‹ En plein faubourg (moeurs ouvrières)Chapitre 43 sur 43 · L'ETAT D'AME · texte numérisé non relu

L'ETAT D'AME

Ai-je bien vu?...

Du fond de mon comptoir, ouvert sur les diverses manifestations de la vie ouvrière, le faubourg m'est apparu comme une vaste maison de verre, dans laquelle souffre et languit, lutte et aime, en plein air, au regard de tous, comme pour être plus directement soumise à l'action des intempéries orageuses, cette laborieuse et triste humanité qui semble autrement constituée parce qu'on ne la juge qu'à travers la grossièreté de ses sensations ou la brutalité de ses impressions — mais, pour être moins délicatement ressentie, la douleur de vivre n'en (»st-ell(î J)as tout aussi âpre — et déconcertante?

Diderot observait, non sans mélanc()li<\ que « les hommes étant i)r(^s({uc les mêmes partout, il faut s'attendre aux mêmes vï((»s

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et aux mômes vertus ». Fâcheuse vérité qui s'applique au peuple comme à la bourgeoisie ; il ne paraît ni plus vicieux, ni plus vertueux qu'elle n'est. Tous deux obéissent à la môme nature, tous deux sont asservis aux mômes passions, tous deux souffrent mêmement de la vie. Qui donc condamne les mêmes hommes à un heurt prochain, à une lutte fratricide — fatalement?

Il n'y a plus d'idéal dans les âmes! Les besoins matériels immédiats ont jugulé l'extrême espérance. Ils mènent ce monde, et le rêve des peuples s'acharne exclusivement à la jouissance physique : c'est elle qui règle la totalité des actions humaines. Celui qui jouit veut jouir davantage. Celui qui possède veut posséder encore. Celui qui n'a rien envie celui qui a tout. Le Riche se refuse à partager ses richesses, le Pauvre s'impatiente de sa pauvreté. Le premier pense que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ; le second dénonce les

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flagrantes injustices du sort. Celui-ci, sous Taiguillon de sa misère, devient révolutionnaire ; celui-là, craignant pour sa propriété, devient conservateur de l'Ordre et serviteur de la Force. Ainsi animés de sentiments contraires, le Riche et le Pauvre partent en guerre l'un contre l'autre. C'est Téternel conflit des sociétés en décomposition, où les principes et les morales s'évanouissent devant la toute puissance do l'Argent !

Lors des affaires du Panama, le faubourg lut sondé : « En cas d'une entreprise contre le gouvernement, le peuple se soulèverait-il pour marcher contn^ le Falais-Bourhon? — Pourquoi? C'<'st canaille et compagnie ! Que les politiciens se débrouillent entre eux : riotre heure n'a pas sonne ! »

Quand sonnera-t-cll(V?... Point d'interrogation auquel ne peiivtMit répondre ceux-là môme ([ui (uitenchrent des ouvriers évoquer « l'aurore sanglante du grand soir à vcMiir».

Momentanément résignée à son sort, as-

sujettie par le travail, apoltronnie par le spectre de la Famine, matée par les nécessités matérielles, la classe ouvrière actuellement subit toutes les atteintes sans se révolter. Il semble presque qu'elle soit tombée en léthargie. Craignons que son réveil n'en soit plus terrible ! Déjà le faubourg méprise et hait. Frappé dans sa chair en ces douze derniers mois, il saigne de sa plaie, et, çà et là, brillent des lueurs de vengeance contre ceux qui le blessèrent.

.... Et, comme la tache d'huile, l'aversion s'étend aux entours, s'élargit, détruit toute affection, monte aux sommets. Puis l'envie s'infiltre, provoque aux regrets, aux désirs.... S'il n'y a pas de pain à la maison, la femme s'en môle. Plus près des choses, plus violente, plus haineuse, elle apporte dans ses colères autrement de passion que son mari : «Ah! si j'étais Vkomme, on verrait!... »

Les femmes sont le tison. D'habitude si

résignées, si soumises aux tristes nécessités de la vie, elles deviennent des révoltées quand la misère les pousse. Elles sont les gardiennes du faubourg; elles savent mieux que les hommes combien il recèle de souffrances, elles en restent plus directement blessées, pensant de longues, de terribles heures — les heures de solitude dans leur pauvre petit ménage si proprement tenu ! — à de vagues choses possibles...

Eux, ils courbent Téchine, ils patientent, ils s'emportent contre la femme, qui ne veut rien entendre, et, quand elles les pressent trop, ils n'ont que cette défaite :

— Bien sûr ! qu'il vaudrait mieux se colleter tout de suite, pour eu Unir ihk^ bonne fois! Mais puisque on p(Mit pas, faut bien attendre ! . . .

Et le faubourg att(Mid, les s(mis révoltés, l'âme endolorie.

A la veille du IS Mars lS7i, .hih^s Vallès écrivait :

« Il faut que Paris le sache, et que la « France tout entière le sache aussi ! Ce « Belleville désigné à toutes les colères, à « toutes les haines... c'est un pays où l'on « aime à sentir près de soi son fusil, mais « c'est un pays honnête, où l'on travaille « dur quand il y a de l'ouvrage, et qui ne « se fâche justement que quand la besogne « manque ou que le déshonneur déborde ! »

Les temps ont modifié les sentiments ! Le déshonneur a débordé : Belleville ne s'est pas fâché. Sa colère é dater a-t-elle quand l'intérêt parlera, quand « la besogne manquera »?... Que la bourgeoisie y songe !

Quant à se soulever, comme ses aînés, pour la défense d'un gouvernement quelconque, le peuple n'est plus si naïf, ou si héroïque. Il avait placé tous ses espoirs dans la République : la République les a tous déçus. D'elle, il attendait la pratique de la fraternité et de l'égalité : elle lui a donné l'exemple du despotisme et de la corruption.

Restait la liberté : elle l'a confîsqpée! Si bien que, comme Yalentine Visconti, le peuple pourrait dire : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien! »...

Ah ! quelles funérailles splenclides, en l'immense concours des nations accourues pour fêter l'An Un du siècle prochain, la France bourgeoise et parlementaire se devra de consacrer à la Vertu et à la Liberté — fondement de la République, pour couronner ce xix" siècle tout de déceptions, qui débuta par la Dévastation et (pii finit par la Guillotine, — pauvre siècle consonnné dans l'avortement i^èiièral! et (pie l'Avenir, à qui revient la tâche de démolir pour édilier, baptisera le Siècle de la l>an([ueroute !

l'aiis. IcSDi.

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