DIOX HOMMES DE GUERRE, ÉCRIVAINS
B. IDE IVIONLiDC Ôt fl. D'AUÔIGISIÉ^')
'Umôiê'i'jr
Le 5 septembre IS74, Henri III entrait à Lyon , où l'attendait une foule de gentilshommes pressés autour de la Reine-mère. Le jeune souverain venait d'abandonner son triste royaume de Pologne et, après une brillante ehevauehée en Lombardie, prenait possession du trône de France, auquel relevait la mort de son frère, Charles IX.
Le Roi fit fête à un vieillard , horriblement déliguré par une blessure, qu'il était contraint de
(i) Les originaux des portraits de Monluc et d'Aubigné, reproduits iei, sont à Genève. Ln portrait de ce dernier, exactement semblable, est au département des Estampes de la Bibliothèque Nationale, à Paris. La signature de Monluc est prise sur une lettre originale existant dans les archives de M. le marquis de Gestas, à Tarbes, et publiée ci-après; celle d'Aubigné provient de VInventairc des Autographes, de Benjamin Fillon (n" 91 2).
cacher sous un masque de velours. La reine-mère Catherine consultait volontiers ce vieux soldat ; le Roi lui-même le connaissait de longue date (i). Aussi, récompensa-t-il les cinquante années de service militaire de Biaise de Monluc, en lui remettant le bâton de maréchal de France (2).
A ces mêmes fêtes assistait un jeune homme de vingt-trois ans, familier du roi de Navarre, qui suivait alors la Cour de France. 11 semblait qu'Agrippa d'Aubigné pressentît dès lors son rôle futur d'historien. 11 profitait habilement de son poste à la Cour, pour recueillir, de la bouche même des acteurs des guerres civiles, des renseignements qu'il devait utiliser plus tard (3). Monluc mourut peu après avoir reçu cette suprême récompense et ce fut sans doute la dernière occasion qu'eut Agrippa d'Aubigné de voir le maréchal et peut-être d'entendre les leçons que prodiguait volontiers le verbeux auteur des Cojîimeniaires.
Il arriva que tous deux écrivirent et pour relater les mêmes
(i) Comment, de ^lonluc {éà. de Ruble). III, pp. 216, 233.
(2) Ihi'd., III, 531. — On sait que Monluc, gascon de naissance (il était de Saint-Gemme, dans le Gers), appartient tout particulièrement à la Bigorre par le rôle primordial qu'il y joua au temps des guerres religieuses. C'est même chez nous, à Rabastens, qu'il reçut ce baptême du sang qui le marqua pour le reste de ses jours. Rappelons à ce propos un passage de VEnquéte générale de i yjS- sur les ravages des huguenots en Bigorre : « En l'an mil cinq cens septante, les capitaines Guerlin et Ladoue s'estoint emparés du château et ville de Rabastens... et... faisoint courses à tout le long du diocèse, aïant intelligence avec le capitaine et soldats qui estoint dans le château de iVlontaner, au pays de Bearn..., jusques à tant que mons' de Monluc, lieutenant en Guicnne pour le Roy, vint et assiégea led. Rabastens et... feit rendre ledict château à l'obeyssance du Roy nostre sire, mais non sans domaige de sa personne qui à la bresche feust blessé d'une arquebusade [à] travers le nés. » (Durier et Carsaeade, Les Hngiietiots en Btoorre, p. 1O4.) — Quant à d'Aubigné, bien que né en Saintonge (à Saint-Maury, près Pons), il se rattache à la Gascogne par ses relations avec Henri, roi de Navarre et comte de Bigorre, le lutur Henri IV, et par certains côtés de sa nature : « Français de l'ouest, un peu voisin de la Gascogne », dit E. Faguet (xvi' siècle., p. 330.)
(3) Hist. iiniv. (éd. de Ruble), II, 72-73. C'est à Lyon qu'A. d'Aubigné " interviewa " le baron des Adrets et obtint du terrible partisan des réponses fort curieuses dans sa bouche. Sainte-Beuve a rappelé cet épisode. {Causeries du Lundi ^ X, 314.)
EN PAYS bt; GASCOGNE 5
faits. Toute une pléiade de mémorialistes. d'ailleLirs, — si même on en excepte les véritables historiens comme de Thou ou J)u llaillan, — trouvèrent dans les ^aierres d'Italie et dans les guerres de religion, auxquelles ils furent mêlés, la matière et l'occasion de leurs écrits. Mais Saulx-Tavannes, Bouillon, Michel de (^astelnau, l'^rançois de la Noue même (i), — si intéressants qu'ils soient pour l'historien. — n'ont pas les agréments littéraires capables d'attirer le lectem^ moderne. 11 souille une telle verve gasconne, au contraire, dans les ConDucn/aircs de Monluc, il s'en dégage une telle vie. la personnalité de l'auteur s'y dresse si fortement, que la lecture en demeurera toujours attachante. Et quant à d'Aubigné, son mérite littéraire dans la satire et dans la poésie, joint à la grande valeur documentaire de son Histoire Universelle et a l'intérêt psychologique et biographique de ses Mémoires, assure la longévité de ses écrits.
Il existe entre ces deux hommes, qui jouèrent un rôle actif dans les événements qu'ils retracèrent, plus d'une affinité, — • étant bien entendu, toutefois, que d'Aubigné écrivait cinquante ans après Monluc et que leurs écrits ne concordent que pour une vingtaine d'années.
Tous deux naquirent pauvres et durent être, quoique par des voies différentes, les propres artisans de leur fortune. Monluc était l'aîné de six lils d'un pauvre gentilhomme gascon, d'excellente noblesse ; (( son père avoict vendeu tout le bien qu'il possédoyt )) (2). Et de même, si le père d'Agrippa, tour à tour homme d'épée et homme de loi, jouissait, chez les réformés, d'autorité et de crédit, son tils n'hérita que de ses « dettes immenses ».
Monluc ne vit d'autre moyen de parvenir que d'aller guerroyer en Italie. Comme lui, toute la noblesse française, soucieuse de gloire, d'honneurs et d'argent, avait passé les monts. Il partit de la maison paternelle, muni d'un peu d'argent et monté sur un cheval d'Espagne, et débuta comme simple archer (3).
( 1 ") y\. Hauser a écrit l'histon-e de François de la Noue.
(2) Comment. , l, p. 2g.
(3) Comment.^ l, p. 43.
D'Aubigné s'échappa en chemise, la nuit, de la maison de son tuteur, rejoignit un parti de Huguenots et trouva à la première rencontre l'occasion de s'équiper. Sa valeur n"eut d"égale que son esprit. Il mit au bout de sa séduUe : (( A la charge que je ne (( reprocheroys point à la guerre qu'elle ma dépouillé, n'en (( pouvant sortir plus mal équipe que j'y entre » (i).
Monluc gravit, de grade en grade, tous les échelons de la hiérarchie, apprenant par une longue pratique tous les détails de la science militaire, se perfectionnant, au fur et à mesure des circonstances, dans lart de guider les soldats et de se guider soi-même. Il prit part, sous des chefs éminents, comme Enghien ou Guise, aux longues et difficiles campagnes contre les Impériaux. On lui conlia la défense de Sienne. (>e fut la plus belle page de sa carrière. Il prolongea la résistance aussi loin qu'il était humainement possible et sortit de la place avec les honneurs de la guerre.
Les grands horizons militaires manquèrent à d'Aubigné. Il ne put faire qu'une guerre de partisans, du moins }■ risqua-t-il cent fois sa vie. Son mtelligence supérieure et sa haute culture l'avaient fait attacher à la pers;)nne du jeime roi de Xavarre (2). II se noua entre eux une amitié étn^ite. que la difterence de leurs caractères sema de bien des traverses mais que le dévouement de d'Aubigné. d'une part, le buii sens du Roi. de l'autre. fit néanmoins durer. Il fut l'âme du parti réformé, le conseiller d'Henri, l'inspirateur des événements qui amenèrent le triomphe définitif du Roi, Il ne remplit pas les hautes charges conliées a Monluc et révénement prouva que son caractère indépendant s'en serait mal accommodé.
Monluc et d'Aubigné eurent, en eftet. dans la disgrâce, une conduite inégale. Lorsque les guerres civiles éclatèrent, la Oour chargea Monluc, avec le titre de lieutenant du Roi. de défendre la Guyenne. Plus tard, le gouvernement de la province lui fut aussi donné ; c'est alors e]u"il se signala par ces cruelles exécu-
(i) Méinoires (Œuvres conif^lclcs). 1. p. 1 ^.
(2) Les iiArchivcs des Basses-'P\ rénées (londs de la ('hambre des Comptes de Pau) conservent une série de quittances de paiement de gages à dAubigné ou d'Aubigny, ecuyer de la petite écurie du roi de Navarre, datées de 158^ à i 589 ; les signatures des quittances montrent qu'il s'agit la de notre écrivain. (B. 264 [••3029, passiin.)
tions qui pèsent incontestablement sur sa mémoire, mais qu'il nous est peut-être difficile, — à la distance où nous sommes de cette époque troublée et dans l'état de nos mœurs actuelles. — d'apprécier très exactement.
Monluc ne put s'accorder avec le maréchal Dainville ; ses perpétuels conseils irritèrent la Cour qui le décorait du surnom de (( (vorneguerre » (i). Son gouvernement lui fut enlevé. 11 supporta ce coup sans révolte. L'indignation lui dicta, il est vrai, une lettre de reproches au Roi (2). mais la dévotion monarchique fut, en déhnitive, la plus forte. A la lin de sa vie, il écrivait ces lignes, qui témoignent d'un bel empire sur soimême : (( Avant que je mette tin à ce mien esprit, lequel mon « nom fera voir à plusieurs, je les supplieray de ne me penser (( si ingrat que je ne recognoisse, après Dieu, tenir de mes prince ces et de mes maistres tout ce que j"ay, je dis biens et hon- (( neurs, mesmement- de mon bon maistre le roy Henr}-, que (( Dieu absolve. Que si parfois dans mon livre j'ay dict que les (( playes sont les récompenses de mes services, ce n'est pas pour (( leur reprocher mon sang )) (3).
Après la mort d'Henry 1\\ le fougueux d'Aubigné poussa l'indépendance jusqu'à la rébellion. Il n'avait jamais approuvé la conversion de son ami. Il prit vis à vis du gouvernement de Marie de Médicis et de Louis XIII, une attitude quasi-révoltée, tranchant presque du seigneur indépendant dans son gouvernement de Maillezais. Lorsque le parti protestant de religieux devint politique, les rapports se tendirent à tel point, entre la Cour et lui, qu'il dut prendre le chemin de l'exil. Il se réfugia à Genève, ou se passèrent les dix dernières années de sa vie.
Les différences sont plus sensibles encore entre leurs deux natures d'esprit. D'Aubigné est un des écrivains les plus spirituels qui soient (4). Son séjour à la Cour lui donna la pratique du monde. Il y fut fort goûté et sut la divertir par ses ballets et mascarades (^). Sa haute culture littéraire et son esprit mordant en tirent un personnage redouté. « Comme un jour, raconte-t-il,
(1) Comment., III, p. 90.
(2) Ibid., III, p. 437.
(3) Ibtd., III, p. 501.
(4) Faguet, xvi^ siècle, pp. 525-528,
(5) [Mémoires, p. 3 i .
« estant seul assis sur un banc, Boudeilles, Beaulieu et Pencé, (( trois filles de la Rojaie qui toutes trois faisoyent cent quarante (( ans, le sentens (d'Aubigné) assez nouveau, controloyent ses (( habillements et une des trois luy a3'ant effrontément de- (( mandé : Qui contemplé vous là. Monsieur.- cela en parlant (( nazard. lui répond de mesme : Les antiquittez de Cour. Mes- (( dames )) ( i ).
Monluc vécut toute sa vie aux camps et ne fut jamais, ne voulut être qu'un soldat. Sa tournure d'esprit s'en ressentit. Très entier dans ses idées, il se montra toujours un mauvais courtisan et supporta difficilement les contradicteurs, même haut placés, lorsqu'il eut pris l'habitude du commandement. Arrivé à force de bravoure, d'abnégation, de vertu militaire, il en tira quelque vanité et la laissa naïvement percer d'un bout à l'autre des CoinincnLiircs : (( Une chose veux-je dire, encore (( qu'elle soit à ma louange, qu'allant par les rues et allant au (( chasteau Sainct Ange, tout le monde couroit aux fenestres et (( sur les portes pour voir celuy qui avoit si longuement deffendu (( Sienne )) (2).
D'Aubigné mit. au contraire, comme une coquetterie à s'effacer dans son Histoire et ses Mémoires, se dissimulant dans la première sous divers pseudon3'mes et rédigeant ceux-ci à la troisième personne. 11 ne les écrivait, d'ailleurs, que pour ses seuls enfants, ordonnant « qu'il n'y ait que deux copies de ce (( livre, vous accordants d'estre leur gardien et que vous n'en (( laissiés aller aucune hors de la maison » []).
On pourrait, entre les deux caractères, relever certaines analogies. Tous deux furent braves et fanatiques. Mais il y a des nuances. 11 semble que Monluc. se ressentant de ses débuts besoigneux, considère la bravoure comme un moyen de parvenir. La guerre est un état dont il faut tirer le meilleur parti. 11 convient d'en accepter les chances. Se montrer brave, intrépide jusqu'à la témérité, c'est, si la première arquebusade n'arrête pas votre élan, le seul moyen de se faire remarquer et de fournir une brillante carrière. Il est brave, par calcul, comme il est tempérant, chaste et généreux (4).
(i) Méiuoires {(lùii'rcs Lomplcles'}. 1. p. J 3
(2) (dominent., 11, p. 125.
(3) Mémoires, préiacc.
(4) Comment.^ I, p. 30, sqq.
i:\ PAYS DK GASCOGNE Q
D'Aubigné suit davantage les impulsions de son tempérament. Nulle idée de lucre ne le domine, du moins en tant qu'homme politique (i). 11 bataille pendant la plus grande partie de sa carrière sans recevoir la récompense de ses services et pourra reprocher un jour au roi de Navarre (( douze plaies» sur son corps, sans avoir obtenu même la reconnaissance du Roi.
Nous avons dit qu'ils étaient fanatiques tous les deux et par là nous entendons qu'ils étaient à ce point attachés à une doctrine qu'ils ne concevaient pas qu'on en pût suivre une autre. C^'est à ce fanatisme que Monluc dut de procéder aux exécutions dont nous avons parlé.
11 n'était pas naturellement cruel. 11 a pris soin de l'affirmer. « Ces guerres civiles, dit-il, esquelles il m'a fallu, contre mon (( naturel, user non seulement de rigueur, mais de cruauté » (2). Dans des circonstances douloureuses, il a manifesté hautement sa pitié pour les bouches inutiles, qu'il avait été contraint d'expulser de Sienne. « De toutes les pitiés et désollations que (( j'ay veu; je n'en viz jamais une semblable, n}' n'espère en voir
(( jamais 11 faut estre cruel bien souvent, pour venir à bout
(( de son ennemy. Dieu doibt estre bien miséricordieux en (( nostre endroict, qui faizons tant de maux » (3). Mais à côté de ces mots de pitié, il en a d'autres qui font frémir : « Ce feust (( une très belle despéche de très mauvais garçons », dit-il du massacre de Terraube (4); et, ailleurs : a Nous estions si peu que (( nous ne pouvyons suffire à tuer tout, car de prisonniers, il ne « s'en parloit point en ce temps là » (5). Nous avons peine à comprendre un tel cynisme, aussi bien qu'à accepter l'excuse qu'invoque l'auteur : (( Si tous eussent faict de mesmes, ayant (( charge de provinces, on eust assoupy le feu qui a despuis (( bruslé tout » (6). Les temps tragiques où il vivait sont une excuse meilleure : (( Que si j'eusse faict le doux..., nous estions (( perdus ».
(1) Lavallée (La Famille d'Aiihigtié, Paris, 1863, in-8") a dépeint d'Aubigné comme un homme cupide. M. Réaume a combaUu cette opinion.
(2) Comment., II. 3^3.
(3) Ibid., 11, 72, 199.
(4) Ilnd., III, p. 23.
(5) Ihid.. n, p. 425.
(6) Ibid., Il, p. 364.
lO EN PAYS DE GASCOGNE
Mais, outre que la vie humaine paraissait peu de chose à un homme qui avait, sans hésiter, risqué la sienne en mille circonstances, outre que les Huguenots se rendaient coupables de massacres non moins abominables, Monluc vo3'ait en ses ennemis les ennemis mêmes du Roi. Il avait été chargé de mettre fin aux troubles, il marchait à son but inexorablement. Afin de rendre la cruauté de Monluc plus odieuse encore et lui ôter le prétexte de la religion, les Huguenots accusaient d'athéisme leur sanguinaire ennemi. On n'en peut rien croire. Non seulement aucun passage des Commentaires ne peut justifier cette accusation, mais Monluc s'attache à la réfuter lui-même ( i ) et prend soin d'introduire au début de son testament une profession de foi véhémente (2).
La croyance de Monluc à la religion est irraisonnée, son dévouement à la monarchie, absolu. Au contraire la religion d'Aubigné est fondée sur une étude minutieuse; son royalisme ne va pas sans discussion : il put même être accusé de (( répu- (( blicanisme ». 11 étudia sérieusement la théologie, a cherchant (( avidement si, en la romaine, il sepourroit trouver une miette (( de salut », et ne s'affermit en sa religion qu'après avoir pratiqué les Pères (3). Jusqu'à son dernier jour, dans sa conduite et ses écrits, il se montrera un partisan résolu de la Réforme, un ennemi irréductible du catholicisme.
« L'horreur de la messe, dit-il un jour devant un bûcher où (( on menaçait de le jeter, m'ôte celle du feu »! 11 fut l'adversaire acharné de la conversion d'Henri IV, jusqu'à voir la punition divine dans lassassinat de Ravaillac. C'est à l'austère république de Calvin qu'il demanda un asile pour ses dernières années, et la conviction religieuse dut alors réfréner les dernières échappées d'un esprit natureUement enjoué.
Henri 1\' avait dit des Commentaires de Monluc, qu'ils étaient la «Bible du soldat ». Le vieux capitaine, qui les dicta d'une haleine, à l'âge de 70 ans, n'avait eu d'autre dessein, en rappe-
(1) Comment.^ III, 5 14-51 s-
(2) Clément-Simon, Les dernières années de (Monluc, p. 46.
(3) Réaume, Etude sur z\ grippa d'Aubigné, p. 185.
EN PAYS D1-: C.ASCOGNE I I
kmt les cpis(Klcs de sa vie militaire, que d'en dégager les enseignements utiles aux hommes de guerre. Nul plan. I/auteury siut le iil de ses siuivenirs, en insistant eomplaisamment sur les incidents auxquels il lïit mêlé et dont certains sont restés célèbres. On sait qu'envoyé par le duc d'I^^nghien à François I"'', Monluc décida le Roi, malgré son (>onseiK à ordonner la bataille (i). Le récit du siège de Sienne remplit le troisième livre des (Commentaires. De vue d'ensemble, aucime. 11 n'a pas le souci de rechercher les causes des événements ou d'en déduire les conséquences, bien qu'il laisse entendre parfois eomplaisamment, qu'admis aux conlidences des grands, il pourrait dire bien des choses qui ne seraient pas d'un médiocre intérêt. Il raconte ce qu'il a vu, comment il s'est tiré de telle aventure et le récit se termine généralement ainsi : (( Gouverneurs et capi- (( taines, vous debvés prendre quelque exemple icy »,
Son érudition n'est pas grande. Il connaît Tite-Live et lui a emprunté de longs discours qu'il prétend avoir prononcés dans les circonstances ditliciles. Nulle littérature, nul souci de l'art, ni de la nature. 11 vit sur son propre fonds.
L^Hisioire universelle d'Agrippa d'Aubigné est une œuvre fortement construite et longuement mûrie. Henri IV et Du Perron encouragèrent l'auteur à l'entreprendre (2). Son érudition et sa culture, jointes au rôle qu'il avait joué dans le parti, le rendaient propre à cette tâche. Il s'y prépara par des recherches étendues, par la pratique des historiens contemporains, par la collaboration même des personnages qu'il mettait en scène.
En dépit de son titre, Y Histoire universelle n'embrasse que la période des guerres civiles; elle n'est intéressante qu'à partir de la mort d'Henri II. C'est en réalité une histoire et une apologie de la Réforme française, écrite d'après un plan symétrique qui n'est pas heureux, il faut le reconnaître, mais indique chez l'auteur un souci louable de composition.
11 est inutile de demander à Monluc d"être impartial. D'Aubigné fait, au contraire, un effort sensible pour y parvenir (^). Ses jugements sont modérés, ce qui est bien fait pour étonner, si l'on songe aux violences des Tragiques ou de la Confession de
( I ) Comment., I, 241.
(2) Hist. unir., I, 18.
(3) Cf. Réaume. op. cit., p. 208.
Sancy. Il se contente d'exprimer son opinion sur Henri III. — qu'il avait ailleurs chargé de tous les vices, — par ce simple trait : a Digne du royaume, s'il n'eust point régné ».
Très soucieux de la dignité de l'histcMre. il s'est efforcé d'en écarter tout élément frivole. Il en résulte pour le lecteur quelque ennui. Esprit supérieur, il a semé son récit de réllexions
personnelles sur les sujets les plus divers. Monluc , au contraire , ne s'écarte pas de son sujet, qui est de tracer, d'après ses propres aventures, la ligne de conduite • d'un homme de guerre.
Dira -t- on que Monluc se lit avec plus d'agrément que d ■ A u b i g n é ?
C'est la conclusion peut-être à laquelle il convient d'arriver. Eh oui, ce ne sont, ces Commentaires,q\\<d gens d'armes, que combats, que sièges, mais ces histoires sont si vivantes, elles intéressent tant leur auteur, il 3' met une telle passion, qu'on prend plaisir à les écouter. Leur naïveté même et les détails dont elles fourmillent sont de sûrs garants d'authenticité. Ce sont comme des eaux-fortes, grouillantes et pittoresques, où sont campés tous les personnages de la Renaissance française. Si l'auteur est toujours au premier plan, vantard et prolixe, ce nest pas pour nous déplaire, car, Monluc, est un personnage sympathique. Il eut une admirable abnégation. Il fut un grand entraîneur d'hommes, parce qu'il prêcha d'exem-
THEODORE AGRIPPA D âÏÏBK&lE
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pic, se surveillant sans trêve, pour écarter toute faiblesse, l-^t son style est coloré, sa verve irrésistible.
Si même on réunit à Vllis/oirc universelle les Mémoires de d'Aubigné, on n'obtient pas un ensemble qui vaille l'ceuNre de Monluc; les Mémoires, très précieux pour l'historien, n'ont pas la vie qui anime les (2ommenlaires. L'auteur est plus érudit, plus cultivé; il a, quand il le veut, infiniment d'esprit, mais son œuvre historique demeure lourde et froide. 11 faut en accuser le souci qu'il eut d'en écarter les frivolités et de s'}' dissimuler luimême. 11 eut, d'autre part, dans ses ouvrages purement littéraires, des mérites suffisants pour qu'on hésite à le proclamer un historien de premier ordre. Sa gloire est ailleurs.