‹ En pays de GascogneChapitre 20 sur 20 · PORTRAIT DWZAÏS EN TÊTE DE SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

PORTRAIT DWZAÏS EN TÊTE DE SES OUVRAGES

(Éd. de 1820-28.)

Entraînée, tout d'abord, à la suite de saint F'rançois de Sales et de l'Imitation vers le mysticisme, la doctrine d'Azaïs. telle qu'il entendit l'exposer, est résolument positive. Quoiqu'il les

ait connus, il n"a pas tiré grand profit des philosophes français, soit qu'ils se rattachassent, comme Condillac, Cabanis et même Destutt de Tracy, à l'empirisme de Locke, soit qu'avec Laromiguière et Maine de Biran, ils inaugurassent un nouveau spiritualisme. Si, d'ailleurs, c'est traiter Kant assez irrévérencieusement que de le réfuter en quelques pages, on y verra, du moins, la preuve que la philosophie allemande, et même la plus récente, n'était pas inconnue d'Azaïs. Malgré tout, il resta luimême, et fonda sur les sciences naturelles qu'il possédait assez bien, sur ses propres observations, relevées pendant les années qu'il vécut en étroite communion avec la nature, une philosophie non pas limitée à tel ou tel point, mais coordonnée et s^'stématique; il ne cessa de la compléter jusqu'à la lin de sa vie et l'exposa, à trois reprises, avec des développements divers : I" en 1810-1812, sous le titre de SystètJic universel: 2" en 1820, sous le titre de Cours de philosophie générale: 3" en 1 826-1828, sous le titre d' Explication universelle.

A notre point de vue. deux choses sont à retenir dans cet exposé. 11 existe une vie future et il dépend de l'homme de l'acquérir.

Ce n'est pas par un rapport constant de la créature avec le Créateur que l'âme atteindra ces récompenses éternelles. Quelqu'étonnante qu'une pareille indifférence paraisse dans un cœur aussi généreux que celui d'Azaïs, les rapports de Dieu avec l'homme sont nécessaires et limités. Entraîné dans le mouvement universel, l'homme ne peut rendre à la divinité qu'un hommage indirect en accomplissant la tin pour laquelle il a été créé. De son côté. Dieu n'interrompt pas l'action des puissances universelles en faveur de tel ou tel individu. Néanmoins, l'homme est libre, ou plutôt se croit libre dans une certaine mesure.

L'âme humaine est ce que nous concevons de plus parfait après Dieu. Il est donc légitime de penser que la destinée du monde est d'amener cette âme à une perfection plus grande encore en lui assurant l'immortalité, qui n'est pas un de ses dons naturels. Cette immortalité, c'est â elle de la conquérir. Aussi, tandis que, faute de soins, les âmes vicieuses s'abîment a la mort dans l'anéantissement, les âmes sagement dirigées, au contraire, parfaitement équilibrées, s'échappent du corps inanimé et gagnent un autre séjour qui pourrait bien, selon Aza'ïs,

être le soleil. Ce voyage initial ne marque, pour elles, que le point initial dune série de transformations suecessives.

Mais, au moyen de quelle gymnastique morale amener lame au degré de perfection nécessaire.^ D'un seul mot. cest la sagesse qui atteint ce résultat, l.a sagesse a pom^ but de mettre l'âme en parfaite harmonie avec le reste de ITuivers. La plus grande amélioration, dont chaque individu soit susceptible, est liée à la plus grande somme de biens qu'il puisse verser sur ses semblables et inversement l'homme qui agit envers ses semblables de la manière la plus désavantageuse est aussi celui qui se porte à lui-même le plus de détriment.

Transportons ces principes dans la pratique. L'âme, telle que la conçoit Azaïs, n'est pas un esprit immatériel, c'est un corps ou plutôt un amalgame de corps. Faute d'un terme précis qui rende exactement sa pensée, il est obligé de recourir à une image et compare l'âme â un fruit, susceptible de parvenir â une entière maturité.

Or, l'Univers, c'est-à-dire l'ensemble des corps, est soumis à deux forces : expansion et compression, qui se neutralisent l'une l'autre et qui, dans le domaine moral, donnent naissance au système des compensations. L'âme, comme le reste de l'Univers, est soumise â ces puissances et la sagesse consiste, précisément, â empêcher la domination exclusive de l'une d'elles et â réduire leur prépondérance alternative â un balancement paisible.

Par là, l'âme atteint une composition parfaite et, en attendant qu'elle s'échappe au moment de la mort, l'harmonie intime, dont elle jouit, procure à l'homme un bonheur doux et paisible, qui est déjà une récompense. On le voit, la morale devient ici une science naturelle. Soustraite aux mystères inintelligibles pour la raison, elle devient positive et rend accessible, aux seules lumières de l'intelligence, la manière de gagner l'immortalité.

Un mois et demi s'était écoulé, depuis l'arrivée à Bagnères de M"'^ Cottin, que déjà Azaïs avait pris sur elle une iniluence, où le cœur n'avait pas une moindre part que la raison. On ne saurait s'en étonner. N'y avait-il pas quelque chose de roma-

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nesque et d'attendrissant dans la situation de cet homme, à la fois timide et fruste, supérieur en réalité par la pensée et par la parole, retenu dans un poste subalterne, alors que l'éminence de ses qualités semblait lui donner accès, de droit, parmi les maîtres de la pensée.

Après dix ans de veuvage, M'"^ Cottin était parvenue à cet âge difficile de la maturité, où la puissance des sens, paraît s'accroître de la certitude d'un déclin prochain. Avenir attristant de sentir ses charmes décliner, lorsqu'on se connaît le cœur si tendre qu'on se croit assuré d'aimer toujours. On ne se plaît pas impunément à anah'ser les ravages de l'amour dans les âmes troublées de femmes, quand on est soi-même si passionnée que d'imaginer de telles héroïnes. C'est accélérer les effets du poison, c'est aiguiser le fer dont on fouille sa poitrine, lorsque, grande amoureuse par toutes les libres, on s'attache avec délices à scruter les mystères de la passion et les bouleversements qu'elle entraîne. Aimer, c'était pour elle le tout de la vie. Ainsi que le héros de M'"' Cottin, Azaïs était sauvage et her comme Frédéric, déshérité comme M. Prior, ardent comme le jeune comte Ernest ou sir Edmond. Se pouvait-il qu'il lui fût donné de vivre un de ces rêves qu'elle avait conçus, de palpiter, de craindre, de languir, de s'abandonner à de mortelles angoisses ou à des espoirs trop tôt fauchés, — comme Claire, Amélie ou Malvina avaient palpité, craint et langui. Et puis, et puis, à quoi bon raisonner, elle l'aima.

Lui, tout lier de l'empire qu'il exerçait sur cette femme déjà célèbre, — que rehaussait l'éclat de ses succès littéraires, de ses relations parisiennes et de la petite cour qui s'était groupée autour d'elle, — il n'eut, pour triompher, qu'à se renfermer dans son rôle de beau ténébreux. Ce philosophe eût eu mauvaise grâce à faire le galant. 11 ne cherchait pas une conquête, qui ne va jamais sans quelques risques, mais une confidente et un premier disciple.

Ses entretiens, encore qu'ils sentissent furieusement le pédant, ravirent M'"'^ Cottin. Elle crut, de bonne foi. avoir découvert un grand homme. Sous sa conduite, elle parcourut ce beau pays qu'il connaissait à merveille. Leurs entretiens ne tardèrent pas à prendre un tour austère qu'amenait, sans doute, la grandeur des phénomènes naturels qu'ils avaient sous les yeux. Dans ces promenades instructives, la rencontre d'une plante, d'un bloc de

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granit, donnait lieu à des commentaires étendus sur le rôle de ces êtres inanimés dans I économie générale du monde, jusque là, des considérations de cette nature n'avaient guère retenu M'"" Cottin. Disciple de Jean-Jacques, elle se déclarait spiritualiste, sans s'attarder aux conséquences qui en découlaient et devant lesquelles Fauteur de la Profession Je foi Jii riLjiresa7U)\a]\i n'avait pas reculé. Quel ne fut pas son enthousiasme quand le plan de l'Univers lui fut révélé, avec tous les détails qu'Azaïs prétendait y reconnaître! (>et homme se haussait au ton prophétique, lorsqu'il exposait une doctrine si solide qu'elle ne pouvait, — pensait son amie. — que renverser tous les systèmes existants. De même que, plus tard, Aza'i's réunira, dans son jardin de la rue Dugay-Trouin, un nombreux auditoire, devant lequel il exposera sa théorie, déjà, dès ce moment, il conduisait des élèves de la première heure au sommet d'une montagne et, mettant à prolit leur émotion sacrée, s'indignait de la disparition possible d'une âme capable de jouir d'un tel spectacle et affirmait le droit du sage à l'immortalité.

Telle était l'intluence de l'apôtre, qu'après quelques semaines de cet enseignement péripatéticien, M"^'' Cottin s'étonnait d'avoir pu tenir, jusque là, ses pensées éloignées de ces problèmes capitaux et s'appliquait, avec une passion continue, à en percer les mystères, l'cl était le prestige de l'homme que ces entretiens amenèrent son amie a un état d'exaltation qui devait durer aussi longtemps que l'espoir, que, dès lors, elle nourrissait, peut-être, sans se l'avouer à elle-même.

Elle confia son état d'âme à la personne qu'elle appréciait le plus pour son jugement et sa bonté. M"' de Pastoret. (( Je ne (( puis vous exprimer de quelle plénitude de vie je sens mon « âme se remplir à mesure que je m'élève sur les hauteurs; il « semble qu'on laisse derrière soi, avec le monde, les soucis et (( les tourments qu'il donne et qu'à chaque pas qu'on fait vers « la montagne, la pensée en fasse un vers le ciel ».

L'ardente néophyte dévoile ensuite à M"^^ de Pastoret le travail récent opéré dans ses idées, l'horizon inconnu qui s'est soudain révélé à ses yeux, le résultat quelle considère comme acquis et qui est, en effet, le couronnement de tout le système d'Azaïs. (( C'est ici que j'ai trouvé le repos du bonheur, c'est ici (( que j'ai déposé mon cœur, sans regrets et sans partage, dans (( la seule vérité de l'univers, dans celle d'où découlent toutes

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(( les autres, dans la sublime certituae d'un avenir éternel; « jusqu'à présent, mes idées errantes autour de cette grande (( espérance ne l'avaient point vue avec l'évidence où elle (( m'apparaît aujourd'hui; maintenant, il n'y a plus de vague, (( il n'y a plus même de mystère, la plus grande clarté s'est (( répandue sur ce but magnifique de la création et mon cœur « le voit de la même manière que mes yeux le papier sur (( lequel je vous écris ».

11 s'en faut, néanmoins, qu'Aza'is ait parlé avec une pareille certitude. Empêché de passer de plain-pied de la physique à la métaphysique, le philosophe considérait, comme infiniment probable, l'hypothèse d'une vie future ; il ne songeait pas à la démontrer scientifiquement.

j\|mc ç|g Pastoret se tenait en garde contre l'excès de sensibilité qu'elle reprochait à son amie et.

pour cette raison, peut-être, elle en usait, à son égard, avec une prudence qui désespérait laimante Sophie; elle dut faire toutes ses réserves sur la valeur intrinsèque du s^'stème. et, en même temps, imaginer sans peine par quels arguments, plus sentimentaux qu'intellectuels, cette conversion rapide avait été menée, lorsqu'elle lut ceci, quelques lignes plus loin : (( je ne me suis point élevée si haut toute seule, ma (( pensée n'a point assez de force pDur avuir pu aller jusque là, (( si elle n'avait été aidée par l'esprit le plus profond, le plus

PORTRAIT DE LA AV^^ DE PASTORET par David.

(Appartient à la C'«**'- Juachini Murât.)

(( lumineux, l'âme la plus pure, la plus noble, digne, en un (( mot, d'atteindre a la sublime intelligence ». Avec sa bonté ordinaire, la marquise félicita sa correspondante des précieuses acquisitions qu'elle avait faites aux bains de Bagnères. Aussi, la lettre quelle reçut, près de trois mois après, lui montra sa sensible amie engagée, sans remède, dans une intrigue, dont M'""' de Pastoret ne pouvait mesurer la portée, ne connaissant pas le personnage principal, le héros mystérieux auquel M'"^' Cottin semblait abandonner son avenir.

Celle-ci témoignait toujours de la curiosité passionnée avec laquelle elle étudiait la question de notre sort futur; d'autre part, l'influence du philosophe paraissait s'être encore accrue. En effet, il se dégageait de cette liaison un parfum romanesque qui achevait de la griser. Première adepte de la doctrine, elle s'élevait a la dignité d'une mère de l'Eglise. A'/a'is est, décidément, le prêtre d'une religion nouvelle; depuis trois ans, il vit en contact avec la nature, qui lui révèle ses plus importants secrets. Il se recueille encore et désire, à l'égard de ses découvertes, la discrétion la plus absolue. Mais, bientôt, paraîtra l'ouvrage, où celles-ci seront exposées, dans le plus bel ordre, où le monde, qui ne se doute guère de ce bouleversement, prendra une nouvelle conscience de son avenir.

Quelle que soit la valeur fort respectable des idées d'Aza'ïs. la satisfaction que lui-même y prenait, comme on voit, et l'importance qu'il leur attribuait, prêtent un peu à sourire et on ne peut que trouver attendrissante la dévotion avec laquelle son amie considère l'œuvre et l'auteur.

Attendrissante elle sera, l'amoureuse Cottin, jusqu'à la tin de cet épisode, tandis que le vertueux Aza'ïs conservera, au milieu des cris de passion les plus déchirants, une attitude à la fois suffisante et prud'hommesque, qui est, tout compte fait, assez comique.

On ne sait précisément à quelle date, l'idée leur vint d'unir définitivement leurs vies. L'hiver de 1X03-1804 s'était passé en entretiens intimes dans la maison de la place d'Uzer, sous la protection, bien imprévoyante, de Fanny Soubies; confidente ravie de ces amours qu'elle avait favorisées, loin de réfréner l'ardeur des deux amants, elle se réjouissait, au fond du cœur,

d'avoir conduit Azaïs à ce refuge. Elle le souhaitait, depuis bien longtemps, comme toutes ces femmes qui s'intéressaient au (( cher H3'acinthe ».

Pour M™' Cottin, elle était parvenue a ce degré de la passion où la personnalité disparaît, devant celle, désormais omnipotente, de l'être aimé. Une seule chose nécessaire, pour elle, le voir, l'approcher, agir, l'ayant pour lin. Combien n"est-il pas instructif de l'apercevoir, livrée, elle aussi, a ce délire amoureux où elle a montré tant d'héroïnes de roman et de conclure, expérimentalement cette fois, que tant de jeunes femmes n'étaient, en réalité, quelle-même. Aussi romanesque que ses filles littéraires, elle sort d'elle-même à la seule pensée d'amour, autant que d'autres dans l'émoi le plus violent des sens. S'il faut l'en croire, lorsqu'elle dira plus tard, de cet amour, « que (( l'innocence n'eut point à rougir, qu'il fut pur, irréprocha- (( ble... », on ne peut rien souhaiter de plus passionné que ces lignes destinées à M""' Soubies : (( () mon amie, ici même, dans (( cette lettre qui n'est pas pour vous, je ne puis que parler de (( vous, je ne puis parler qu'à vous... oui, mon amie, oui. je ne (( puis voir que lui, si mes \'eux s'attachent sur vous, ce n'est (( qu'après avoir traversé son image; elle m'entoure, me pénétre, (( s'insinue clans mon cœur, dans mon sang; mon Dieu, j'ai (( peur que Fanny même me reproche de trop aimer ».

Dirai-je qu'une circonstance, d'une nature tout intime, vint la fortifier dans son dessein d'ofï'rir sa vie à Aza'i's. Pour ne rien cacher, elle souffrait de cette infirmité, plus humiliante que douloureuse, qui lui interdisait l'espoir de jamais devenir mère. Et, voici que les eaux de Bagnéres, en raffermissant sa santé, lui rendirent, du même coup, tous les privilèges de la femme. Quelle révélation! N'était-ce pas la Providence, elle-même, qui manifestait clairement sa volonté.- Si la jeune veuve avait eu l'énergique loyauté de renoncer au mariage, bien qu'elle y eut été maintes fois poussée, le sacrifice avait aujourd'hui sa récompense. Elle était réservée au plus noble, au plus vertueux, au plus intéressant des hommes. Il lui devrait d'embeilir son foyer et de perpétuer son nom illustre.

Car, nous connaissons assez le sage Aza'is, pour savoir que la passion réciproque, dont il brûlait, ne pouvait avoir d'autre issue, dans sa pensée, qu'une union bourgeoise, suivie d'une nombreuse postérité. Ce mariage lui était bien avantageux; il

lui permettrait d'achever ses travaux clans la paix, d'en entretenir, jusquà la lassitude, une compagne qui trouvait de grandes joies à cette initiation, d'entrer de plain-pied dans le monde des lettres. Et, tant d avantages n'empêchaient pas cette femme d être, par surcroît, amoureuse, a Cette petite bourgeoise devait « être délicieuse à aimer », dit excellemment M. Pilon. Quoi de plus! Mais Pierre-Hyacinthe alourdissait les séductions de sa philosophie d'exigences inélégantes. 11 ne se demandait pas quels éléments de bonheur il apportait à cette femme, — si compatissante quelle le relevait, pauvre cuistre tombé. sur le chemin, et garantissait, contre toutes les amertumes et les désillusions probables, sa tête fertile en billevesées. Il ne savait pas si, ce qu'il aimait en elle, ce n'était pas, surtout, d'être aimé par elle. Elle s'évertuait à l'assurer que vivre à ses côtés suffirait à réjouir sa vie : et, en vérité, il ne trouvait pas quelle eût beaucoup de raisons d'avoir tort. (Jh, c'était un amoureux sans romantisme, que dis-je, ce n'était pas même un amoureux de roman; du roman, les phrases redondantes lui étaient assurément familières, mais il lui manquait l'héroïsme des attitudes et des sentiments.

Quand l'ardente Cottin disait : amour; Aza'i's répondait foyer. Quand elle frémissait de passion, il parlait de paix laborieuse. Quand elle s'envolait, à la suite de son rêve, vers des régions de délices enivrantes, il songeait aux chers petits-enfants qu'il bercerait, dont il caresserait la joue satinée et qui écouteraient avec reconnaissance, — heureux de porter un nom qui s'estimait égal à ceux de Platon et d'Aristote. — les leçons toujours plus perfectionnées du Système universel.

C'est pourquoi, puisqu'il fallait en passer par là, Malvina repliait ses ailes, elle se métamorphosait en femme grave et, pour se mieux former à ce rôle, se soumettait, par correspondance, à la discipline de M'"'' de Rivières, la grande amie d'Azaïs, qu'elle appelait aussi u ma mère ».

jy[me Verdier, qui n'avait pas tant de raisons d'enthousiasme, qui en avait, peut-être, quelques-unes de garder intacte son influence sur sa cousine, ne voyait pas Aza'i's avec la même partiaUté. Peine perdue. Il n'est pas exagéré de dire que les leçons du philosophe amenèrent la conversion de M"'*^ Cottin, je veux dire qu'elles orientèrent ses facultés dans une direction nouvelle, qu'elle devait suivre jusqu'à sa mort.

Au printemps de i^'^ù4, elle se détache du monde pour revenir toute à Dieu. Non pas qu'elle se soit jamais plu dans le tourbillon des plaisirs, ni que sa personnalité s'y soit faussée, mais. sans s'être demandé avec précision ni ce qu'était le bonheur, ni où il se trouvait, elle s'était contentée de le chercher ici-bas et se désolait de ne lavoir pu rencontrer ou de l'avoir vu fuir, avant de l'avoir épuisé.

Azaïs lui apprit que le bonheur ne consistait pas à poursuivre de vaines chimères, qu'il était beaucoup plus accessible et comme à portée de la main puisqu'on le renfermait en soi. On le trouvait facilement dans la réalisation des plus austères devoirs, c'est-à-dire dans l'immolation constante de soi-même et le souci perpétuel du bonheur d'autrui. Par là. l'homme se conformait au plan divin et laissait ITnivers contribuera sa formation pour la plus grande part possible, élément indispensable du bonheur. Par là. l'homme se perfectionnait autant qu'il était en lui et acquérait des droits incontestables aux récompenses éternelles.

Jusqu'ici les deux moralistes ne s'écartaient pas des principes établis par le système universel, (cependant, la doctrine apparaissait sous un jour nouveau : il suffit, pour l'apercevoir, de commenter brièvement la théorie de l'amour de Dieu considéré comme un adjuvant nécessaires aux préceptes de la raison, comme l'aiguillon capable de pousser l'homme dans les voies austères et en même temps d'en adoucir et d'en rendre attra3-antes les difficultés.

S'abîmer dans la contemplation de Dieu, de manière à découvrir et à goûter toutes les perfections de cet Être infini, entrer en communication étroite avec lui. par un acte d'amour ardent et continuel, et puiser dans cette unicjn. a la fois, la notion du bien et du mal et non pas la force, mais, la tendresse indispensable pour exécuter naturellement le bien et repousser le mal. telle est la conception. quasi-m3"stique, qui convenait merveilleusement a l'âme exaltée de M™'' Cottin et qu'on chercherait vainement d'ailleurs dans l'exposé doctrinal d'Aza'is.

Ainsi, trempée dans l'amour divin, l'âme s'élève a un état de paix, de béatitude, de certitude délicieuses ; elle y trouve, à la

fois, le bonheur et la vertu, puisque la présenee de Dieu, clans l'âme, suflit à en écarter les tentations néfastes. Hien plus, avides de nous rendre agréables à cet l'être chéri, nous envisageons avec plaisir les tâches les plus rebutantes. Inondés d'amour, nous reportons cette tendresse sur les êtres qui nous entourent, et nous nous préoccupons de leur bonheur avec passion. Mais voyez, ici, la magie de cette religion du cœur est comme un écho des compensations. En aimant autrui, nous nous rendons nousmême aimables, et, tandis que 1 egoïsme et la satisfaction de nos passions ne nous valent que le mépris et l'indifférence de ceux que nous voudrions nous attirer, tout au contraire, notre propre immolation nous en fait sûrement chérir.

La préoccupation de la récompense éternelle et, sous une forme détournée, du bonheur présent, qui n'est jamais'-'absente de la pensée d'Azaïs, empêche cette doctrine d'être absolument mystique.

Si, par un acte d'amour qui n'est pas un acte d'amour parfait, le croyant, selon Azaïs, s'unit à Dieu, il n'est pas guidé par une lin désintéressée. Il ne songe qu'à son bonheur présent ou futur. Le véritable mystique n'est ni curieux ni intéressé. Sa seule ambition est de s'unir moralement à l'absolu ; il ne veut connaître que pour aimer. Azaïs et M'"'' Cottin restent très éloignés du quiétisme. Molinos et xM'"' Guyon possédaient le désintéressement parfait. Bien qu'elle ne suit pas le mysticisme pur, cette rencontre de l'âme avec Dieu en est au moins la première étape et l'oubli constant de soi dans la pratique est l'aboutissant nécessaire de toute morale m^^stique.

Dans la pensée d'Azaïs, ces envolées sont les traces indélébiles laissées par l'étude de l'Imitation et de saint François de Sales, lors de sa retraite forcée à l'hôpital de Tarbes. Le même esprit anime ses (( Entretiens de l'âme avec le Créateur » et ses a Ins- ({ pirations religieuses », car le mysticisme de l'évêque de Genève est moins exalté et plus aimable que celui des saintes Brigitte, Catherine et Thérèse : (( Si vous aimez votre Créateur, (( lit-on dans le VIIF entretien, vous éprouverez un; sentiment (( plus doux, plus fort, plus étendu, plus fécond, que celui que (( vous pourriez éprouver en aimant tout ce qu'il y a de plus « aimable parmi les créatures. Si vous aimez votre Créateur, (( vous ne pourrez plus trouver de goût aux choses basses et « honteuses, car l'affection pour ce qui est honteux et l'affec-

(( tion pour ce qui est très élevé ne peuvent subsister ensemble (( dans le même cœur ». Et, dans le IX' entretien : a Mon tils. (( écoutez encore tout ce que vous gagnerez de biens et de plai- (( sirs si je deviens le principal objet des affections de votre âme. (( Vous passerez vos jours dans une joie douce, dans un conten- ({ tement paisible parce qile, à tous les moments de vos jource nées, vous songerez que vous recevez un présent de mon « amour ».

Cette doctrine un peu mièvre convenait précisément à l'âme tendre et doucereuse d'Azaïs. Et si l'on veut prendre garde qu'entre cette religion et le système philosophique il n'y a d'autre différence que les motifs d'action qui viennent dans l'un de la raison et dans l'autre du cceur; que, d'ailleurs, tous deux restent parallèles, soit que l'on considère, dans l'une comme dans l'autre, les rapports mutuels des êtres, régis par les mêmes règles, ou bien la culture personnelle de l'individu, gouvernée par les mêmes principes pour aboutir à la même tin, on ne doutera pas que nous n'ayons touché le fond du cœur d'Aza'is et qu'il n'ait rien voulu d'autre, en écrivant son cours de philosophie, que démontrer par le raisonnement ce que le sentiment lui avait révélé.

Quant à sa néophyte, ces aperçus nouveaux la transportèrent. Elle en écrivit, le 2^ mars 1804, à M"""' de Pastoret qui, à vrai dire, la délaissait un peu et semblait craindre des confidences sur des sujets où elle différait d'opinion avec son amie, a Ah ! Madame, (( que ma vie est douce et que je suis heureuse... Je ne sais (( quelle providence m'a amenée au fond des P3Ténées... quel (( fond de bonheur on porte en soi quand on sait le découvrir (( et s'y plaire... Je suis heureuse, quel plus bel hymne pourrais- (( je adresser à celui qui m'a guidée sur cette route, si riche en (( bonheur et en vertus... Je renais pour ainsi dire â une vie (( nouvelle, où je ne vois que bienfaits et jouissances autour de (( moi... mais quels sont ces biens... des idées religieuses, non (( pomt vagues, confuses, indéterminées, mais tenant autant de (( place dans l'âme et y ayant autant d'empire que la plus forte (( pa'^sion...

(( Si j'étais sûre de savoir exprimer avec justesse un bonheur (( entièrement fondé sur l'austère exécution des plus rigoureux (( devoirs et sur l'éternelle récompense qui en doit être le prix. (( si j'étais sûre de pouvoir exprimer avec plus de justesse encore

(( ce que la reconnaissance et l'admiration permettent d'appor- (( ter de vivant, dans le sentiment qu'inspire l'homme, qui (( montre de telles vérités d'ime manière si claire, si éxidcnte, « si belle, qu'on ne les a jamais vues ainsi avant lui, assurément (( j'oserais parler... Je ne prétends point dire que ces disposi- « tions de piété rendent à jamais inaccessible aux mauvaises (( pensées, mais j'aflirme que celles-ci n'arrivent que quand les (( autres ont changé ».

11 faut croire que M'"' de Pastoret jugeait sa pauvre amie en proie à une exaltation dangereuse et qu'elle se demandait, non sans inquiétude, quel homme avait ainsi capté sa pensée, et, comme il était facile de le lire entre les lignes, son cœur: car, la marquise répondit courrier par courrier, à l'amie d'Aza'is, en déclarant tout net qu'elle jugeait sa doctrine détestable parce qu'à se perdre dans l'amour de Dieu, l'homme en arrivait à ne plus s'occuper de ses semblables. Assez ironiquement, M"''^ de Pastoret laissait entendre qu'il fallait bien que M""" Verdier fut convaincue, aussi, pour que M"'*-' Cottin le fut elle-même si profondément. Elle exprimait même le désir de connaître, elle aussi, l'homme étonnant qui dispensait toutes ces merveilles. Sur quoi, courroucée, la pauvre Cottin répondit : u Non, (( Madame, jamais la véritable piété n'a relâché les liens de (( l'affection, au contraire, quand ils sont purs, légitimes, elle (( les resserre, les embellit, et sa douce influence anime le sentice ment et ne détruit que les passions. Dieu, en nous entourant (( de tant de nœuds, en nous imposant tant de devoirs, voulut (( que sa pensée nous les rendît plus chers...

(( Ce que m'apprend, ce que me révèle surtout le Dieu « que j'adore, c'est que la plupart des torts qu'on a, des peines « qu'on éprouve, viennent de ce qu'on ne sait pas assez aimer. « Quelle est la cause de l'inconstance, de l'artifice, de Tingrati- (( tude, de la médisance, n'est-ce point qu'on ne songe qu'à soi, (( à sa satisfaction, et que les intérêts des autres ont été comptés (( pour rien...

(( L'orgueil nous dit : sois aimé : la tendresse nous dit : aime; (( celui qui aime, se contente du sentiment qu'il éprouve, des « penchants qu'il sacrifie, du bien qu'il fait, des heureux dont (( il s'entoure; toutes ses satisfactions sont hors de lui; elles sont (( vastes et indéfinies comme l'univers, tandis que celui qui veut « être aimé, rapportant tout à lui, resserre ses satisfactions

(( dans l'étroite limite de lui-même; mais qu'arrive-t-il, c'est (( que le cœur généreux qui se livre sans calcul, répandant plus (( de biens, attire davantage et finit par être le plus aimé, tant (( il est vrai que le bonheur se trouve toujours placé au bout de (( la meilleure route. Mais ces mouvements généreux. Madame, (( il n'y a guère que la piété qui les donne, ce n'est qu'en trem- (( pant pour ainsi dire son âme dans l'amour de Dieu qu'on peut (( se livrer sans crainte à celui qu'inspirent les créatures, parce (( qu'alors la pureté l'accompagne et en contient non la vivacité (( mais les écarts ».

11 n'y a guère d'apparence que M'"' de Pastoret se soit déclarée convaincue. M"^" Cottin eut tout le loisir de continuer sa prédication, lorsqu'elle revit son amie à Champlan, dans le

courant de l'été. Car, elle quitta Bagnères, selon toute vraisemblance, au milieu de juillet 1X04, un an exactement après y être arrivée de Tonneins.

Cette année, comme elle l'assurait ellemême, comptait parmi les plus heureuses de sa vie. Ce ne fut pas sans déchirement qu'elle abandonna ce beau pays, les amis qu'elle y laissait, sa retraite de l'Elysée Cottin, où elle avait vécu des heures si laborieuses et si douces. Elle partait, riche de triomphants espoirs. Son roman de Mathilde était prêt a paraître. Elle avait l'assurance de fonder de nouveau un foyer qui ne serait plus stérile et d'y fixer la félicité au profit de l'homme qu'elle

CHALEl' dans le Parc de la maison de (Champlan.

admirait le plus ardomnicnl. Surtout, clic s"cn allait lâmc ravie de la vincoù clic s'était cn^'agcc, des convictions nouvelles quelle avait acquises ; et, en réalité, ses idées, philosophiques et religieuses, devaient réclaii'cr jusqu'à son dcrnic-i- jour.

La certitude de revoir bientôt A/.aïs adoucit ramcrtim^c de ce départ. Son liancé devait la suivre prochainement à Paris, où, grâce à ses relations, elle s'apprêtait a \u\ frayer le chemin du succès.

D'ailleurs, sa famille adoptive. sa cousine et les filles de celleci, un peu reléguées au second plan par ces événements précipités, partaient avec elle. Elle allait revivre dans son cher

Champlan, dans ce

Paris, dont un auteur à succès, quelle que soit sa modestie, ne retrouve pas, sans émotion, latmosphère de lutte. Elle laissait Azaïs sous la garde de la tendre Fanny , la plus désolée, puisqu'en fait, elle était la seule délaissée. M""" Cottin était sûre que personne ne pouvait plus affectueusement prendre soin de l'âme et du corps, facilement bouleversés, de l'impressionnable philosophe.

Par ses lettres elle continuait ces entretiens brûlants, auxquels elle s'était abandonnée avec un plaisir dangereux, soit à l'Elysée Cottin, soit dans la maison Soubies. Tour â tour maternelle et docile, elle recevait les conseils lointains du maître et s'efforçait de guider dans les méandres de la vie, cet esprit exalté, auquel toute notion réelle semblait rester étrangère. Quand elle recommandait â Fanny le sort de son ami, elle ne pouvait s'empêcher de proclamer son amour dans les termes les

SOL'S BOIS dans le Parc de Champlan.

plus touchants. On songe à quelque héroïne racinienne, Bérénice, Roxane ou Phèdre, lorsqu'on entend la voix de cette amante, courbée sous le faix inexorable de sa passion. « Ah ! ma (( chère amie, laissez-moi vous parler de lui, laissez-moi tou- (( jours vous parler de mon ami, vous en parler encore, ne (( jamais tinir cependant, ne jamais épuiser ma tendresse ni (( lasser votre amitié. Mon cœur en est si plein qu"il déborde. (( Sans doute il est impossible d aimer plus. Cependant je le dis (( depuis si longtemps et chaque jour me prouve que je me (( trompe )).

Le sentiment du triomphe l'animait quand elle constatait, autour d'elle, le dégoût du matérialisme qui s'emparait des âmes, le vide que laissait l'absence d'une doctrine sûre et l'attente où l'on était d'un système métaphysique satisfaisant. Ne possédait-elle pas la solution .- bien mieux, ne connaissaitelle pas le médecin qui, bientôt, alfait se décider à parler ; de sa voix inspirée il suffirait à dissiper tous ces maux, comme il l'avait, elle-même, déjà soulagée.

Palais d'illusions, trop tôt renversé, à peine éditié. Comme, en quelques mois, ces vies s'étaient groupées pour une destinée commune, quelques mois suffirent à les disperser à jamais. Quel ne fut pas le désespoir de la pauvre femme, peu de temps après son départ de Bagnères, lorsqu'elle s'aperçut que les eaux ne lui avaient procuré qu'une amélioration passagère. Plus de maternité possible. Or. cet espoir, si ce n'était tout ce qu'Azaïs aimait en elle, c'était la plus essentielle des conditions qu'il exigeait de celle qui porterait son nom. Lui avouer cette déception c'était la rupture absolue, la chute détinitive de tant d'espérances. Estce a dire que M'"^ Cottin n'hésita pas devant le devoir que sa loyauté lui commandait.^ Se sentait-elle assez courageuse pour briser son bonheur de ses propres mains ? Elle recula quelque temps. V^irilement, elle écrivit, entin, à Azaïs, une lettre déchirante, où elle lui rendait sa parole. On comprend assez l'espèce de dédain dont M. de Latouche. qui publia cette lettre en 1830, enveloppa celui dont ces accents plaintifs n'avaient pas ému le superbe égoïsme et chez qui la voix de la pitié n'avait pas eu assez de force pour l'aider à relever la femme si cruellement, si injustement frappée. 11 est vrai qu'en cette circonstance la philosophie fit assez piètre figure, quoiqu'elle aimât à se parer des plus nobles attitudes. Aza'is prouva, ce jour-là. que l'étude de

rUnivers ne lui avait pas laissé le loisir de s'attacher à celle de la vie et qu'il est des cas où l'honneur, la reconnaissance ou la pitié, peuvent s'exprimer par des actes simples, sans langage apprêté, sans exclamations, ni hyperbole, ni larmes.

Nous avons tort, il ne prit pas une décision sans avoir consulté M'"'' de Rivières, à laquelle il communiqua la confession de son amie; et, la rupture n'étant pas complète, — si les projets d'union étaient abandonnés, — cette amitié ambiguë, traversée d'éclairs de passion, continua de traîner durant quelques mois douloureux.

A la longue, M""' Cottin s'aperçut que cette chaîne, qu'elle croyait si lourde, s'allégeait. D'abord s'évanouit l'admiration excessive qu'elle avait nourrie pour son cher grand homme. L'influence de M'"'^ Verdier n'y fut pas étrangère. Celle-ci n'aimait pas Azaïs et sut assez habilement détruire son prestige dans l'esprit de sa cousine. Il apparut à M'"'^ Cottin qu'elle manquait des lumières nécessaires pour juger, avec compétence, le système qu'elle avait adopté si facilement et que, peut-être, il n'était pas, en vérité, tout ce qu'il promettait. Rien n'était plus propre à blesser la vanité d'Aza'is, et il s'en plaignit aigrement.

Et puis, elle s'était laissée reprendre à la vie de Paris. Elle avait retrouvé d'anciennes et inébranlables amitiés comme celle de Michaud, qui était apparemment un peu plus tendre qu'il ne convenait. L'édition de « Mathilde » rapprocha M'"" Cottin de son conseiller. La santé de l'historien était chancelante. 11 n'en fallait pas tant à son amie pour s'attendrir et récompenser, par un peu de complaisance, l'intérêt, les attentions, le respect de son adorateur persévérant. Déjà convaincue que tout était fini avec Azaïs, elle ne voyait pas sans charmes ce dernier amour qui adoucissait ses déceptions. Elle prit quelque satisfaction, sans doute, à se dire que l'épouse d'Azaïs aurait dû fermement se garder de ces amitiés consolantes.

.De fait, celui-ci prenait ombrage des bruits qui venaient jusqu'à lui et comme la correspondance continuait, mi-amicale, mi-passionnée, il pria qu'on le laissât à ses chères études.

Le sentiment que c'en était lini, à jamais, ranima un moment le feu déjà mort; il flamba, comme aux plus beaux jours, dans les lettres d'adieu que M'"-^ Cottin adressa au philosophe : (( Avant de m'arracher à la seule jouissance qui me reste d'un (( si pur et si tendre attachement, il faut que je le goûte encore

(( une fois et vous voudrez bien qu'avant de vous dire adieu, je (( vous dise encore que je vous aime. Ahl oui. mon ami. je vous (( aime et bien plus que vous ne le croyez a ce que je m'aperce cois. Que vous lisez mal dans le cœur que vous déchirez... »

Reconnaissante, malgré tout, elle exaltait, encore, celui en qui elle avait cru. « Recevez de celle qui fut votre Sophie, qui (( n'a pas cessé de l'être, de celle qui vous aime et qui va (( s'arracher à vous, recevez ses bénédictions, telles qu'aucune (( créature n'en reçut de semblables d'aucune créature de son (( espèce, car nuls bienfaits ne peuvent se comparer à ceux (( que j'ai reçus de vous ».

Malgré tout, l'idée de clore ce roman lui perçait le cœur, elle demandait, au moins, de l'amitié.- elle afiirmait qu'elle était possible, désirable, avantageuse. 11 n'est pas de plus belles pages dans ses livres et il n'en est pas beaucoup de plus claires, de plus correctes, de plus émues chez Jean-Jacques. (( Ceci doit (( être ma dernière lettre: laissez-moi encore une fois pleurer (( ma perte dans vos bras, vous presser sur ce cœur tout à vous. (( Et, maintenant, adieu, adieu, mon ami. mon bienfaiteur. (( mon frère. Soignez votre santé, épargnez-moi l'affreuse douce leur de vous savoir malade. Veillez sur vous, je vous le (( demande, au nom de cet amour si tendre qui vous avait (( choisi, choisi vous seul entre tous les hommes que j'ai connus. (( Adieu. Même, en nous séparant, nous remplirons notre des- (( tinée. nous ne cesserons point d'être unis et nous nous retrou- (( verons dans le sein de notre Père commun, où nous allons (( nous rejeter tous deux en nous arrachant l'un à l'autre. »

Lorsqu'Aza'is eut quitté lui-même Bagnères, dans les premiers jours de février 1806, il ne restait de ce roman que des souvenirs assez lointains pour que tous deux pussent se revoir sans inconvénient. 11 ne pouvait plus être question de renouer. Le philosophe sentit, néanmoins, les effets d'un dévouement qu'il avait superbement dédaigné. Son amie le présenta à quelques hommes influents, au sénateur Germain Garnier entr'autres, qui lui lit connaître Lacépède, Hauy. Cuvier. chez qui il trouva un accueil bienveillant. Il se heurta, malheureusement, à l'hostilité de Laplace qui jouissait à l'Institut d'une influence, contre

laquelle Azaïs essaya en vain de lutter. Avec sa candeur et sa prolixité habituelles, il écrivit lettre sur lettre, mémoire sur mémoire. 11 sollicita une audience de l'Hmpereur, se promettant d'aborder Napoléon avec cette assurance noble, touchante, irrésistible, que donnent une grande cause et d'injustes malheurs. La parfaite simplicité de son système, la profonde sagacité de S. M. l'assurait de convaincre son auditeur en une heure d'exposé. Tout fut vain. Après quelques mois d'efforts, il dut s'estimer heureux de trouver une place de répétiteur à Saint-Cyr, où il rencontra celle qui devait définitivement fixer son cœur aventureux.

Pendant ce temps, M'"^ Cottin, après avoir publié Klisabeih, accompagnait en Italie une amie malade, M'"" Le Marin. l']lle revint d'Italie au commencement de 1X07 et dut, sans doute, encore, passer le printemps à Champlan. \'ers le mois de juin, elle sentit les premières atteintes d'un mal inconnu. Après ti-ois mois de souffrances, cette femme bonne, aimante, qui avait dû à son cœur sensible ses plus grandes joies, comme ses peines les plus douloureuses, expira, dans son appartenaient de la rue Saint-Lazare, le 25 août 1807.

Peut-être, — quelque tristesse qu'on éprouve devant la mort prématurée de cette femme de 37 ans, — faut-il se féliciter, pour sa mémoire, qu'elle n'ait pas eu le temps de creuser dans la littérature un nouveau sillon, dont Elisabeth semble le premier fruit. Pour courtes qu'elles aient été, et bientôt à jamais rompues, ses relations avec Azaïs ont laissé en elle une trace ineffaçable. Non pas, à la vérité, qu'en analysant cette transformation, nous puissions y découvrir autre chose qu'une nouvelle application des facultés sensitives. Sensible elle a toujours été, sensible elle restera. Il n'y a de changé que l'objet de son émotion. Après avoir envisagé, avec passion, l'amour charnel, ou, plutôt, cet amour éthéré qui convenait à sa nature sentimentale, elle se dirige, avec la même exaltation, dans les voies de l'amour de Dieu. De même que l'élan de l'homme vers la femme lui avait paru le plus bel objet de l'Univers, par un brusque détour, elle se prit à rêver de l'union mystique de l'homme avec Dieu. Ne croyez pas qu'elle y porte la critique de sa raison. C'est en

elle comme un épanouissement. Sa piété est le dernier chant de l'amoureuse déçue et qui trouve, dans la contemplation de l'absolu, les joies pures que le monde lui refuse. Avant son voyage à Bagnères, si l'on ne peut dire que ces idées lui fussent étrangères, du moins restaient-elles vagues et confuses dans son esprit. Meurtries, trompées, écrasées par la fatalité, ses héroïnes ne trouvaient de refuge que dans la mort. Rien ne pouvait guérir les blessures de leur amour terrestre. Et la vie future, quand elles y attachaient leurs pensées, leur apparaissait comme l'asile béni où elle retrouverait définitivement le bien-aimé. Les discours d'Azaïs, cet enseignement mystique, à côté de sa doctrine, ouvrirent un cours nouveau au torrent fougueux de ses affections. Elle s'éleva à la connaissance d'un monde supra-sensible, que, peut-être, son éducation protestante ne lui avait pas laissé soupçonner. Rien n'est plus probant k cet égard que ses confidences à M"''' de Pastoret.

Cet esprit nouveau se manifeste, pour la première fois, dans Mathilde. L'amour y trouve, enfin, son maître. Plus impérieuse que la voix de la passion, la piété y refrène les impulsions du cœur et des sens. Désormais, quelque chose compte plus que l'attrait irrésistible d'un être vers un autre être. Une loi religieuse, plutôt qu'une loi morale, subordonne à la tolérance divine la réalisation de leur commun désir.

Et, l'observance de cette loi divine suffit à assurer au cœur la paix, par suite, le bonheur. Quelque violente que soit la passion, dont brûle Mathilde pour Malek-Adhel, elle trouve une jouissance encore plus ineffable à offrir à Dieu le sacrifice de cette passion. Elle meurt, sans doute ; c'est une vieille habitude, dont ne sauraient se départir les personnages de M""^ Cottin, mais elle meurt sans l'horrible désillusion de n'avoir atteint à rien de définitif, d'avoir espéré et souffert en vain. La certitude d'avoir obéi à une loi supérieure, d'avoir acquis, par là, des droits à une récompense future, procure à son cœur la tranquillité. Elle ne s'est pas débattue, impuissante, contre les coups d'une force aveugle, mais elle a suivi opiniâtrement le chemin qu'elle savait mener sûrement au bonheur. On mesure, aisément, le fossé qui sépare Mathilde des premiers romans de M"'" Cottin. Mais, la femme sensible subsistait sous la femme pieuse et savait retrouver dans les pages passionnées ses accents brûlants, qui jaillissaient des lèvres de Claire et de Malvina. Reconnaissons que le

plus beau titre littéraire de .M'"^ (^ottin, eest ce déchaînement de passion, franche et brutale, c'est le lyrisme éperdu avec lequel elle dévoile les blessures de son cccur et décrit le processus de lamour. Hormis ces strophes admirables d'inspiration et de style, tout le reste: intrigue, don d'observation, personnages de second plan, nous paraît faible et véritablement démodé.

Bénissons, donc, la mort, qui suivit, à peu de distance, la conversion de Sophie Cottin. Elle tournait à l'apôtre et désirait consacrer, dorénavant, sa vie à des ouvrages d'édification. Non contente de prêcher ses amies avec sa douceur ordinaire, pour les amener à partager la paix de l'âme, qui était, désormais, son patrimoine, elle déplorait encore le succès de ses romans. Oui, la sensible Cottin en était venue à renier ces pages où, quand elle les écrivait, elle exprimait des sentiments qui lui étaient aussi chers que la vie.

La mort, qui interrompit son travail, la trouva courbée sur deux ouvrages, dont nous ne saurions déplorer qia'iTs soient restés inédits. L'un était un roman en plusieurs volumes sur y Éducation : l'autre, un Traité sur la religion chrétienne prourée par les sentiments. >s'otre littérature compte an assez grand nombre d'ouvrages remarquables de cette nature, pour qu'on ne soit pas tenté de regretter la perte de ceux-ci.

Elle dort maintenant, Sophie Cottin, sous une pierre délabrée du Père Lachaise, dans un terrain que, prévoyant son sort, elle avait pris soin d'acquérir, près duquel elle avait fait transporter son dernier grand ami, le pasteur Mestrézat, mort quelques mois avant elle. L'épais buisson de rosiers, de lilas, et de chèvrefeuilles, qui semblait la retenir dans quelque pays enchanté, n'ombrage même plus cette tombe abandonnée.

Son nom ne prête plus qu'au sourire, comme représentant un temps et des idées tout à fait démodés. On ne trouve plus ses livres que dans de très vieilles maisons, où de très vieilles gens conservent, avec piété, le vieil acajou, les cuivres lourds, les marbres et les albâtres, — qu'ils reçurent de leurs pères. Plusieurs générations ont passé, après celle qui ouvrit ses romans pour la dernière fois.

^^4 Ê^ t'^'ï'S DÉ GASCOdNfE

Peut-être est-ce à Bagnères que son souvenir demeure le plus vivant. L'Elysée Cottin subsiste et témoigne du séjour que fit, au pied de nos montagnes, cette femme intéressante. Son portrait y accueille le visiteur : une courte notice, des vers, qui semblent le dernier adieu dun des familiers de l'Elysée, éclai-

TOMBK DE M-^ COTTIN

au Cimetière du Père Lachaise (1909) ( i ).

rent d'une lueur cette fugitive tigure voilée. Des gens s'y trouvent encore, auxquels d'autres gens racontèrent, jadis, l'histoire romanesque d'Azaïs et de M"*" Cottin.

(i) Dans la sépulture Cottin il y a. aujourd'hui, deux inhumations : 1° Celle de M™^ Cottin : Inscription sur la pierre couchée : Marie- Sophie Risteau, veuve de J.-M. Cottin. morte le 2 5 août 1807; ~ Inscription de la stèle (élevée, plus tard, par M""^ Verdier) : Sophie Cottin, morte le 2 5 août 1807. « Ayant peu vécu elle a rempli la course d une longue vie car son àme était agréable à Dieu. '> (Livre de la Sagesse.) 2" On lit dans celle de M""' Verdier (venant des Hautes-Pyrénées) : Sur la pierre couchée : Julie-\'ictoire \'enès, veuve de Pierre du Verdier de la Carbonnière, morte le 28 septembre 1845 ; — Sur Li sléle : julie-Victorine Carbonnière, morte le 28 septembre 184$ — 75 ans.

EN t'AYS DE GASCOGNE 33^

Kn vérité, n'est-ce point justice } Cet épisode n'est-il pas capital clans la courte histoire de Sophie Kistaud .- Xous ne savons ce qu'après les leçons d'Azaïs il serait advenu de son talent; nous croyons, en tous cas, nous être assuré qu'après avoir trouvé dans cette liaison un bonheur de quelques mois, — fait d'espérances, — elle lui dut, avec la paix intérieure de ses dernières années, la faculté d'envisager la mort et de l'accueillir avec sérénité.

TOMBE DF: M-^ COTTIN (1809) (Reproduile d'après Les Mausolées J'rançais de F. -T. de Jolimont.)

TABLE DP:S matières

Pages Deux hommes de guerre, écrivains. — Biaise de iMonluc, Agrippa

d'Auhigné i

Les Foules de Lourdes, par J.-K. Huysmans (Bibliographie). ... 15

Les Marguerite, reines de Navarre 21

Autour d'une lettre inédite de Henri \\ 3:5

Frédéric Soutras ( i 8 1 5 - i 884) 40

Deux (capitaines gascons au XVI' siècle. — Les frères Sarlabous. . 7 1

Barère de Vieuzac ( 1 7 ^ ^- I 84 I ) 20^

Le poète d'Espourrin ( I 698- 1 7 5 9) 2^1

Madame Cottin à Bigorre ( I 803- I 804) 273

Tarbes. — Imprimerie Lesbordes, 41 , rue des Grands-Fossés.

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Echéonce

The Library

University of Ottawa

Dote due

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