‹ En pays turc. L'île de Chio:Chapitre 13 sur 43 · I.E NOIU) DE CIIIO · texte numérisé non relu

I.E NOIU) DE CIIIO

Le villasre de Kèiainos.

Les tuils (le Kérauius.

IIG EN PAYS II lU:

Cette légende a pu j)i(Mi(lr(' naissance hors de (^liio ; les Chiotes l'amont accneillie, modifiée un peu, puis adaptée à Tune des ruines qu'ils voyaient autour d'eux. Ne contet-on pas l'anecdote suivante, à propos de toutes les vieilles tours de l'île? Un trésor y était caché. Des Anglais sont venus, avec des niulels chai'gés de pastèques. Un paysan des environs leur servait de guide, ils l'ont envoyé à l'eau; (piand il est revenu, bêtes et gens avaient disparu : les pastèques étaient creuses et avaient servi à emporter le trésor. Pour peu que vous vous montriez sceptifpie,on vous fait voirie trou (ju'ont creusé les Anglais et on vous cite le nom du paysan.

Avàzmata, où nous arrivâmes au coucher du soleil, compte en tout deux coquettes maisons aux toits rouges, au fond d'uni' [)i'lile haie. Elles (Maienl liahih'es l'une par M. Kaloutas, j)r(»pi'it''t;tired('s mines di'Kèramns, l'autre par M. Baron, directeur de ces mêmes mines.

— M. Baron est-il là? demandai-je à la première personne que nous tr(»uvàmes.

— Oui, me dit-elle, mais il prend son bain et on ne le dérange pas.

Je devinai, au ton de la réponse, (pu' mon compagnon et moi marquions mal. Le coup d'œil que je jetai sur la redingote de Kanellàkis et l'attraction (ju'exerçait sur moi, depuis un moment, l'azur de la Méditerianée, me confirmèrent dans cette opinion. IJes dames nagaient près d'une jetée, à quelques mètres du bord. Quand elles furent sorties de l'eau, je courus au rivage, où je me dévêtis. Les puces de Màrmaro, d'Amàdes, de Viki, de Kambya, puces de paysans et puces de mulets, surprises de sentir une fraîcheur insolite, sautaient autour de moi, sur les cailloux blancs. On ne saurait se figurer la taille (pi'()nt ces animaux, dans le noid de l'ile de (diio!

LE NOHI) I>i; CIIK»

Kèramos. — Fabrication ilos l)ri([iies.

"^'3.r ^«SIFJ^

Kèramos. — Pirs de la iiiiin'.

•118 EN l'AYs rnu;

Je lis la connaissance de M, Baron, entre deux plongeons. II demeurait là, pendant la belle saison, à quelques kilomètres seulement de Kèramos, avec sa mère et sa femme, deux Françaises qui nous firent un charmant accueil. Mais l'état de nature rend l'homme égoïste : je ne sais ce que j'appréciai le plus, de leur cordiale hospitalité ou du confort que je trouvais si inopinément, dans la partie la plus sauvage de Chio, à neuf heures de la ville. Le lendemain, nous montâmes au village, l ne chambre noire, installée par les soins de M. Dannin, comptable de la nnne, me permit de développer mes clichés. Ils étaient presque tous manques. Les vitroses que j'avais apportées de France avaient souffert de la chaleur. Depuis, je suis revenu aux plaques et je m'en suis bien tiouvé ; l'inconvénient du poids est largement compensé par la netteté des épreuves.

Vnlissf). — I^es routes de (Ihio. • — Incurie du n'ouxernenient.

Le caractère sauvage des habitants de ces rég'ions nous empêcha de visiter des villag'es comme Kourounya, Mélanyos, Parparya, Spartoùnda, Phyta, moins importants encore (jue les précédents, et nous gagnâmes Volisso, en contournant le Saint-Elie. Ce bourg- compte aujourd'hui parmi les plus considérables de l'île. Il est à une demi-heure de la mer. Du château fort ruiné qui le domine, on embrasse une immense plaine, couverte d'oliviers et traversée par un cours d'eau naturellement à sec en été. En 1836, le mûrier et l'élève des vers à soie formaient, au dire de Fustel de Coulang-es, le principal re^enu de ce village, et l'île entière exportait de

LK NORD l)K, Cliro 121

(lix-liiiil à vingt-deux mille kilog^rainm<'s décorons. Celle industrie esl aiijoiird'liui disparue de Chio. Les Volissioles onl demandé à l'amandier, au Hyuiei', aux céréales, au coton, à l'olivier el à la vii^'-ne l'aisance que les vers à soie m; leur donnaient plus. Ils l'ont facilement l'ctrouvée. La tei're, en ces contrées, n'est jamais lasse de produire.

Les î^ens de la ville visitent rarement Volisso. L'eau qu'on y boit contient du cuivre, disent-ils, et les cas de lèpre y sont frécpients. Ils se privent ainsi d'une excursion ag-réahle : les environs de Volisso sont pittoresques; de plus, à un esprit relativement fin, les habitants joig"nent une grande affabilité de manières, el pour peu qu'on y tienne, ils savent trouver d'excellente eau, à ({uelque distance du village.

Volisso est relié à la ville par une route, ou du moins par une chaussée qui est censée en tenir lieu. Voici du reste les {)rincipes qui m'ont paru régler, à Chio, la construction et l'entretien des voies de communication. Tout individu paie pour elles, de vingt à soixante ans, un impôt annuel de K! piastres, soit 3 fr. 70. Le gouvernement est seul juge des travaux qu'il convient d'exécuter : aucune route ne mène actuellement au village de Kardàmyla, qui est peut-être le plus important de l'île ; en revanche, à quelques kilomètres de la ville, mon mulet prit un jour le galop, sur un chemin en parfait état qui aboutissait à la maison de campagne du vice-consul d'Italie.

Quand l'administration a décidé la création d'une route et qu'elle n'a pas de raisons spéciales d'en finir au plus vite, elle confie les travaux à un adjudicataire, qui les interrompt tous les cent mètres, pour présenter sa note. Lin tel système, on le conçoit, n'est pas expéditif. J'ai parcouru toutes les routes de Chio. Dans la partie, septentrionale, je n'ai rencontré que trois ouvriers. C'était près de Langàda et, par un

122 r.\ j'Avs Tinn

iiialluMirtMix lias;ii'<l, an inoincnl de mon passai;»', tous Irois dormaient. Dans le sud, j'en ai vu une di/aine. lIs('(''I('l>iai(Mit, avec l'ari^enl des passants, l'achèvenient d'un Ironron inipt)rtant de la route de Kalanioti. Je ne jurerais pas que tous les dix avaient pris part à la bcsoyiie.

Le travail de ces ouvi-iers consiste généralement à entasser des moidlonsTun sur l'autre, de façon à former une chaussi'e. On laisse aux mulets, aux paysans et au temps le soin de fairi^ le reste. Les mulets posent tour à tour leurs sabots aux mêmes places, dans les interstices des pierres. Les paysans suivent les mtdets, et en (piehpies mois, hèles et i;ens, par de communs efforts, arrivent à se frayer un étroit sentier, au bord de la chaussée. Sur celle-ci les vents jettent des graines, fpii q;erment entre les pierres. Avec le temps, ces graines deviennent des buissons. Le jour où ces buissons em[)iètenl sur le sentier, les mubîts modifient leur iliiiéraire et, avec eux, les ai^oyates. Qu'importent quelques détours ? ('/est encore plus commode que de sauter de rocher en rocher, et on se rattrape en prenant à travers champs, quand le terrain s'\ prête; il v a ainsi, entre Volisso et la ville, des kilomètres de route où personne n'a janiais mis le pied. La questi(»n des ponts a été' réservée; loi-squ'on trouve le lit d'un torrent, on y descend et on remonte un peu [dus loin, par une l)rêche [(ratiqui'e dans les lianes de la chaussée. C'est ce (pi 'on a|)pelle, à (lliio, une route caii'ossable.

Paresse des pays.nns. — Pitvos. — Un maître (l"(''cole indiiienl. — Retourà la \illo. — - l^e snus-prél'el d'Ailramltis.

— Ou'est-ce que tu fais, quand tu es en France? me demandait un joui' un [»avsan.

LR NORD ni: CIIIO

De la liiimiisti(|iic.

G'esl-à-dirc que lu cUidies les laiimics?

l'ityos. — Pileuse.

Parfaitenioiit.

Et tu n'as pas d'autre commerce?

Non.

Eh! l)i<Mi, il y a des années et des années que notre

124 KN PAYS TURC

villanv paie l'impôt des routes. Celle sur laquelle nous sommes j»asse à une heure de chez nous. Nous n'en aurons peut-être jamais d'autre. Dis-moi ce que tu ferais, à notre place.

— .T'en construirais une moi-même.

— Tout en [)ayant l'impôt! Avoue que cela ne serait pas naturel. Et notre ouvra^-e ?

— Vous avez tant de fêtes! Consacrez-en ((uelques-nnes à la route; en un an nous l'aurez achevée.

— Sans doute. Mais les sentiers aussi ont du Ixm, et nous sommes si habitués au nôtre !

— Dis donc pluti'tt que vous êtes trop paresseux. Vous criez sans cesse que vos montagnes ne produisent rien. Avez -vous jamais pris la peine de les cultiver?

— Tu crois que c'est facile. Si nous avions, comme en Europe, des machines qui sèment un cham|) et le rf'coltent en un quart d'heure, tu verrais.

— Pour que les machines fonctionnent, il faut d'abord enlever les pierres; commencez par là.

— Décidément, Monsieur le Maître, tu nous prends pour des paresseux. Ce sont les Turcs qui ne nous aident pas. Ah! si nous avions un autre gouvernement !

ii'homme (jui me jtarlait ainsi était de Pityos. Nous passâmes là deux jours. C'est le seul village de l'île où persomie ne nous offrit l'hospitalité. Fort heureusement pour nous, l'instituteur n'était pas en bons termes avec les gérontes et on ne lui envoyait plus d'enfants. La chambre qui servait d'école se trouvait donc libre; nous nous y inslalhuncs. C'était le domicile habituel du maître lui-même, un jeune homme de dix-sept ans, d'aspect misérable.

Il rêvait de faire fortune dans le commerce, loin des gérontes de Pityos. En attendant, il eût renié Platon pour un

LK NOIU) \)E CllIO

inôi'ccaii (le pain. Paiite de lahic, nous prîmes nos i('|)as sur le tableau UDir qu'avait ([('croclu' Ivanellàkis. Le soii-, je dressai mon lit de camp, Sior Ivosti s'enioula dans ses couvertures, l'instiluleui' rap[>roclia deux des hancssui' hîSfMiels s'asseyaient ses élèves, et s'y étendit; c'était là sa couche

liùtol Tsnia. — La ^rande salir

habituelle ; il n'avait, pour tout meuble, (prune cruche de terre ébréchée. Au-dessous de nous, au rez-de-chaussée, quelques l)uveurs attardés chantaient des airs plaintifs. Mais les voyag-es à mulet sont un excellent soporifique ; les punaises avaieut à peine leulé leurs premiers assauts, que je dormais profondément.

.l'eus plaisir à retrou\er, le lendemain, les chambres de riiotel Tsôla. Gomme je m'habillais, pour paraître décemment au dîner coiunuiu, Kanellàkis accourut, essoufflé.

126 i:n l'Avs TURC

— Mousoii Pernol, venez voir une belle chose !

— ^Jiioi donc?

— Un «•raïul personnage! Un hey ! Le sons-préfet d'Adramilis! Il \ienl d'airix crà l'iitUei. II est (ont spécialement recommandé par le vali et par le gouverneur.

— Attendez alors que je mette un faux-col, Kosti.

— blouson Pernot, si vous ne descendez pas maintenant, vous le regretterez. N'est-ce pas, Jiali?

Bâti paraissait consterné.

— Oui, un i;rand personnage ! Si tu avais \u les honneurs <ju'()n lui a rendus! Le gouverneur est venu lui-même. Descends, et tu mettras ça dans tes livres, pour (|u'on l'apprenne ■en Europe.

— Mais enfin, où est-il, votre sous-préfet?

— Sur le balcon, mousou Pernot, sur le balcon !

— Dans la grande salle?

— Dans la grande salle !

Je descendis. Le personnag'e en question prenait un raki. C'était un honnne d'âge moyen, coiffé du fez, avec une barbe inculte. Il n'avait, pour vêtement, qu'une chemise de nuit d'où sortaient des mollets velus. In officier, en grand uniforme, se tenait respectueusement à ses côtés. Et, pendant que, dans la rue, passaient les élégantes de Ghio qui revenaientdeBella-Vista, leurpromenade favorite, sur le balcon du restaurant Tsôla, de\ant la porte vitrée grande ouverti' aux rayons du soleil couchant, également visible du dehors et de l'intérieur, pieds nus, la jambe droite sur la jambe gauche, M. le sous-préfet d'Adramitis mangeait, d'une main, un de ces petits carrés de pain couverts de fromage qu'on sert avec le raki et, de l'autre, se grattait le gros orteil.

■fH.

Uljlcuu avec jumolle .Mackciisloiii.

l'yi'ijlii. Éylisc IjyzduLiiic.

Avgùniina. — Danse grecque.

Page 1