ANCIENNE MAISON SOUBIES
Actuellement Gertoux. qu'habitaient M""' Cottin et Azaïs à Bagnères-de-Bigorre.
Nous n'aurons garde d'oublier la tigure simple et gracieuse de Marie-Françoise, plus communément appelée Fanny. la sœur du maître de céans. Nous ne savons quelles raisons la tenaient, à 43 ans, éloignée du mariage ; mais, cette femme d'un grand cœur, intelligente, indulgente et serviable, demeurait tout à fait affranchie, — quoique devenue un peu romanesque, — des petitesses d'une vieille fille.
Un précepteur, philosophe, naturaliste, musicien, accueilli un peu par pitié et qui assumait la tâche facile d'instruire les filles
de son hôte, complétait la maisonnée. Il se nommait Pierre- Hyacinthe Azaïs.
La vue des montagnes enthousiasma M'"'' Cottin : les épithètes les plus louangeuses se pressent sous sa plume. (( Ce pays le plus (( enchanteur de la terre.... ces beautés qui transportent... ces sublimes horreurs qui font crier d'admiration et de surprise... » A vrai dire, c'était là une hymne de reconnaissance, car les eaux amélioraient promptement sa santé ; M'""^- X'erdier ne sen louait pas moins.
Sans doute se résigna-t-elle. tout d'abord, par amour pour ses nièces, — tout hostile qu'elle fut aux mondanités, — à épuiser la série des distractions accoutumées. Les gens de bel air se réunissaient, vers le soir, sur la promenade des Coustous ; ou bien, on se portait dans le vallon qui conduit aux bains de Salut. De légères voitures, des dandies à cheval dépassaient les groupes de promeneuses, non plus hardies et immodestes, comme sous le Directoire, mais pâles d'une pâleur distinguée (( à la Psychée ». et, supportant à peine l'absence, grosse de périls, d'un guerrier illustre. Leur visage, encadré de fausses nattes qu'exigeait le grand chignon étrusque, disparaissait au fond d'immenses cabriolets. Leur pied, chaussé d'étofPe, les défendait mal contre les aspérités de la route. Elles drapaient, avec négligence, sur leur gorge et leurs bras nus, (( les shalls », que l'expédition d'Egypte avait mis à la mode ; et, leurs tuniques, à la taille ridiculement courte, brillaient de jolies couleurs tendres et na'ives. rose, bleu, vert, lilas ou amaranthe.
Le dimanche matin, on faisait assaut d'élégance au sortir de la messe ; le soir, on se rendait aux bains de la Reine, où dansaient les montagnards au son du tambourin et du galoubet. De joyeuses cavalcades s'organisaient pour la vallée de Campan. A deux lieues de la ville, dans un vallon sauvage, on allait visiter l'abbaye de l'Escaledieu. Une attraction très goûtée était la chasse aux palombes, dont les péripéties se déroulaient au fond dune gorge, près de Gerde. Poussés par des rabatteurs, les légers volatiles venaient s'engouffrer dans d'immenses tilets, qu'on abaissait à propos, sur l'ordre d'un homme, juché, à une hauteur vertigineuse, au sommet de trois perches llexibles, réunies en pyramide.
Dans la foule des baigneurs, M"^" Cottin put relever quelques heures de qualité. M'"" dç Galifé dç Richelieu, Armandine de
Montcalm et de Montesquiou, née de Cardaillac-I.omné, Fontanes, le marquis de Moncherment. Parmi les étrangers, Tomas Odonossi, gouverneur de Santander, Stanislas de Lugo. du Conseil suprême des Indes, et Cyprien Palafox, cadet.
Malgré sa modestie, son nom, vulgarisé par les nombreuses éditions de ses livres, lui attira les hommages de quelques hommes distingués qui se trouvaient alors à Bagnères. Quoiqu'il lui en coûtât, elle eut tous les privilèges de la femme de lettres, jusqu'à rimportance et à l'adulation. Elle eut la bonne grâce d'ouvrir sa maison de la place d'Uzer, où s'empressèrent des visiteurs qui eussent suffi à la réputation de maint salon de la capitale (i).
La maîtresse de maison, telle que nous la connaissons, écarta de ses réceptions toute pompe et toute raideur. On sait qu'elle était charmante dans l'intimité. La seule qualité de ses hôtes forma tout l'agrément de ces réunions.
Soirées étincelantes, à l'éclat desquelles concouraient la science et les souvenirs de l'aventureux Ramond, — la verve et la fantaisie de Parny, — l'expérience personnelle que les frères Ségur possédaient des hommes et des événements contemporains, — les conceptions brillantes d'Azaïs, à la voix éloquente. Autour de ces premiers sujets, se pressaient le jeune comte Mole, le naturaliste Mirbel, le chevalier de Lugo et ces quelques Bagnérais, le docteur Dumoret, le président Rousse, le peintre Jalon, les docteurs Salaignac et Borgella, appelés à tresser la guirlande de... Sophie.
De quelles anecdotes n'était pas tissée la conversation de Ramond, alors dans sa maturité. Né en 17s s, il avait, encore adolescent, exploré les Vosges et les Alpes, écrit des romans et des récits de voyages. Ces voyages lui avaient permis d'approcher quelques-uns des écrivains illustres du XVIIP siècle : \'oltaire, Buffon, Lavater, Haller et Gessner dont M"^' Cottin goûtait particulièrement les idylles. Après que, secrétaire du Cardinal de Rohan, il eut hanté les familiers du château de Saverne et du palais Soubise, il suivit, dans tous ses méandres, cette
(i) Dans une conférence documentée, faite à Bagnères, en 1896, le regretté président J.-J. Dumoret décrivit les réceptions de M"" Cottin. d'après les souvenirs du docteur Dumoret, son grand-père, qui y était assidu. Bien n'eût permis de suppléer ù ces indications précieusçs,
prodigieuse affaire du Collier, où sombra la fortune de son maître. Le malheur du Cardinal prépara sa célébrité. Sa vie, ses forces et son talent allèrent aux Pyrénées, qu'il explora en tous sens, qu'il étudia sous tous les aspects et qu'il décrivit en savant et en écrivain de race. Napoléon fit de cet alpiniste et de ce pyrénéen, membre de l'Institut, un administrateur. En 1800, il fut nommé vice-président du Corps législatif. Plus tard, il devint préfet du Puy-de-Dôme.
Il faut bien, comme on l'assure, que Parny ait eu, dans la vie privée, quelque chose de fin. d'agréable, de noble, pour que M"'^ Cottin ait admis dans son intimité l'auteur de la (( Guerre (( des dieux », poème moins plaisant que libertin. S'il s'était abandonné^au vent de débauche, qui entraînait, vers la fin du Directoire, à la suite du (( divin marquis », Lemercier dans ses (( Quatre Métamorphoses ». l'Abbé Noël dans ses « Priapeia », Parny restait cependant le fin poète des a Élégies ». Il avait de délicats souvenirs d'enfance ; ses vers reflétaient le charme morbide de la vie créole ; et, son séjour à l'Ile-Bourbon lui avait réservé des heures passionnées auprès d'Éléonore. En ]8o2, le vieillard, marié depuis peu, continuait à souffler, sur le mode erotique, dans la flûte d'Anacréon et il ciselait les pièces fugitives qui paraîtront, en i8o^, dans le a Portefeuille volé ».
Quand, le 28 décembre 1803, Parny fera lire, lui-même ayant la voix faible, son discours de réception à l'Académie, il trouvera, sous la Coupole, un autre des hôtes du salon de Bagnères, Louis-Philippe, comte de Ségur, ancien soldat d'Amérique, diplomate en faveur auprès de Catherine IL jurisconsulte apprécié de Bonaparte et futur grand-maître des cérémonies de la Cour impériale. L'arrêté du 28 janvier 1803, qui réorganisait l'Institut, l'avait nommé, enrégimenté peut-on dire, dans la classe des lettres.
Cette distinction eût. aussi bien, convenu à son frère Alexandre, qui demandait au climat de Bagnères le prolongement d'une vie à demi-éteinte et dont les derniers efforts semblaient destinés encore à séduire et à captiver. Il avait plus d'esprit que de talent et plus d'amabilité que de profondeur. Après quelques romans, des comédies et des opéras, il publia, en 1803, son livre : « Les Femmes, leur condition et leur influence dans (( l'ordre social », — où il plaidait, non sans agrément, leur émancipation. La connaissance parfaite qu'il avait de tous les
traits distingués qu'on cite en l'honneur du beau sexe, le rapprochait du panégyriste passionné d'Amélie Mansfield et de Malvina.
Tels étaient les hommes qui fréquentaient chez M'""^ Cottin et tels étaient, aussi, sans doute, les sujets sur lesquels ils aimaient à disserter.
Quel que fût le charme de ces entretiens, ils ne suffisaient pas à l'activité de M"^' Cottin, surtout quand les deux cousines eurent décidé de passer l'hiver sous ce ciel si doux, nécessaire encore à la santé de M'"'' Verdier.
iiVt^lt^cry a^fr^Z
(Arch, niiin. de Bagnères-de-Bigurre. )
Dès le mois de septembre, M"^ Cottin se faisait une fête de se trouver au sein des montagnes « dans le moment où elles brillent (( de leurs plus imposantes horreurs » et de les voir « dans leur (( épouvantable déchaînement )). Jusqu'à la fin de novembre les voyageurs hésitèrent. M. Verdier réclamait sa famille. Finalement, elles demeurèrent et n'eurent qu'à s'en féliciter, a Nous (( avons eu un hiver qui n'a été autre chose qu'un printemps (( mêlé de quelques jours d'été, — écrivait, le 25 mars 1804, (( M""^ Cottin à M"'^ de Pastoret, — deux ou trois jours de neige « et de glace nous ont été accordés pourtant, afin de nous mon- (( trer ce que la réunion du terrible et du majestueux peut (( offrir de sublime à l'imagination ; nos jeunes filles ne se sont (( point plaintes de leur solitude ; elles ne se sont guère moins « amusées et ont mieux employé leur tems ». M'"^ Verdier se portait à merveille. Enfin, M""^ Cottin reconnaissait elle-même n'avoir jamais goûté une félicité aussi complète. Pour toutes ces raisons, nos quatre voyageuses passèrent encore quelques mois
dans le pays qui leur avait été clément. Elles ne le quittèrent qu'en juillet 1804.
Cette année. M"'" Cottin l'employa à la préparation de Mathilde. Comment s'était-elle aventurée dans l'histoire des Croisades et quels ressorts y trouvait-elle pour soutenir une intrigue } Après avoir décrit dans Amélie le dualisme de la passion et des conventions mondaines, dans Malvina les combats de l'amante contre l'amant indigne, il lui plaisait maintenant d'analyser la torture que cause, dans mie même âme, la rivalité de l'amour terrestre et de l'amour divin. ()n ne s'étonnera pas que l'influence de Chateaubriand ait amené M"'*" Cottin à envisager la religion sous cette face. ALila date de iSoi et le Gcnic du Christianisme de 1802. Nous savons que c'est par un large et impétueux courant que l'idée religieuse pénétrait, de nouveau, les moeurs et ce n'était pas la moindre sollicitude du premier consul que d'accélérer le Ilot. Qu'une jeune femme, consacrée à Dieu, et puisant des joies surnaturelles dans le Culte qu'elle rend au Créateur, s'éveille tout d'un coup à l'amour humain ; qu'entre elle et l'objet de sa passion se creuse un abîme qui n'est rien moins que la différence de religion, abîme d'autant plus infranchissable que leur croyance à tous deux sera plus vive, il n'était pas indispensable. — tout en reconnaissant quelles ressources en découlaient. — qu'une telle histoire se passât précisément au mo3-en âge et sous le ciel de Judée. Les premiers siècles de l'ère chrétienne. — où le paganisme achevait de mourir, — la Réforme, la Révolution même offraient à l'auteur, avec une chance égale, les protagonistes nécessaires au roman : deux amants dignes l'un de l'autre, séparés par toutes les puissances de leur foi.
Ce fut. sans doute, à Alichaud. que M""" Cottin dut de s'arrêter aux guerres saintes et de mettre face à face une jeune vierge chrétienne et un musulman fanatique. La première étude, il est vrai, qu'ait rédigée sur cette époque l'auteur de la (( Bibliothèque des Croisades » fut précisément le tableau historique qu'il mit en tête du roman de Mathilde. Mais, il faut bien que ce sujet l'ait attiré personnellement, pour avoir consacré, dans la suite, trente ans de sa vie à en écrire le récit et à rééditer les auteurs anciens, qui relataient ces aventures d'outre-mer. L'histoire des croisades était, si on peut dire, dans l'air depuis l'expédition d'Egypte. La Palestine n'était pas. à l'égard des Occidentaux, comme le reste de l'Orient, un pays de rêve,
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tour à tour grotesque et cligne de radmiration des philosophes. Grâce aux pèlerinages, elle était précisément fort connue. I-]t M""'^ Cottin ne lit que devancer l'Institut qui mit au concours, le 1 1 avril itSoO, le sujet suivant : Iixaniincr quelle a clc l'in/hicncc des Croisades sur la liberté civile des peuples de il'Airope. sur leur civilisation, sur les progrès des lumières, du commerce et de l'industrie.
Nul autre que Michaud ne pouvait guider son amie dans les études, singulièrement ardues pour elle, qui devaient lui permettre de raconter avec autorité les épisodes les plus saillants de la troisième croisade, de dessiner les figures de héros historiques, de se pénétrer d'une civilisation et d'idées qui lui étaient tout à fait étrangères.
A l'exception de l'histoire des Ooisadesdu Père Mainbourg, qui date du XVW siècle, du récit succint de X'oltaire dans l'Essai sur les mœurs, il fallait remonter directement aux sources. 11 existait un excellent (( dépouillement )) des historiens latins. Jean-Baptiste Mailly, membre de l'Académie de Dijon, l'avait publié en tête de son a Esprit des croisades », paru en 1778-80. Dirigée par ce guide, M"'^ Cottin ne put que procéder, comme le fit plus tard Michaud lui-même : relever dans le recueil de textes, ceux qui l'intéressaient spécialement. Elle trouvait le principal de son butin dans les « Gesta Dei per (( Francos » de Bongars ; mais il n'était pas inutile qu'elle parcourût les (( Scriptores corretanei » de Duchesne : 1' a Amplis- (( sima CoUectio », le (( Thésaurus novus anecdotorum )) de Martène et Durand ; le « Muséum italicum » de Mabillon. Nous n'outragerons point sa mémoire en nous demandant si les passages nécessaires ne lui furent pas fournis par son ami, accompagnés de la traduction française.
Comment préciser le profit qu'elle tira de ces textes. On peut assurer, considérant le rôle éminent de Guillaume de Tyr dans le roman, que l'auteur suivit avec succès 1' « Historia Ilieroso- « lymitana )) de l'archevêque et de ses continuateurs.
Plus sûrement encore, est-ce Michaud qui révéla à M'"^ Cottin les historiens arabes, dont de copieux extraits, réunis jadis par les Bénédictins de Saint-Maur, sous la direction de dom Berthereau, en vue d'un futur (( Corpus ». se trouvaient réunis a la Bibliothèque Nationale.
Ibn-al-Ather, Bahâ-al-Dîn, la renseignèrent utilement au
point de vue musulman. Grâce à eux, s'éclairèrent la grande figure de Saladin et celle de son frère Malek-Adhal, héros du roman. Seul, ils rapportaient le projet, conçu un instant par les diplomates des deux camps, d"unir à Jeanne, reine de Sicile, ce même Malek-Adhal et d'abandonner le trône de Jérusalem à cette dynastie nouvelle. Remplaçant Jeanne par Mathilde, M"''' Cottin sut utiliser habilement cet épisode.
Sur cette trame, elle laissa courir son imagination. Bien que la suite chronologique des événements, — le siège de Ptolémaïs, la bataille d'Assur, le siège d'Ascalon, — se trouve assez exactement poursuivie dans le roman, la fantaisie n'y laissa pas d'y avoir une large place. Le personnage de Mathilde, sœur angélique du bouillant Richard, fut à peu près créé de toutes pièces. L'auteur para Malek-Adhal de tous les dons qui rendent un héros irrésistible. Certains épisodes, tels que la bataille d'Ascalon et la mort prématurée du jeune prince musulman, s'ajoutèrent à l'histoire, suivant les nécessités de l'intrigue.
A l'histoire de Mathilde se rattache la légende de l'Elysée Cottin. Sont-ce des amis, est-ce le hasard qui conduisirent la jeune femme dans un vallon solitaire, sur le versant méridional du Bédat, à une demi-lieue environ de Bagnères .'' Dans la ville, elle se trouvait à la merci des importuns. Trop largement hospitalière, la maison Soubies ne lui permettait pas de jouir de sa pleine indépendance et lui enlevait la faculté précieuse de s'isoler à son gré. Aussi, M'"'- Cottin prit-elle l'habitude de passer de longues heures, qu'elle consacrait au travail, dans l'asile qu'elle avait découvert. Au pied de la masse aride de Castelmouly, encadrée de fraîches prairies, se creusait le vallon de Cot-de-Ger. ombragé de hêtres et de frênes. Dans le liane même du Bédat, au fond d'une gorge aux parois escarpées, une source jaillissait sous de grands arbres et courait rejoindre le ruisseau, au fond du val. Parlons bas et prenons garde de mettre en fuite les chevaliers croisés et les noirs Sarrasins qui errent sous ces ombrages. Au bord de la source adossée à un roc. l'auteur de Mathilde griffonne, à la hâte, les scènes, tour â tour terribles et voluptueuses, qu'enfante librement son imagination, dans le grand silence de cette retraite sauvage.
^Gl
ÉLYSKE COTTIN Clidié F. .Mai'
[D'après une estanipe conservée à la Bihl. cunini. de Bagiirros, reproduisant un dessin
de Paul Grliherl, en 1834.)
S'il faut en croire la tradition, M'"'^ Cottin s'exila même et vécut, plusieurs mois, au hameau du Cot-de-Ger, dans une ferme, où une chambre avait été aménagée pour elle. Quinze ans après, cette chambre était encore respectée : on 3" retrouvait les meubles même, dont s'était servie cette fermière d'un moment. On montrait aux visiteurs les arbres du verger, sous lesquels elle venait s'asseoir, l'horizon qu'elle aimait contempler.
Sa solitude n'était pas si absolue qu'elle ne reçût, chaque jour, ses amis de Bagnères.Le peintre Jalon se plaisait à rappeler, dans la suite, cette visite quotidienne. On se figure aisément la petite caravane qui franchissait le Bédat pour gagner l'asile de la cénobite volontaire : M"'^ Verdier, la tendre Fanny Soubies, l'impétueux Azaïs, les nièces de M"''' Cottin, Delphine et Élisa, celle-ci franche, droite, aimante, celle-lôi déjà femme, réservée, heureusement douée et gracieuse.
Que d'effusions, que d'enthousiasmes, que de belles espérances, entre ces êtres également sensibles, exaltés et confiants ! Les progrès de Mathilde, l'avenir d'Azaïs, incertain encore, et
qu'on voulait glorieux, le souvenir d'amis éloignés, les merveilles de ce sol que leurs pieds foulaient, c'était assez pour suffire à leurs entretiens.
Je crois volontiers que la petite assemblée baptisa d'enthousiasme ce vallon sous le vocable d'Élysée-Cottin, comme, en l'honneur de M"^' Jalon on avait nommé Êlysée-Fanny une des
Clirlu- .1. Depr; PARTIF DE LA FERMP: DE L'ÉEYSÉE COTTIN
où M"'" CoUin aurail écrit iMathilde.
vallées qui donnaient accès au Pic du Midi. A la vérité, le terme est prétentieux et fade; il éveille l'indignation des Pyrénéens intransigeants, sensibles à toute atteinte portée à l'intégrité de leur nomenclature géographique. Soyons plus indulgents pour ces douces gens qui s'aimèrent, non sans afféterie, qui gravèrent des chiffres enlacés dans l'écorce des arbres ou au liane des
rochers et mirent, précieusement, sous verre, de délicats ouvrages en cheveux. Ils n'ont pas eu si gPcmd tcn^t, s'ils nous ont laissé, par là, comme un rellet de leur âme.
Il est assez t(uichant qu'après plus d'un siècle écoulé la ligure de Sophie Cottin hante encore l'Elysée. Les jours furent tristes
CliolK" J. Depi'at SENTIER CONDLISANT A L'ELYSÉE COTTIN
qui suivirent son départ. Cette société, unie, se trouva désorganisée. Des incidents assez douloureux amenèrent la contrainte et le regret des jours d'espoir. .Iza'is partit aussi pour Paris, riche d'illusions. Ce furent les amis lidèles, — Jalon. Fann}-
Soubies. — dont les mains pieuses ornèrent le temple, où se mourait le plus cher souvenir de leur jeunesse.
Grâce à eux, sans doute, lÉlysée Cottin devint, pour les touristes, un pèlerinage consacré; et, les guides ne manquèrent pas de signaler cette visite obligatoire aux mânes d'une femme intéressante. Hélas, moins de quinze ans plus tard, on se demandait par quelles œuvres s'était distinguée la patronne de l'Elysée. (( Ce lieu solitaire avait pu servir de refuge à quelque (( femme galante )). pense un narrateur insupportable. M. l'abbé Albaniac. Détrompé, il apprend avec satisfaction que l'auteur de Mathilde venait prendre ici le lait ordonné à sa poitrine délicate.
Aussi longtemps qu'ils vécurent, les paysans qui avaient connu M™"' Cottin s'étendirent, avec complaisance, sur sa douceur et ses bienfaits. Vers 183^ on ouvrit un registre où les signatures s'alignèrent, sans qu'un observateur attentif put relever autre chose qu'une désespérante et commune médiocrité. — (( Je me suis bien amusé et j'ai bu du bon lait » ! Cette phrase enfantine est, encore, ce que, durant 70 ans, on a écrit de plus sincère et de plus ému sur le registre de l'Elysée Cottin.
Et nul ne s'est douté, — de ceux qui passèrent là, — qu'un drame du cœur s'était déroulé, sous ces ombrages, d'autant plus poignant que les acteurs étaient plus aptes à aimer et à souffrir et que leur passion était plus légitime. C'est avec des cris et des larmes que se dénoua l'aventure romanesque qui avait failli unir à jamais Sophie Cottin et Pierre-Hyacinthe Aza'is.
Quand, à son arrivée à Bagnères, M'""' Cottin vit. dans sa situation ambiguë de précepteur et d'ami, cet homme parvenu à la force de l'âge (il avait 37 ans), riche de talents, d'une éloquence qui touchait à la prolixité et d'une facilité d'émotion qui tombait rapidement dans la sensiblerie, elle dut. elle, la romanesque, se sentir tout d'abord captivée par la suite étonnante des aventures de ce philosophe nomade. Il y avait du Gil Blas en lui. — avec la rouerie, l'esprit et le succès en moins. Tour à tour religieux, petit abbé, organiste d'un prieuré, précepteur, régent, conspirateur, banni, il n'avait perdu dans ces divers états ni son ingénuité enfantine, ni l'ignorance absolue du
EN hAYS DK: GASCOGNE
monde, ni rcspérancc. ni la confiance en soi. La philosophie lui faisait considérer avec satisfaction im soi-t toujours précaire, mais embelli de solides amitiés et du don précieux d'envisa- ^"cr avec enthousiasme chaque nouvel objet, vers lequel se portait son esprit natLUX'Uement élevé.
AZAIS
(D'après le médaillon de David d'Angers, 1832.)
Son père, assez bon musicien, ne lui avait guère laissé que ce talent. Privé de sa mère, à Tâge de deux ans et demi, il inaugura, de bonne heure, sous des toits étrangers, cette existence qui lui pèsera d'autant plus que nul n'eut Fâme plus familiale. 11 ne connaîtra, qu'au jour de son mariage, à 42 ans, les douceurs du foyer. Triste fo3'er, pourtant, qui lui vaudra des soucis dévorants et où il se réconfortera à des joies que son âme, étonnamment fraîche et innocente, sera seule à goûter.
Né à Sorèze, en Languedoc, au pied des derniers cuntreforts de la Montagne Noire, il passa son enfance dans cette petite ville et reçut une solide instruction au collège des Bénédictins,
qui y fleurissait. Assez pauvre humaniste, il acquit, par contre, des connaissances étendues dans le domaine des sciences naturelles, pour lesquelles il était excellemment doué et où il ne cessa de progresser. Il se perfectionna, aussi, dans la musique. Son violon fut, jusqu'à ses derniers jours, son grand consolateur. 11 en disposa, sur son lit de mort, avec un soin pieux.
A seize ans, il quittait le collège, ayant noué de durables affections avec quelques-uns de ses maîtres. Son père, remarié, exerçait son art à Toulouse. Azaïs le rejoignit ; mais, effrayé et rebuté par les premiers froissements que l'existence infligeait à sa délicatesse, il songea à la grande paix du cloître. On le dissuada de se faire chartreux. Il essaya d'une communauté, où les vcjeux ne fussent pas éternels. Après six mois de noviciat, il fut admis dans la congrégation de la Doctrine chrétienne, fondée, à la fln du WI"' siècle, par le P. César de Bus, et vouée à l'instruction des enfants du peuple. 11 fut envoyé à Tarbes. S'il aimait les enfants, c'était pour s'en réjouir, s'attendrir de leur candeur, avec laquelle il communiait, leur faire une place dans ses conceptions phflosophiques. bien plus que pour user sa patience et ses efforts sur des natures ingrates. Ses lettres ne sont que doléances. Elles parvinrent jusqu'au grand-vicaire de l'arch'èvêque de Toulouse, qui s'intéressa à ce jeune homme, digne d'un autre emploi que celui de pédagogue. Ce grandvicaire, l'abbé de X'illoutreix de la Faye, est pourvu, en 1783, de l'évêché d'Oloron. Passant par Farbes. il mande le jeune régent et, charmé de ses réponses, — cr)mme l'archevêque de Grenade de celles de Santillane, — il lui fait dépouiller sa soutanelle de doctrinaire et l'enlève dans son carrosse. Avec de l'habileté, le petit secrétaire eût pu fournir une assez belle carrière. Mais il répugnait à l'état ecclésiastique. La cour épiscopale ne lui plaisait pas. L'évêque n'insista pas et lui rendit sa liberté.
Azaïs, le père, qui semble avoir eu des vues fort sages, lui avait ménagé une porte d'entrée dans la jurisprudence. Son flls préféra répondre à l'appel de dom Rigaud. l'un de ses maîtres de Sorèze, qui, devenu prieur de X'illemagne, près Béziers, demandait un organiste.
Première étape philosophique. Chaque fois qu'il s'est trouvé en face de la nature, il s'échappe en de hautes envolées, où il s'efforce d'atteindre à la vérité métaphysique. Le pays de 'Villemagne, à la limite de la région des Causses, sur les bords
de la Mare, lui fournit loccasion de lon^^ues promenades, lui offre des horizons étendus, devant lesquels, rêveur solitaire, il s"émeut et s'inquiète. Hors ees joies nitimes. il n'avait que dégoûts dans la soeiété des moines, mécontents de leur sort, mécontents lun de l'autre et mécontents du prieur. L'orgue, dont il jouait médiocrement, ne suffisait pas à le distraire de ces mesquines rivalités. 11 accueillit, donc, volontiers, l'offre que lui fit, au hasard d'une rencontre, un gentilhomme du voisinage, .M. du Bosc, d'entrer, comme précepteur de ses jeunes enfants, dans sa maison de Saint-Gervais.
Première inlluence féminine. L'existence d'Azaïs est jalonnée de ces amitiés, sentimentales ou maternelles, dont son cœur susceptible s'accommodait mieux que de robustes et viriles affections. Incapable de se conduire, ne cessant guère de se considérer lui-même, soit qu'il souffre, soit qu'il se réjouisse, sondant ses propres blessures avec un art raffiné, il réclamera souvent l'appui d'un cœur féminin qui le console, l'encourage et prenne au sérieux des maux qu'un homme eût volontiers traités de lubies ou d'afféterie méprisables.
Pendant les six ou sept années de bonheur que dura le séjour d'Azaïs à Saint-Cicrvais, M'"" de Rivières, sœur de M. du Bosc, assuma la charge de diriger et d'apaiser cette âme, qu'avec une bonté maternelle elle avait encouragée à la conhance. Elle découvrit dans cet adolescent, prompt aux sentiments extrêmes, une intelligence aventureuse et hardie, une imagination bouillante, une noblesse et une franchise naturelles, propres à endiguer l'impétuosité de ses désirs. A la fois indulgente et sage, comme il apparaît par l'affection de ses correspondants, elle fut plus qu'une consolatrice, mais encore un conseiller prudent et avisé. Cette première confidente demeura la plus écoutée, — quelle que fût la nature du lien qui unit Azaïs à ses autres amies. Dans la succession de ses aventures, de ses méditations et de ses écrits, il recourut sans cesse à l'appui moral et intellectuel de celle qu'il appelait sa (( mère ».
On conçoit qu'il ne s'arracha pas, sans déchirement, à cet asile, qu'il avait pu croire définitif. Quoique leurs sympathies fussent en désaccord, quand les questions politiques se tirent plus pressantes, ces divergences ne suffirent pas à séparer M. du Bosc de son jeune familier. Il fallut que, compromis tous deux, la nécessité les contraignît à quitter Saint-Gervais.
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Azaïs ne connaissait pas ou connaissait peu les Pyrénées, quand il vint rejoindre, à Bagnères, son père, qui. chassé de Toulouse par les événements, s'était réfugié auprès du commandant de la ville, du général Darnaud, dont il avait épousé, en troisièmes noces, la tille : Thérèse.
Les Pyrénées seront une des grandes atTections. une des grandes sources d'inspiration d'Azaïs. Sur leurs sommets perdus, sur les pentes gazonnées. devant leurs merveilles terrifiantes, parmi leurs habitants aux mœurs simples, sa pensée jaillira toujours plus audacieuse et plus coordonnée ; son enthousiasme s'échappera en fusées éblouissantes et, de la grandeur inquiétante de la nature naîtra une explication du monde physique et moral, discutable, sans doute, mais, a tout prendre, aussi satisfaisante que toute autre cosmogonie. Au milieu de ses déboires, les Pyrénées lui apparaîtront comme le refuge béni, auquel il aspirera sans pouvoir plus y parvenir. Les détails manquent sur ce premier séjour (1791-1794). Il subit, en silence, l'impression dominatrice des montagnes. Il reçoit les sensations sans réagir encore sous leur choc. L'intiuence de Fanny Soubies s'ajoute à celle de M"'^ de Rivières. Notre homme s'occupe avec ardeur de politique. Après le g thermidor, on en fait un administrateur, à son grand détriment comme à celui de ses mandataires. Il est réduit à quitter Bagnères.
Trois années environ de vagabondage. Tour à tour musicien et précepteur, il erre dans le Languedoc, jusqu'au jour où il peut croire lavenir détinitivement assuré. La municipalité d"AIbi l'avait engagé à établir un pensionnat dans l'ancien collège des Jésuites. L'entreprise semblait prospérer, quand, tourmenté par le démon de la politique. — qui, après une longue trêve, l'assaillira de nouveau en i8m, — Azaïs publia, en 1797. une brochure aux tendances modérées : Le Ici^isLilciir Je /'ju ]\ sur laquelle la réaction du \x fructidor (4 septembre 1797) attire les poursuites de la faction triomphante. L'auteur est condamné à la déportation et réduit à chercher un asile, à Tarbes, chez M. Georget, ingénieur en chef du département.
Deuxième période de solitude et de recueillement philosophique. Son protecteur, dénoncé, confie la garde du banni aux religieuses de l'hôpital de l^arbcs. Il passe dix-huit mois. séparé du monde, dans une chaïubre secrète, d'où il ne sort que la nuit.
Cette retraite lui fut cFun profit immense. Si. nourrie de rimitation, de saint François de Sales, de Bossuet, de f enelon et de Bourdaloue, sa pensée prend im tour mystique et sexhale en pages illuminées, il a d'ailleurs le loisir daequérir, dans les livres scientifiques que lui prête Ai. Georget. un très grand savoir, sur lequel il échafaudera sa philosophie. Alors lui apparaissent nettement les grands problèmes qui occuperont toute sa vie et déjà il en aperçoit la solution. La grandeur de cette tâche le jette dans un ravissement inexprimable; il bénit la captivité qui concentre toutes ses forces sur un but aussi fécond.
Matériellement, sa vie est exempte de soucis et fertile en ces petites jouissances sentimentales qui suffisent a limaginaticjn impressionnable d'Azaïs. Les sœurs Charlotte et Marianne, intelligentes et gaies, lui sont une compagnie inappréciable et l'enveloppent de cette atmosphère féminine dont il ne saurait se passer. Mille petits détails relatifs à l'organisation de l'hôpital ou à sa propre vie parviennent à le distraire. 11 ne cesse de correspondre avec M"^'^ de Rivière et Fanny Soubies. Ce temps est vraiment heureux et Azaïs, tourné nettement vers l'optimisme, établit le système des compensations. La somme de nos maux n'est égale qu'à celle de nos joies.
Il n'est de prison si douce qui ne pèse. En juillet 179g. le captif croit pouvoir se risquer au grand jour; il s'arrache à regret à ces murs, auxquels il doit plus que la vie. Leur abri tutélaire manquera bientôt à son inexpérience. Il échoue assez piteusement dans une tentative de mariage, machinée par Fanny Soubies, qui l'avait ramené à Bagnères dans le mystère et l'intrigue. Il revient à Tarbes, languit quelques mois dans une famille dont il reste incompris, où, privé de l'espèce d'adulation à laquelle ses amis l'avaient habitué, il s'irrite, se désespère et tombe gravement malade, plutôt par désespérance que par accident naturel.
Sa convalescence s'achève à Saint-Sauveur, alors humble hameau situé près de Luz, dans la haute vallée du Gave de Pau. Son ami Jalon en avait, l'année précédente, rapporté quelques études. Aza'i's y passe un mois délicieux, ravi de trouver la nature si accueillante et indulgente à ses caprices; et goûte, dans les sites les plus grandioses de Cauteretsà Gavarnie, la joie pénétrante de se sentir aussi impressionnable...
En septembre 1800, il se rend à l'appel de Fanny Soubies, accepte l'hospitalité qui lui est cordialement offerte à Bagnères, dans la maison de son frère. Logé dans une modeste chambre prenant jour dans la cour, à laquelle il accédait par les greniers, il consacrait, en retour, quelques heures de leçons quotidiennes aux tilles de son hôte. Cette tâche n'était pas si ardue qu'elle ne lui laissât de grands loisirs. 1800 et 1806 marquent les dates extrêmes de la troisième et dernière période de son initiation philosophique. Le meilleur de son temps se passe dans la montagne, — où il lit, écrit et observe. L'étude des phénomènes naturels, la pratique des ouvrages de Ramond le guident dans sa conception du plan universel. On peut assurer qu'il est en pleine possession de sa doctrine, lorsque M™^ Cottin arrive à Bagnères, au milieu de 1803.
On a pu déjà saisir, à travers ces aventures, les manifestations d'une sensibilité extrême. Il est vrai, qu'à une époque où la faculté de s'émouvoir est poussée jusqu'à l'extravagance, Aza'ïs l'emporte encore par la fragilité de son équilibre moral et la vivacité de son attendrissement. Assurément, le sentiment éclaire et précède chez lui la conception raisonnée. Boit-il du lait dans la montagne, un bruit soudain vient-il l'arracher à sa contemplation, le voilà hors de lui, son ravissement ou sa terreur s'épanchent en un torrent de phrases exclamatives, ampoulées, sans mesure avec l'objet qui alimente cette verve, proche de l'hallucination. Cette émotion semble si excessive qu'on a pu l'accuser d'être artificielle. Mais le journal intime d'Aza'is déborde de pareils enthousiasmes. Il révèle une âme na'ïve et personnelle, inhabile à sortir de soi, à se corriger par la comparaison et à dresser à son usage une échelle des valeurs sensibles, il étonne généralement, tant le sujet qui l'émeut semble insignifiant. 11 tombe fréquemment dans le ridicule, tant l'importance qu'il attache à cet objet dépend, non de sa généralité, mais de sa relation avec lui ou avec l'idéal assez mesquin et mièvre qu'il a conçu une fois pour toutes. C'est qu'en effet quand la sensibilité est si délicate que le moindre choc se répercute dans tout l'être, chaque objet prend la même valeur affective, chaque émotion restreint la part du jugement, pro-
portionnellement à son intensité. 1 -enthousiaste des plus beaux spectacles auxquels la nature ait convié rhomme. enthousiaste de la grandeur idéale des conceptions philosophiques, il ne sentira pas de moindres transports et ne s'exprimera pas avec moins d'allégresse lorsqu'il s'étendra sur un gazon moelleux, à l'ombre de quelques arbres ou qu'il donnera, a sa lille, les soins que réclame la première enfance.
On retrouve, dans le douKiine du C(eur. ce double caractère de vivacité maladive et de personnalité. On a remarqué déjà le nombre et l'intluence de ses amitiés féminines. Les amitiés mâles s'accommodent peu de tendresses, elles sont rarement mouillées de pleurs, elles exigent quelque réciprocité dans l'aide et les services mutuels. Azaïs, — qui n'est, en dehors de sa philosophie, qu'un assez pauvre homme, — ne sait guère que parler ou écrire et, parlant ou écrivant, il entend qu'on l'admire et l'exalte. 11 aura des disciples ou d'humbles amis, qu'il entraînera à sa suite. Parmi les femmes, dévouées par tempérament, habiles à soigner les plaies même imaginaires de l'âme, il trouvera un soutien, un refuge et des auditrices inlassables et émerveillées.
Même dualité, aussi, dans les choses de l'amour, il ne manque pas d'être assez souvent amoureux et il le fut même à un degré interdit. Cloîtré dans l'hôpital de Tarbes, il pensa s'éprendre de la soeur Rose, parce qu'elle vaquait aux soins de sa cuisine. C'étaient la humeurs bouillonnantes de jeune homme condamné à l'inaction.
S'il ne tomba pas amoureux de sa gardienne habituelle, la sœur Marianne, ce n'est pas, à la vérité, qu'il n'y eût songé, il le confesse ingénument, mais plutôt parce que cette femme, aussi raisonnable que dévouée, lui parut fort éloignée d'être sentimentale.
Il eut, sinon plus de succès, du moins plus d'espoir, lors des tentatives que lit Fanny Soubies pour lui procurer un établissement avantageux. Ce philosophe aimait si ardemment la philosophie qu'il appréciait avant tout, dans cette union, les loisirs que lui procurerait la fortune assez ronde de l'intéressante Caroline. Il se félicitait de pouvoir s'abandonner en toute liberté à ses inclinations. La théorie des compensations ne lui permettait pas d'apercevoir ce que son personnage prenait d'un peu choquant dans cette affaire. « Je passe tout d'un coup dune indi-
(( gence absolue au partage d'une fortune plus que suffisante à (( mon bien être: il est naturel que je froisse quelques aniours- (( propres, quelques intérêts )).
11 joua, a Tarbes. sans même s'en clouter, un rôle assez ambigu, auprès cle deux jeunes lilles, alors que l'accueil que leur famille lui avait réservé, après sa sortie de l'hôpital, l'obligeait à une délicate retenue.
Bref, à 37 ans. l'ami de M'"' Cottin n'a rien d'un Don Juan. Le plaisir de la conquête, l'âpre joie de dominer sur une moisson de ccEurs, n'est pas du tout son fait. 11 a besoin d'épancher son âme facilement meurtrie, de communiquer â une confidente sympathique ses plaisirs et ses espérances. La solitude épouvante cette nature tendre et na'i'vement vaniteuse. Il aimera séduire, par ses discours enllammé^, des auditrices frémissantes et recueillir cle leurs bouches une adhésion enthousiaste à ses doctrines.
Comme il se plaît à graver son nom sur l'écorce des arbres ou les pics des montagnes, avec l'espoir d'attirer l'attention du voyageur, de même, il se réjouit de laisser une trace profonde et durable dans la pensée cle celle qui l'approche.
Une telle sensibilité ne le mènera jamais sur des chemins aventureux : son idéal s'éloigne, autant que possible, de celui des grands amoureux ou des grands ambitieux. Satisfait d'une existence médiocre. — pourvu qu'il s'3' puisse consacrer à ses goûts, — il rêve d'un foyer, dont il sera la lumière, sinon la chaleur: il rêve d'une compagne passionnée pour lui et son œuvre, largement récompensée par la gloire qui rejaillira sur elle; il rêve des enfants, dont il ratfole. qui seront autant de disciples et de témoins attentifs de sa vie. (( Ne plus aimer sur (( la terre, s'écrie-t-il. a im moment de désespoir, c'est-à-dire (( ne me donner à personne, me garder pour moi-même et ne (( garder que moi! Ne jam.ais communiquer l'existence â des (( êtres qui puissent me remercier de ce présent ! Ne pouvoir « jamais bénir une mère de m "avoir fait ce présent à moi- (( même! Sentir, chaque jour, s'écouler mon âge, sans me voir (( rajeunir et revivre dans un enfant qui sera moi ! Et. quand (( je disparaîtrai du monde, ne laisser â personne le devoir de (( bénir ma mémoire, d'unir son existence au souvenir de la (( mienne, de se rappeler toujours qu'il n'aurait pas existé sans (( moi !... Si j'ai perdu tout cela, j'ai perdu tout ce qui pouvait (( m'attacher à la terre ».
EN PAYS Di: GASCOGNE
Qu'une sensibilité si vi\e n'inlluât pas sur les conceptions du penseur serait, assurément, pour étonner; et. l'intérêt principal de cette étude consistera, peut-être, à montrer la nature et la direction de cette inlluence. Il est inutile d'exposer ces conceptions avec détail; il suflira d'en indiquer les bases et les principaux résultats.