CHAPITRE yill
DE l'amour.
Les promiscuités de Tatelier, les camaraderies de la rue, le coudoiement, le frôlement des logis étroits, petits, se touchant les uns les autres, sans que nul bruit, nulle parole échappe aux voisins, tout, chez les ouvriers, facilite Téclosion de l'amour. \A, on s'aime nalurellement. Le creur amolli par les i)romesses ensorcelleuses de douc(3âtres romances, la jeune fille croit à l'existence^ du prince charmant, elle en rêve et l'attend — même lorsque, à côté d'elh;, 1(3 prince charmant se révèle buveur, ({ucrclleur, batailleur — , et le premier qui s'ollre à ses yeuxsous ses couleurs séduisantes la trouve
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prête à roucouler avec lui l'éternel duo d'amour.
D'abord, des rougeurs, des pressions de main, de menues confidences, un demi aveu. Un beau jour, lui va l'attendre à la sortie de l'atelier : « Oh ! si papa le savait ! — Quel mal faisons-nous? » Il revient le lendemain, puis tous les jours. Le matin, maintenant plus tôt apprêtée, le soir, impatiente de sa liberté, elle l'attend à un carrefour, et ensemble ils suivent le chemin du travail, sagement ! Mais il s'enhardit. Si l'on s'arrêtait à Festaminet, oh ! pas longtemps, un tout petit quart d'heare, « pour prendre quelque chose » ? Refus, effroi. Mais cela serait si gentil, si doux, de rester là, tous deux, à causer de leurs petites affaires?... Enfin, elle accède, un peu émue, s'imaginant que tout le monde va deviner son escapade, cachant son visage en un verre de sirop, bientôt bavardant, disant la vie de l'atelier, les aventures des camarades, le
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caractère de la patronne. Et tandis qu'à ce gazouillis ils s'amusent, le quart d'heure passe, la demi-heure. Vite ! vite ! On se presse, on court, pour la première fois il raccompagne jusqu'à sa porte... Mais il l'aime, il n'a que de bonnes intentions, il veut l'épouser — et elle le présente à ses parents. Dès lors, ceux-ci, tout en accueillant le jeune homme, surveillent étroitement leur fllle, inquiets des veilles d'atelier trop prolongées, des promenades trop longues : pounpioi « faire des bêtises » puisqu'il vont se marier? Pendant quelques mois on économise, on prépare le trousseau : la jeune fille veut absolument aller à l'église en robe blanche, avec un grand voile! La soie? le satin? c'est bien cher! VAh se coutente d'une robe de mousselin(\ acheté(\ avec les accessoires de la toihUte, dans quel({ue maison do cré(ht, payable à vingt sous, à quarante sous par semaine. Kt la noce a lieUj gaie, animée, coujiée d(3 la tra^
ditionnelle promenade au bois de Boulogn ou de Vincennes, aux Buttes-Ghaumont, .
terminée par un bal échevelé que précède^ la série des lazzis polissons, des chansons grivoises, où l'on a garde d'oublier les couplets qui raillent les infortunes des maris malheureux.
Va, Gros-Jean, roule ta bosse,
Ton crin-crin nous met tous en train.
Il faut bien rire un jour de noce,
Car on ne rit pas toujours le lendemain
Des fois, la jeune lille cède avant le mariage, soit que, pour diverses raisons, la cérémonie en soit trop retardée, soit que, les parents s'y opposant, elle veuille leur forcer la main, soit enfin que la séduction ou la passion dompte tous les conseils de la prudence. Ces cas sont fréquents.
Tout aussi fréquentes sont les unions libres, volontaires. Le mariage, se dit-on, entraîne à des dépenses élevées, il exige
des démarches, c'est tout une affaire ! VA Ton se demande s'il est bien nécessaire de passer devant monsieur le maire ?... Aujourd'hui, beaucoup de jeunes gens ne le pensent pas. Alors, quand une jeune fille s'entend avec un travailleur comme elle, elle ne tarde pas à lui accorder ses faveurs, elle songe au bonheur de la vie en conmiun, et si son amant est un garçon honnête, tous deux se décident à vivre désormais ensemble. Le jeune homme se rend chez ses futurs « beaux-parents », il obtient leur consentement, et, au jour dit, la jeune femme porte son paquet de vêtements dans sa chambre, à lui — on s'en contentera pendant ({uelques mois! — au besoin un repas de famille consacre l'installation, et le ménage est -fondé! Quand naissent les enfants, on his reconnaît sans difficulté, (pielquefois on en profite pour rè'gulariser la situation, mais cela presse-t-il tant? pom-quoi de nouveaux frais? serait-on i)liis li('ui'<'ux ?... bah 1 on
attendra. Dix, quinze ans se passent! Entin, pour ne pas nuire à l'établissement de leurs enfants, quelques femmes décident enfin leurs maris à aller à la mairie, et l'union libre est légalisée, non sans réjouissances :
— Comme j'ai dansé à la noce de maman ! s'exclamait ingénument une jeune fille.
Le pli est pris. Les unions libres augmentent considérablement. Les ouvriers ne sont pas loin de considérer comme autant de ridicules préjugés les préceptes moraux opposés par la société au libre échange de l'amour. Moins retenus que leurs pères, plus sensibles aux poussées de l'instinct, ils ne croient pas que ce soit un si grand crime que de subir librement, en dehors de toute immixtion officielle, les lois de la nature, qu'ils placent au-dessus des lois humaines.. Mais, très tolérants envers celles de leurs filles qui cèdent à la séduction, pourvu qu'elles continuent de travailler ou qu'elles vivent maritalement avec leur séducteur.
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ils n'ont que du mépris pour celles qui glissent à la débauche lucrative. Peut-<3tre témoigneraient-ils quelque indulgence — sévèrement blâmée par leurs femmes — à celles qui réussissent^ qui passent des boulevards extérieurs aux Champs-Elysées ; encore en donnent-ils cette raison mêlée de quelque philosophie sociale :
— A mal faire, autant que ce soit dans de bonnes conditions ! Et puis tout Tor qu'elles leur font dépenser, est-ce que ce n'est pas une restitution à la masse?...
Les plus huppées de ces iilles du peuple que le vice entretient oscnit rarement S(^ montrer dans le faubourg qui l(^s vit iiaitr(^ ou grandir. Elles y sont Tobjet de (piolibi^ts méprisants, insulté(^s sur leur passage, (M1viées de quelques-uni^s, détestées de louU^s, ne parv(Miant à s(i faii'e recevoir <huis leurs familles ({u'en multipliant l(\s gentil l(^sses.
Faciles à ramour iKhinrlcueid i)rali(|né, se vouant aux unions libres pai'ce (jue, à
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ses yeux, elles valent le mariage, le faubourg agit et juge en tout cela par instinct — en une totale insouciance de la morale. Mais, esclave des passions naturelles, il réprouve les passions contre nature, ennemi né des mœurs équivoques dont les classes dirigeantes paraissent contaminées. Pour les individus qu'il sait être adonnés aux vices honteux, il a une aversion absolue. Tandis que, au-dessus de lui, on pardonne aimablement, par un raffinement de volupté, aux amours les biens, l'ouvrier, soulevé de dégoût à l'idée de cette souillure, révolté par cette atteinte aux droits du mâle, montre du doigt les femmes qui s'y livrent, les répudie, les chasse. Il fait l'amour sainement, sans raffinement, sans perversion.
Ses filles sont des passionnées, non des dépravées ; combien différentes en cela de ces jeunes filles de la bourgeoisie, déflorées avant que d'être dévirginisées, qui autorisent toutes les privautés... à condition toutefois
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qu'on leur laisse la seule chose dont la perte prématurée éloignerait par ses conséquences le mari attendu!
On ne prétend pas que toutes les faubouriennes restent fidèles à leurs maris : pas plus qu'il n'est le temple de la Tempérance, le faubourg n'est le temple de la Vertu. Largement, la passion y produit ses ravages. L'amour y éclate et s'y déroule avec la môme indomptable fureur qu'on le voit exercer dans des milieux mieux avertis, mieux armés contre ses surprises. Partout, les sens ont les mômes exigences, l'amour triomphe par les mêmes séductions, et ce n'est point parce qu'il est ouvrier qu'un homme a le pouvoir d'arrêter les folies do la béte humaine décliaîné(\ Lui aussi, il n'a qu'à courber la tôte, lorsipic intervient la Fatalité, avec ses embûches... (Uses droits! Ménages désunis, séparations do. corps, divorces, non ! la classe ouvrière n'est pas plus à l'abri de ces accidents que la bour-
geoisie... Telle malheureuse est abandonnée avec plusieurs enfants sur les bras : tel brave homme qui l'a recueillie subit à son tour le même sort, avec cette aggravation que les enfants de sa maîtresse, après avoir reçu de lui tous les soins nécessaires, ayant grandi sous son aile protectrice, le rejettent, le battent, lui enlèvent leur mère — son amour ! — ingrats, par égoïsme !
C'est la vie ! Triste vie ! qui, du haut en basde l'échelle sociale, accomplit son œuvre, immuablement, partout dominatrice, partout implacable, ne laissant rien d'intact, rien de définitif, remuant le domaine des Idées, troublant le domaine des Faits, bouleversant à sa guise les mouvements du cœur humain, qu'il se cache sous de vulgaires lainages ou qu'il batte sous de riches étoffes, — la vie, maîtresse du monde, qui se rie des morales et des lois !