‹ En pays turc. L'île de Chio:Chapitre 10 sur 43 · LE NORD 1)K CHIO · texte numérisé non relu

LE NORD 1)K CHIO

L'expérience m'a rcudii sceptique, ;i i'éi^ard des sources célèbres de la Grèce. Lorsque vous voyag-ez dans ce pays, si votre hôte, au moment où vous vous mettez à table, n'énumère [)as les (jualités de l'eau (ju'il vous sert, soyez sur

La pierre du Mailre.

que c'est de l'eau de citerne. Mais il se rattrapera, en vous parlant avec enthousiasme de celle du village voisin :

— Llle est si fraîche, s'écriera-t-il, ([u'on ne peut y plonger la main ! Tu en bois un verre, après déjeuner, et l'appétit te revient aussitôt. On a toujours faim, dans ce village-là.

On m'en avait dit autant de la source du Pacha. On m'avait vanté aussi son abondance : quand on }' puisait de l'eau, elle se renouvelait instantanément. Cela tenait du merveilleux. Nous vîmes, près d'elle, une vingtaine de femmes rang^ées à la fde. La source était dans un creux de rocher; l'eau tombait goutte à goutte, sur un fond de sable : on la

recueillait dans iiiig-obelet et on la versait clans des crnclies, avec mille précautions.

— C'est l'eau la meilleure de l'île, me dit Kanellàkis. Si vous voyiez la source en hiver !

L'Iv'ole il'IIomère.

Toul près de là, à cent pas de la mer, s'tMève la Ddskdliilh'h'a ou Pierre du Maître, appelée aussi par quelques lettrés Pierre ou Keole d'Homère. C'est un rocher terminé en plaie-forme. Vers son milieu, se trouve un bloc, haut d'environ 80 centimètres et, à l'une de ses extrémités, un haiic taillé dans le roc. On a beaucoup disserté sur la destination de ce monument. Une tradition, qui n'a cours que chez les gens cultivés et qui ne mériterait pas d'être sii»-nalée, si tous les voyai^eurs ne s'en étaient faits l'écho, veut que le bloc en question ait été le siège d'Homère et le banc celui de ses auditeurs. Pockocke décrit ainsi l'ensemble de ces vestiç;es anciens (1), dont il donne même plusieurs dessins :

— Au bout de cette plaine, et vers l'extrémité sud de la baie, se trouve la remarquable antiquité qu'on appelle Ecole d'Homère. Elle est près de la mer, au pied d'une montagne nommée Epos. C'est une portion du rocher, qui avance sur le reste. La partie supérieure est taillée en forme de banc tout autour. Ce banc avait sans doute plusieurs côtés inégaux, bien qn'on dise communément rpi'il était

(1) .1 /)i'scr//)t/an af titc East aiid some othcr Counlrins. Londres, m'-i-llil), vol. ]1,1>, pai;-. (i et pi. :{".

LK NOUI) l)i: CIIIO

rond. Il osl très cassé el très mutilé, et It'C(')té le plus proche (le la mer s'est effondré. Al'intérieur de ce haiic, est un culx;

La pierre du Maitre. — Le banc.

qui s'élève à trois pieds au-dessus du roc. Du côté le plus pioche de la mer, est un demi-relief représentant une personne assise, avec une figure plus petite de chaque côté. On peut supposer que celle du milieu est Homère et que celles (pii sont de chaque côté sont des muses. Les tètes sont

8i EX PAYS TURC

(Mni>()it('<'s ( I ), sauf pour le lion de derrière. Sur les trois iuilres C(")lés, sont des reliefs d'animaux. Celui de derrière est un lion passant. Les deux antres ont la tète emportée et sont très déformés ; cependant il semble que ce soient des lions, qui peuvent représenter le feu et la force avec lesquels ('•Clivait ce poète. »

(-liandler dit également (2) :

« Ce (pii reste de plus curieux à ^ oir est ce (ju'on a nomm('' à tort r Ecole (V Homère. Ces ruines sont sur la côte nord de rde, à (piehpie distance de la ville, et paraissent avoir fail partie d'un temple de Cyhèle, découvert et l)àli sur la cime d'un rocher. La foime en est ovale, et au centre est l'image de la déesse à qui il manque la tète et un bras: elle est, suivant l'usage, représentée assise. Sur chaque côti' de sa chaise, ainsi que derrière, était gravée la figure d'un lion, et au pourtour intérieur règne un cordon bas ou espèce de siège d'environ cinrj verges de hauteur. Tout ce travail grossier, confus et probablement de la plus haute antiquité, est taillé dans la montagne. »

Aciuellement, le bloc du milieu n'offre aucune trace de sculpture. Fustel de Coulanges (3) pense qu'il en a toujours été ainsi, mais la description de Pockocke me semble trop précise, pour ne mériter aucune cri'ance.

(1) « Les statues lies personnes [ilacées de cliaiiue eùlé iriloiiièi-e sont emportées jus(ju'aii milieu, de telle sorte ({ue, dans les figures ci-conlre. ce (|ui n'est pas ombré, au-dessus de la lii^ne qui montre la place de la cassure, a été suppléé par rimai>Mnatioa du dessinateur. »

(2) Vmjages dans I' A>iie Mineure et en Grèce \{H)i], par le docteur \\\ciiard r.M.VNDLicu... Traduits de l'anglais... Paris, ISOtJ, t. I, p. tl!l-

(3) Mémoire sur l'ile de Cliio, p. IHdu tirage à \k\v{ {Arch. i/cttMiss., V, 1856, p. 498). Cr. Ivrumbacher, Griechisclie Reise, iierlin, 188G, p. 242-243.

LK Noiu) ni: ciiio

Lo |»nrl (le l.;iiii;;"i(la. — .Màniiii ro. — L'!ims|iI|;iI ili' l'ii (iriVc. — iMnnrirmciil cl i(''ll('\ ion — l'iic Iclli'c ;n: |ili(iiiii<;r:i [ilic.

J'ai rareiiieiit \u de site aride et rocailleux coiiinie crlni

rr^./i^:^^'

La pierre du Maître. — Le bloc.

qui s'étend de la Daskalôpelra jusqu'à Langàda : un vrai désert de pierres. A Langàda, nous découvrîmes, le long- d'un port assez profond, une rangée de maisons neuves adossées

à la montagne. Des jardins bien entretenus prouvaient que la terre, en ces parages, est plutôt inféconde par manque de soins (|ue par nature ; cpielques filets de pêcheurs séchaient sur le rivage. Si l'île de Chio possédait des routes praticables, ce port acquerrait vite de l'importance, malgré la proximité de la ville ; c'est le débouché naturel des productions du nord de l'fle. Malheureusement, pendant longtemps encore, Langàda ne sera relié à Kardàmyla que par des sentiers, où les mulets trébuchent à chaque pas. En été, on utilise, sur une partie du chemin, le lit d'un torrent bordé d'osiers et ombragé par des lauriers-roses qui ontles dimensions de véritables arbres ; mais, dans la mauvaise saison, les communications deviennent impossibles.

Vers midi, six heures après avoir (piitté la ville, nous ('lions à Màrmaro. Mon podomètre marquait 37.i(!U pas de mulet ; nous avions fait seizi' kilomètres environ. Le villan'e de Màrmaro est à une demi-heure de celui de Kaidàmyla, au(|uel il sert de port ; un port d'ailleurs peu sûr, car le vent du nord y pénètre, sans rencontrer le moindre obstacle. Les environs [)ro(liiisent des figues, des amandes, du raisin et des caroubes ; on n'y trouve presque pas de blé et la pomme de terre n'y est cultivée que depuis quelques années.

Dans la plupart des villages grecs, les hôtels sont chose inconnue; le voyageur loge chez l'habitant. L'accueil qu'il y reçoit varie suivant les régions et suivant les recommandations (ju'il porte avec lui. J'ai souvent trouvé en Grèce l'hospitalité antique. Plus d'une fois, mon hôte ne m'a demandé mon nom qu'après plusieurs nuits passées sous son toit. J'ai ainsi noué, en quelques heures, des amitiés aux- (juelles je ne puis songer sans émotion. Il m'est arrivé aussi de discerner d'habiles calculs, sous un désintéressement apparent : tel m'a offert un hareng saur et quelques tomates.

LE NORD ni-: crno

(|iii (-(niiplait retrouver cefni^al re[)iis, sous forine(k'co|)i(Mi\' (h'jcimers, à Atlièues ou même à Pai'is. Dans nu pauvre hameau (lu Pélopouèse, je dus payer, au [)ri.\ du dirn-r d'un de nos bons restaurai! (s, un menu composé n 11 itpiemcntd'oii^ nous crus, de fromage de chèvre et de paiu iu)ir amolli dans l'eau.

itr. -.m

Le port de Langàda.

Mais, en somme, les bons souvenirs que je garde de l'ho!-pitalité grecque l'emportent de beaucoup sur les manvais, et ceux-ci mêmes ne sont tels que par comparaison avec les premiers: on trouve monstrueux, en Grèce, dans cet ordre d'idées, ce qui, chez nous, paraîtrait sim[)lement anormal. Dans les villages de Chio, les bonnes traditions n'ont pas disparu. L'étranger, même seul, y est généralement bien accueilli. S'il est accompagné d'un guide comme Ivanellàkis, on le reçoit à bras ouverts.

Constantin Mavris, chez qui nous descendîmes, était mcu-

nier de son état, mennier d'un moulin à vent, s'entend. II nous donna la meilleure chandne de sa maison.

Nous passâmes l'après-midi à visiter Màrmaro. Ce village, comme d'ailleurs tous ceux du nord de l'île, n"a pas de caractère particulier ; les rues et les maisons sont celles qu'on trouve dans tout l'Archipel ; les hommes portent des braies ou sont vêtus à l'européenne ; seules, deux ou trois bonnes vieilles ont gardé quelques restes d'un costume que nous retrouverons mieux conservé, dans la partie méridionale de l'île.

Le soir de notre arrivée marquera, je crois, dans les annales de la famille Mavris. Chacun de nos préparatifs en vue du repas du soir fut, pour nos hôtes, un sujet d'étonnement réfléchi. L'absence de fumée, dans mon fourneau à pétrole, les frappa vivement. Ils se passèrent de main en main le couteau qui nous servait à ouvrir les boîtes de conserves et montrèrent d'abord une certaine incrédulité en voyant le contenu de celles-ci. Pouvait-on vraiment garder de la sorte des lég-umes et des viandes? Kanellàkis triomphait modestement et leur expliquait que les haricots qu'ils avaient sous les yeux avaient été cueillis à des centaines de lieues de Chio, depuis peut-être des dizaines d'années. Mon lit de camp démontable, un lit de vingt-neuf francs acheté au Bon Marché, et le sac de couchag-e destiné à me préserver des punaises obtinrent, eux aussi, un grand succès de curiosité. Mais tout cela ne fut rien, en comparaison de l'effet produit par le phonographe, qui redisaitles chansons de Màrmaro, avec la prononciation locale et les moindres modulations. Une même phrase venait à toutes les lèvres :

— A'jTo'i o'i Eùpw7ra?ot ! ptôvo pià 4"^X^ '^^^ urcopoùv va xâvouv !

Ces Européens ! Il n'y a que l'âme qu'ils n'arrivent pas à fabriquer !

Page 1