'un Tolume prodigieux. Le principal insigne de leur caractère officiel est une canne gigantesque, à pommeau énorme argenté, dans le genre de celles qu'on donne aux portiers des palais et des maisons seigneuriales. Ces individus imposent singulièrement au peuple, de manière que l'étranger précédé d'un katcass est à l'abri de tout désagrément et de tonte impolitesse.

Nous suivîmes l'obligeant avis du Bey, et abandonnant les bagages à sa discrétion, nous nous fîmes conduire à Fhôtel situé sur la principale place de la ville, et au centre du quartier européen. Je reconnus dans cet hôtel orné de l'enseigne: — Péninsulaire et Oriental — le même que j'avais habité les deux fois que je visitai Alexandrie, en 1845;

seulement dans le courant de ces quinze années, il s'est considérablement agrandi; Tamas de sable et de pierres qui encombrait alors la place qui en forme les abords et la Yue principale, se trouve aujourd'hui converti en un boulevart flanqué d'excellents trottoirs en pierre, et les contours réguliers de la place sont marqués par de nouvelles et grandes maisons à façades européennes. L'arrangement intérieur de Thôtel est assez confortable. Dans tout TOrient, les usages des hôtels obéissent à un système identique, introduit par les voyageurs anglais. Ainsi les paiements par tête comprennent, non seulement la valeur de Tappartement, mais encore la nourriture, le service et l'éclairage. Tel est Tordre et la composition des repas dans ces maisons: jusqu'à dix heures, un premier déjeûner, composé de thé et de café, avec quelques viandes froides. A une ou deux heures de l'après-midi^ une grosse cloche,

OU quelquefois un tam-tam indien, avertit les voyageurs par un effroyable tintamarre, dont tout rhôtel est ébranlé, qu'ils aient à se réunir dans la salle à manger, pour le lunch. Au bout d'un quart^'heure, un second concert, semblable au premier, annonce aux retardataires que ce repas est servi ; alors il est bon de ne pas tarder, car les Toyageurs, les Anglais et les Américains surtout, dévorent avec une rapidité très au détriment des convives inexacts. Après le coucher du soleil, entre six, sept et huit heures, selon les saisons, on est de la même manière convié au dîner.

Notre vice-consul, Mr. Salémann, jeune homme modeste et prévenant, vient nous voir et nous offre ses bons offices, avec une obligeance parfaite. Je commence par lui demander la protection d'un kawass^ que nous expédions au Bey de la douane ; il ne tarde pas à nous rapporter nos bagages, puis nous

convenons de Theure à laquelle Mr. Salémann viendra nous prendre après un moment de repos, pour nous faire les honneurs des curiosités de la ville. Un refroidissement que j'avais éprouvé à Corfou, n'ayant fait depuis que croître et s'empirer, j'étais tout malade en débarquant à Alexandrie, de sorte que rien ne parvenait à m'intéresser; cependant ne voulant pas priver ma famille, qui visitait pour la première fois ces parages, de voir et d'examiner tout ce qui pouvait en valoir la peine, je pris des dispositions en conséquence. Nous nous rendîmes tout d'abord au sérail, ou palais du vice-roi. On y arrive du côté opposé à la mer en laissant à droite une autre bâtisse, aussi vaste que peu gracieuse, destinée au harem (habitation des femmes) du pacha. Avant de pénétrer dans le sérail, on traverse un jardinet, qui embaume délicieusement; mais il est mal tenu, comme c'est le cas de presque tous les jardins orien-

tani, riches de végétatioD. et panvres de culture. Des bouffées enivraDtes exhalées par une quantité de fleurs d'orangers, se mé- \

laient au parfum des roses, des inagnoUas, du j

réséda, de grosses touffes d'héliotropes-mon- |

stres et de gardénias en fleurs. j

L'escaher du sérail est grand, assez l

imposant, mais surchargé de bigarrures; toutes les portes du palais sont en bois de palissandre et de noyer; les parquets d'une richesse remarquable; du reste rien d'assez saillant pour être cité, car les chambres sont arrangées et meublées dans le style des palais de l'Europe, sauf le mauvais goût, le trop de couleurs éclatantes et l'abus des ornements. Le luxe de prédilection se concentre dans les glaces, qui sont en effet, d'une grande beauté de dimensions colossales et entourées de cadres magnifiques, d'un travail aussi artistique que riche. Aussi les fait-on payer au pacha des sonmies insolemment folles. On m'a

ÀLEXANDBIE. 4S

assuré qu'un étranger s'étant chargé de faire venir une paire de grandes glaces pour le sérail d'Alexandrie, le pacha a dû les payer soixante mille francs.

L'une des salles est ornée des portraits des deux célèbres prédécesseurs du vice-roi: Méhémet-Ali et son fils aîné, Ibrahim- Pacha. A voir ces deux figures encadrées de barbes blanches, on prendrait Ibrahim pour le père. Du reste, cette anomalie m'avait déjà frappé lorsque j'eus l'occasion de les voir et de leur parler dans le temps.

Ibrahim avait vieilli de bonne heure; les fatigues de la vie guerrière, une incessante activité, y avaient surtout contribué. Il était doué d'un caractère exemplairement énergique et d'incontestables talents militaires, tandis que son père, par l'habile et astucieuse combinaison de ses mesures poUtiques et administratives, a fait de grandes choses, qui le placent presque à côté des hommes

de génie. Tous les deux avaient au fond du cœur l'instinct prononcé de la cruauté. Qui ne connaît la sanglante équipée du vieux Méhémet, lorsque fatigué des intrigues et de Fesprit d'opposition des Mameluks, il résolut un jour d'en finir; il leur fit des ouvertures d'entente cordiale, et les invita, soi-disant, pour célébrer ce rapprochement, à un festin commandé en leur honneur. Prenant lui-même part au repas, il se montra affable et gai; rien en lui ne trahissait le projet audacieux et perfide qu'il exécuta vers la fin du repas, en donnant à ses esclaves initiés aux détails du meurtre projeté, un signal convenu. A ce signal, des soldats cachés en-dehors se précipitèrent dans l'enceinte du Ueu où se passait la fête, firent mam-basse sur les Mameluks, et délivrèrent ainsi le pacha d'un corps qui contrariait ses vues poUtiques.

Une autre circonstance de sa vie peint

la bizarrerie de ce caractère, où la ruse calculée s'alliait aux plus violents instincts, n est avéré que la plupart des musulmans vénèrent la mémoire de la Sainte- Vierge; tout en niant qu'elle soit la mère de Thomme- Dieu dont ils n'admettent pas l'existence, ils vénèrent en Marie l'incomparable pureté et le trésor de ses saintes vertus. Si on considère que parmi nous, Chrétiens, le degré de ferveur ou de tiédeur dans la foi, présente des nuances sans nombre, on comprendra facilement que parmi les disciples de Mahomet, dont le culte à l'égard de la Sainte- Vierge, n'est qu'une convention mentale et nullement une question de dogme, il doive se rencontrer de nombreuses divergences d'opinion à ce sujet. Or il y avait dans la- Haute-Egypte une tribu arabe, au sein de laquelle le nom de la Vierge Marie n'avait pas encore pénétré. Un jour d'autres coreligionnaires, professant une haute et pieuse

adoration pour la seule femme exempte de péché, vinrent les exhorter à vénérer Ba mémoire à l'égal des prophètes qu'ils regardent comme des saints. Impressionnés par ces exhortations, mais n'osant se fier d'emblée aux raisonnements et aux explications de gens dont ils ne considéraient point l'intelligence comme supérieure à leur propre jugement, ils décident d'un commun accord, que le seul - moyen de voir clair dans cette question, sertût de s'adresser aux lumières du génie dont le ciel avait doté l'Egypte. On expédie au Caire une députation, munie de cadeaux de grand prix, destinés à être offerts -à Son Altesse, en manière de carte d'introduction, selon la mode orientale. Méhémet- AU ne reçoit pas la députation en personne, mais il reçoit les présents, et s'étant fait rendre compte du but de ce message, i! fait répondre que la question étant grave,

3 lui faut du temps pour réfléchir; mais qu'on peut revenir dans quelque temps.

La députation rapporte la réponse du viceroi, et quelques mois plus tard, elle retourne auprès du pacha avec des cadeaux plus nombreux et plus précieux encore que ne Tétaient les premiers. Méhémet-Ali accepte encore rofifrande, sans recevoir les envoyés, et se contente de leur dire qu'il est sur le point de résoudre le problème, et qu'il les invite à revenir chercher la réponse décisive au bout d'un mois. H était impossible d'envoyer cette fois la députation au Caire, sans la munir de nouveaux présents, maintenant qu'il s'agissait de la pré-' cieuse décision, et lorsque les tentatives précédentes avaient déjà été accompagnées de si riches attentions. A l'arrivée de la troisième cargaison d'offi'andes, le pacha, après les avoir acceptées sans façon, fait répondre aux messagers infatigables que, si jamais on lui adres-

sut à l'aTenir de semblables questions, il s'engageait à faire rosser à mort ceox qui se chaigeraient de les lui soumettre.

Les pauvres messagers retournèrent désespérés dans leurs foyers ; la tribu en fut pour ses frais, et la Sainte-Vierge resta ignorée.

Le côté faible de Méhémet-ÂIi était cette fibre qui joue un si grand rôle parmi les hommes ^- la vanité. Bon nombre d'Européens, tant consuls accrédités auprès du vice-roi, qu'aventuriers de toutes les nations, (jui vendent chercher fortune à son service, n'eurent point de peine à s'apercevoir de ce défaut, qu'ils surent exploiter avec succès et dans rintérêt de l'humanité. Il suffisait de dire à Méhémet-Ali que l'Europe admirait en lui le génie civilisateur de l'Egypte, pour en obtenir auBffltôt la grâce de tel ou tel condamné, ou la concession de telle ou telle entreprise ; il s'y prêtait immédiatement, pour être cité et prôné dans les feuilles européennes.

L'Egypte sous le gouvernement de Méhémet-Ali, a fait certains progrès dans le sens négatif de la civilisation du pays, sans que Ton puisse reconnaître un résultat de progrès positif, c'est-à-dire d'amélioration dans l'état déplorable où se trouve plongée la nation. Les pro^ grès négatife ont contribués en premier lieu au bien-être du pacha lui-même et aussi à celui de quelques commerçants indigènes; mais c'est principalement le voyageur et le négociant étranger qui ont lieu d'adresser plus d'une parole de remercîment à la mémoire du vieux vice-roi, égoïste et vain, mais intelligent et actif. Les voies de communication, les moyens de transport, les mesures de sécurité publique, reçurent un développement extraordinaire, et relativement en moins de temps que l'état sauvage du pays et tant d'autres conditions défavorables ne paraissaient devoir le permettre. Quant au bien-être de la nation, aucun des

pauvres arabes ne s'en est aperça; leur destinée n'a pas fait un pas vers un ordre de choses moins dur; leur misère s'accroît en proportion des impôts qui au^entent arbitrairement et outre mesure, pour entrer dans la bourse particulière du pacha bien plus que pour servir aux besoins du pays. L'état sanitaire public et l'indigence du peuple arabe, est on peut le dire le cadet des soucis des hants dignitaires qui sont les agents administratifs du pacha. La nation soufire, s'abrutit de pins en plus et dégénère à l'état primitif.

Des gens à peine vêtus de quelques haillons, déguenillés, portant tous, plus ou moins, des traces de maladies d'yeux; les uns aveugles, d'autres borgnes ou privés de cils, tous, avec des figures amaigries, reflètent sur leur traits l'expression de la fûm et d'une existence opprimée.

Les marchands et les soldats ainsi que les individus que le sort a mis à leur

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aise, vivent, tandis que les masses végètent dans les tortures de Tindigence la plus désespérante. Des familles entières passent leur triste existence dans des tanières faites de famier, qu'un peu d'argile et de sable rend compactes; ces réduits, sans air ni soleil, sans espace ni compensation d'aucun genre, regorgent d'enfants sales, souvent galeux, qui se pressent les uns contre les autres, et crient à leurs parents affamés qu'ils ont faim aussi.

Le pacha se donne le luxe d'user de deux chambres à coucher différentes dans les vingt quatre heures: l'une d'elles est consacrée au repos de la nuit ; elle est richement décorée et contient un magnifique lit à ciel, le bois de lit est orné de riches incrustations de toutes sortes, les rideaux sont en brocart d'une rare beauté. Une galerie, ornée d'une quantité de vases en cristal, sépare cette pièce de celle destinée à la

M ALEXAIIDBIE.

méridienne de Son Altesse. Cette chambre était autrefois la salle de billard de Méhémet-Ali, qui affectionnait beaucoup ce jeu. Aujourdliui le billard a fait place à un affireux lit, en bois tout-à-fait commun, de ' forme plus que rustique, ni peint ni verni, comme jadis on en rencontrait aux plus mauvaises stations de poste ; cette horrible carcasse se trouve placée au milieu de la chambre, en fisu^e d'une rangée de croisées, à travers lesquelles le jour donne en plein sur une douzaine de matelas fort élégants, mais très -minces, amoncelés les uns sur les autres, conmie une pâte feuilletée, et qu'aucun soupçon de rideau n'abrite contre le soleil et la clarté. On ne comprend rien à cette étrange lubie, mais on n'est pas pacha pour rien, et n'est point pacha qui veut.

La plus belle pièce du sérail est une spacieuse rotonde, dont le parquet est de toute beauté ; c'est là que le vice-roi tient

cercle et donne des audiences aux consulsgénéraux; en fait de meubles elle ne contient que deux inunenses fauteuils en bois doré qui se regardent, étant placés aux extrémités des murs; leur dimension est telle que quatre personnes y trouveraient assez d'espace. Saïd-Pacha, fils de Méhémet-Ali, est d'un embonpoint prodigieux, il n'aime pas à être gêné et exècre la chaleur ; ces trois circonstances expliquent suffisament le volume de ces fauteuils. D'un côté, les fenêtres de cette pièce circulaire donnent sur la mer, de l'autre sur le jardin et la place qui se trouve entre le sérail et le harem. Une très grande salle ovale sert de chambre d'attente aux hauts fonctionnaires, et porte la dénomination générale de Divan; à côté se trouve le salon à fumer, où l'on oflfre des pipes aux consuls conviés pour une audience, jusqu'au moment où le pacha les fait introduire •

Au sortir du sérail nous passons devant une baraque en bois, de forme circulaire; c'est une troupe française d'acteurs ambulants qui sont venus charmer le pacha par des représentations mêlées de danses, qu'il apprécie surtout. Un mélange de mauvaise musique, de cris et de tapage de tout genre se faisait entendre de cette enceinte. à travers les planches minces et mal ajustées qui la formaient. Des groupes de curieux se serraient autour de la baraque, cherchant à glisser un regard ande à travers les jointures inégales des planches.

Frappés de la circonstance inattendue qui nous faisait rencontrer en Egypte un spectacle français, nous voulûmes nous assurer de ce que pouvait être cette troupe d'aventuriers. C'était justement Theiu-e de In répétition. L'idée, je l'avoue, était bizarre, car vraiment on ne vient pas on Egypte pour voir de médiocres acteurs se démener

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par une chaleur cuisante, dans Pair renfermé d'une mauvaise baraque construite sur du sable en plein soleil. D'ailleurs la porte était fermée, non seulement à clef, mais condamnée au moyen de clous, pour toute la durée de la représentation, afin que les badauds du dehors ne s'avisassent pas de forcer la consigne. Mr. Salémann, s'empressant d'aller au devant de notre désir, fait lestement le tour de la salle champêtre, et crie au régisseur à travers deux planches entre-bâillées, que des voyageurs de distinction désirent prendre part à la représentation; là-dessus, grand remue-ménage dans la salle de spectacle, empressement extrême du régisseur, qui donne l'ordre de casser la porte pour nous laisser entrer, et au lieu de retirer soigneusement un à un, les clous et les vis qui la retenaient, on l'enfonce à coups de hache. Les badauds du dehors heureux de participer à l'oeuvre de destruc-

tion d'une porte qui les faisait enrager, s'en mêlent de leur côté, et la porte vole en pièces emportant avec elle dans les airs des lambeaux hétérogènes. Ce fut un piquant assaut, qui nous fit rire au moment où on le livrait à notre intention, mais dont, selon mes pressions, nous ne tardâmes pas à nous repentir. Un four ardent eût fait TefiFet d'une glacière à côté de la chaleur qui remplissait ce réduit, dont la porte fut aussitôt reclouée. Quand à la représentation, je ne m'arrêterai pas à en faire la critique; c'était une de ces mauvaises pièces de carnaval dont on divertit le peuple en pronnce, des artistes à l'avenant, et ime musique! le premier chanteur entremêlait ses chants de danses et de la mise à exécution d'un talent fort peu acoustique, celui de siflfler avec ses lèvres.

Nous transpirions sang et eau, mais le moyen de ressortir immédiatement, après avoir

fait démolir les murs pour nous faire entrer? n fallait souffiîr et se taire. Enfin, n^en pouvant plus, je ferme l'oreille aux scrupules et, remerciant le régisseur de son obligeance, je demande ma liberté, prétextant rapproche d'un coup de sang. La démolition recommence, et nous nous sauvons à toutes jambes, pour remonter en voiture. En ce moment, un vent de mer assez frais, nous enveloppant de toutes parts, glace Tefiet tropical de la saUe de spectacle.

Nous allons voir la fameuse aiguille de Cléopfttre, que notre aimable cicérone s'entêtait à appeler T épingle de h Cléôpâtra; antiquité remarquable, par le parfait état dans lequel s'est conservé ce grand obélisque recouvert d^mscriptions hiéroglyphiques. J'avais aperçu jadis, tout près de cette aiguille, une autre semblable, mais cassée en deux et gisant à terre ; je m'informai des nouvelles de la malade qui ne s'y

tronvùt plus, et l'on me répondit qu'elle était morte, c'est-à-dire que le pacha avmt donné Tordre de l'enterrer à l'endroit même où des siècles l'avaient ru couchée sur le sable. Enrhumé comme je l'étas, c'est par une salve d'étemuements, que je saluai XipaqU de ia Qéopâtra, et je fus heureux de regagner la voiture pour accélérer la revue des curiosités et me mettre au lit. Ne voilà-t-il pas qu'une horrible femme, avec une figure avinée, les cheveux eu désordre, la gorge au vent, nous assaille par des phrases mélangées d'italien et de mauvais français, nous invitant à venir voir sa ménagerie.

Je me sentais trop soufirant pour ne pas m'opposer à ce second spectacle improvisé, et nous diiigeftmea nos pas vers la colonne de Pompée, majestueux témoin d'un passé reculé, dont l'éponge du temps a effacé les traces, au point que la voix même de Thistoire se contredit sur l'origine de ce monument, qui

porte injustement, selon Tavis de la plupart des écrivains compétents, le nom de Pompée.

Ce vieux héritier de la magnificence de l'antique cité est seul resté debout sur un sol aride et désert, qui durant des siècles a vu pajsser des générations glorieuses et qui jadis soutenait des édifices sans nombre, aujourd'hui poussière et néant, comme les hommes qui les avaient érigés, comme les passions qui avaient animées ces hommes, conmie la gloire du conquérant ou du grand citoyen en rhonneur duquel fut élevée cette colonne, muette aux interrogations de la postérité qui en ignore l'origine et qui pour se tirer d'affaire lui donne le nom de Pompée.

Non loin de là nous trouvâmes sous terre les traces d'une ancienne église orthodoxe, datant vraisemblablement des premiers temps où la lumière du Christianisme vint à lutter avec les ténèbres du culte payen, et où

M ALEZAKDKIE.

les serriteors zélés du Christ persécutés par le fanatisme des incrédules, étment obligés de se cacher, eux et la pratique de leur foi, dans les endroits les plus solitaires, dans les grottes des rochers, et à défaut de cellesci, dans des caveaux creusés profondément sous terre. Un heureux hasard indiqua l'endroit en question à des hommes zélés qui s'empressèrent d'y faire des fouilles, dont le résultat fat couronné d'un succès surpassant toute attente. Les excavations n'exigèrent ni peines ni travaux surnaturels, car le temple Chrétien aujourd'hui découvert sous une plaine déserte, ne se trouve même pas à une profondeur considérable de la surface du sol. On ; voit trois pièces contigu€s, dont deux dénotent ostenàblement leur destination de lieux de prières, par les traces encore visibles d'images et d'inscriptions plus ou moins eSàcées; la troisième plus étroite, mais trois fois plus longue, est divisée en cellules qui selon toute

Ik

ALEXAin)BI£. «S

probabilité étaient destinées à recevoir la dépouille mortelle des fervents chrétiens qui y avaient passé leur vie dans la méditation et dans la pratique des choses célestes.

Nous fûmes profondément édifiés en entrant dans ce saint réduit, du fond duquel tant de pures prières s'élevèrent autrefois vers le ciel. Nous y adressâmes à notre tour des prières, d'abord à celui qui, après avoir si miraculeusement allumé le flambeau de la vraie foi, sut le faire briller au milieu même des persécutions et de la plus cruelle intolérance, puis à l'intercession des âmes pures et saintes qui, du fond de ces sombres souterrains, s'envolèrent vers le royaume du ciel.

Pour retourner en ville., on longe une quantité de jardins de palmiers, spectacle imposant et gracieux. Nous voulûmes nous donner la satisfaction de nous promener dans l'un de ces jardins, à Tombre de ces nombreux éventails, chargés de dattes qui ve-

naîent de voir le jour. On nous laissa même entrer avec notre voiture dans nne grande allée bordée de dattiers, dont en Europe les serres chaudes les plus célèbres nous fournissent à-peine quelques exemplaires, pour les laisser contempler avec une certaine émotion de curiosité et de respect. Ce contraste a du piquant et impressionne plus agréablement que ne le font une troupe de saltimbanques gaulois, entre le sérail et le harem du pacha d'Egypte, ou Tours et le castor de Sibérie, au pied de Taiguille de Cléopâtre. L'allée des palmiers nous conduisit à un tombeau de grande dimension, en forme de mausolée, tout en marbre blanc, richement ouvragé ; c'est le sépulcre de Bogos-Bey , ex-ministre, grand faiseur et ami de Méhémet- Ali. Arménien de naissance, cet homme de haute intelligence et d'une rare activité joua en Egypte un rôle des plus importants. Il s'exprimait parfaitement en plusieurs langues

européennes, et unissait à des manières distinguées une finesse d'esprit remarquable et une rare connaissance du cœur humain.

Quoique sujet et ami du vice-roi, Bogos- Bey, resta jusqu'à sa mort fidèle à sa religion, et exigea par testament qu'on Tenterrât dans son jardin, tout près de l'église qu'il avait fait construire de son vivant. L'intérieur de cette petite chapelle arménienne est simple, mais assez joli. L'Arabe chrétien, auquel .est confiée la garde de l'église et du tombeau, nous offrit quelques fleurs d'un petit parterre qu'il cultive tant bien que mal, entre les deux édifices confiés à sa surveillance; il nous régala d'une eau très-fi-aîche, qui caressa agréablement nos palais, qu'enflammait la sécheresse ardente de l'atmosphère. Nous rentrâmes à l'hôtel; le dîner fut assez bruyant, tous nos passagers de l'América se trouvaient au nombre des convives.

Le Caire.

22 Uars.

Le temps dont noxis pouvons disposer pour une excursion au Caire ne laisse jusqu'au prochain bateau pour Jafîa qu'une marge de six jours, il faut donc se hâter, et comme, avec le chemin de fer qui réunit les deux résidences du pacha, il ne s'agit que de sept heures de voyage, nous ftmes lestement nos paquets, laissant le gros de nos bagages sous la sauve-garde de notre aubergiste d'Alexandrie, et nous nous rendîmes avec une scrupuleuse exactitude à la gare du chemin de fer. Bien nous en prit, car, à part le fabuleux désordre qui y règne, l'heure du départ qui nous avait été

indiquée n'était que le fruit d'une combinaison approximative, la véritable heure dans toutes les villes d'Orient flottant toujours plus ou moins dans le vague. Les cadrans mécaniques dont nous nous servons avec tant de succès en Europe , . sous forme de montres et de pendules, y sont considérés comme un objet de luxe, aussi superflu qu'incommode. C'est le moment du lever et du coucher du grand astre lumineux qui seul, comme du temps où il servait d'horloge au père Adam, sert de point de départ aux calculs du temps; de là des variations perpétuelles et une difiërence de cinq à six heures entre l'heure orientale et celle des cadrans européens. Outre cela, le départ des trains ne s'exécute pas scrupuleusement comme le prospectus Tannonce, mais, — quand tout est prêt ; — or, comme tout n'est jamais prêt en Orient, on est condamné à attendre un temps infini.

Un moment avant l'heure du départ, ou donne adroitement un petit coup aux aiguilles d'une grosse pendule, qui orne le débarcadère, plus pour la forme que pour le fond, et l'on est censé s'être exactement mis eu route. La manière d'arrêter ses places, mais surtout les déboires que causent les formalités pour les bagages, ne sont qu'une séiie d'ennuis et de longueurs insupportables; bref, c'est un chemin de fer qui est encore dans l'enfance, et il se passera quelque temps avant que la pratique Tait sevré. Il faut le prendre tel qu'il est et s'en contenter. Jadis j'ai dû mettre cinq jours pour aller du Cure à Alexandrie, sur une mauvaise barque longeant le Nil, et pour remonter ce fleuve en allant d'Alexandrie au Caire, on en mettait le double : par conséquent, je pardonne volontiers les petites imperfections du chemin de fer qui fait franchir ce

même espace en sept heures, y compris une heure qu'on passe à mi-chemin, à faire un assez bon repas.

Ainsi à cinq heures selon nous, à dix et demie selon la montre céleste des Arabes, le convoi se mit en mouvement.

Ce chemin de fer est l'œuvre d'une compagnie française; il est bien construit, le mouvement en est doux, les wagons excellents, meilleurs que je n'en ai jamais rencontré en Europe; les sièges sont larges et profonds, très -bien rembourrés; toutes les croisées sont munies de jalousies, qui vous garantissent mieux des agaceries de certains rayons indiscrets qui vous dansent sur le nez ou vous crèvent les yeux, que ces rideaux mal fermés, de taffetas vert ou bleu, des wagons européens. On a tout fait en Egypte pour atténuer l'effet de la chaleur dans les coupés : le plafond est double ; le toit supérieur, recouvert de toile blanche,

70 LE CAIBK

amortit d'abord Tardenr du soleil, qui doit traverser ensuite un volume d'air assez considérable avant d'attaquer le toit inférieur. Le second toit repose sur des colonnettes en fer, et permet à l'air que produit la vitesse du mouvement de circuler librement dans l'espace formé par les deux toits; il en résulte que le toit de dessous se trouve sous l'action constante d'un courant d'air frais, que l'on peut faire pénétrer dans l'intérieur du coupé, au moyen d'une ouverture assez large, pratiquée dans le plafond, et susceptible d'être à volonté ouverte ou fermée par une soupape à tour de baïonnette. C'est en effet pratique, ingénieux et utile, et les sociétés des chemins de fer d'Europe ne pourraient que gagner à imiter ces excellents perfectionnements, qui rendraient de grands services lorsque les chaleurs de l'été convertissent les voyages en chemin de fer en véritables tortures.

LE CAIEE. 71

On s'arrêta à mi-chemin, près d'un grand pont jeté sur le Nil ; une mauvaise baraque provisoire, faite de planches, sert de salle de repas. Les tables furent assiégées par des Américains en grand nombre, tous dans les vignes, tapageurs et de fort mauvaise compagnie. Une profiisiôn de plats d'assez bonne apparence fumaient sur les tables ; on se jeta dessus avec une avidité presque cynique. Les Américains avinés, ainsi que quelques Anglais, faisaient un tapage infernal avec leurs manches de couteau, appelant les sommeliers indigènes, pour demander et redemander à boire; porter, aie, vin de Champagne, eau-de-vie, liqueurs de tout genre y passaient à fonds perdus.

Le paysage qu'on traverse n'est pas trèspittoresque ; on perd de vue Alexandrie presque aussitôt qu'on l'a quittée ; pendant quelque

temps on longe la ligne du fameux canal de Mahmoudieh, creusé sous Méhémet-Ali,

78 LE CÂIBE.

pour réunir les eaux du Xil à celles de la mer, qui baigne Alexandrie. Il y fit travailler toute la population de la Basse-Egypte, sans en excepter, dit-on, ni les enfants ni les femmes enceintes, qui, à défaut d'outils, grattaient la terre avec leurs ongles et remportaient, faute de brouettes, dans les pans de leurs chemises. Plus loin, des plaines de sable, alternant avec d'autres plus riantes, chargées d'une firaîche verdure, se présentent aux yeux des voyageurs impatients de s'assurer des originalités du sol africain. Conmie souvent l'œil ne rencontre que des tableaux incolores, fastidieux, semblables à ceux que présentent les contrées plates de l'Europe, le voyageur serait tenté de croire qu'il n'est pas en Egypte, si, de distance en distance, un pahnier isolé ou parfois même tout un bouquet de ces arbres gracieux ne le tirait de ce doute, ne lui rappelait que l'eau qu'il

LE GAIBE. 78

voit couler n'est ni le Rhin ni le Danube, que les horribles villages enfin, dont les maisonnettes ressemblent à des tas de boue, ne représentent ni le bien-être d'un paysan allemand, ni les villages civilisés de la France.

A minuit et quart, le train s'arrêta à la gare du Cdre. Le gaz et même la lanterne primitive y sont remplacés par une multitude de torches, qui propagent une lueur et une fumée infernales.

Notre vice -consul, W Lawison, que j'avais prié par le télégraphe de m'arrêter un pied-à-terre, avait eu l'obligeance de venir à notre rencontre à la gare. Habitant du Caire, il nous facilita notre débarquement au milieu de la nuit et des cris sauvages de bakschisch, nous mit en voiture, expédia nos bagages et nous installa à l'auberge qui porte le nom de Shepherd's- Hotel. Cet établissement, situé à l'endroit le plus recherché de la ville, c'est-à-dire

sur la grande place des promenades pabliques, nommée Esbékiia, est le rendezvous favori, non -seulement de tous les Européens, mais encore de tout le monde. Acacias, sycomores, palmiers, roses sauvages, touffes de vigne, cactus, jasmins et miUe autres arbres et buissons, surchargés d'une riche et plantureuse verdure, d'un feuillage épais et luisant, forment le pittoresque ameublement de cette grande place. Une profusion de cafés s'étalent à Tombre de ces richesses végétales ; autour de ces cafés se groupent des masses d'honmies vêtus des costumes les plus variés, les uns se désaltérant avec des limonades, de Teau sucrée, parfumée de rose ou de jasmin, avec une boisson doucereuse et jaunâtre, au jus de réglisse, les autres fumant des narguilés ou des pipes, d'autres encore prenant du café, et tout cela au son d'une détestable musique d'instruments incroyables, et de

chants impossibles. A Theure de notre arrivée, la place cependant était déjà déserte; la nuit et le repos avaient étendu leurs voiles sur la ville entière.

Notre hôtel me fit une triste impression, il avait à Tintériéur un aspect singulièrement peu sympathique: un escalier et des corridors infinis, des chambres non-confortables, sans air, on eût dit d'un vieux couvent abandonné.

Mr. Lagowsky, notre consul -général, vint le lendemain nous voir de grand matin, car en Orient on conmience sa journée de très-bonne heure.

Nous réglons d'avance l'emploi des cinq jours que nous voulons passer ici. Nous commençons par aller à la citadelle, bâtie sur une élévation, d'où la vue sur le nouveau et le vieux Caire et leurs environs est trèsétendue et aussi curieuse qu'imposante.

Pour y arriver, on traverse la grande ar-

76 LECAIBE.

tère des bazars, c'est la principale rae du nouyean, ou grand Caire. Elle s'étend à une énorme distance, et des boutiques de tout genre la bordent des deux côtés. Cette rue, qui s'appelle le Mousski, présente dès l'aube du jour l'aspect d'une grande foire, et cet aspect ne cesse qu'avec le coucher du soleil, signal de la fermeture des boutiques, qu'on n'éclaire pas, et qui, par conséquent, ne restent ouvertes qu'autant que dure le jour. Une multitude compacte encombre cette rue, qui, au milieu d'un tapage de cris et de sons de tout genre, fait l'effet d'une bruyante fourmilière d'h<»nmes, de chevaux, de chiens, d'ânes et de chameaux; on y voit une infinité de choses qu'on transporte, qu'on jette, qu'on raccommode, qu'on casse, qu'on étale ou qu'on suq)end, des mets qu'on cuit ou assaisonne, des viandes qu'on rôtit, des comestibles qu'on miche et avale, des boissons qu'on ingur-

gîte, OU qu'on prépare, des coups de bâton et de poings, qu'on distribue ou qu'on reçoit, des enfants qu'on allaite ou qu'on rosse, des gens qui dorment, d'autres qui mendient, des individus qui font leur prière, d'autres qui se font raser la tête ou qu'on saigne, des chameaux qu'on décharge, des chevaux qu'on ferre, bref, on n'en finirait jamais, si l'on voulait énumérer tout ce qui se fait au Moussky, en plein jour et en plein air; c'est une agitation, un va-et-vient continuel, un vacarme dont on ne peut se faire une idée, et qu'aucune description ne saurait dépeindre avec exactitude; l'étranger en est vivement frappé. Les boutiques y sont pêle-mêle; le marchand de parfumeries, le boulanger, le ferblantier, le tailleur, l'horloger, le fumiste, le tapissier, le barbier, le cuisinier, le marchand de couleurs, le cordonnier, le fabricant de tabac, chacun occupe indijQTérenmient sa place. Bon nombre

de marchandises européennes, en fait de cor tonnades, de verreries et de porcelaines, composent les étalages de certaines boutiques. Une impasse latérale, contenant exclusivement des produits d'importation orientale, savoir, de Constantinople , Smyme, Damas, Alep, Bagdad, est séparée du grand bazar par deux grosses chaînes qui, suspendues en croix, barrent le passage aux voitures et aux chevaux; on n'y pénètre qu'à pied, et il faut se baisser peu confortablement pour passer sous cette estacade improvisée. Cette rangée de magasins, qu'on nomme le Bazar des Tarcs^ oi&e plus d'ensemble et plus d'ordre; les marchandises y sont classées par catégories, et ni cuisines ni boutiques de barbiers ne s'y mêlent On y voit les plus beaux tapis de Turquie et de Perse, des étoflfes de Damas, des bouts d'ambre d'une grande beauté et de prix fort élevés, des châles et des mouchoirs

LE CAIBE. 79

brodés, en tissus, en cachemire et en soie, des armes anciennes et modernes, des broderies en or et en argent, supériera^ement bien exécutées, beaucoup de turquoises, des talismans, des huiles aromatiques, despantonfles brodées de toutes les nuances possibles, bref tout ce que l'Orient produit.

NouB étions en calèche, et devant nous un Arabe à demi-vêtu, armé d'une canne, courait aussi vite que nos chevaux, pour leur frayer le passage et empêcher le monde d'être écrasé; à cette occasion, il ne ménageait ni les coups de bâton, ni les coups de poing. Cela faisait peine à voir, et conmie je priais le consul de recommander à son nouker de calmer ses ébats féroces, il me répondit, tout étonné de ma compassion, qu'en ce cas mieux vaudrait rentrer à la maison, parce que sans une pluie de coups fondant à droite et à gauche, personne ne saurait faire un pas dans le

80 LE CAIBE.

Mûussh; que d'ailleurs cette mamère de se frayer la route est si bien établie et si bien reconnue pour légitime et seule efficace, que Ton s'étonnerait beaucoup plus de ne pas la voir appliquer que d'en voir l'exécution la plus énergique. Le moment le plus curieux est celui où, dans ce passage étroit et encombré à l'impossible, deux voitures se rencontrent, ou qu'un chameau chargé d'énormes ballots bronche et roule à terre avec tout le bataclan dont il est chargé, emportant dans sa chute une dizaine de passants et tout un étalage de marchandises: qu'on se figure alors le crescendo de vacarme qui retentit à cette occasion.

Nous longeâmes ainsi le Mousski pendant près d'une heure, jusqu'à la montée qui fait un petit coude à droite pour mener jusqu'aux portes de la citadelle. Celle-ci s'élève majestueusement sur une esplanade

LE CAIBK Si

soigneusement sablée. Sur le premier plan se dresse fièrement devant vous la grande et belle mosquée de Méhémet-Ali, construite par lui pour recevoir un jour ses cendres, qui aujourd'hui reposent dans un compartiment de cet édifice. On y aperçoit sa tombe à travers une grande porte grillée. Le sarcophage est recouvert d'un drap vert (la couleur du prophète) bordé de galons et orné de broderies en or; de beaux tapis recouvrent les dalles en marbre du plancher et une quantité de lampes en cristal blanc, suspendues à de longues chaînes fixées aux vôutes, achèvent le reste de Tomementation. L'intérieur de ce grand édifice est tout revêtu d'albâtre oriental, blanc-jaunâtre, parfois tirant sur le brun-clair et veiné de blanc, d'une transparence équivoque. L'architecture en est belle et hardie, les ornements grandioses sans être lourds, en un mot l'ensemble est très imposant. Avant

d'entrer dans la mosquée, on se trouve comme par enchantement dans une superbe cour; celle-ci est entourée de gracieuses arcades, supportées par de belles colonnes parfaitement proportionnées; le milieu de la cour, qui est tenue avec un soin et un luxe de propreté inouï, est occupé par un large bassin à fontaines, servant aux ablutions prescrites aux musulmans par leur religion, avant d'entrer et de conmiencer leur prières. Cette cour avec ses arcades et ses colonnes est tout entière en albâtre oriental. A l'extérieur, la mosquée ressemble à tous les grands édifices de ce genre. C'est un grand carré surmonté d'une vaste coupole ronde et flanquée de gracieux minarets ou tourelles très -minces et très -élevées d'un contour léger. Ces blancs et sveltes minarets se détachant sur le fond bleu d'un ciel d'Egypte, donnent à la ville un caractère d'originalité unique. A l'intérieur, la

mosquée de Méhémet-Ali vous édifie comme si c'était une belle église, sentiment qu'on n'éprouve pas dans d'autres mosquées, parce que la plupart d'entre elles sont sales ou d'une construction qui approche moins que celle-ci de l'aspect intérieur de nos grandes églises. La coupole est vaste, trèsélevée et majestueusement assise sur sa base. Douze cents lampes descendent du plafond et des voûtes, jusqu'à hauteur d'homme.

Par un singulier hazard, nous visitions cette mosquée et le tombeau du vieux pacha, le jour anniversaire de sa mort, de sorte que nous la vîmes dans toute sa splendeur. Les douze cents lampes venaient d'être lavées et briUaient conune du cristal de roche; les plus beaux tapis, qu'on .n'y produit qu'à cette occasion, recouvraient tout le plancher d'un bout de l'édifice à l'autre; tout y reluisait de propreté et de luxe. Le soir, il devait y avoir prières générales

pour Tâme du trépassé; comme le pacha, suivi de ses hauts fonctionnaires et de sa cour, devait y assister, la mosquée devait être 'littéralement envahie, TArabe aimant les pompes, les cérémonies, la foule compacte et surtout les fêtes religieuses. Nous avions grande envie de nous y faufiler aussi, mais on eut raison de nous détourner de ce projet. Non-seulement on risque dans cette foule de revenir en lambeaux, mais encore il s'est déjà vu qu'on n'en revenait pas du tout, n y a eu, dans des circonstances semblables, des gens étouffés dans la presse, et les chrétiens ont été insultés; car une fois que le fanatisme des musulmans a éclaté, il n'entend plus raison, et il suffit d'une étincelle pour qu'un incendie général s'allume, et que les actes les plus sauvages débordent de toutes parts.

Au sortir de la mosquée, nous visitâmes, à deux pas de là, une petite habitation de

Méhémet-Alî, où il aimait à se reposer pendant ses heures de loisir. Cette maison est assez simple et porte un cachet plutôt européen qu'oriental. Un petit jardm embaumé par une profusion de fleurs, ainsi qu'une fontaine, ornent la façade de cette habitation, qui est dans le voisinage du corps de logis principal, où se trouvent la résidence officielle du vice-roi et le divan avec les tribunaux.

Du haut de la terrasse qu'occupe le petit jardin privé, se déroule une des vues les plus belles, les plus étendues et la plp extraordinaire qui se puisse imaginer. Tout le grand Caire est à vos pieds, des coupoles et de gracieux minarets sans nombre varient et égaient ce que l'uniformité des maisons, sans toits et toutes de la même .xuice grise, «fimidt à ïmi de triste et de lugubre. Cette immense ville, toute d'une couleur, ainsi vue à vol d'oiseau, fait

l'effet d'un colossal modèle de qaelqae cité antique, tùllé en liège. La transparence ca^ ressante de l'air donne à l'ensemble de cet étrange tableau mi velouté excessivement doux et vraiment extraon^aire. Yoilà pour les bâtisses ; miûntenant complétez ce vaste panonuna, par l'imposant sillon qu'y trace largement le cours du Nil, par les élégantes cimes des forêts de palmiers, qui rendent aux plûnes les mêmes services que les minarets à l'aspect général de la ^lle. Plus loin, vous apercevez le vieux Cïùre, encore plus noir et plus lugubre; près de là, les tombeaux des Mtmeluks, qui sont autant de coupoles semées l'une près de l'autre.

Dans la direction du vieux Cure s'élèvent sur un horizon blanch&tre, qui marque la ligne de démarcation des sables du désert, les ^gantesques pyramides de BJiseh, qui ont vu passer tant de générations^ et qui sont encore intactes, malgré la force exterminatrice

du temps, malgré Finstabilité et la chétive existence des choses de ce monde. Lugubres et froids, mais imposants et fiers, ces monuments uniques défient avec hauteur les lois de la nature. A la vue de ces amas de pierres restés tels que la main et l'orgueil de Thomme les a posés, il y a plus de quatre mille ans, on ne peut s'empêcher de se demander où sont nonseulement les passions, la vanité de ceux qui ont taillé et ajusté ces pierres, mais encore les douze cents et quelques générations qui ont vécu depuis I le temps les a dévorées, tandis que l'œuvre de leurs ancêtres est toujours debout, et parle si haut, malgré son silence sépulcral.

Nous rentrâmes chez nous par le même chemin des bazars qui est trop mtéressant pour qu'on préfère prendre des rues latérales. Un assez mauvais déjeuner, déjà à demi consommé et tout froid, car notre

course nous avait fait manquer, Theure indiquée pour le lunch j nous permit de continuer notre métier de touristes. Dans l'après-midi, nous prenons une calèche, et des ânes, pour aller voir hors de la ville, Schaubraj jardin de prédilection du défunt vice-roi. Ce qui manque en arrangement à ce jardin, selon nos idées européennes qui ont atteint un si haut degré de perfection dans ce luxe charmant, que les orientaux ignorent et qu'ils ne sont point capables d'apprécier ni même de comprendre, se trouve compensé au centuple par la richesse et la variété de la végétation. La feuille la plus insignifiante et qui partout ailleurs serait inodore, exhale ici un parftun extraordinaire, et les plantes aromatiques et les fleurs embaument Fair à tel point, que s'il n'était pas aussi pur, aussi élastique et aussi bienfaisant aux poumons et à l'odorat, on en éprouverait le vertige. Cette profusion

de parfums, ce mélange varié de toutes les fines et excellentes odeurs du règne végétal, compose un bouquet ravissant que vous aspirez avec une jouissance indéfinissable. Jamais aucun jardin, quelque inférieur que soit en fait d'arrangement celui de Schubra, ne m'a procuré une semblable jouissance. Du temps de Méhémet-Ali, il y avait à Schoubra un haras très considérable, que j'ai visité dans le temps, et où j'eus la surprise de trouver deux superbes compatriotes, deux étalons russes, trotteurs du haras * Orloflf, d'une très-grande beauté, noirs comme du jais et luisants et lisses conmie du satin. Aujourd'hui il n'y a plus vestige de chevaux dans les nombreuses bâtisses dégradées de cet établissement. Ici se montre la frappante différence entre les Egyptiens d'il y a quatre mille ans et ceux de nos jours; ceux-là construisaient des pyramides qui durent depuis des siècles, aujourd'hui,

le successeur détruit en une année, ce que son prédécesseur a érigé avec peine et à grands frais dans le courant de son régne. Ibrahim-Pacha, succédant à son père Méhémet-Ali, ne gouverna l'Egypte que fort peu de temps; une mort prématurée ne lui permit pas d'appliquer le triste principe qui anime habituellement les dominateurs de ce pays, mais son neveu Abass-Pacha(*) s'en inspira au point, de dénigrer ouvertement tout ce qu'avait fait son grand -père; il s'efforça même défaire en toute chose le contraire, détruisant ou changeant autant qu'il dépendait de lui, tout ce qui contribuait à servir favorablement la mémoire du vieux Méhémet. Ainsi toutes les bâtisses commencées sous celui-ci, furentelles abandonnées, ou même démolies ; le ha-

(*) Aba89-Pacha, fDs de Toassam-Pacha, saccéda à n>rahim son oncle, Toassam ayant été assasiné en Nabie encore du ▼iyant de Méhémet- AIL

ras de Schoubra fnt entièrement supprimé et le jardin modifié à son désavantage. Tontes les petites allées furent en effet démesurément élargies et rendues carrossables^ les jolis points de Yue condamnés, des arbres rares abattus, le chftteau démoli et ainsi de suite. Ce qu'il y a encore de piquant dans les dispositions que fit Abas-Pacha à Schoubra, c'est qu'il n'avait pas le droit de les ordonner, ce domaine ayant été légué à Ali -Pacha par Méhémet-Ali, qui en était le propriétaire; cependant Abas y faisait la loi, conune s'il en eût été le possesseur légitime : aussi celuici a-t-il intenté un procès à la famille du destructeur, qui, étant mort sur ces entrefaites, n'a plus eu de compte à rendre. Saïd-Pacha, de son côté, détruit aujourd'hui tout ce qu'a fait son - prédécesseur à lui et tâche, quand il en trouve l'occasion, de donner tort à son neveu, en faisant au contraire revivre la gloire de son père. C'est ainsi que cela se

passe. En attendant^ des sommes incalculables se dépensent et se gaspillent pom* satisfaire les lubies et les haines individuelles de celui qui a le pouvoir en main; des légions de malheureux travaillent à la sueur de leur front à ériger aujourd'hui des palais, des casernes, des monuments, pour les démolir demain.

Les petits &nes ou baudets, dont on se sert en Egypte pour les courses tant en ville que dans les environs, sont d'une race toute particulière ; ils sont d'une force inimaginable, courent très-vite, ne se fatiguent jamais et endurent les traitements les plus cruels. Le féUahy habitué lui-même à être traité à l'égal de la bête, ayant toujours faim et soif, mais supportant bravement l'un et l'autre, recevant des coups à tout instant, reporte ce même traitement sur ces pauvres animaux, mais avec usure, en raison de la différence qu'il établit nécessairement en principe entre lui

et une bête de somme, il les maltraite de toutes les façons. Sellées dès Taube du jour jusqu'après le coucher du soleil, ces pauvres petites bêtes courent toute la journée par la chaleur, portent des charges énormes, et jusqu'à ce qu'elles soient rentrées à l'étable, qui n'est qu'une cour sale et mal pavée, on ne songe ni à les nourrir ni à leur donner une goutte d'eau. Pour les faire avancer lorsque la fatigue les accable, le fettok^ qui ne l'éprouve jamais, les pique avec une baguette en fer; quand ce cruel traitement a déterminé une plaie, il se sert de ce point sanglant conmie d'une cible., pour y enfoncer la pointe de sa brutale baguette; le pauvre animal meurtri court toujours, et ne s'arrête que lorsqu'il finit littéralement par mourir de fatigue et de douleur.

De Schoubra, nous visitâmes remplace* ment de l'ancienne Héliopolis, jadis grande cité florissante, aujourd'hui disparue de la

LE GAIBE.

surface dn sol, sans avoir laissé d'antre trace, qn'un obélisque qui, toute pierre qu^il est, parait souffiir d'avoir seul survécu à tout ce qui Tentourait autrefois.

Non loin de cet antique monument, il en est un plus précieux, qui parle d'un temps moins reculé, quoique bien lointain aussi; c'est un grand arbre, qui depuis plus de dix-huit siècles est le jouet des vents et des orages, que la sève de chaque printemps entretient cependant encore de ses sucs vivifiants et réparateurs. Cet antique sycomore, au tronc colossal, doit, selon une tradition du pays, avoir abrité sous l'ombre de son feuillage, la Sainte-Famille, lors de sa fuite en Egypte; il porte la dénomination — et Arbre de la Vierge. — Qu'est-ce qui peut prouver — dirait encore un incrédule — que le repos de la Sainte-Famille sous cet arbre ne soit pas une fable imaginée pour attirer les curieux et se moquer de ceux

qui se prêtent trop facilement aux récits de ce genre. En effet les preuves manqueraient, si Ton voulait judiciairement traiter cette question; mais il ne s'agit ici, ni de procès ni d'enquête, et comme le doute ne compromet point dans cette circonstance la croyance du dogme, on est libre de croire ou de ne pas croire, de visiter l'arbre de la Sainte Vierge, ou de ne pas, le visiter. Pour ma part, j'y crois, comme je crois à la plupart des antiques traditions religieuses; j'y crois, d'abord parce qu'en me recueillant au pied de cet arbre vénéré, j'éprouvai ce sentiment intime qui est l'écho de la foi, cette voix intérieure qui me disait: —incline -toi, car c'est la vérité, — et nous fûmes tous pénétrés du même sentiment.

Ensuite il est une raison qui me fait toujours plutôt accepter que rejeter des traditions que des centaines d'années ont consacrées, et cette raison c'est que ce sont

9e LE CAIRE.

toujours les âmes pieuses qui se communiquent de pareils souvenirs qui passent, ainsi que je Tai déjà observé plus haut, comme objets de croyance d'une génération à l'autre. D'ailleurs, pourquoi n'admettrait -on pas que Dieu, pour qui tout est possible et dont les desseins sont impénétrables, ait voulu conserver parmi les Chrétiens le souvenir de l'arbre privilégié, qui a abrité de son ombre le repos de la Sainte Famille. Ce soin n'était pas au dessous de la dignité Divine, puisqu'il avait pour objet la glorification de ses trois élus: Son Fils, la Sainte des Saintes, qu'il lui donna pour mère et le bien heureux Joseph. Rappelons nous cet arbre maudit des récits évangéUques que notre Seigneur condamna à ne plus jamais porter de fruits, parce que se trouvant altéré, il n'y trouva point de quoi étancher sa soif. Si la hmiléduiion Divine frappa cet arbre à jamais, pourquoi n'admettrions nous pas que la hé'

nàUcHon du ciel puisse faire vivre éternellemeut un arbre, dont l'ombre bienfaisante a ravivé les forces épuisées de Jésus et de sa sainte mère? pourquoi enfin n'admettrions-nous pas que quelqu'un de ceux qui furent témoins oculaires de cette sainte circonstance n'y ait point conduit plus tard, ses amis, ses parents ou ses enfants pour leur dire:— voilà la place où je les ai aperçus, voici Tarbre qui les a abrités de son feuillage I — que ceux-là aient fait la même confidence à d'autres, et que cet arbre que Dieu voulait laisser prospérer, ait vécu jusqu'à nos jours, de sa vie matérielle, soit devenu un des plus grands et des plus beaux sycomores qu'on puisse voir, et possède ainsi une existence morale impérissable, puisqu'après dix-huit siècles, on vient pieusement s'y recueillir.

Nous nous groupâmes autour de ce vénérable tronc et dans un pieux silence,

<ducim reporta sa pensée vers cet en&nt et cette mère qui peaTent tout pour notre bonheur ici-bas et pour notre félicité là-haut Quand noQs eûmes £ait notre prière à Toix basse, nous noos empress&mes tous de nous emparer de quelques morceaux d'écorce de cet arbre, pour les emporter comme sou-

n nous fallut deux heures pQur rentrer. Lorsque nous arrivâmes à l*hdtel, la soirée était déjà fort avaucée, et le dîner en train; nous fumes par conséquent encore une fois mal servis et mécontents d'un repas qui méritut à peine d'être appelé lùnâ.

Après dîner, nous fîmes un tour sur le boulevart de rEzbékja. Maïs je m'aperçois que j'allais oublier de mentionner ce qui fut l'objet de notre admiration, en traversant la campagne pour rentrer en ville. Le globe étincelant et embrasé du soleil, inondait de ses feux dorés le rideau bleu in-

LE GAIBE. M

fini qui s'étendait sur nos têtes, et à Thorizon opposé, brillait comme pendant à la rivale argentée du grand astre, la lune dans toute la plénitude de son disque, dessinait sa pâle et mystérieuse silhouette sur un fond plus sérieux. L'aspect de ces deux rivaux célestes, face à face, et aux prises dans un même et double but d'éclairer alternativement la terre et de se faire aimer et admirer de ses habitants, me ramenèrent en idée, puisqu'il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule, le comique souvenir d'une dispute classiquement bête entre deux individus dont l'un préférait le soleil, tandis que l'autre, appréciant davantage la lune, soutenait qu'il y avait infiniment plus de mérite à éclairer durant la nuit qu'au grand jour. Notre promenade sur l'Ezbékya se borna à un seul tour par le principal boulevart, et à un temps d'arrêt devant un café-chantant, où une quinzaine d'arabes s'égosillaient

avec une véritable rage, en sV^^ompagnuit sur toutes sortes d'instruments; en fait, il était difficile de décider ce qui, de la musique vocale ou de Tinstrumentale, était le plus odienx.

Être en Egypte et n'y point apercevoir le vice-roi, eût été à mon avis aussi maladroit que Tétait cet autre qui n'aperçut pas Téléphant au milieu d'un cabinet d'histoire naturelle. Je me suis abstenu de dire que ce Teût été autant que d'aller à Rome sans voir le pape, parce que cela m'est une fois malgré moi, arrivé à moi-même. Le Consul me proposa de m'annoncer au pacha pour le lendemain, et promit en conséquence de venir me chercher dans la matinée, une bonne heure avant le moment qui serait fixé pour l'audience.

Le Caire.

23 Mars.

Le consul général qui vînt nous voir dans la matinée, commença par nous féliciter de ce que nous avions renoncé au désir de prendre part à la cérémonie de la veille dans la mosquée. Des étrangers en goguettes s'y étaient introduits, les individus qu'ils coudoyèrent pour pénétrer dans Tenceinte firent du tapage, les premiers en firent encore plus, et comme ils avaient des fenmies dans leur société, le scandale s'en accrut au point que le pacha fit donner odre de les mettre à la porte sans autre forme de procès. On comprend qu'en pareille occurrence, tout individu habillé à l'Européenne, eût couru le risque d'attirer sur lui

l'attention de la foule qui ne se fût point gênée pour l'expulser aussi, à la suite des

t^KtgeUTS.

Bien que ma visite au pacha ne fût qu'un effet de curiosité dissimulée sous une forme de politesse de voyageur-privé, je ne voulais pas donner lieu à quelque journaliste malveillant de s'égosiller contre la sauvage et faautune indélicatesse d'un homme d'une certane position sociale, ayant négligé de se mettre en tenue pour faire sa visite au vice-roi; on en eût peut-être fabriqué un paletot Menschikoff ou quelque canard analogue. En attendant, n'ayant pas pris avec moi de grande tenue, je me voyais obligé de m'en composer une ad hoc. Par dessus le petit uniforme de campagne que j'ornai de quelques décorations, je passu un cor^ don, et me coiffm, d'un bonnet de police. Je fis mettre à mon fils un petit atttia hongrois et un fez turc, ce qui lui donnait un ex-

RE CAIRE. lOS

térienr de petit pacha. Mon cousin, imitant la composition quelque peu fantaisiste de mon accoutrement, s'en confectionna un qui surpassa le mien par le mariage libéral de son uniforme de chambellan, à la coifiure cosmopoUte du cylindre bourgeois. Mon secrétaire, auquel je voulus aussi procurer Toccasion de voir le pacha, garda l'habit noir rehaussé de la cravatte blanche. Ainsi accoutrés, et accompagnés du consul-général, nous nous rendîmes au palais du vice-roi. Une pâle et humble figure en justaucorps gros-bleu, coiffée d'un fez brun, nous reçut dans la cour du palais, devant la porte d'entrée. Prenant très-naïvement cet individu, pour un des nombreux domestiques — esclaves du pacha, ou pour le portier du château, je le laissai ouvrir la portière et m'aider à sortir de voiture, d'autant plus qu'il avait l'air d'y tenir tout particulièrement, car il en écarta une demi-douzaine d'au-

très individus qui faisaient mine de vouloir se chai^r de ce soin.

En montant sur le péristyle, le consul prenant ce même individn par la main, me présenta dans sa personne le grand-maltre des cérémonies, ce qni me surprit et m'embarrassa quelque peu, car je ne pouvais cependant lui dire: — mille excuses, monsieur, j'ai pensé que vous étiez un domestique. — Nous montâmes un assez bel escalier en acajou, aboutissant à une vaste salle d'attente qui, selon la distribution généralement adoptée dans les grands appartements orientaux, était flanquée aux quatre coins d'autant de salons latéraux. Ou nous fit entrer dans l'une do ces pièces, d'où la vue est trèsétendue et très belle. Ornée de superbes glaces et d'un lustre en cristal à grand effet, cette salle était meublée à l'européenne avec des fauteuils et des chaises en bois sculpté et doré, recouverts de damas de

soie cramoisie, brochée de blanc; de pins l'inévitable divan turc longeait la rangée de fenêtres qui occupaient Tun des murs. Nous n*y attendîmes qu'un instant, le temps qu'il avait fallu au maître des cérémonies pour nous annoncer au vice-roi.

Nous retraversàmes la grande salle d'attente, pour être introduits dans un salon carré, qui faisait du même côté le pendant à celui que nous venions de quitter.

Sald-pacha nous y attendait, et fit quelques pas à notre rencontre.

Qu'on se représente un gros homme, d'une taille au dessous de la moyenne, avec une tête qu'on n'oserait nommer belle que si beau voulait dire laid; une figure ratatinée, encadrée d'une petite barbe rousse, toujours sous l'effet d'une grimace qui lui fait fermer un oeil en élargisant l'autre, ce qui donne à la ligne de la bouche la même impulsion de syméine rompue, des lèvres

IM LE CAIBE.

en festons ridés, mettant au grand jour trois dents difformes et les embrasures de celles qui furent. Qu'on se représente, dis-je, cet honmie d'un embonpoint extraordinaire vêtu tout de blanc à l'exception d'un fez brunrouge, et l'on aura une idée exacte de l'apparition singulière qui s'ofirit à nos regards. Ce vêtement, emblème de l'innocence, que le pacha affectionne à cause de la chaleur qui attaque si fort son embompoint, se compose d'une large jaquette dans le genre de celles que portent nos cuisiniers, d'une veste blanche plus étroite et boutonnée sous la jaquette, d'un châle qui entoure le bas-ventre et d'un ample pantalon blanc, en forme de jupe, cousue par en bas, avec deux ouvertures dans la couture, par où passent les pieds. Ce pantalon dans la confection duquel il entre une quantité d'étoffe, qui suffirait à habiller vingt personnes, recouvre de ses cent mille plis, un vaste ab-

domen et retombe en flottant sur cette partie (que par décence je veux bien nommer la continuation du dos) en un gros sac difforme, descendant jusqu'à la moitié des mollets. J'avais d'abord pris cette apparition de blanche colombe pour quelque eunuque, destiné à nous précéder devant le pacha, lorsque le consul me faisant un signe d'intelligence, s'empressa de me dire à demivoix : — c'est lui. — Je repris contenance, et fis mon salut très convenablement; le reste des assistants se tira £out aussi bien d'affaire. Nous fdmes présentés les uns après les autres. Le pacha eut l'air de prendre pour une délicate attention, la coiffure du pays que j'avais pour cette circonstance donnée à mon fils, n nous invita à prendre place près de lui sur un grand divan qui longeait les trois murs de la salle. Celle-ci était toute tapissée de damas jaune, bouton d'or; un tapis superbe, un immense lustre et des

glaces remarquablement belles en complétaient l'ameublement. Le maitre des cérémonies et d'autres charges de cour, les aides-de-camp et les esclaves restèrent à l'embrasore de la porte.

Sur un signe du pacha on serrît des pipes; six îndÎTÎdus uniformément vêtus, enbèrent processionnellement, tenant chacun de la main droite un long tuyau de bois de jasmin, dont l'extrémité supérieure se terminait par un superbe bout d'ambre, enrichi d'arabesques en diamants sur un fond d'énuûl gris-perle, tandis que le bout incliné vers la terre supportait une cheminée de pipe, d'où s'élevait une colonne de fumée bleuâtre et aromatique, s'échappant de l'amadou pai^ fumé qui recouvrait la couche de tabac. Cinq de ces pipes portiùent des bouquins d'ambre, exactement pareils; la sixième destinée au pacha, était au moins trois fois plus élégante et plus riche. Les porteurs de pipes

LE GAIBE. 109

entrèrent silencieusement un à un, se suivant de très-près. Arrivés au milieu de la salle, ils firent un profond salut au vice-roi, nous offrirent nos pipes respectives avec un geste étudié et original, puis ils posèrent sous les cheminées des ajssiettes en argent; celle du pacha était en vermeil. Un accès de fou rire allait s'emparer de moi, lorsque j'aperçus mon fils, que le consul avait d'avance prévenu de ne pas refuser la pipe qu'on lui présenterait, sérieusement assis sur le divan; la tête couverte d'un fez et tirant à travers une grimace involontaire, une bouffée de tabac d'un tuyau qui avait deux fois sa taille. Lorsque nos regards se rencontrèrent je lui fis signe de se borner à faire seulement semblant de fumer, il me comprit et joua parfaitement son petit rôle. Sur un second signe de Sald-Pacha, une nouvelle procession, portant le café, entra avec les mêmes salutations; chaque esclave

avait une petite tasse torqne, qn'il tenait avec deux doigts de la main droite, tandis que la main ganche passait successivement du front à Tendroit du cœur, expression d'hommage et de profond respect.

La tasse turque se compose, comme on sait, de deux pièces; d'un petit vase excessivement mignon qui contient le café, et d'un second petit vase en métal, argent, vermeil, or-pur ou émaillé avec, ou sans pierres fines, selon le luxe qu'y met le propriétaire. Ce second vase, qui a la forme de nos coquetiers, sert d'enveloppe on de support à la tasse proprement dite. Ce service est, d'après moi, aussi original que gracieux, et je fiis contrarié de voir qu'il commence à se perdre en orient Dans les cafés publics on n'en voit plus. D'horribles petites tasses en porcelaine ou en faïence de fabrication européenne, remplacent déjà en grande partie le gracieux findjane oriental. Il est

LE CAIRE. m

vraiinent déplorable de voir ces orientaux, qni s'entêtent à ne pas imiter des Européens ce qui serait réellement profitable à leurs intérêts, s'emparer tout -à- coup de quelques usages insignifiants, inutiles et ridicules, dans leur pays sourtout. Ainsi, par exemple, ce magnifique costume turc ancien, avec le gracieux turban qui avait l'avantage de préserver des coups de soleil, le voilà remplacé aujourd'hui, sans rime ni raison, par un afireux fez, qui de plus a Tinconveulent de ne pas garaiitir des rayons du soleil. Les larges vestes brodées, qui cadraient avec l'ampleur des châles, dont le climat oblige de s'envelopper à mi-corps, ont cédé leurs droits à des espèces d'aittias hongrois, confectionnés à la diable, relevés sur le ventre, qui restant malgré tout, enveloppé de châles dissimulés, fait remonter l'habit jusqu'au menton. Quant à la pantoufle turque qu'on pouvait mettre et ôter

us LE GAIBE.

en un clin-d'œil et qui par conséqaent répondait parfaitement à la coutume du pays: de quitter la chaussure à la porte, ne voilà-t-il pas qu'aujourd'hui l'armée turcque y substitue une bottine, et conmie celle-ci n'est plus destinée à être ôtée en entrant dans la chambre, on y a ajouté une seconde chaussure, qui n'est autre qu'une méchante galoche en gros cuir et parfois même en caoutchouc. La belle invention, dans un pays où l'on va de préférence à pied et où l'ardeur du soleil élève parfois la température d'été jusqu'au delà de 30^ Réaumur.

Les Anglais, dont le Caire est la grande station dans le trajet qu'ils ont à franchir de leur patrie jusqu'aux Lides et vice-versa, s'efforcent de britanniser cette ville et ils y parviennent. Tous les hôtels, en effet sont arrangés et tenus à l'anglaise, et la monnaie anglaise est celle qui y a le meilleur cours; tous les calculs se font par les mar-

chands indigènes mêmes, sur la base des valeurs anglaises; dans les auberges on ne parle qu'anglais, les domestiques et les commissionnaires arabes ne connaissent en dehors de leur propre langue que l'anglais.

Malgré son incontestable laideur^ la figure de Sald- Pacha est intelligente et exprime une certaine finesse malicieuse et caustique. La conversation, vive, facile et variée, ne tarde pas à justifier ce que promettent ses traits sous le rapport intellectuel. U possède la langue française dans la perfection.

Sald-Pacha était grand-amiral du temps de son père; depuis lors, il se bat les flancs pour aimer la mer et n'y parvient pas, dit-on, parce que la mer lui veut du mal. Il y a toujours deux ou trois bateaux à vapeur qui chauffent sous ses fenêtres, et lorsque le baromètre monte, et que le vent paraît endormi, le vice -roi se précipite à bord, pour débarquer aussitôt que le vent fi*al-

chit. Un jour il eut la fantmsie de fùre un voyage en Europe ; toutes les dispositions étaient prises : le consul de France avïdt annoncé le prochain débarquement de Son Altesse à Marseille; les appartements, les voitures et le service y étaient déjà préparés pour le recevoir ; le grand-amiral vice-roi était même déjà embarqué avec une suite nombreuse, quand tout-à-coup un perfide coup de vent, partant de la côte d'Âftique, vint lui travailler le cœur. Plus malade que qui que ce fût à bord, vite il appela le consul de France, qui était du voyage, pour lui déclarer que, par une mer semblable, il n'y avfùt pas moyen de continuer la traversée, et que décidé à rebrousser chemin, il le chargeait, aussitôt débarqué à Alexandrie, d'écrire à son gouvernement les motifs majeurs de son abstention. Le consul, pesant tout le ridicule qui en rejmllirait sur luimême, supplie le pacha de soufirir encore

quelque temps avec résignation, recourt même au mensonge pour l'assurer que le baromètre promet un changement favorable, finit enfin par persuader au grand-amiral qu'il ne serait point de sa dignité de vice-Neptune de fuir pour un peu de houle. Cependant la mer grossissait toujours; le pacha, exaspéré et souffrant le martyre, envoie à tous les diables sa réputation de marin, les jugements des Français, les instances du consul qui était à bout, et ordonne de tourner le gouvernail et la proue dans la direction d'où soufflait le khamsin. Depuis lors, il ne se hasarde plus à traverser la Méditerranée, et se borne tout au plus à longer le Nil ou à sortir du port d'Alexandrie, pour faire une promenade en vue des côtes de cette résidence.

Les traits caractéristiques de Sald-Pacha sont: 1) qu'il s'arrange très*habilement de manière à ce que jamais personne ne sache au juste

ne LE CAIRE.

OÙ il sera le lendemain. H n'a jamais de résidence fixe; aussitôt qu'il ayent de quelque affaire politique qui oblige un consul quelconque à venir lui soumettre les difficultés d'une question qui se complique, il monte à bord de son bateau et donne Tordre d'appareiller, sans dire où il compte se rendre. Cette incertitude fait le désespoir des consuls; en attendant ils se voient obligés, en l'absence du vice-roi, de traiter la question avec ses ministres, qui de leur côté s'empressent de tenir le pacha au courant de ce qui se passe, envoyant courrier sur courrier, le chercher de tous côtés. En attendant, il réfléchit et ne revient que pour donner une décision un peu tardive, mais mûrement combinée. 2) Le zèle que le pacha déploie à l'endroit de ses troupes va jusqu'à l'incroyable. Dans sa sollicitude pour le bienêtre de ses soldats, et principalement de sa garde, il a augmenté la paie, amélioré la

nourriture et rhabillement, et les progrès qu'il a fait faire à son année, en prévision de la guerre sont incontestables; il ne craint même pas de compromettre le prestige de sa quasi-souveraineté, en se faisant le caporal des casernes où il passe des heures entières à faire exercer, à examiner les habits et les chaussures etc. il y a plus, il aime parfois à ménager à ses soldats de véritables surprises d'enfant: on dit en effet qu'il fait venir de Paris, moyennant des sonmies exorbitantes des bonbons et des fruits confits et qu'il se plaît à distribuer ces friandises à des bataillons entiers.

Le consul m'ayant prévenu qu'aucune conversation ne ferait plus de plaisir a Saldpacha que celle touchant son thème favori: la supériorité de ses troupes, j'eus naturellement soin d'amener cette question sur le tapis; aussi le vice-roi fiit-îl à mon égard d'une amabilité charmante et m'offiît-il même

de revenir chez loi dans raprès-diner pour me montrer les soldats de sa garde qui se trouvaient en ce moment au Caire. «Tacceptai la proposition avec d'autant plus d'empressement que j'étais en effet trèscurieux de m'en former une idée.

En dehors de ce sujet, la conversation roula d'abord sur ses mérites comme marin, mérites dont le pacha fit lui-même un sincère éloge. — Si j'avais continué — disait-il — à ne m'occuper que de cette science, ainsi que le voulait mon père, j'aurais un jour marqué dans l'histoire universelle de la marine, car j'étais heureusement doué de toutes les qualités, de toutes les capacités qui forment les grands hommes de mer. — Par politesse conmie par égards, je m'efforçais d'avoir l'air convaincu de cette assertion équivoque, mais j'ignore si ma contenance forcée, n'a pas parfois trahi mes doutes. Touchant le sujet du perfectionnement des armes à feu, Sald-

LE CAIBE. piè

pacha, éclata en une espèce de rage en me racontant, qa'un de ses médecins européens, qui avait été par hasard le premier à lui parler des canons rayés, s'était offert de commander et de faire venir de Turin un certam nombre de ces canons pour Tannée égyptienne, et que lui, le pacha, avait accepté cette proposition.

— Mais, imaginez-vous — me dit-il en devenant cramoisi de colère, que cet infâme drôle, après m'avoir enlevé un argent fou, a eu rindignité de se jouer de moi; au lieu de canons il m'a livré de la drogue, car ces pièces n'ont pas seulement supporté le premier essai d'épreuve avec le quart de la charge qu'on donne ordinairement aux canons dont on expérimente la solidité; ils ont tous éclaté en cent mille pièces comme du verre. Avez-vous une idée d'un filou pareil? — Je me permis de répliquer, que le docteur ne savait sans doute pas qu'on exige d'une

pièce d'artillerie plus de solidité que d'une seringue. Le vice-roi se mit à rire et ajouta qu'il eut mieux valu en effet, au lieu de commander à l'ËscuIape une acquisition de canons, de le laisser à son métier de charger les seringues. La manière plaisante dont Sald-pacha prit robserration que je lui avais faite à propos de ses prétendus griefe contre le médecin, me prouva qu'il s'étât aperçu que lui-même avait les premiers torts. Parlant ensuite de l'état sauvage des Arabes, il déplora l'énorme difficulté de trouver des hommes capables de lui venir en ïdde, et se vanta d'avoir beaucoup fait pour améliorer le bien-être de la nation.

Enfin, le consul m'ayant prévenu que le vice-roi ne jouit pas de la prérogative de congédier son monde anx audiences qu'il donne aux étrangers, je levai la séance moimême lorsque j'en eus assez; il me serra très-affectueusement la main en me don-

LE CAIRE. m

nant rendez-vous pour les quatre heures dans son château privé sur le Nil. Nous rentrâmes déjeuner, et lunes nn tour dans les bazars. A l'heure convenue pour la revue, je me rendis avec le vice-consul à l'endroit indiqué^ où le pacha s'était hâté d'arriver le premier, pour s'assurer par lui-même, si les troupes étaient dans l'état brillant, où il désirait les faire voir à un officier étranger. Le palais en question que le vice-roi affectionne tout particulièrement, a été édifié sur un emplacement qu'il a acheté à sa sœur, Le Nil y roule si près ses eaux, qu'elles ont l'ah* de friser le soubassement de l'édifice. Le paysage est plat, nn peu monotone, mais vert et par conséquent reposant agréablement la vue après la poussière, la pierre et le sable qu'ofire l'aspect sérieux de la ville. Le palais n'est pas grand, mais très-élégant tant à l'extérieur qu'à l'intérieur; cependant il n'est pas d'un style de

m LE GAIBE.

pureté irréprochable car, bien que le manresqne prédomine, on y surprend des réminiscences de différents genres qui du reste ne nuisent pas à Tensemble. Le fond des murs extérieurs est rouge et revêtu d'arabesques blanches en relief, travaillées à jour, ce qui fait Teffet d'un voile de dentelles jeté sur une étoffe rougeâtre. L'appartement du pacha est presque de plein pied; quelques marches seulement d'un escalier en marbre blanc conduisent de la cour du chftteau à la salle de réception, qui n'est pré'Cédée ni d'antichambre ni de salon d'attente. Je n'ai vu que cette seule pièce, qui est très-richement meublée et qui contient, les plus beaux modèles de ces glaces magnifiques pour lesquelles le vice-roi dépense des sommes si exorbitantes. La cour du palais est vaste, encadrée de trois côtés par des maisons très-élevées, dont le palais n'occupe qu'une partie donnant sur le fleuve.

Ces maisons sont des casernes, nouvellement construites par le vice-roi, désireux d'avoir toujours à côté de lui ses soldats bienaimés, auprès desquels il passe la majeure partie de ses loisirs.

En entrant dans la cour du chftteau, je trouvai le régiment des nègres rangé en bataille. Il était placé en colonnes par bataillons, spectacle curieux et fort beau par la grande originalité, que celui de deux mille nègres, tous choisis parmi les plus noirs des noirs, et vêtus de blanc de la tête aux pieds. Tous ces hommes sont de haute taille à larges épaules, respirant la force et l'ardeur de la jeunesse, prêts à endurer les plus rudes fatigues, et tous beaux de cette laideur des bouledogues, devenant beaux à force d'être laids. Le vêtement, qui se compose d'une jaquette, d'une veste et d'un large pantalon, est, oonmie celui du pacha, tout en toile. Un fez brun-

rouge sur une calotte blanche qui dépasse, couvre la tête.

Musiciens, tambours et fifres sont aussi des nègres; il n'y a que les officiers qui ne le soient pas, ou du moins qui le soient moins, car bien qu'en Europe, ils fissent l'effet de ramoneurs sortant de leurs cheminées, ils ont Tair d'avoir déteint à côté du noir de jais des soldats. Le pacha venut de passer devant leurs rangs et se tenait sur la terrasse de marbre qui surmonte Tescalier du palais. Il me reçut presqu'avec effusion et m'engagea à passer devant la ligne des bataillons, qui prirent les armes et me les présentèrent, lorsque le vice-roi se retira dans la salle.

Je fus frappé de la bonne tenue, de Falignement et surtout de la qualité des fusils, tous à percussion et rayés, paraissant ne pas avoir été livrés par le grand maître des lavements de son Altesse. Au moment

OÙ je m'acheminais vers le palais pom* faire au pacha des compliments à perte de vue sur l'état de son régiment nègre, il reparut sur la terrasse, et accueillit avec une satisfaction extrême mon gros paquet de louanges, d'ailleurs véritablement sincères. Il fiit si content de ce succès, qu'il donna aussitôt l'ordre de faire prendre les armes à un régiment de blancs et à la cavalerie, qui parurent sur le terrain, dès que les nègres eurent, par ordre du vice-roi et à deux reprises, défilé devant moi, d'abord par pelotons, puis en colonnes serrées par bataillons. La musique laisse à désirer, sans cependant être trop mauvaise, car il faut faire la part de la nature primitive des gens appelés à l'exécuter. Le défilé fiit vraiment trèspassable. Là-dessus nouveaux éloges de ma part et nouvelle joie du pacha.

Le régiment des blancs, étant encore de beaucoup supérieur à celui des nègres, m'ar^

racha de nouveaux compliments, qui transportèrent le Tice-roi de satisfaction. H me fit passer cette troupe en rerue de la même ma^ nière; rint ensuite la cavalerie. Le régiment de cavaleiie légère est bien monté, bien vèta, bien sellé et bien armé; les chevaux sont de la race du pays, de taille moyenne et font FeiTet d'êb% bons, sans pécher par trop de beauté, ce qui d'ailleurs n'est qu'un luxe, dont un régiment de cavalerie n'a pas besoin pour être excellent. A l'arrivée de la grosse cavalerie, qui heureusement ne se compose que d'un seul escadron, destiné à faire de l'eQet aux grandes revues, et aux cérémonies, il me prit une formidable envie de rire. De mauvais chevaux, lourds et laids, achetés en Allemagne et probablement ausâ par l'entremise d'un phannacien ou d'un tailleur, à quelque marché de chevaux de charme, étuent montés par des gens ridiculement accoutrés de costumes prétentieux,

le; CAIBE. 187

comme des comédiens de carnaval. Des casques en cuivre doré, surmontés de plusieurs panaches énormes et de beaucoup d'autres ornements, aussi disgracieux que lourds, jurant d'une manière risible avec la chaleur tropicale du climat, écrasaient des figures tout hébétées par le poids de cette coiffure grotesque et souflfrant d'une température de serre chaude, qui amenait aux bords des visières des cataractes de sueur. D'horribles uniformes à collets montants, en gros drap, produisant le même effet aquatique sur le reste du corps, et recouverts de cuirasses métalliques mal faites et mal ajustées, se transformaient à la hauteur de l'abdomen en jupes blanches à mille plis, faisant fonction de pantalons.

Dans une cour attenante était rangée l'artillerie. Je n'ai pas été à même de juger comment elle s'acquitte de son métier principal, mais je lui trouvai bonne mine. On

me fit voir des pièces de 6, de 4 et de 3, toutes en bronze, mais rayées; les attelages se composaient de mulets extraordînaitement forts. L'in&nterie est de quatre bataillons, de la force de 550 hommes effectife, c'està-dire que le viee-roi n'admet aucun motif d'absence dans les rangs, sauf pour cause de maladie, les ouvriers, les boulangeis, les ordonnances, chargées des commisâons qu'exige le service, fonuaut des pelotons somumérùres à part, libérés une fois pour toutes du service de front. La carabine ÀÙnie est l'arme de l'infanterie. Après la revue, on me fit voù* le pain des soldats: il était frais et pur de goût; chaque pain a deux pouces de diamètre ; le soldat en reçoit cinq par jour, et joomellement aosâ une portion de viande d'après une mesure du pays, dont je n'ai pu exactement apprendre le degré comparatif. Pendant que nous fiumons avec le pacha, entra un de ses vieux généraux,

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traînant ses jambes à la remorque de son gros corps^ qui paraissait ne plus s'en soucier, à-peu-près dans le genre des éléphants vus par:;-derrière. Le vice-roi me dit en le voyant entrer : — Voilà un de mes braves les plug distingués, jugez du rester ajouta- 1- il. — Il a commandé en Crimée ; je vous demande s'il en a Tair? Ça se fait vieux et demande à être rafraîchi.

Sald-Pacha fit l'éloge de ses troupes, et parla de la force qui les caractérise et les distingue de tous les autres soldats. Sous ce rapport le vice-roi avait raison : le soldat arabe peut supporter les fatigues, les chaleurs, les influences malsaines de l'abus de Teau et des fruits, sans qu'il soit question de ravages causés par les fièvres, comme c'est le cas avec les troupes européennes, dès qu'elles se trouvent transportées dans des conditions de climat et d'hygiène sortant de l'ordinaire. Le vice -roi observa avec

besQconp de raison, qu'il ne craignait aucune guerre d'invasion en Egypte — car les meilleures troupes européennes — dit-il — malgré toute leur supériorité, se verraient en peu de jours vmncues par notre arme la plus meurtrière pour les étrangers : le cHmat. Nous n'aurions pas de stratégie trop raffinée à développer — ajouta-t-il, — car il ne s'agirait que de les attirer bien dans le fond du pays, puis nous verrions alors qui de nous ou des Européens supporterait le mieux l'effet de 48" Réaumur à l'ombre, supposé qu'il y en eût, le manque d'eau et quelques autres petits inconvénients. En somme, Sald-Pacha n'avait pas tort, m^ il généralisait trop, ce me semble, les motifs qui lui inspiraient tant de sécurité, car il oublitut l'armée anglaise des Indes, qui, sans avoir besoin de venir d'Europe en Egypte, pourrit au besoin fournir à on ennemi européen quelques régiments, non moins aguerris que les siens

aux rayons d'un soleil ardent et aux inconvénients atmosphériques, sans parler des régiments français de l'armée d'Afrique.

Après avoir pris congé du vice-roi, je traversai les deux grandes cours au bout desquelles je devais regagner ma voiture, et passai près de l'écurie du vice-roi. On était justement en train d'épousseter deux de ses voitures, dont l'aspect aussi élégant qu'original mérite d'être mentionné. Un petit coupé à deux places, de forme très -gracieuse, confectionné à Londres, à un prix fabuleux, portait les initiales du nom de Sald-pacha, en vermeil sur un écusson émaillé, représentant un manteau de pourpre, doublé d'hermine, et surmonté d'une couronne princière; ces écussons se reproduisaient isur les panneaux des portières, sur le revers des deux strapontins, à l'arrière et sur le devant de la voiture. Le fond de cette voiture, d'un beau bleu magnifiquement verni, comme

si c'eût-été de Fémail, sortant des mains d'un bijoutier, faisait supérieurement bien ressortir ces ornements, travaillés en relief avec un goût tout- à -fait artistique. Les cuirs du carosse étaient gris -perle, pour paralyser Teffet d'un soleil trop ardent. Tous les détails en métal qui sont habituellement en fer ou en acier étaient en argent. L'intérieur de la voiture était richement tapissé de satin blanc, orné de belles bordures d'un, gris tendre. A côté de ce coupé se trouvait un cabriolet, décoré exactement de la même façon. Les grandes écuries du vice-roi étant à la citadelle, il n'y avait là pour le moment que ces deux voitures et quatre chevaux, dont deux juments anglaises» assez belles, et deux trotteurs noirs de Russie, dont le vice-consul venait de faire honmiage au pacha.

A propos de chevaux arabes, je demandai

entre autres choses à Sald-Pacha, dans queUe partie de la Syrie je pourrais voir les plus belles races de chevaux pur-sang. — Nulle part — me répondit-il. Le vrai cheval arabe n'existe plus; j'en cherche partout, — continua-t-n, mais c'est comme si je chantais; on n'en trouve plus d'irréprochables, comme il en existait du temps de nos ancêtres; la race est défigurée, dégénérée, en un mot, ce n'est plus ce que c'était autrefois. Dans les villes il est im-

possible de rencontrer des chevaux qui méritent qu'on en fasse Facquisition, et ce n'est tout au plus que dans quelques villages, à cinq ou six jours de marche de Damas vers l'intérieur du pays, à Hamma par exemple, ou dans quelques autres localités non loin de là, qu'on trouve, moyennant des sommes folles, d'assez beaux chevaux, approchant de la belle race dont la perfection n'existe plus aujourd'hui.

Xoc^ fîmes un tour dans les bazars et rentrimes à l*hôtel pour dîner.

Les Angiab étaient tous partis dans la mâtinée, les mus se dirigeant vers les Indes par Snez. les antres vers FAngleterre. La tabled^hote« devenue infiniment moins nombreuse, fut dressée dans un petit salon, moins bruyant. Le dîner, cependant, n'en fut ni meilleur ni mieux servi. Bouillon de mouton, eC^telettes de mouton, mouton froid, entrée de riz au mouton, omelette à la graisse de mouton, mouton rôti, et pour la clôture« pudding au suif de mouton. Bref c'était bien le cas de dire : — Mouton, que me veux-tu î — et si ce malheureux mouton, dont on ne sort plus en Orient, pouvait parler, il répondrait: Je veux vous empester, et ma foi, j'y parviens. En effet, tout sent ou plutôt tout pue la peau de mouton, et Ton finit par prendre cette viande en horreur. On me dira peut-être

que je calomnie cette pauvre bête qui fait les délices de tant de gastronomes. Si vous me parlez d'un mouton engraissé qui, avant de devenir la victime du bourreau culinaire, reste tranquillement, des semaines entières à jouir de sa paresse et d'une nourriture appropriée à l'amélioration de sa chair, d'un mouton qui passe sans tourments préalables et directement au suplice définitif, j'en mangerai volontiers avec vous, et le trouverai bon ; mais figurez vous un malheureux animal qui, comme les pauvres gens, de ce pays n'a vécu longtemps que d'air et d'un peu de rien du tout, arrive épuisé, par un soleil brûlant, de ses pâturages illusoires, droit à l'abattoir où le couteau du cuisinier lui donne enfin le coup de grâce, avant même que sa transpiration maladive n'ait eu le temps de se calmer, et vous comprendrez la diflférencel —Passons. — Pour avoir la possibilité de se rassasier un tant soit peu, à ces sortes de repaâ il faut d'abord

avoir étudié le métieT de prestidigitateur, car pour peu qu'on mange convenablement, sans jeter les morceaux à la manière du glouton dans le réservoir abdominal, on est frustré des mets, qm ont précisément meilleure nûne que ceux qu'on vous sert. Les vins y sont assez médiocres, et Ton se rattrappe généralement sur le porter et la bière anglaise.

Les Pyramides.

24 Mars.

Le jour s'annonça par une matinée fraîche; le ciel était couvert, et nous, de nous en réjouir, dans Fespoir d'éviter l'ardeur insupportable du soleil dans la plaine des pyramides de Bjizeh^ qui sont celles que les voyageurs visitent de préférence, d'abord parce qu'étant les plus grandes elles sont les plus intéressantes, et puis parce qu'elles sont les plus voisines du Caire.

n avait été convenu dès la veille qu'on se mettrait en route à sept heures du matin, et qu'on se rendrait en voiture jusqu'au Nil, pour se mettre à dos d'ânes sur la rive opposée, où les bêtes avaient été commandées

d'avance. tTavaiâ recommandé an drogman qui devait nous accompagner, de me réveiller à six heures. Ne voilà-t-il pas que cet imbécile, insouciant de la marche véritable du temps, et se figurant qu'il était six heures, vint me réveiller trois heures plus tôt; et lorsque je lui fis observer avec humeur qu'il s'est trompé, en lui demandant pourquoi il a été venu me déranger au beau milieu de la nuit: — parce que je n'ai pas envie de dormir - fit-il, d'un ton si naïf et si bête que je sentis ma colère désarmée.

A six heures et demie, tout le monde est exact à l'appel; on déjeune à la hâte, on remplit un panier de quelques provisions fi^oides: des oeufs, du mouton froid, une vieille poule rôtie, des citrons et des oranges, des flacons d'eau, mélangée de Rhum et de sucre, et l'on part.

En cheminant, on nous fit remarquer le palais de Soliman-pacha, renégat, tout

LES PTBAMIDEa ISO

récemment passé de ce monde, où il échangea les consolations du christianisme contre la religion de Mahomet, dans cet autre monde, où le Christ, qu'il a abjuré, jugera Mahomet et ses aveugles disciples. Le cœur est saisi de terreur, en pensant à ce que doit être le réveil d'une &me de renégat, dans l'antre monde, devant le tribunal suprême.

Les voitures s'arrêtent; on va un petit bout de chemin à pied, à travers un espace quasi impraticable ; on descend la côte un peu escarpée du rivage, et enfin on atteint le Nil, cet immense fleuve, que tant de générations ont salué du nom de saint, à cause du bienfaisant limon dont il recouvre les champs voisins, de la fertilité miraculeuse que ses eaux font naître partout où elles favorisent le sol de leurs fiructueuses caresses.

Singulier phénomène que cette grande artère liquide qui alimente tout un pays.

IM LES FTKAHIDE8.

et dont la source et la crne sont entourées de mystère. Ce fleuve prend son conrs da fond des sables, sans qa*aacane montagne le rejette de son flanc; il parait ne pas avoir de ndson d'être, et cependant quel fleuve des cinq parties du monde ponmût rivaliser d'utilité et de puissfmce avec le Nil prédestiné, qui vit naître Motse, prédestiné lui anssi, comme lui ignorant sa naissance, et comme lui, enfin, né pour parler aux siècles de la puissance divine et de ces grands mystères.

Les rives ne sont point belles, et Teaa du Nil, comme celle du Danube et du Rhin, comme Teau enfin de tous les grands fleuves, est bourbeuse.

Comme il soofBut un gros vent de mer, la rivière était a^tée par de grandes vagues écnmantes et ci^ricieuses, ce qui rendit notre traversée en bateau un peu plus longue qu'elle ne s'accomplit dans des conditions normales.

Nous ^rçûmes près de Tendroit où

nous montâmes en bateau, une machine toute primitive pour prendre Teau du Nil. C'était une grande roue en bois, recouverte d'un mauvais toit en planches, à laquelle était fixé un grand nombre de petits vases d'argile qui, à chaque tour de roue, descendaient alternativement dans Teau, et remontaient remplis, pour verser leurs contenu dans des réservoirs plus vastes. A l'autre bord du fleuve, nous attendaient nos montures, dont le choix avait été très imparfaitement exécuté; elles étaient toutes chétives, décharnées, minées des jambes et elles ne pouvaient qu'inspirer de l'inquiétude. Comme il fallait cependant se décider, j'en réglai la distribution selon l'habileté des cavaliers qui devaient les monter, et laissant aller mon monde en avant, je restai à faire quelques dispositions relatives à notre retour. Déjà, pour rejoindre les miens, j'avais mis mon souffi-e-douleur au galop. A peine lancé

Ht LES PTRAMIDES.

à fond de train, le malheureux âne, pliant sous le fardeau dont je Taffligeais, bronche des quatre pieds et roule comme une boule en m'entrainant dans sa chute. Je me donnai une forte contusion à la jambe, une autre au côté et une écorchure m soignée au coude qu'elle présentait à s'y méprendre Taspect d'une plaie; le tout jht couronné de la secousse générale, que produit sur une constitution qni n'a pas les apparences étiques, un canunbolage à plein-fouet. Je me relerai tout fangeux, et après avoir perdn mon temps à gonnuander le drogman d'avoir si mal soigné le choix de nos montures, je m'emparai de son Ane et repartis à toute bride, cette fois plus heureusement. Mais ce bonheur fiit de courte durée; en effet, après avoir rejoint la compagnie, mon baudet de rechange attendit que nous fussions tous réunis, pour se Manquer par terre à son tour, mais cette fois d'une manière encore plus impardon-

LES PY](tAMIDES. 148

nable. car il n'avait pas même Texcuse d'une allure trop fougueuse, puisque nous cheminions tout doucement au pas ; il perdit Téquilibre au tournant d'un sentier et roula à terre avec sa charge, dont je représentais l'effectif. Furieux, j'agonisai derechef et drogman et muletier; mais à quoi bon tout cela après coup, alors que toute ma personne avait déjà été mise en compote. Dumoins m'empressai -je de retirer de cette double expérience de chûtes l'enseignement de faire conduire à la bride les baudets que montaient ma femme et mon fils.

Nous traversâmes une forêt de palmiers, parsemée d'acacias blancs très-touffus. L'aspect de quelques milliers de ces arbres splendides, à troncs élancés, découpés en losange, agitant leurs élégants panaches dans les airs, produit un singulier effet; c'est le — plumix dadyUfera — ou dattier proprement dit, trèscommun en Egypte. Le tableau pittoresque

que nous offrait ce bois de dattiers était complété et animé par les Arabes, qui grimpaient ayec Fagilité du chat le long de ces troncs infinis, dépourvus de branches, pour élaguer de la cime les rameaux desséchés, nuisibles à leur développement.

Les Arabes ayant une prédilection prononcée pour les couleurs un peu criantes, surtout pour le rouge, le bleu-de-ciel et le jaune -clair, c'était un singulier coup d'œil que celui que nous effilent ces arbres majestueux, tantôt recouvrant de leurs touffes gracieuses des bouquets d'hommes, brillant au soleil dans leurs vêtements bariolés, tantôt les laissant apercevoir le long de leurs tiges, montant ou descendant conmie des reptiles.

Des troupeaux de chèvres et de buffles se présentaient fréquemment à notre rencontre. Au sortir du bois, nous traversâmes un petit village d'assez mauvaise apparence, pauvre et sale, mais qui se montrait cepen-

dant dans son plus beau moment. Il y avait marché. Légumes, poissons, moutons, ustensiles en terre et en bois, quelques nippes entourées d'enfants entièrement nus, et de femmes ayant le visage couvert, mais les jambes nues et la gorge au vent: tel est le spectacle qui s'offre à votre vue.

Les fenmies arabes nées dans la misère, croupissant, leur vie durant, dans la saleté, Tesclavage et Tindigence, sont, malgré ces conditions qui tuent la beauté et la grâce surtout, assez généralement bien bâties et conservent sous leurs sordides haillons une démarche et des mouvements gracieux et nobles. H est surtout joH de voir la femme arabe porter les fardeaux, dont son double métier de mère et de servante la charge à la fois. Ou bien c'est une immense cruche d'eau ou de lait, qu'elle retient sur sa tête en arrondissant gracieusement le bras, tandis que son enfant à califourchon sur ses épaules,

lit LES PYRAMIDES.

se cnmpanne à elle de ses petites mains; oa bien enfin c^est une corbeille en jonc, tonte remplie de sa progéniture, que d'une main elle porte sur le dos, tandis que de Tautre elle traîne à la remorque quelque Tëbîcule, chargé de denrées ou de poterie qu elle va rendre au marché.

Nous cheminions déjà depuis près de deux heures et les pyramides paraissaient nous cogner le nez, quand le drogman nous dit: — nous voilà presqu'à moitié chemin. — La chaleur conunençait à devenir indiscrète, le paysage plus ou moins insipide: devant nous le déserta» dont Thorizon plat n'était interrompu que par les contours des trois monuments étemels, vers lesquels nous nous diriffions*

Malgré la chaleur du soleil, il soufflait un vent HK^sez violent qui nous envoyait des nuages de poussière, et, bien qu'on se dit pour $Vn i\>Q$oler« que ces atomes étaient des

débris de ces pyramides qui virent passer les Pharaons, nous eussions préféré les laisser aux dits Pharaons plutôt que d'en remplir nos yeux. Enfin nous y voilà! ... les indestructibles masses de pierre semblent nous regarder avec mépris, et nous rappeler ces millions d'êtres qui naissent, s'agitent et disparaissent, tandis qu'elles, avec leurs corps de granit, voient passer les siècles, et silencieuses et fières, défient depuis quatre mille ans le temps et les honmies. Une sensation toute particulière vous saisit au moment où vous vous arrêtez face à face devant ces imposants et uniques monuments du désert. Ce n'est que tout près des pyramides qu'on aperçoit les sinuosités considérables qui brisent le niveau de leurs faces colossales et rompent les arêtes où ces faces se joignent, lignes aulrefois droites, et qui aujourd'hui encore, par l'effet de l'immensité des édifices, paraissent telles,

148 LES PYKAMIDfS.

rues à dietaoce. De près, les surfaces de toutes les pyramides, sauf de rares intervalles, font l'effet de ^gantesques escaliers en dégradatioD, dont quelques marches ont parfois jusqu'à deux mètres de hauteur; de là la difficulté de monter ces monuments sans l'aide des Arabes qui, voyant de loin arriver des étrangers, accourent en grand nombre, pour leur faire escalader ces pierres, moyennant quantité de bakschisch, multipliés sous maints prétextes. En 1845 je voulus me donner ce plaisir; trois Arabes s'emparèrent de moi, deux d'enb% eux me saisirent chacun par une mùn, et le troisième me poussait par derrière. Â peine ces gens vous ont ils empoigné qu'ils pai^ tent comme Téclair, sans plus faire attention à TOUS, à vos cris, à vos menaces, à vos prières. Connaissant les passages les moins périlleux, ils fixent d'un regard sauvage ta ligne qu'ils ont à suivre et montent, sautent

d^nne pierre à Tautre comme des gazelles, vous laissant vous débattre des pieds et des jambes comme bon vous semble, et vous donner des contusions sans fin, vous relevant par la force d'impulsion de leur propre allure, et ne s'arrêtant tout court qu'à mihauteur de la pyramide pour reprendre haleine et vous donner le loisir de vérifier, si tous vos membres sont encore attachés à votre personne. Pendant cette petite halte, les Arabes vous offrent de Teau, qu'ils ont toujours soin d'apporter avec eux; tentation infernale, dont on doit à toute force s'abstenir, si l'on tient à rester de ce monde. Au sommet de la pyramide de Chéops, qui est la plus élevée de toutes, on est tout surpris de se trouver sur un assez vaste plateau, tandis que, vue d'en bas, la pyramide fait l'effet de finir en pointe dans l'espace. Nous nous sommes abstenus cette fois de regrimper sur ces montagnes arti-

IM LES PTBAlflDES.

ficielles; mon cousin tronva de son côté aussi cette maxime très -juste, et malgré les instances pressantes des Arabes, qui nous obsédaient pour nous engager à monter, nous nous contentâmes de mesurer à Toeil nu ces géants de quatre mille ans.

n est une chose beaucoup plus pénible encore que celle -d'escalader la pyramide jusqu'au sommet, c'est la torture de pénétrer dans rintérieur, où Ton arrÎTe au moyen d'un boyau aussi étroit que bas, dépourvu d'air et de jour, suffocant et d'une température, rendue insupportable par l'effet des pierres, rôties au soleil. C'est à peu près au tiers de la hauteur de la pyramide qu'on entre dans ce corridor sépulcral, qui vous introduit, à demi-asphyxié et complètement échiné, dans une salle carée assez vaste, qui est la tombe proprement dite d'un Pharaon quelconque. Un sarcophage en granit se trouve adossé à l'un des murs; il n'est point

LES PYRAMIDES. ISl

recouvert et à la lueur des torches qui, tout en vous éclairant dans les ténèbres de ce tombeau, paralysent votre respiration et vous suffoquent, qu'apercevez vous?— une poignée de poussière qui, soit sable accumulé par la marche du temps, soit restes des cendres Pharaoniennes, vous rappelle le néant des gloires de ce monde! ayant déjà pomma part, visité cette salle auparavant j'avais avant de nous rendre aux pyramides, déclaré à ma famille qu'elle devait aussi bien renoncer à escalader les pyramides, qu'à pénétrer dans leur intérieur.

Après avoir regardé, admiré, regretté, glorifié à satiété, ces restes de l'antiquité la plus reculée, nous prêtâmes l'oreille aux cris de nos propres entrailles, et choisissant une place sur le pan en ruine d'une autre pyramide, en face de la doyenne, nous nous y établîmes à l'abri du vent, pour faire honneur au repas fingal, que nous avions eu

ut LES PYRAMIDES.

la précaution de prendre avec nons, pour parer aux éyentualités d'une faim probable.

Pendant qu'on étalait les provisions, entassées dans la corbeille nourricière, je m'amusai à faire un croquis de la pyramide voisine de celle de Ghéops, qui était la plus avantageusement éclairée par les rayons du soleil, et qui, quoique inférieure en grandeur à celle-ci, est la mieux conservée. Deux grandes aigles planaient en ce moment dans les airs autour du majestueux monceau de pierres.

Malgré Tappétit qui nous excitait, le déjeuner parut bien mauvais; le mouton, non content de sentir le bouc, s'était encore parfumé par l'effet de la chaleur du jour; le vin était aigre, l'eau devenue tiède, le pain sec; nous en usâmes tout de même ; et pour compléter le festin, les Arabes nous firent du café oriental pur, mais très -impur de soins;

en effet les tasses exhalaient une odeur infecte; apparemment qu'elles ayaient été essuyées ayec quelque torchon, qui avait vu sa dernière lessive au temps des premiers rois, n nous suffit, bien entendu, d'approcher seulement ce liquide de nos lèvres, pour Tabandonner immédiatement aux chiens.

En partant du Caire, je m'étais muni de ma carabine, dans Tespoir de tirer chemin — faisant quelque gibier ou quelques oiseaux extraordinaires; mais en pensant ainsi, je m'étais fait illusion, et mon fusil serait revenu vierge à domicile, si je n'avais, par acquit de conscience, noirci l'un de ses canons en envoyant une décharge stérile à une vieille corneille, qui passait à une distance au-delà de la portée destructive de mon arme.

Bientôt le soleil vint nous priver de la petite portion d'ombre qui nous avait prêté son bienfaisant abri, nous déployâmes nos grands

parasols en toile, mais Fardenr dn grand astre rôtissant la pierre, nous Mmes enfin obligés de plier bagage.

Notre drogman, jeune Arabe, écrivain dn consulat, s'était montré d'une naïveté qui m'avait donné sur les nerfs: il s'était mis à déjeuner avec nous, sans attendre que nous eussions fini, avait renversé le sel, cassé un oeuf en répandant le jaune sur mes habits: apparemment qu'il trouvait tout cela charmant

De cet endroit de halte^ nous all&mes au grand Sphynx, énorme monument, dont la tête seule et une épaule sont à découvert, le reste de la colossale statue git sous le sable. Cette immense figure, malgré ses traits grossiers et l'absence du nez, que le temps a réduit en poussière, est pleine d'expression. Dans cette tête se trouve aussi un tombeau; les amateurs peuvent y entrer pour l'examiner; je ne fus pas de ce nombre.

Non loin de là, on nous fit voir un

LES PTRAlODEa VU

sarcophage, tout nouvellement exhumé d'une profondeur excessive, dans une tombe de gigantesque dimension. Au loin, nous apercevions les pyramides du Sahara.

Les Arabes furent littéralement odieux, d'avidité au moment^ où remontant sur nos Anes, nous nous apprêtions à distribuer quelques douceurs; nous avions beau leur jeter des bakschisch sous toutes les formes de monnaie possibles, rien ne pauvait les contenter; ils nous suivirent longtemps en criant sans relâche, jusqu'à ce que je me vis obligé de les menacer en leur montrant ma carabine chargée.

Notre retour jusqu'au Nil s'opéra assez silencieusement; tout le monde était fatigué et souffirait de la chaleur.

A mi-chemin, nous fîmes une petite halte pour nous désaltérer; le cousin profita de l'occasion pour tomber à terre, en perdant l'équilibre au moment où il s'apprêtait à descendro de son ftne.

IM LES PTRAMIDEa

Lesjennes ftoiers arabes, qui nous snivaient, s'assirent sous un arbre pour jouer à un jeu de hasard avec de petites pierres, bel et bien pour de Fargent. Nous nous approch&nies de ce groupe d'adolescents qui, se laissant entraîner par la passion du jeu, auraient pu rivaliser avec certains Européens; il y en eut un qui avait perdu le peu d'argent qu'il possédait, qui cependant jouait toujours; il perdit un de ces mouchoir de soie, dont les bédoins s'entourent la tête contre le soleil, puis son fez; il se mit ^lors à emprunter au gagnant, qui eut la bêtise de lui avancer des fonds, et ayant la chance de rattraper une veine heureuse, il regagna tout ce qu'il avait emprunté et réussit même enfin à tout enlever à son antagoniste. Alors mettant aussitôt fin au jeu, il ne voulut rien prêter et devint d'une gaité folle, qui se manifestait par des chants et des cris de toute espèce.

Arrivés au bord du fleuve, nous y retrou-

LES PYRAMIDES. Ift7

Yâmes nos embarcations qui nous amenèrent bientôt à bon port, en nous faisant mettre pied à terre, un peu plus en avant de Tendroit où nous nous étions embarqués auparavant

Nous passâmes devant TUe de Buda qui mérite à double titre d'être citée: dV bord c'est là que les traditions historiques veulent que Tune des filles de Pharaon, allant se baigner dans Teau du Nil, ait aperçu sur le rivage une corbeille, dans laquelle était couché un enfant qu'elle nomma Moïse, enfant qui devait être prophète et recevoir au sommet du mont Sinal, les divins commandements.

En second lieu, Méhémet-Ali choisit cette île pour y établir un vaste jardin botanique, et il réussit à y réunir toutes les plantes des cinq parties du monde. Faut-il que j'ajoute, qu'après la mort du vieux pacha, non seulement on négligea l'entretien de cette coUecr tion unique qui y prospérait de son temps

1S8 LES PTRAMIDBS.

en plein air et en pleine terre, mais même on fat assez sauvage pour la détruire.

Aussitôt casés dans nos voitures, nous nous fîmes conduire au vieux Caire, à la grotte où vécut la sainte famille^ lors de son séjour en Egypte^ après la fîiite de Bethléem. On y arrive par quelques impasses tortueuses, qui se conmiuniquent entre elles au moyen de passages dans les maisons.

La sainte grotte^ creusée dans Tintérieur du sol, se trouve au milieu d'un assez vaste terrain carré, entouré de murs en pierres; sur cet espace s'élève une petite église chrétienne^ autour de laquelle on aperçoit des tombes^ fraîchement comblées et surmontées de monuments. L'aspect de ce petit cimetière^ à côté du coin de terre où la Sainte Vierge était venue abriter son divin enfant, éveilla en moi tant de sympathie, que j'enviai aux cendres qui y reposent, d'avoir trouvé là le repos étemel.

Silencieux et recueillis^ nous suivîmes le gardien, qui nous invita à descendre dans la grotte. On y arrive par un escalier rapide et profond, mais nous ne pûmes en atteindre le bas à cause de la grande quantité d'eau qui la remplit toujours au printemps. Le gardien alluma plusieurs cierges, qui ne prirent feu qu'avec peine, tant Fair y était épais, renfermé et humide. Un froid glacial nous saisit, d'abord à cause de l'énorme différence de température, qu'il y faisait comparativement au dehors; puis, comment ne pas sentir, dans une circonstance aussi solennelle, tout un monde d'idées et de sensations s'éveiller en soi; l'on est simultanément saisi, édifié, recueilli, honteux de soi-même et écrasé par la subHme grandeur de cette touchante humilité du Tout-Puissant et de la plus sainte des saintes. Nous y récitâmes des prières avec la ferveur profonde que nous inspirait l'élo-

quente misère de cette demeure da Roi des rois et de la Reine des cieux.

J'avais déjà visité ce saint monument en 1845, à la suite de mon voyage de Jérusalem en Egypte par le désert, c'était en Juin; Thumidité par conséquent avait disparu de l'intérieur de la grotte et j'avais pu y entrer et en emporter un précieux souvenir: en cassant un morceau de la pierre, qui évidemment avait servi de fourneau à la Sainte-Vierge. Je conserve religieusement ce précieux débris avec une quantité d'autres pieuses réminiscences, rapportées de Terre-Sainte.

Cette journée fÙt féconde en impressions diverses; quelles transitions, quels contrastes! l'aspect des glorieux monuments des rois païens, suivi du souvenir de la nativité de Moïse; puis la vue d'un palais, où venait de mourir un renégat; puis une visite H la grotte sacrée qui abrita jadis le

flambeau de botre salut, Jésus-Enfant et sa mère: enfin Texcursion aux tombeaux musulmans des Khalifes et des Mamelucks, qui offi^nt aussi leur part d'intérêt au Caire.

Notre séjour dans cette capitale, ne pouvant durer que peu de jours, il Mut, pour tout voir, faire les dispositions de nos journées de ma-' nière à empiéter sur le repos, et à combiner toutes les courses qu'on pouvait enlever d'un trait.

Les tombeaux des gros bonnets trépassés font l'impression la plus lugubre; une vaste nappe de sable, monotone et triste conmie le désert, est de distance en distance semée de petites bâtisses en pierres, pour la plupart carrées, et toutes surmontées de coupoles. Ce champ des morts est très -étendu; les tombeaux s'y élèvent en désordre, et rappellent l'aspect d'un immense village endormi. L'mtérieur de ces tombeaux est toujours le même: plus ou moins de lampes descendent de la coupole

Mt LES PTBAIODES.

et le mort, couché dans sa bière, que recouvrent des étoffes plus ou moins riches et qu'entourent des tapis plus ou moins beaux. Quant à Textérieur, des versets du coran sont inscrits sur les murs, en caractères de couleur ou dorés. Les monuments déjà anciens, et dont les familles sont éteintes, tombent, comme pulout, en ruine ou en dégradation. Le tombeau d'Ibrahim-pacha, mort fou, et sims avoir eu le temps de construire, comme son père, une mosquée destinée à recueillir ses cendres, se trouve parmi ces innombrables tombes, dites: des Khalifes et des Mamelucks.

La vue sur le grand Caire se présente supérieurement belle de ce côté. Le soleil. se baissant vers sa couche, dore Thorizon d'une lueur ardente, tandis que la gigantesque silhouette de la grande ville dessine meneilleusement ses bizarres découpures sur ce fond brillant.

Nous traversâmes les marchés, les immenses fuibourgs, tout le Musskiy où fourmillaient et tapageaient des masses d'hommes sans nombre. C'en était assez pour une journée ; aussi saluâmes - nous avec plaisir la bien-venue de la nuit.

ir

Entre le Caire et Alexandrie.

25 — 26 Mars.

C'est un dimanche. Levé avant 8 heures, je m'infonne s'il y a une messe orthodoxe à entendre dans quelque église grecque. On trouve la question naïve, les messes grecques, dans tout Torient, ne se

disant jamais que la nuit ou à la pointe du jour. Ainsi, j'avais à mon grand regret, et sans m'en douter, brûlé la mienne pour cette fois. Je fis ma prière chez moi, et ma femme se rendit à l'église catholiqueromaine, où il fut convenu que j'irai la prendre pour nos courses ultérieures, selon le programe de la journée.

Je fus ébahi en entrant dans cette église, dont Tabord, à travers de petites rues tortaeuses, est loin d'être imposant; Textérieur même de ce temple ne présente qne Taspect d'mie simple maison; aussi est-on surpris en y entrant: de se trouver dans une vaste église, à belles proportions et décorée avec autant de goût que de recherche et de dignité. Le dimanche chrétien ne faisant ni chaud ni froid aux marchands du Caire, toutes les boutiques étaient ouvertes et nous nous donnâmes le plaisir de les passer en revue. Le vice-consul étant marié, nous allâmes faire une visite à sa femme; c'est une Valaque ou une Moldave d'origine, mais elle est née à Alexandrie. H faisait très -chaud, on servit de la limonade glacée, ce que j'acceptai avec empressement; mais mon ardeur fut calmée lorsque je vis à travers la porte entre-balllée une négresse qui pressait les citrons, dont le jus semblait, s'assom-

IM ENTBE LE CAIBE ET ALEUllDRIE.

brir, coulant le long des doigts effilés, mus noirs, de Tesclave- limonadière.

Nous visitons qnelqaes mosquées; la pins ancienne d'entre elles est la mosquée d'JiHfitw, érigée en souvenir de ce général de Mahomet. Amrou y est enterré.

La mosquée de Hassan-pacha, très-ancienne aussi, fort aale et mal tenue se trouve sur la route des bazars ; on y montre sur les dalles de la première pièce, qui précède la grande enceinte, des taches foncées, qu'on dit être la trace ineffaçable dn sang, répanda en cet endroit par les assassins du pacha, dont le corps est inhumé dans cette mosquée.

Dans les bazars, le Ehain-KhaM^ compartiment spécial pour une foire perpétuelle, qui se tient principalement le jeudi, fat Tobjet de notre visite du dimanche afin d'y voir les produits et les marchandises, plas à notre tùse. Nous y remarquâmes de fort beaux tapis et de nombreux et

superbes assortiments de bouts d'ambre pour pipes, des éventails en plumes de paon, des chasse - mouches en palmier et une grande variété de bouteilles en terre, du pays, qui ont la propriété de conserver Teau très -fraîche, malgré la chaleur extérieure. Aussi ne verra-t-on jamais en Egypte servir Teau autrement que dans ces flacons, qu'on pose sur des soucoupes destinées à recevoir Teau, qui s'y rassemble par l'effet du suintement de la surface du flacon, en raison de la grande différence qui existe entre la température de l'air et celle du liquide renfermé dans la masse argileuse.

Nous quittons l'hôtel à huit heures du matin ; c'est une vraie bagarre que ce départ, et tous les ennuis précédant le dernier coup de sifiBet qui met la locomotive en mouvement. La difficulté d'obtenir des gens de l'hôtel qu'ils soient exacts, les voitures qui n'arrivent pas à temps, les malles et les coffres qu'on né-

glige de fermer, les comptes d'anberge qu^on n'obtient qu^aa tout dernier moment, et un tas d'autres contrariétés semblables empoisonnèrent, jusqu'au plus petit détail, le souvenir des dernières heures de notre séjour au Caire. Le brancard, commandé dès la veille pour le transport des bagages, nous faisant faux -bond, nous sommes obligés de les entasser sur une mauvaise petite brouette traînée à bras ; les gens qui se sont chaînés de cette tâche n'en peuvent plus ; nous rencontrons, il est vrai, chemin faisant, un bœuf que nous attelons à la charrette; ce renfort soulage les porte-feûx, mais nous n'en allons pas plus vite; en attendant, l'heure fixée pour le départ du train approche, et nous sommes impitoyablement menacés d'arriver trop tard. Pour ne pas risquer de perdre nos bagages, je les suis au pas, en cabriolet avec le consul ; car, si nous les perdions de vue un instant, nous les atten-

drioDS en vain jusque dans T/tutre monde. Nous atteignons la gare au moment où Ton s'apprête à sonner pour la seconde, fois, et nous ne pouvons obtenir de billets, les bagages devant d'abord être pesés. Le consul, se mettant en quatre pour nous protéger, souffle un mot à Toreille du chef de gare, qui est un monsieur très comme -il -faut et très-obligeant. Celui-ci fait accepter les bagages tels quels, sauf à les faire peser en arrivant à la gare d'Alexandrie, nous munit bien vite de billets, et nous emballe dans un bon compartiment de wagon à-part. Enfin la sonnette retentit pour la dernière fois, le sifflement aigu de la locomotive est poussé avec une déchirante persistance, et Caire, consul, pyramides, bazars, mosquées. Mameluks, disparaissent en un clm-d'œil.

A mi-chemin on s'arrête pour dîner ; le repas est étonnamment bien soigné, relativement à quoi l'on devrait s'attendre dans

une bicoque au milieu d'un désert. Tout a bonne mine, exhale, au mouton près, des parfums qui aiguisent et tentent Fappétît. Les assiettes et les couverts sont propres ; des plats très -variés et tous de fort bonne apparence, fumant sur des réchauds, engageant les convives à leur faire bon accueil ; aussi les attaque -t- on avec cette avidité impatiente, dont on contracte la mauvaise habitude aux tables-d'hôte orientales.

Un gros colonel turc se plante à ma gauche et dévore, conmoie s'il n'avait jamais mangé de sa vie. A la fin du repas, au moment où Ton sert le café, mon Turc, aspirant une énorme portion d'air pour faciliter sa respiration, compromise par l'abus de nourriture, avale une abeille et se met à tousser d'une Êtçon qui, présageant une seconde édition très-prochaine des mets à-peine avalés, me saisit d'un tel dégoût, que je m'élançai de la table, en poussant des cris de détresse ;

dans rimpétuosîté de mon élan je renversai une couple de chaises, et broyai la patte d'un caniche, qui crie encore.

A quatre heures nous descendons à la gare d'Alexandrie. Nous y sommes reçus par Monsieur Skilizzy. Mais d'abord, qu'est-ce que Mr. Skilizzy?

Monsieur Skilizzy estpresqu'un personnage historique, bien qu'aucune histoire n'en parle et n'en parlera jamais. Sa célébrité est toute contemporaine, et il le droit à la tâche ingrate, de rendre de petits services d'obligeance, avec un zèle et une ardeur infatigables. Mr. Skilizzy est Grec de naissance, mais il est au service de la Russie, en qualité de chancelier du consulat, et jouit pour toute prérogative du titre de capitaine du port, titre qui, dans ses attributions purement officieuses, équivaudrait à un non -sens, si tous les bateliers et les focchint du port n'éprouvaient comme une peur invincible à la vue de ce vieillard inof-

fenflif , qui leur impose par son air grognon et boumi. Je connais Skilizzy dès 1845, il avait déjà alors Fair vienx comme le temps, or les quinze années qui se sont écoulées depuis, évidemment ne Font point rajeuni. H parut heureux de me revoir, et ses bons offices, offerts avec un dévouement touchant, me furent d'une grande utilité, car une seule ride de la figure de ce bon vieillard, du reste alerte et robuste, une seule boucle de ses cheveux, attestant Thiver de son existence, faisait plus d'effet sur les légions d'indiscrets, qui nous assaillirent à notre arrivée à la gare, que toutes nos menaces et tous nos cris n'en eussent produit à la fois. Ainsi protégés, nous regagnâmes le même hôtel et les mêmes chambres, que nous avions habités il y avait quelque jours.

Nous sommes fitippés de la grande différence de température qu'il y a entre le

ENTBE LE CAIBE ET ALEXANDRIE. m

Caire et Alexandrie, en égard à la distance insignifiante qui sépare ces deux villes.

On me propose d'aller voir quelques beaux chevaux, mais je ne trouve que de méchantes haridelles.

n s'élève un vent assez fixais. Mes inquiétudes pour le voyage du lendemain me poussent à aller au bord de la mer, m'assurer de son état; à ma grande joie, eUe m'apparaît cahne et engageante. Je m'en vais aussitôt arrêter nos places à l'agence des bateaux à vapeur des messageries impériales de France. Notre contrat de mariage avec les pyroscaphes de la compagnie du Lloyd autrichien contenait, vu les dates de leur départ, la clause d'une émancipation temporaire; ces dates ne pouvaient se concilier en efiet avec le temps, que nous avions arrêté pour notre traversée d'Alexandrie à Jaffa.

Après avoir pris les billets, j'eus la bonne inspiration de faire une visite de courtoisie au

174 KHTBB UB CAIRE ET ALEXANBHOL

consul de France, qui me rendit cette politesse avec usure, en nous recommandant tout spécialement aux bons soins du conmiandant du navire. tTallai prendre congé de notre consul, et rentrai à Thotel pour diner. Une société aflfreuse encombrait la salle à manger; je n'eusse point voulu de pareilles gens pour domestiques. Un Anglais des Indes, qui était loin d'être un gentleman, vêtu seulement d'un pantalon et d'une chemise de flanelle blanche, n'avait pas eu scrupule, de s'asseoir à une table où il y avait des dames; deux Allemands présomptueux^ s'entêtant à parler français, même quand on les interpellait en allemand, écorchaient l'idiome gaulois à creuser des plaies aux tympans des oreilles condamnées à les entendre; deux Français^ excessivement hâbleurs, quelques Américains et quelques Anglais encore, avec des Miss, gracieuses conmie des manches à balai: telle était la guirlande de convives

qui ornait notre table d'hôte. Heureusement que le dîner fiit par lui même assez bon: de, la marée fraîche, quantité de légumes très-savoureux, de la viande de bœuf, et indubitablement du mouton^ mais qui^ par le plus grand des. hasards, ne parut cette fois que sous trois ou quatre formes. D'abord la faim impose un silence général, le potage absorbe Timagination des convives; mais le mets suivant commence déjà à délier les langues des causeurs de profession, et voilà qu^il s'engage une discussion politique, entre les deux Français d'une part, et les deux Âllemands-fi'ancisés , de l'autre. C'est l'annexion de la Savoie à la France qui sert de thème à cette discusion. On commence par des observations malicieuses, auxquelles ripostent des réponses quelque peu impertinentes ; mais on ne s'arrête pas en chemin, et la dispute atteint des proportions menaçantes à force de gros mots, qu'on se lance à brûle-

pourpoint. Gomme je ne me sonciais pas le moins dn monde de me mêler à cette querelle d'aaberge, pas plus que de me faire le champion improvisé de la France ni de TAUemagne, je gardai le silence. Heureusement on servit des bananes qui, attirant Tattention générale, détournèrent la conversation du terrain scabreux où elle était engagée.

En mer, pour la Palestine,

à/ bord, de la. IMercey.

27 Mars.

Après une nuit détestable, tant à cause de Fair suffocant des chambres, qu'à cause des légions de souris qui faisaient un ta-, page continuel, nous passâmes la matinée à faire nos préparatifs d'embarquement, et à trois heures de l'après-midi, nous quittions l'hôtel. À notre arrivée au port, des Arabes sans nombre tombent à bras raccourcis sur nos bagages; chacun s'empare d'un objet quelconque, pour ensuite nous extorquer autant de pourboires que possible. Sans l'aide du fidèle Skilizzy, qui arriva à point nommé pour nous protéger, je ne sais pas ce que nous serions devenus.

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