‹ En pays turc. L'île de Chio:Chapitre 12 sur 43 · LE N0R(1 DR CHIO · texte numérisé non relu

LE N0R(1 DR CHIO

tion des raïas ; le turc n'esl enseig-né dans aucune des écoles grecques de Cliio ; les instituteurs sont nommés parrévèfjur, pavés {)ar les communes, et l'enseignement (ju'ils donnent est le même (jue dans la (irèce libre. C'est d'ailleurs le moins

L'école do Mesta.

pratique (jue l'on puisse imag^iner, et je croirais volontiers que, si l'administration turque l'a laissé subsister, c'estqu'elle n'en trouvait pas qui servît mieux ses intérêts. L'instruction que reçoivent les Grecs d'aujourd'hui, paysans et citadins, est tout entière basée sur un principe qui peut s'énoncer ainsi : « Notre langue n'est plus celle de Platon; mais Platon était un grand homme ; écrivons et parlons dans sa langue, nous serons aussi de grands hommes. » On applique ce principe dès les classes enfantines ; je laisse à penser quels en sont les résultats. Les écoliers d'Amàdes connaissaient par le menu les aventures d'Ulysse et la jeunesse de Cyrus,

mais ils ne savaient pas qnellc était la capitale de la Grèce, Le mal que fait à riiellénisme nn pareil état de choses est incalculable. A llieiirc acliiellc, si Ton offrait aux habitants de Ghio les moyens de régler, par un plébiscite libre, leur situation politique, les votes se répartiraient ainsi : Personne ne sonij;erait à l'autonomie ; ce genre de gouvernement ne convient pas au caractère timoré des indigènes. Bon nombre de conimerranls de la ville réclameraient h; stulu qiio, car, si mauvaise que soit l'administration turcpie, on en trouverait diiticilemeiit une, qui se laissât plus aisément berner on cpii se prêtât mieux aux intrigues particulières. Les autres, avec (pielques villageois lettrés, opteraient peutêtre pour l'annexion à la Grèce. Mais presque tous les paysans, bien qu'ils se sachent Grecs de race, tiendraient à devenir sujets européens. A ceux-ci il ne faudrait ])as demander de préciser. Pour eux, les Européens sont des lords, qui louent des mulets, achètent les denrées à bon prix et inventent des machines, afin de diminuer le travail de l'homme ; quant à l'Europe, c'est une grande nation, qui possède beaucoup de cuirassés et qui peut tout ce qu'elle veut.

Cette conception est enfantine, dira-t-on. Soit. Mais en est-elle moins dangereuse, et aurait-on à constater sou existence, si les Athéniens pensaient moins à Platon et plus à l'avenir, si leurs journaux étaient rédigés en une langue compréhensible pour tous ; en un mot, si, sous prétexte de se rapprocher des Anciens, ils n'éloignaient pas d'eux la partie la plus vivace du peuple grec?

lAi. NOKl) i)i: CIIIO y,")

Le |)li(iii()i>Ta|)Iie, iiistruincnt (liiil)uli([uc. — IJcrceuses et inirolo^ucs.

Noire si'jourà Ainàdes devant être de [um de durée, nous (lonnàtnes, dans l'après-midi, une séance de phonoi^raphe. C'est un excellent moyen de réunir les paysans ; entre chaque audition, les conversations vont bon train, les imai>inations sont excitées et le linguiste trouve matière à des observations intéressantes. Nous eûmes notre succès habituel.

Comme j'errais dans le village, ([uehpies heures après, en quête de renseignements phonétiques, j'entendis un vieillard gronder sévèrement un jeune homme,

— Vous avez eu tort d'aller là, disait-il. l-ne machine comme celle-là ne peut pas être naturelle. Ces hommes-là ne m'inspirent pas confiance. Ce ne sont pas des gens du bon Dieu.

— Mais, grand-père, objectait l'autre, puisqu'ils sont venus avec une lettre de révèfjue.

— Comment peux-tu le croire ? Vous êtes en train de vous damner !

— Mais, grand-père, j'ai vu la lettre.

— De tes propres yeux ?

— Assurément.

— Quand je te disais que ce sont des dialjles !

Le soir, nouvelle séance, dans l'intimité, cette fois. Je priai notre hôtesse, la femme de Yannakos, de médire quelques berceuses. Elle y consentit volontiers, mais s'arrêta dès les premiers mots.

— Sans berceau, je ne peux pas, dit-elle.

On lui présenta une chaise qu'elle se mit à balancer, et l'inspiration lui vint:

Dodo, dodo, sa mère et trois sœurs le berçaient ; Ce n'élail pas assez, on prit une nourrice.

Berce reniant, nourrice; apaise-le, nourrice; fl

S'il licMuandc le sein, donne-lui à téter, (lar sa mère est allée à la froide fontaine ; lOlle est ail IVdid ruisseau, pour y laver ses lang-es. Ruisseau, la vr-les-lui ; sèche-les-lui, soleil ; Pliez l(^s-lui, loull'es tl'osier.

Viens le prendre, souuneil. .le lui inrllrai trois gardes, Trois g-ardes, trois g'ardieiis, Imis les tn/is couran'eux : Le soleil sur les monts, et l'aigle dans les plaines. Et le frais vent du nord au milieu de la mer... Le soleil s'est couché, l'aigle s'est endormi. Et le frais veni du nord est allé chez sa mère.

— Où étais-lu, mon Mis, avant-hier et hier? Aurais-tu querellé les étoiles, la lune. L'étoile du matin, avec (jui je suis lic-e".'

— .le n'ai pas ([ucrclh' les étoiles, la lune. L'étoile du malin, avec (jui tu es liée:

Je gardais un lils d'or dans son berceau d'aii^enl.

L'aif Je ces befcetiscs vai'ie un peu avec les villages, mais toujours il [)articipe de la tristesse qui caractérise les chansons |)()[):ilaii-es (lecesj)ays. La musique, pour le (îrec, n'est (pi'un moyen (rallé;;er ses peines. C'est pourquoi il clianle sans cesse, quand il travaille, quand il s'ennuie, et jusque dans ses désespoirs d'amour. Chanter n'est pas pour lui un signe de g-aieté. C'est en chantant (ju'il pleure ses morts.

Mérimée, dans (lolu)nba, a décrit, pour la Corse, cette coutume funèbre. Aujourd'hui encore, elle est en Grèce des plus vivaces. Dès que le moribond a rendu l'âme, les femmes du village accouiiMil et, avec les parentes, se répandent sur son corps en lamentations versifiées, qui se continuent bien après l'enterrement ; j'ai entendu des mères pleurer ainsi un en-

LE NORD DK CIIIO

faut plusieurs années après sa uiort. A Chio, ces mirologues ne sont liahituellemeut qu'une suite de disti(pies ; ailIcMus, eu Epire par exemple, ce soiitparlbis di' véritables c()ui[)a-

Kalamoli. — Jeune iiiùre.

sitious littéraires. Les clichés tiennent naturelleuieut une larjçe place dans ces sortes de chants, surtout quand le défunt est un vieillard. Si c'est un jeune homme ou une jeune iille qu'a prématurément enlevé Gharon, il n'est pas rare que

98 IN l'AVs II lu;

les iiisj)irations s'élùviMit jusqu'à la plus haute |»0('sie. Jinsislai auprès de notre hôtesse, pour (piCUe inc dit un mirologue. Elle s'y refusa. Mais, comme elle avait [)er<lu un fils en bas àye, un au auparavant, Kanellàkis lui explirpia (pTelle pouvait, par le phonoiiraphe, perpétuer le souvenir de son enfant. Ceci la décida. Elle commença, les yeux secs. Les larmes vinrent avec les mots, et toutes les femmes présentes pleurèrent avec elle Moi-même j'eus peine à cacher mon émotion, (juaud j'entendis ce chaut sauvage, entrecouj)é de sanglots. En voici les paroles:

Timics les jiuiertunies sont amères et toutes les peines sont pénibles, .Mais coiniiu' l'extinction [d'une famille], il n'y a pas d'autre peine. Tu es parti. (Jue m'as-tu Jaiss;'".' lue cruche de poison. (Jiiand je nie lève, j'en bois. Ions les matins un peu.

Lu enterrement à N'iki.

Le village de Viki, où nous nous rendîmes en (piillaut Aiiiàdes, n'est distant de ce dernier que de trois ou (puitre kilomètres, (construit sur un plateau, il n'a pas pu s'éteiulre et a conservé assez bien la forme quadrangidaire (pravaieul sans douU;, il y a qiiehpies siècles, tous les villages de l'île ; il possède encore une tour, prestjue ruinée.

Au moment où nous mettions pied à terre sur la place pu- !)lique, notre attention fut attirée par une dispute assez vive qui s'était élevée, à qin'hpies pas de là, entre un homme en habits de travail, une pioche sur réj)aule, et une vieille (pii tilail sa (pienouille.

L'hoiniue disait :

iji NOiu> i)i; cim»

'l'ii rciiscNcliras !

Jamais de la \ ie ! ciiait la vieille.

Mais tu es sa seule pareille.

C'est ea qui m'est éi^al ! Nous étions IVicliées.

Je ne te donnerai [)as la comnuinion.

.l'irai comnuinier ailleurs.

ÎM)

Mesta. — Sci'iK' (roiilerreinont.

— Dieu te punira, dit l'homme, ([ui était le pope de \ H\i, et il s'éloigna en grommelant.

— De quoi s'ag-it-il? demandai-je à la femme.

— D'une vieille, qui vient de mourir. Je suis sa seule parente, c'est possible. Mais nous ne nous parlions pas, et je n'ai pas envie qu'elle revienne, la iniil, me tirer par les pieds... Mort, vas-tu laisser ton aiguille! Tu n'entends donc [)as le trépas? cria-t-elle, en se toui'uant vers une jeune fdle qui cousait sur le seuil.

— Pourquoi donc lui défends-tu de coutlre ? Hs-je, étonné.

— Parce que c'est un péché.

— I 11 |)('ché? Et comment?

100 i:X l'AYS TUKC

— Le iiiorl siiiiayinc (|ii'(»ii lui coud sou linceul, cl cela lui (Icplah.

Achille, aux Euleis, disait : « Ne nie console pas de la nuMt, Itiillaut Flysse ; j'aimerais mieux être cultivateur, aux gag"es d"uu aulrc, clicz un homme pauvre, ayant {)eu de ressources, que de régner sur toutes les ombres (Jj. » Le christianisme s'est implanté en Grèce; mais sur ce point, comme sur beaucou|) d'autres, les Grecs sont n^stés païens.

Une heure après cette scène, la cloche reprit son glas.

— Est-ce un nouveau trépas? demandai-je.

— Non, dit quehprun, c'est l'enterrement.

.l'eus la curiosité iVy assister. Uuand j'ai-rivai, le cortège soflait de réglise.

A Athènes, on mène les morts en voilure et au trot. Je connais une vieille Anglaise, i[ui, depuis vingt ans, injurie les conducteurs de corbillard, sans leur avoir fait encore lalentir leur allure. Il eslNraicpielle ne les a jamais injuriés autrement qu'en anglais. A Viki, cette Ang-laise couleiail des jours heureux : les voitures n'existent pas. Ouati'e {taysans robustes portaient sur leurs épaules une civière faite de planches mal jointes, où l'on avait placé le cadavre à découvert. Des femmes apparaissaient sur le pas des portes, ayant à la main une écuelle {deine d'eau, dont elles jetaient le contenusurle corps. II faisait chaud ; on était pressé. Les ruelles étaient en pente; il y avait de gros pavés et des ang-les difficiles. Le pope courait devant, en ag"itant un eucensijir et en nasillant des prières. Parfois, il se retournait, pour ciier aux porteurs :

— Attention, ici 1 Ne tombez pas !

Ceux-ci s'arc-boutaieni aux nnirailles. La morte dodeli-

(1) Odi/ssée, XI, i88-.iUL

LK NOKD i)i; ciiro J03

nait fie la tète, on bien avait des souhresaiils, siii\;iiil lu naliii'c (lu lenain.

On arri\a au cimotièrc. (détail, autour (rmic cliapcllc, un espace exigu, couvcîrt de cailloux et de mauvaises herbes. I ne fosse avait été creusée, à trois (juarisdi' rnélic de nioloudeur; on en avait retiré {[uel(|ues osseuienis. Les hommes mirent bas la civière et la morte ap[)arut en entier, les bras et les jambes liés par des mouchoirs. Elle reposait sur \\n vi(nix sac, un de ces sacs fpi'on place sur le dos des nudets; les porteurs le saisirent par les c(')l(''s et (h'pdsèrenl le cadavre ri<5i(h^ dans la fosse.

La défunte avait aux pieds deux chaussures dé|)areillées.

— Elle n'a plus besoin de ses souliers, dit h» po[)e ; ôtezles-lni.

— C'est dommag'e aussi de lui laisser ce mouchoir, fit ([uelqu'un.

Et on enleva le mouchoir (jui cachait sa poitrine, l ii homme prit alors un morceau de cire, \c façonna en forme de croix et h^ plaça surUi bouche de la morte, pour empêcher le diable de pénétrer en elle. Le pope çrava, avec la pointe de son couteau, quelques signes sur un fragment de brique, qu'il appliqua sur cette cire; puis il fit un mélange de terre et d'eau, le jeta sur le corps, en disant : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière », et le fossoyeur acheva sa besogne.

En Tsakonie, j'ai vu remplacer l'eau par du vin. C'était sur la face même du mort et au moyen d'une pelle, (pi'on ])rojetait ce mélange, d'ailleurs plus solide que liquide, car le pope gardait le vin qui restait, pour son usage personnel.

Comme on descendait la vieille dans sa tombe, un homme prit quelques feuilles à des branches qui pendaient au-dessus de nos têtes, et se boucha les narines. C'était, paraît-il,

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pour que la maladie n'entrât pas en Ini. A défaut de feuilles, on peut se servir d'ail.

Je me fis scrupule de prendre des instantanés de ces diverses scènes, et j'eus tort : personne n'y eût trouvé à redire. Un jour qu'à Afesta, j'allais pliotog-rapliier un enterrement au passa^'c, les prêtres s'arrêtèrent et les porteurs posèrent la morte à terre. Mesta est un ç^ros village du sud, et ce cortège avait un aspect beaucouj) plus imposant que le précédent.

La cérémonie terminée, le pope de Viki méprit par le bras et me conduisit à la chapelle, pour m'en faire admirer les pi'intiires.

— Vois-tu celui-là? me dit-il, en montrant le prophète Ezéchiel. C'est le premier de tous les rois... Mais, dis-moi, tu n'es pas de Chio ?

— Non.

— Et d'où es-tu?

— De France.

— Alors, tu dois cunnaftre mon fils.

— Comment s'appelle-t-il ?

— Georges.

— Où habite-t-il?

— En Améiiipie

Superstitions.

L'ignorance et. la superstition vont de pair. Les prêtres grecs — j'entends ceu.\ des villages et bon nombre de ceux des villes — étant aussi superstitieux qu'ignorants, il est naturel qu'il en soit de même de leurs ouailles. Peut-être les

i,p: Noiu) nie ciiio

folkloristcs mo saiiKuil-ils t;i(' de liijuiorlcr ici (|u('l(|n('s crovanccs itopiilaircs de l'flc (!<' ( Ihio, I^a snporstilion jonc un rôle si consitlérahle dansia viodcs iiidii^ènes, (|irimr partie du village de Pyri^lii a ('l(' altaudoiiiK'e, paice (pi'ori la croyait liant ée.

Quand une poule eliante le (■(><{, c'est, coniine cliez nous.

Mesla. — ■ Après renterrcmont.

l'indice d'un malheur; on lui coupe le cou, sur le seuil de la maison. (Pyrg-hi.)

On trouve dans les champs une pierre noire, qu'on appelle âcrpoTTcXéxt, foudre; suspendue au cou des poules, elle les préserve des plombs du fusil. (Saint-Georg-es.)

On n'enlève pas, de nuit, les balayures des maisons ; on les laisse dans un coin jusqu'au matin. (Elymbi.)

Il n'est pas de bon augure de coudre un bouton ou de faire une reprise sur le vêtement que porte une personne. Pour conjurer le mauvais sort, la personne dit : Que couds-

JOI! i:n pays tikc

lu? » Et on répond : '< Le bat de l'àne. » Ainsi trois fois(l). (Pyrghi.)

f>ors(|iron revient d'un enterrement, il est prudent de cracher trois fois dans un |)uits, sur sa propre image, je suppose. (Elymbi.)

Pour se préserver de la (ièvic, ou jeune et on chôme, le jour de la Saint-Jean. A Elymbi, j'ai vu un homme (pii portait autour de son cou, en signe d'esclavage, un fil de fer rpie lui avait passé le pope, au nom de saint Jean Prodrome. Le fil <le fer sei rail un peu et l'homme attendait avec im|)atience la fin de sa servitude, qui devait durer deux ans.

Dans le même village, une femme avait le gros orteil entouré d'une ficelle ; c'était pour empêcher ses chevilles de se choquer. ( )n lie l'orteil correspondant à la cheville qui frappe lautre; on se met sur la margelle d'un puits, le pied coupabli' pendant à l'intérieur du ])uits, et on le frappe avec une ver^e, en disant : Si tu bats encore Ion frère, je te noierai (2). »

Lorsqu'on a un pied engourdi, on met sur son sourcil un petit morceau de bois enduit de salive, et on dit : (( Sors, sors, engourdie; va-t'en chez la femme enceinte; porte-lui une charge de bois et des fèves toutes préparées. » (Pyrg'hi.)

Le jour où tombe \o 24 juin est appelé hjoirupi (jour où tourne le soleil). Supposons (pie ce soit un jeudi. Tous les jeudis de l'année seront lyotrôpi. Ce jour-là, on ne cora-

(1) En Hollande, dans la province de Frise, celle (jui ferait une repriseou coudrait un boulon àson propre vêtement, lors([u'ell(> le porte, ne se marierait pas avant sept ans :

Wie (le kleeren nnnit aan cijn hiiid Wofdt in (jeeii ceven jnar de hrnid,

{i) Le mot t^TCC sia,-niHe tioi/er et étrangler.

M', NOMI) 1)K CIIIO

iiienccra rien ; on ne sèmera jias, on ircnlrcidciKlra pas de voyage, on ne se mariera pas, ctc, (Elyiiihi.)

In premier-né ne doit pas dépasser' une autre personne dans la rue ; autrement cette personne nei^randit plus. Ouatid cela arrive, le premier-né revient sur ses pas et la dépasse une seconde fois, pour faire un nond)re pair. (Elymhi.)

La route de l'yrglii.

Une fiancée ne va jamais chez son fiancé. C'est l'inverse quia lieu. Le soir des accordailles, le prêtre défend au jeune homme de quitter la maison de la jeune fdle : si les astres le voyaient, lemariai^e serait sans résultats. Durant les trois jours qui suivent la noce, la mariée ne passe pas de rivière, afin de ne |)as irriter les néréides, sans doute parce que cellesci sont célibataires. (Elyndji.)

Le jour de la Saint-Siméon (22 mars et 13 septembre), les femmes enceintes ne sortent pas du village de Pyrghi. Elles

ne doivent toiirlier ni cl(*, ni poêle, ni figue, ni grenade, ni tomate; elles n'ouvrent pas les portes et ne font pas à manger, de peur rpie Saint Sinu'on ne marqtie leur enfant. Elles ne mettent le pied dans une maison étrangère rpie quarante jonrs après leur accouchement.

Unand les mères prennent avec elles leur enfant dans les champs, elles Ini susptMident aucou l'Evangile, enfermé dans une toile, pour éloigner les néi'éides. (Pvrghi.)

Loi'squ'on sèvre un enfant né avec le mauvais œil, s'il pleure et qu'on lui offre de nouveau le sein, il fera moui'ir ceux à qui il donnera le mauvais œil. (Pyr^hi.)

Le mauvais œil, chez les enfants, peut être guéri de deux façons : soit par un premier né qui leur lèche le front trois fois, en crachant successivement à droite et à gauche et en [)rononi;ant une malédiction, soit au moyen d'une aiguille et d'un clou de girofle. Voici comment on procède, dans ce dernier cas. On pique le clou de girofle au bout de l'aiguille et on fait, avec lui, le signe de la croix sur la figure de l'enfant. On place ensuite ce clou de girofle sur de l'encens en ignition. S'il n'éclate pas, on le laisse se consumer, on le fait respirer à l'enfant et on le jette dès qu'il ne donne plus de fumée. On répète l'opération. Si le nouveau clou de girofle brûle comme l'autre, c'est que l'enfant ne souffre pas du mauvais œil; s'il éclate, on fait comme précédemment et le patient guérit à coup sur. (Elymbi.)

Quand im enfant a un furoncle ou un abcès, la mère va vers un four tourn<' au levant. Elle prend du noir de fumée avec son doigt et fait trois fois le signe de la croix sur la partie malade, en disant : « Je te croise et je te barbouille. En arrière, non en avant. Gaf, gaf, gaf (1). (Elymbi.)

(1) Pour d'autres superstitions, voir Ivanellakis, C/itara Analecta, Athènes. i890, p. 3:i9 37-i.

LK N'OHI) l)i; Clllo

L'iucantuliôii sui\aiilr, jiioiioiicf'c |);ii' un prrtre, g'iici'il <l(' toutes les maladies. Je la traduis d'ajjrès un luauuscril daté de 1784, que j'ai ra[)porlé de Pyrii;hi.

« Prière pour une personne malade. Le prêtre dit le Dieu sait loué elle Trois fois saint, avec le Pater et le tropaire

Kùto-Pliana.

Un olivi(M".

du jour. — Seigneur, guérisseur des malades, dieu de toute supplication, tcjiquias voulu que l'hommefût non pas épuisé de douleurs, mais plein de santé, relève et preuds en pitié ton serviteur un tel, accablé par une maladie corporelle. Ne te détourne pas de lui, éteins sa fièvre, apaise son mal, délivre-le de son malaise, toi qui as fait lever la belle-mère de Pierre du lit où elle souffrait et qui l'as guérie, pour ton service. Roi immortel, assiste ton serviteur, adoucis son mal d'âme et de corps. Toi qui, par l'intermédiaire d'un

110 KM l'A'iS riKC

anv;c, as liiv de sa prison l'apotre Pierre, et (jui as (l(Mi\ tr l'apcMre Paul, le liéraul de rivalise, d'Artémis et des ruses du dial)le, délivre aussi ton serviteur un tel, des douleurs qui l'accahlent... Aidez-le, neuf martyrs qui fîtes des miracles à Cvzi(jue ; aidez-le, dix martyrs (jui êtes morts en Crète ; aidez-le, trente-trois martyrs de Rome... Aidez-le, saint Parthénius de Lampsaque ; aidez-le, saint Julien de Césarée... Je vousadjure, soixante-douze maladiesderiiomme, de sortir et de vous éloinnerdu serviteur de Dieu ; que cette maladie soit venue du ciel, des astres, du soleil, delà lune, de l'air froid, du tonnerre, de l'éclair, d'un tremblement de ti'rre, d'un choc, de cadavres, d'oiseaux de proie, de l)ranclies, d'un ravin, dunemonlagni', d'un versant, d'une plaine, dune vallée, d'une pierre, del'eaud'une fontaine, d'une roule, d'une ville, d'un champ, d'une macle, d'un jardin, de la croisée de deux ou de trois roules, de dedans, de dehors, d'une cour, d'un four, d'un caillou, d'une porte, d'une fenêtre, d'un grenier, d'une cave ou d'une aire, de quel({ue lieu ([u'elle soit venue, pour tourmenter le serviteur de Dieu ; que ce soit l'œuvre d'un mag'e envieux ou de toute autre personne, de la jalousie, de la médisance, de l'inimitié, du mauvais œil, d'un sort ou de toute autre calamité ; ({u'il s'agisse d'une endure, du mutisme, des mains, du cœur, des pieds, d'une apparition de démons, des néréides, d'un obscurcissement du temps ; (juece soitun mal de tête, d'yeux, de dents, de talon, de mains, de jointures, de la dysurie ou de la trisurie, des tranchées, du sommeil ou du trop de sommeil. Ouoi (pie vous soyez, vous qui faites tort au serviteur de Dieu, je vous adjuie de vous éloigner de lui. Allez-vous-en dans les montagnes sauvages, dans h^s bois inféconds, dans la terre sans eau, déserte, inculte, où il n'y a persoiuie. En quelque lieu (pie voussovez, pour faire tort

ij; NoKi) iti: ciiiii Ml

Mil scrvilciir de hicii, ihiiis ses cluneiix, dans son ccivt'aii, dans son crâne, siii' son fVoiil, sur ses Icinpcs, dans ses narines, snr ses paupières, sur ses sourcils, dans son nez, dans ses oreilles, dans son cou, sur ses épaules, sur le

l'opo ilo l'yryhi.

dos de ses ennemis, dans sa poitrine, dans sou foie, dans son cœur, dans sa bouche ou dans ses deuts... éloit;nez-vous et allez dans la tète de celui qui vous a envoyées ici ; (pièce soil un élraiiijrer, un pareiil, un lils adoj)!!!', un esclave, une

1 J 2 KN l'AYS TU ne

esclave, un nM\>^(i, une magicienne, un sorcier, une sorcière, un bohémien, une holiémienne ou un homme envieux. Je vous adjure, maladies impures, au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ et de sa dextre immaculée, de vous éloigner du serviteur de Dieu... Seigneur, donne-lui la santé, la paix et une longue vie, afin que par toi aussi soit glorifié le nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, maintenant, toujours et dans les siècles des siècles. Amen. »

Mil

Kanibya. — Le Saint l'^lie. — La Forteresse de la Juive. — Les Anglais clierclieurs de trésors. — Ayàzniala. Contort inattendu.

A mesure qu'on s'éloigne de Ivardàinyla, en se ra[)pr()chant du mont Saint-Elie et par consé(|uent du nord de l'île, les gens se font moins civilisés. Sous ce rapport, les habitants de Viki ont comme émules leurs voisins de Kambya. Après être restés quelques heures dans ce dernier village, oii nous trouvâmes du reste, chez un jeune médecin, une cordiale hospitalité, nous résokimes de partir, le soir même, pour Ayàzmata, en faisant un détour, de façon à passer près de la Forteresse de la Juive. Nous vîmes, en sortant de Kambya, vni rocher élevé, surmonté d'une chapelle, qui nous parut avoir été jadis fortifié, au moins sur un de ses côtés. Il porte le nom de Sainte-Paraskévi. Près de lui, un autre rocher, plus petit, représente, dit-on, un monstre pétrifié par cette sainte. Dans les lianes du premier est une caverne, qu'on appelle le Trou du Diable.

De Kambya jusqu'à la mer, nous suivîmes un sentier escarpé, avec des sauts qui parfois atteignaient trois (juarts

Lie NOIU» l)i; CIIIO

(le mètres. Les nuilcls (iint(M, s'élaiiraiciit, des deux pieds, en baissaiil la UHc, laiilc")! s'cnlcvaieiil l)iiis(|ii('in(Mil eu lianli'iii'. Les casseroles sonnaient dans les [)anieis et, devant moi, 1»' fez de Kanellàkis oscillait lamentablement. Nous avions fran-

La Forteresse do la Juive.

clii les di'rniers contreforts du Saint-Élie. Le mont se dressait derrière nous, calme et nu, sur une larg-e base de vallées profondes. Des champs rocailleux s'étendaient à nos pieds ; l'île de Mytilène apparaissait au loin, sur le bleu des eaux, et à notre droite, une lourde montagne sans végétation dominait la mer. C'est là que s'élevait autrefois la Forteresse de la Juive. Aujourd'hui, il n'en reste que des débris de tours et de murailles.

On chante sur elle, <à Kambya, la chanson que voici :

J'ai été dans tous les châteaux, j'ai fait le tour de tous les châteaux. Mais coinnu" le chi\teau delà Juive, je n'eu ai pas vu il'autre.

I \i I.N PAYS Tl RC

Tout autour de rare;onl ; [il était] tout en or.

Les Turcs l'enveloppent pendant douze ans

Et pendant (jualorze antres les Sarrasins :

Et une chienne de Juive, l'enfant d'une magicienne,

Rôde auprès de la tour, pleure et se lamente :

(. Ouvrez, pour que j'entre, moi la malheureuse,

Car je suis enceinte et près d'accoucher. >•>

Le temps de bien ouvrir, mille hommes entrèrent ;

I^e temps de bien fermer, le château fut plein.

Et la jeune fille (jui g-ardail la lurleresse se préci|)ila dchdrs.

iOlle ne donna ni sur une pierre, ni sur un marbre,

.Mais alla tomber dans les bras d'un jeune homme.

Ce n'est là manifestement qu'nne légende altérée, dont les transformations sont du reste faciles à suivre, t^-râce aux différentes versions ([ii'i »ii en a publiées. Dans l'une d'elles ( 1), les Turcs assièg^ent vainement le château, depuis douze ans, rpiand un jeune soldat déclare au roi qu'il s'en emparera, si on lui promet, comme récompense, la jeune fille qui en a la garde. Il s'habille en moine, fait ouM'ir la [)oil(\ a[)rès quelques pourparlers, les ennemis prennent la forteresse et la jeune fille se précipita dans la mer. Telle fut sans doute, dans ses traits généraux, la légende primitive. Une autre \ariante fait expirer la jeune fille dans les bras dn jeune homme (2). l ne troisième nous montre le soldat se déguisant en femme et simulant une grossesse (3). ("e détail frappe, on l'amplifie. C'est une femme maintenant, qni prendra [>ar rnse la forteresse, et ce sera nne Jnive. Le châtean. (pii jusqu'ici était le (Ihàleaii de la iielle, 'n; wp-.xj zh xi^rpo, de\ iendra, avec un léger changement, le (Château de la Juive, -Z; C.fi^ii; TÔ xàorpo ; seuls, les trois vers de la fin resteront, comme l'écho lointain de la tradition première.

(1) Passow, /'(///. citriii. (ir/ifc. reçoit., n" -i<Srj. ["!) l^assow. Poil, fdrin. (iracc. rcccnl., n'J iiS^) a. (:{) Sathas, llr:<lia, |N mai INSO, n. :î1I.

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