LE METIER ET LES PATRONS
Ètes-vons jamais monté dans les trains d'ouvriers ?... Non point les trains qui, en temps de villégiature estivale, s'emplissent d'une foule de petits bourgeois, momentanément qualifiés d'ouvriers par des certificats complaisants sur la vue desquels les compagnies de chemins de fer leur délivrent, à la semaine, des cartes d'abonnement à bon marché. Mais les trains qui transportent d'un faubourg à l'autre les vrais travailleurs, chacun ayant sa trousser d'outils sur l'épaule?... A l'aller, le matin, les ^vagons restent silencieux. Les yeux sont lourds de sommeil, les visages renfrognés. Personne ne parle. Parfois des soupii's, des ])laint('s
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sur réternel recommencement des choses : « Encore une journée à tirer! »... Le soir, au retour, tout a changé. C'est un grand remuement, une joie bruyante, toute une série de farces, des appels, des cris, des chants, cacophonie assourdissante qui exprime le même sentiment de délivrance çà et là formulé à haute voix : « Encore une de tirée! Quel sale métier ! »...
Pourtant, parler de son métier, d'où lui Viennent tant de rancoeurs, constitue l'un des plus agréables passe-temps de l'ouvrier.
Entrez au cabaret. Tel groupe, assis autour de deux ou trois litres de vin, s'impose à l'attention par la brusquerie des gestes, par l'élévation des voix. S'y dispute-t-on ? Non !... pas encore ! En effet, des éclats de rire interrompent par instants la conversation, toute consacrée aux souvenirs d'atelier, — et si la discorde survient, si aux rires succèdent les injures, c'est que nos causeurs ne s'entendent plus. sur les avan-
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tages de leur métier, chacun voulant assurer au sien la prééminence sur celui de son voisin. Car son métier, si dur qu'il soit, l'ouvrier le préfère à tout autre. Gela est dans le sang. Aucun ouvrier ne reconnaît un métier supérieur au sien. Peut-être y at-il là un peu de vanité, mais ne faut-il pas aussi supposer que les travailleurs sont réellement attachés à leur corporation respective ? Ceux de l'atelier se considèrent comme placés au-dessus des camarades du hàtiment <pii, à leur tour, se Jalousent entre eux. Maçons et charpentiers, p(^intr(*s et plomhiers, c'est à qui i)rouvera (pie « sa partie » est la plus diflicile et la plus utihM
Cela rappelle à ])eu [)rés la rivalité (jui existe dans l'armée entn^ rinCantcric et la cavalerie.
De ce sentiment d'émulation sans raison apparente, découlot-il un sérieux avantage de camaraderies entre les ouvriers d'un môme métier? Hélas ! non. Connue partout
ailleurs, la lutte pour la vie a développé dans le faubourg des ferments d'indifférence et de jalousie. On plaint le camarade à qui malheur arrive, on se cotise pour lui porter secours (certains ateliers font une collecte à la fin de la quinzaine pour les camarades tombés malades) ; mais s'il s'agit de se solidariser dans l'atelier pour le soutenir contre le patron, l'égoïsme humain reparaît, et, en songeant à la femme, aux enfants, on courbe la tête, on laisse faire, n'ayant au fond qu'une seule crainte, c'est que demain le coup qui frappe aujourd'hui le voisin n'en vienne atteindre d'autres, soi-même...
J'ai souvent discuté cette question avec des ouvriers de différents métiers. Tous s'accordent à reconnaître qu'il leur est difficile de compter les uns sur les autres.
Dans une usine, le patron avise tel ouvrier que, par suite du mauvais état des affaires, il est forcé de dhninuer son salaire. L'autre se gratte, murmure, discute, finalement
il accepte : « Allons ! tant pis, monsieur, on fera pour le mieux. » Ses camarades, avec des violences de gestes et de langage, lui reprochent sa soumission. Le lendemain, le patron fait une nouvelle tournée dans ses ateliers, il diminue précisément ceux-là mêmes qui hier traitaient l'autre de lâche, et comme lui, l'oreille basse, bougonnant, ils acceptent, avec une formule à peine variée : « On tâchera de vous contenter, monsieur, en attendant que ça aille mieux. »
Parfois, des rages, des injures, un refus énergique : « Eh bien, faites mon compte. Je ne gâte pas le métier, moi î »
Ceux-là, mieux préparés à la révolte, dés longtemps se jurèrent de n'accepter aucuni^ diminution de salaire. Quand même, ils tiennent les prix ; on ne les verra [)as, même poussés par la faim, s'embaucher à des prix inférieurs aux tarifs. Si, par suite, le métier menace de leur rester leriné j)lusieurs mois, ils font autre cliosc. ils làhMil
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d'un autre métier, ils s'astreignent à un travail qui leur rapporte à peine de quoi vivre, plutôt que d'accepter, dans leur propre partie, un salaire au-dessous du taux normal. Je m'empresse de dire que ces cas sont trop isolés.
Et la trahison?
Un maître compagnon fait engager par pitié un camarade sans travail : celui-ci, pour le récompenser, cherche à le supplanter en s'insinuant dans les bonnes grâces du patron. — Un ouvrier spéciaUste de premier ordre, travaillant depuis des années dans le môme atelier, gagnant ses onze francs par jour, est mis brusquement à la porte, parce qu'un de ses camarades, entré sur sa présentation, a proposé au patron des prix d'un tiers inférieurs aux siens, ce qui réduit le prix de la journée à sept, à six francs. Je pourrais citer vingt exemples !
A plusieurs reprises, des ouvriers m'ont dit :
— Si nous sommes malheureux, nous n'avons que ce que nous méritons. Nous, le nombre ! nous demeurons sans force devant la poignée d'hommes dont nous dépendons. La bourgeoisie peut dormir tranquille. Plus nous allons, plus nous nous divisons, nous nous jalousons. Ce n'est pas ainsi que l'on prépare une révolution !... Et un verre, patron !
Un éclat <le rire ironique, un haussement d'épaules sceptique, accompagnait œs mots, où perçait mélancoli([uement la résignation ol)ligée des hommes ([ui se croient i)0ur toujours condamnés à l(Mir malh(Mir prés(Mit.
Il est incontestable qn(% sans l(^s syndicats professionnels, la résistance aux patrons n'aurait pas atteint le (k^gré (!(' solidité où nous la voyons aujoui'd'hui. L(*s syndicats ont accaparé Umlcs h^s forces, tout(^s les initiatives indivithidlcs. Maint(inant ils personnalisent la classe ouvi'iciv, *.. ils la tiennent en tulelle. donnant une cohé-
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sion considérable à ces milliers de volontés éparses qui vainement chercheraient à se reprendre : l'étau les serre, et le syndicat veille...
Au surplus, s'ils rencontrent encore, â Paris surtout, des esprits rebelles à leur sujétion, ou de faibles âmes éternellement soumises à qui leur distribue la manne quotidienne, les syndicats professionnels se trouvent singulièrement aidés dans leur tâche par l'action dominante des intérêts matériels. Pour l'ouvrier aussi, c'est le 230 gnon qui passe avant tout ; il ne masse (1) qu'autant qu'il en a besoin et n'a nul souci d'être agréable aux patrons.
L'estime de ceux-ci n'importe plus qu'à quelques-uns, l'extrême minorité. Le patron, c'est l'ennemi, c'est le singe, dont on ne parle pas sans crainte, puisque de lui dépend l'existence, mais qu'on n'aime pas,