LES FOULES DE LOURDES
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J.-K. IIUYSMANS
Beaucoup plus exactement que le nouveau livre de J.-K. riuysmans, le roman de Zola se fût intitulé : les I'\>iilcs Je Lourdes, ou mieux encore : Jlis/oirc d'un pèlerinage à Lourdes. C'dT l'auteur des Trois r///c\s s'y attachait surtout aux pèlerins; son drame était psychologique: le sanctuaire lui-même et ses mystères lui fournissaient seulement le fond noir du tableau sur lequel se détachaient en vigueur les héros qu'il faisait évoluer. M. Iluysmans, au contraire, a décrit, avant tout, la cité de la Vierge; il en a passé méthodiquement en revue tous les élé-
ments; et les foules qui remplissent la ville sainte, en temps de pèlerinage, n'y apparaissent qu'a leur tour et pour animer le panorama.
Sous le voile du roman, inconsciemment ou non, c'était un réquisitoire que dressait Zola. Loin de s'abandonner aux impressions d'un visiteur désintéressé, il alignait ses épisodes en bon ordre, comme des chefs d'accusation.
Certain critique, aussi spirituel qu'anticlérical, assure que M. Huysmans atteint au même but et que son livre est une œuvre de démolition plus dangereuse pour Lourdes que la pesante machine de guerre de son devancier. L'œuvre de l'auteur écarte loin d'elle cette accusation, car M. Huysmans prodigue à chaque page, avec sa franchise brutale, des idées et des démarches empreintes du catholicisme le plus convaincu. (( Erreur, répond le critique spirituel, M. Huysmans se figure « croire, mais il ne croit pas. En vérité, je vous le dis, (( M. Hu3'smans ne sait plus du tout lui-même s'il croit. »
Assertion absolument gratuite. Le catholicisme de M. Huysmans est fait, comme chacun sait, d'éléments bien personnels, où dominent la haine des foules, l'amour de la tranquillité matérielle et morale, le besoin de pistes toutes tracées, où, dans la débâcle de la raison humaine, l'intelligence puisse faire son galop quotidien sans s'échapper en des fugues vaines, fatigantes et parfois douloureuses, — et entin un intérêt très prononcé pour la liturgie et un goût très vif pour le plain-chant.
Rien d'étonnant, dès lors, que le hourvari des grands pèlerinages l'ait horriblement fatigué et que la splendeur criarde de la Lourdes nouvelle ait irrité ses yeux, habitués aux reposantes délices de la cathédrale de Chartres. Cela était inévitable. La foule engendre le laid. Il n'est de beauté qu'en la solitude.
Comme M. Huysmans, ceux-là qui ont connu Lourdes, il y a quarante ans, regrettent la cité rustique. Bernadette et l'abbé Peyramale. Il est encore des miraculés de la période héroïque, des miraculés d'avant les pèlerinages. Un jour, ils sont venus raconter leur guérison au curé de Lourdes. L'abbé Peyramale envoyait quérir Hernadette. On descendait à la grotte, que longeait encore le Gave, et la voyante joignait ses prières aux actions de grâces du protégé de la Vierge.
Souvenirs impérissables, impressions sans retour, que la sévérité du cadre rendait plus vives encore et qu'on recherche en
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vain dans la cité nouvelle, trop neuve, trop machinée et rebelle a tout isolement.
11 faut louer 1 luysmans de n'avoir point consenti à affadir son tableau par ce qu'il appellerait lui-même des pudeurs de sacristie, lit ce serait un étrange orgueil que de parer une oeuvre humaine d'une entière perfection. Si l'écrivain a étalé, sans réserve, les côtés mesquins du pèlerinage, l'appât du lucre développé avec une incroyable intensité, les basses superstitions d'un peuple en délire, les âpres rivalités ecclésiastiques, s'il a dénoncé avec la furieuse indignation d'un médiéviste intransigeant toutes les erreurs de l'architecture sacrée, nul n'a mieux célébré l'incomparable foyer de charité qu'est Lourdes.
Et voici la créature humaine, si profondément abaissée, relevée tout d'un coup à une éminente dignité.
Les descriptions que donne I luysmans des maladies qui font — pourrait-on dire — la gloire de Lourdes, dépassent toute horreur et l'artiste y est aidé par la violence, le pittoresque, la truculence d'un style sans égal. Ces pages sont frémissantes de dégoût et empreintes d'une incommensurable pitié.
Que dire, alors, de cette religion qui inspire le dévouement des infirmiers, la plupart riches et raffinés, qui abdiquent pendant des mois toute indépendance, pour panser les plaies les plus immondes et fatiguer au service de moribonds.^
La beauté de Lourdes est là, dans ce culte du sacrifié, non dans des édifices construits à coups de millions, ni dans les processions de pèlerins affolés.
Et Huysmans s'est pleinement réconforté à cette vue.
Son catholicisme de dilettante, dégoûté des cohues, irrité des hérésies d'architecture, s'est apaisé devant cette magnificence de dévouement et il lui- a plu que, par ces gestes de beauté, fut glorifiée-Marie, sa mère, qu'il chérit d'amour mystique et tendre, — eneocCi-qu'il ne fût pas sans dépit de la partager, à Lourdes, avec tant d'autres enfants et qu'en fils jaloux il la préférât en d'autres sanctuaires, où. dans son pieux égo'isme. il la sentait mieux toute à lui...
Les ]V[atïgaet?ite
reines de HaVarre.
Cliché Ph. Lauzuii.
CHATEAU DE NERAC
(D'après une reproduction exccutCe en liège et conservée au musée municipal de cette ville.)
lies JWat^guemte
i^eînes de Hsivarre.
Heureux royaume de Navarre, où régnèrent, au cours d'un demi-siècle, plus encore par leur charme que par une autorité bien vaine, deux des femmes les plus séduisantes, — bien qu'à des titres divers, — que l'histoire ait célébrées! Marguerite d'Angoulême, Marguerite de X'alois (i), l'amie de Lefèvre d'Étaples et celle... d'Ilarlay de C>hanvallon, la perle des \'alois et la reine Margot! Singulier jeu de la destinée, qui lit ceindre à la nièce frivole la même couronne qu'avait portée si noblement sa grand'tante, la sœur de F'rançois I"'.
Elles étaient belles toutes deux. — si Ton en juge par leurs portraits et non par les poètes, toujours suspects de llatterie, — • avec toute la différence d'une beauté triste et maigre à une beauté plantureuse et joviale. Tandis que la reine Margot, supérieure aux tribulations, finissait dans une obésité égrillarde et bienveillante, Marguerite de Navarre, rongée par les soucis, frappée par des deuils répétés, s'amenuisait, se spiritualisait, en forme de sainte réformée, — réfugiée dans Tespoir d'une prompte évasion de sa prison terrestre.
Même contraste dans leurs existences, qu'on ne saurait imaginer plus ditïérentes. L'une eut pour règle constante l'abnégation, la loi stricte et impérative du devoir poussé jusqu'au sacrifice ; l'autre, pareille à une tleur superbe et vénéneuse, s'épanouit, sans contrainte, au milieu de la cour corrompue de ses frères et quiconque approcha sa beauté voluptueuse, s'il ne
(i) Les deux .Marguerite peuvent élre également appelées de \ alois et de Navarre. Mais on sait que l'usage s'est établi de réserver le nom de Valois à la femme d'Henri IV et d appeler plutôt la sœur de François 1" Marguerite de Navarre ou d'Angoulcme ou encore d'Alcnçon.
fut pas des heureux qui la conquirent, dut emporter, comme un germe vicié, la hâte d'en mourir. Et l^rantôme, en nous faisant la description des charmes de la princesse, gounnandc. abnndanlc et fleurie, nous atlirme, en etïet. que c'était là le seul parti à prendre.
Elles étaient, d'ailleurs, parfaitement appropriées à leur milieu. On imaginerait difhcilement que Marguerite de Navarre ait dû le jour à Catherme de Médicis, qu'elle ait été la sœur des trois derniers \'alois. Bien que I-^rançois E'" lui fût très inférieur sous le rapport du caractère, le goût des arts et les conceptions vraiment royales du a Père des lettres )) ne le rendaient pas indigne d'être le frère de la .Marguerite des princesses. Aussi la reine de Navarre eut-elle pour lui un dévouement sans bornes qui domina toute sa vie. Elle trouva dans cette affection, bien que le Roi en ait parfois despotiquement abusé et s'en soit même joué odieusement ( 1 ). un dédommagement aux désillusions que ne lui ménageaient p;)int Henri d'Albret, grossier et volage, et leur fille Jeanne, princesse revêche et positive, la Grignan de cette mélancolique Sévigné. jusqu'à la lin de sa vie, Marguerite courut, pour le service de son frère, la P'rance et l'étranger, prompte à monter dans la litière, — où. selon Brantôme, elle dictait YIlepLiintron à la grand'mère de celui-ci, — dès qu'elle sentait qu'il fallait au roi aide, conseil ou réconfort.
Ce fut tout une importante part de sa vie. ces pérégrinations affectueuses, avec des soucis d'argent perpétuels, car Marguerite voulait tenir un rang royal et grouper autour d'elle une société littéraire et polie, où elle se put récréer à des entretiens subtils, précieux, un peu quintessenciés. pareils à ceux qui illustrent VHeplajnéron. Elle se plaisait aussi, — magnitique en ses goûts, comme son frère, — à encourager les artistes. Surtout il fallait donner, donner beaucoup et sa nature généreuse ne put jamais transiger sur ce chapitre-là. A côté des charités prévues, — aumônes, fondation et entretien d'établissements hospitaliers. — se creusait le gouffre des largesses inattendues. La Cour de Nérac servait de refuge aux savants et à tous ceux que la Sorbonne accusait ou soupçonnait d'adhésion aux nou-
(i) F\ir exemple à rojcision du mariage de Jeanne dAlbrel. à qui il intligea. malgré les larmes de sa mère, une \énlable séquestration de huit années.
vcllcs doctrines. C'icmcnt Marot, l-]ticnnc Dolct, Gérard Roussel, Lefèvre d'i-^taples, ('alvin, l']rasme, (>harles de Sainte- Marthe. Hertrand, (>ouraut, Quentin, Bonaventure des Périers et bien d'autres tnnivèrent au pays d'Albret et de Béarn un asile et une vie assurée. Vouv subvenir à toutes ces dépenses, il fallait surtout compter sur les libéralités du Roi, car la Navarre devait toujours rester un royaume... en Espa^-ne ( i ), et les revenus du domaine français d'ilenri d'Albret étaient assez restreints. Or, Marguerite ne put jamais se libérer de ces préoccupations matérielles.
La mort de son premier époux , ce duc d'Alençon si tendrement chéri, les trahisons du second, les revers des armes françaises, la persécution religieuse, la perte de sa mère et de son frère bien-aimé, le mariage imposé de Jean ne d'Albret avec le duc de Clèves, la désillusion qui suivit bien vite l'union de Jeanne avec Antoine de Bourbon furent autant de coups qui la frappèrent et la laissèrent chaque fois un peu plus cruellement blessée. La (( bonne dame » n'était plus qu'une étrangère à la Cour. On le lui ht comprendre, et qu'il était bienséant à elle de ne plus songer qu'à ses destinées éternelles.