‹ En pays turc. L'île de Chio:Chapitre 9 sur 43 · LES GRECS · texte numérisé non relu

LES GRECS

Contribution à l'étude des douanes s^recques. — Le dembirazixtne. — Pourquoi l'octroi du Pirée n'a pas de tarif. — M. Simôpoulos, ministre des finances. — About, grand évergète.

Un voyageur, qui entasserait dans une malle les objets les plus disparates et se proposerait de leur faire franchir les frontières des divei^s pays du globe, écrirait, je crois, s'il notait fidèlement ses tribulations, une excellente étude d'ethnographie comparée ; l'esprit d'un peuple se reconnaît autant à ses douanes qu'à sa langue ou à la conformation de son crâne. Peut-être quelqu'un entreprendra-t-il un jour une pareille œuvre ; qu'il me soit permis d'y apporter dès maintenant ma contribution, en ce qui concerne la Grèce. Les faits que je vais conter ont leur place toute marquée à la

70 KN PAYS C.RKC •

suite (le ce cha[)itie, |)iiis(|iril s'ayit encore de mon phonographe. Ils se sont passés en novembre 1899, à mon retour de Chio.

Quand je posai le pied sur le sol g-rec, j'éprouvai une vive satisfaction, à l'idée que mes bagages et moi rentrions enfin dans le monde civilisé. Ce n'est jias que la Grèce n'ait ses petits inconvénients pour les Européens, comme on nous appelle là-bas ; mais ces inconvénients mômes n'ont-ils pas un charme particulier? Un Turc en assomme un autre, vous dites: « Ce sont des barbares. » Deux Grecs en décousent pour un oui et un non, vous songez au bouillant Achille et vous les félicitez d'être restés si send)lables àleurs ancêtres. En Turquie, la répression des abus ne donne lieu qu'à des comédies. En Grèce, où on a le sentiment du ridicule, on se garde de rien réprimer. Ka>£, oh K-cifâCs'-, demhiràzi. Eh ! ça ne fait rien, dit-on. On a volé un riche banquier ; oèv -r:n^i.Z,z<., il était riche. On a pris l'arg-ent d'un pauvre homme; (îb TTcipâÇEi, il en g-agnera d'autre. Les Turcs ont battu les Grecs; oèv 7rc-'.pà(^u, les Grecs les battront à leur tour. Le f/^^;/?birazisnie est la grande curiosité de la Grèce moderne.

Les douaniers du Pirée sont vêtus comme vous et moi. Cela ne fait rien ; puisqu'ils fouillent dans les malles, on sait l)ien que ce sont des douaniers. D'ailleurs la Grèce est un pays libre, chacun s'y habille comme il l'entend.

Après la visite de mes bagages, je me disposais à héler un cocher.

— Qu'est-ce que vous avez là ? me dit quelqu'un, sur la porte.

— Un phonographe, répondis-je.

— Bien. Cinq drachmes quarante, pour l'octroi.

— I*uis-je a\()ir un reçu?

— Parfaitement.

l/oCTHOl Dr PIKIÔK 73

— Mais pardon, vous inscrivez chronographe. C'est d'un plionograplie qu'il s'agit.

L'employé ratura les deux premières lettres du mot grec qu'il avait écrit, laissant ainsi une faute d'orthographe, qui faisait de mon innocent appareil un instrumenta enregistrer les meurtres, e( les droits à percevoir restaient toujours les mêmes.

— Montrez-moi donc le tarif, lui dis-je.

— (''est facile, viens avec moi.

Le tarif était représenté [)ar un personnage qui s'écria:

— Gomment cinq drachmes quarante, un phonographe ! Es-tu fou, mon pauvre ami ? Monsieur, c'est trente drachmes.

Ce chiffre me surprit d'autant plus que, l'année précédente, j'avais fait entrer à Athènes ce même phonog'raphe, sans bourse délier. Mais il était dang-ereux d'insister ; je fis seulement observer que je retournerais en France, la semaine suivante, avec cet appareil.

— Alors la chose est simple, me dit-on. Ce ne sera qu'un versement provisoire ; on t'en rendra le montant à la sortie du phonographe. Vois plutôt ; nous inscrivons sur le registre, en grosses lettres : dépôt.

— Et le bureau sera ouvert, au moment de mon départ? demandai-je, un peu sceptique.

Mon interlocuteur, à ces mots, prit un air si scandalisé que la confiance me vint enfin. Je lui remis une pièce de vingt francs, sur laquelle il me rendit quelques sous, et je me dirigeai vers Athènes.

Pourtant, la question du tarif m'obsédait toujours. A michemin de la capitale, se trouve un second bureau d'octroi. C'est là que j'eus la solution du problème.

— Puis-je jeter un coup d'oeil sur le tarif? interrog-eai-je, après avoir montré mon laissez-passer.

1;N l'AYS (IREC

— Le tarif? mr dil remployé. Est-ce que tu l'imagines (jue uous sommes un li(">tel. pour avoir un tarif"?

Une rue d'Athènes.

Je regrette de n'avoir pu, pendant mon court séjour à Athènes, me livrer à des recherches plus approfondies sur cette question; elle en valait la peine. Les quelques amis, auxquels j'en parlai, se bornèrent à me dire : — • Vous avez eu tort de laisser tant d'argent entre les mains d'un de nos fonctionnaires. Nous serions bien étonnés, si vous rentriez dans vos fonds.

Lorsque je me présentai à l'octroi du Pirée, le jour de mon départ, pour en retirer la somme que j'y avais déposée, je trouvai le bureau ouvert, mais l'employé était absent. Je m'informai, j'explorai les cafés des environs ; peine perdue.

l'octuoi 1)1 l'inKi: 75

Les ])i('|)Osés à la clouaiie ne cachaient pas leiii- ('(hiIciilenienl.

— Fais conslaler son absence pai' un aident de jjolice, me dirent-ils. Au hesoin, nons servirons de (('moins, et s'il lui arrive quel([ueairaire, ce sera bien lait pour lui, le cornu !

Le bateau sifflait, je suivis leur conseil, ()uis je montai à bord.

Je suis de ceux qui croient à une rég"én(''i'ation possible de la Grèce, et je ne néglige aucune occasion d'y contribuer, selon mes faibles moj'ens. « Prévenons une irrégularité, me dis-je. Mes vingt francs ne sauraient figurer dans les recettes budgétaires du royaume de Grèce. Ecrivons à M. Simôpoulos, ministre des finances ; il sera édifié du même coup sur la façon dont les droits d'octroi sont perçus au Pirée. » J'adressai à M. Simôpoulos une lettre recommandée, dont il ne m'accusa pas réception. Je lui en adressai une seconde, quelques mois après ; elle eut le même sort que la première. J'avais compté sans le dembirazisme.

J'aurais voulu finir cette anecdote sur une comparaison antique, mais j'ai peine maintenant à me représenter Ulysse autrement qu'avec une moustachede palikareet une tunique « couleur de g'rand chemin » : le souvenir d'Hadji Stavros me hante. J'aimerais voir une statue d'About sur la place delà Constitution. Monsieur Simôpoulos, j'olfre mes vingt francs comme première souscription.

aj

-mm^-^

— «iB^ . ''

La roule de Lansà'la.

CHAPITRL^ IV

LE NORD DE CHIO

Nord et sud. — Un savant à Chio. — La symphonie grecque agoyates et mulets. — Une source célèbre qui n'a pas d'eau.

Si l'on fait abstraction de la ville et de la plaine qui l'entoure, l'île de Chio peutsediviseï* en deux parties : au nord, le pays haut, et au sud, les villages à mastic. La nature du sol, aussi bien que le caractère des habitants, justifie cette distinction. Au nord, les montagnes sont plus élevées ; on y trouve, par endroits, des vallées relativement fertiles, avec de l'eau en abondance. Au sud, la terre est plus sèche, moins propre à la culture. En revanche, les paysans y sont généralement simples et attachés aux traditions. En parlant de ceux du nord, ils les appellent volontiers TerpaTrÉfarot, des

i:n pays ïvrc

finauds. L'ôpillièle m'a paru justifiée, sauf pour quelques villajjes perdus dans la mouta^-ne, et dont les habitants sont franchement barbares, comme il arrive fréquemment chez

Kancllaki-

ceiix (jiif la civllisaiioii a dépouillés de leur ingénuité première, sans leur avoir encore rien donné en échange.

Lorsfjueje visitai la partie septentrionale de l'île, en août 1899, j'avais pDur ^uide et pour compagnon de voyage

LE NORD \)K C.UUï

('onslantin Kanellàkis, Sior Kosti, coiiinie on l'a])[)('lle coulammciit. (li'cc (rorigine, raïa par laiorcc des ciioscs, Sior K'osli csl un homme d'une ciiu[uanlaine d'années, au teint hiuni, doiil le pliysique rappelle un peu celui de Coraï, son illustre C()m[)a(riote. Il a eu d'humbles eoniMieneemenls,

La IMcri'o du Maître.

s'est instruit lui-même et a pul)lié, en 1890, un volume de Mélanines, où il a rassemblé des documents intéressants, sur l'histoire, la langue et les traditions de son ile natale ; car il est en même temps historien, linguiste, folkloriste, numismate, paléographe, épigraphiste, topographe, marchand d'objets d'art, cultiv^ateur, homme d'affaires des paysans qui descendent à la ville, et guide des étrang-ers qui montent aux villages. Grâce au fez qu'il porte constamment, Sior Kosti peut vaquer à ces multiples occupations, sans éveiller la méfiance des autorités turques.

80 KN PAYS TURC

Un matin, à six heures, trois mulets nous attendaient à la porte (le lliùtel Tsnla. Kanellàkis avait discuté le prix, la veille, avec les agoyates (1) ; car dans les pays grecs, lors- ([u'on emploie les indigènes, il est indispensable de faire avec eux un accord, une « sj'mphonie », comme on dit.

— (lomhien me prendras-tu ? demande-l-on. L'individu inlerpelh' répond invariablement, de raird'iin

liomme (pii ne tient pas à l'argent :

— As ,tJL5t>)wvofX£. Nous ne nous querellerons pas. Malheur au voyageur naïf qui en i-este là! Uuoi (pi'il

fasse, il n'échappera pas à son misérable sort : il sera écorché vif, à l'heure du paiement. Si, au contraire, on a soin d'insister dès le début, l'accord se fait sans trop de peine et le Grec en respecte toujours scrupuleusement les termes.

Sior Kosti avait loué les mulets à raison de trois francs chacun. Nous mîmes sur eux une valise, considérablement alourdie par une provision indispensable de triària, un sac de voyage, une caisse de conserves, mon phonographe, mon cylindre enregistreur, mon lit de camp, un paquet de couvertures, une caisse de rouleaux de phonographe et un grand panier, où nous avions entassé un fourneau à pétrole, des casseroles et tous les menus objets qui n'avaient pas trouvé place ailleurs. Kanellàkis se hissa entre deux caisses. L'un des agoyates grimpa sur la pyramide de bagages que portait le second mulet. Je m'installai sur le troisième qu'on avait peu chargé, et nous partîmes dans la direction de Livàdia ; l'autre agoyate suivait à pied.

— Faisons un petit détour, dit Kanellàkis, après que nous eûmes marché une heure en suivant le rivage, et allons voir la source du Pacha.

(1) Conducteurs.

Page 1