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SOUVENIRS D'UNE MISSION

Dans cette causerie, dont l'objet est de vous entretenir de la Petite-Russie, d'où je reviens, il ne me semble pas déplacé de débuter en vous donnant un tableau poétique d'un pays qui a engendré et inspiré tant de poètes. Ce tableau est dû au comte Alexis Tolstoï qui a ainsi chanté la Petite-Russie.

I. — « Connaissez-vous le pays où tout respire l'abondance, où « coulent des rivières plus pures que l'argent, où la brise fait once duler l'herbe des steppes, où les chaumières disparaissent « parmi les cerisiers, où dans les jardins les arbres succombent « sous la charge de fruits savoureux?

II. — « Connaissez-vous le pays où la voûte du ciel est pure, « calme et sereine, le pays où chantent les faucheurs, où les roseaux « bruissants tremblent sur les rives des lacs, rives ombragées « d'épaisses frondaisons, rives d'où la buée monte vers les « nuages en spirale bleuâtre?

III. — « Là-bas mon cœur s'envole, là-bas où il se sentait « joyeux, là-bas où Maroussia tressait des couronnes de fleurs, où « Gritzko l'aveugle célébrait les temps passés, là-bas où les jeunes « paysans soulèvent la poussière dans leur danse joyeuse.

IV. — « Connaissez-vous le pays où les moissons dorées sont « émaillées de bluets, où les Kourganes contemporains de Baty

1. Conférence faite le 17 mars à la Société de géographie commerciale.

« rompent la monotonie de la steppe, où l'on voit paître à l'honte zon les troupeaux de bœufs, où Ton entend au loin grincer les « longues files de charrettes, où tels des tapis s'étendent les « champs de sarrasin en fleur, où les descendants des glorieux « Zaporogues dressent fièrement leur tête rasée empanachée du « tchoub?

V. — « Connaissez-vous le pays où le dimanche matin le tour- « nesol étincelle de rosée, où l'alouette chante dans les airs, où « les troupeaux bêlent, alors que la cloche sonne et que la foule « bigarrée des femmes cosakes se rend au sanctuaire?

VI. — « Vous souvenez-vous du spectacle de la nuit planant sur « l'Ukraine endormie, alors que le brouillard grisâtre s'élevait « des marécages et que toute la terre était enveloppée de pénombre, « de mystère; alors que la voie lactée brillait au-dessus des step- « pes? Alors, il nous semblait apercevoir ta travers la brume les « silhouettes des hetmans Palayet Sagaïdatchné!

VII. — « Connaissez-vous le pays où les Polonais guerroyaient « contre les Russes, où tant de cadavres jonchèrent le sol; le « pays où Kotchoubey, au moment de mourir, maudissait Mazeppa ; « le pays où tant de sang valeureux a été versé pour la défense des « traditions et de la foi orthodoxe?

VIII. — « Connaissez-vous le pays où la rivière Séïme roule « tristement ses eaux entre des rives dépeuplées? Là, l'herbe « épaisse couvre les ruines du vieux château, du vieux château où, « sur la porte, pendent encore le bouclier et le bâton de l'het- « man!

« Mon âme, mes pensées s'envolent là-bas, là-bas! »

Avant de vous parler des régions de la Petite-Russie que j'ai visitées cette année, me promettant d'y revenir pour y compléter mes études, je vous donnerai quelques renseignements généraux sur cette partie de l'empire russe.

La Petite-Russie est une contrée bien définie géographiquement; elle comprend les gouvernements de Kief, de Tchernigoft', de Poltava et de Kharkoff.

On pourrait croire que le nom de Petit-Russien signifie simplement habitant de la Petite-Russie. Certes, les populations rurales sont petites-russiennes ; mais, dans les villes, on ne rencontre pas seulement des Petits-Russiens. Loin de là.

D'autre part, si vous prenez l'expression de Petit-Russien dans le sens ethnique, elle ne s'applique plus exclusivement aux habitants de la Petite-Russie, mais à une branche importante de la race slave dont l'extension géographique est considérable. En effet, n'existe-t-il pas des villages peuplés de Petits-Russiens qui forment comme des îlots au milieu d'éléments grands-russiens? La Volhynie et la Podolie ne sont-elles pas, en majeure partie, habitées par des Petits-Russiens? La colonisation et le peuplement de la Nouvelle-Russie ne sont-ils pas dus à un afflux de Petits-Russiens? Les cosaksdu Kouban, eux-mêmes, ne sont-ils pas, pour le plus grand nombre, les descendants des Petits-Russiens que Catherine la Grande transporta de la Petite-Russie au nord du Caucase? Mais ce n'est pas tout : l'habitat des Slaves tirant leur origine de l'Ukraine est plus étendu encore, car ils débordent hors des frontières de l'Empire et se répandent dans la vieille Galicie, jusqu'aux Karpathes.

Le berceau de ces Slaves comprend les territoires des anciens Sévérianes et Polianes. C'est en pratiquant la colonisation qu'ils augmentèrent leurs possessions et développèrent leur prospérité et leur influence.

La Petite-Russie eut cette gloire, qu'avec son histoire, commence celle de la Russie. Au début de cette histoire, elle reçut, avec la religion grecque, l'héritage de Ryzance; les règnes de Wladimir et d'Yaroslav inaugurèrent pour elle une ère de puissance. Mais vint le déclin de ces temps heureux et les princes qui gouvernaient ce pays, transportèrent du midi au nord le siège du pouvoir, déplaçant ainsi le centre politique de la contrée. C'est alors que commença dans le nord la période pendant laquelle le pays fut régi par les princes apanages; époque où l'on vit se manifester des aspirations vers l'unité et où il se produisit des tentatives pour la réaliser. Cela eut lieu, par exemple, sous le règne d'André Bogoloubsky. A ce moment, la Russie était divisée; mais néanmoins, elle marchait vers son avenir de grandeur prédestinée, grandeur à laquelle elle devait atteindre quand Moscou devint sa capitale.

Le déplacement, du sud vers le nord, de l'axe politique du

pays, eut pour conséquence de livrer l'Ukraine aux incursions de diverses peuplades auxquelles ses steppes sans fin offraient de faciles chemins d'invasion; aussi la Russie du Dnièpre commençât-elle à se dépeupler dès le xne siècle et se changea-t-elle ensuite en une véritable solitude par suite des dévastations répétées des Tatars. C'est alors que se produisit un grand courant d'émigration des populations slaves du Dnièpre dans la direction de l'Occident, vers les Karpathes, vers le Boug et même jusqu'au fond de la Pologne que nous voyons, dès le xme siècle, acquérir une influence importante, puis prépondérante, dans le sud-ouest.

De multiples lémoignages attestent que la région du Dnièpre, jadis très peuplée, était devenue, grâce aux incursions dévastatrices des Pétchenègues et des Polovlsi, un vrai désert. Parmi ces témoignages, nous nous bornerons à citer celui d'un envoyé du pape, Piano Karpini. Dans son journal de voyage, il note qu'en 1246, alors qu'il se rendait de la Volhynic vers Kief, il put constater combien peu il était resté de Russes dans ce pays. Au travers de la Russie méridionale, il n'avait rencontré sur son passage que des quantités d'ossements et des crânes innombrables qui jonchaient le sol. Kief même, cité jadis florissante, comptait alors deux cents maisons à peine.

Mais, après un certain laps de temps, les frontières de la Russie méridionale devinrent plus sûres, plus tranquilles. D'autre part, la redevance en argent, loyer de l'usufruit delà terre, fut remplacée par un travail obligatoire au profit du seigneur propriétaire du sol. Quoiqu'il en soit, les deux circonstances que nous venons d'indiquer, exerçant des effets simultanés, amenèrent une exode des populations de la Galicie et de la Pologne. Cette émigration donna naissance à un important mouvement de colonisation qui fut dirigé par de grands seigneurs polonais qui faisaient organiser de vastes propriétés en Ukraine. Aussi les steppes depuis longtemps désertes se repeuplèrent-elles rapidement.

Or, cesimmigrants venus de Pologne étaient les descendants des Slaves qui avaient jadis quitté les bords du Dnièpre pour se rendre en Galicie et en Pologne.

De plus, tous étaient assoiffés de liberté.

De retour dans leur ancienne patrie, ils s'amalgamèrent avec les débris des bandes de race étrangère qui battaient encore la steppe. Le mélange de ces Slaves revenus sur les ruines des demeures de

leurs ancêtres, avec ce qui restait dans le pays des tribus orientales, donna naissance au peuple petit-russien.

Dans mon dernier voyage, je n'ai pas parcouru toute l'étendue de l'aire géographique occupée par cet élément ethnographique; je me suis borné (car je me propose de poursuivre mes études sur la Petite-Russie) à visiter certaines parties des gouvernements de KharkolY, de Poltava et d'Ekatérinoslav, c'est-à-dire de l'Hetmanie et de la Zaporogie.

Le ministère de l'Instruction publique m'avait honoré d'une double mission : l'une ethnographique, l'autre ayant pour but de recueillir des échantillons de la céramique des Kouslari, c'est-àdire de la céramique qui est l'œuvre des paysans.

L'étude de cette industrie rurale présente beaucoup plus d'intérêt que celle des fabriques, car ses produits ont tout à la fois un caractère national et local. Au moyen des collections que j'ai rapportées l'an dernier de la Russie centrale, le musée de notre manufacture de Sèvres a créé une section consacrée à la céramique russe et son zélé conservateur, M. Garnier, a compris tout l'intérêt qu'il y avait à l'enrichir.

KharkolY fut la première étape de mon voyage. Le congrès russe d'archéologie y tenait une session. A cette occasion, deux expositions locales avaient été organisées : l'une archéologique et historique; l'autre ethnographique \

De l'examen des objets réunis dans ces deux expositions, je pus tirer d'importants enseignements et des renseignements précieux sur la méthode à suivre dans les recherches concernant la Petite- Russie.

La variété des mobiliers funéraires montre qu'avant l'exode des Slaves du Dnièpre vers l'Occident, il y avait autour d'eux, dans la steppe, des populations appartenant à des civilisations orientales. Mais, si nous cessons d'interroger le langage lointain et confus des tombeaux pour nous livrer à l'examen des objets d'art religieux remontant à une période plus récente, nous constatons avec quelle persévérance on s'efforça, pendant la domination polonaise, de détruire parmi les Petits-Russiens les principes de l'iconographie grecque si enracinée chez eux durant la période kiévienne. De

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