‹ En plein volChapitre 6 sur 6 · V... et moi, nous échangeons un regard navré · texte numérisé non relu

V... et moi, nous échangeons un regard navré

«C'est bien- ça... Tandis que vous boulonnez... nous, on est là... au vert... comme des veaux !

— Faut pas s'en faire... La guerre n'est pas encore finie... »

... Poignées de mains... vœux de chance et

de succès... Ils nous quittent... nous entendons s'éloigner l'auto qui les a amenés.

Ils sont partis !... Un grand silence que trouble seulement un bruit d'ailes dans le pêcher... V... gratte le sable du bout dé sa canne, ce qui est chez lui l'indice d'une méditation profonde ; il paraît hésiter à parler comme s'ilne voulait le faire qu'à bon escient; puis se décidant :

« Alors, ils font le bombardement sans nous?...

— Ça m'en a tout l'air !...

— Si l'on y allait aussi...

— Tu es fou !... C'est moi qui suis tombé sur la tête et c'est toi quies resté piqué !

— Écoute ; je ne blague plus... Ce soir on fait le mur..., on va au Plateau..., on se présente au capitaine..., on part bombarder... et l'on rentre à l'hôpital au petit jour... ni vu, ni connu... Ça colle?... »

... Si je réfléchis, si je discute, V... va se fâcher...

« Ça colle !... »

Et nous parlons d'autre chose...

... Neuf heures... l'hôpital est endormi ; nous nous levons sans bruit ; rapide toilette dans l'obscurité ; nous noiis glissons furtivement dans les couloirs où, de loin en loin, les ampoules voilées font des halos bleuâtres...

Notre état d'âme tient de celui du collégien en fraude et de l'apache sur le sentier de guerre. Dehors, le clair de lune sent bon la nuit tiède et le chèvrefeuille ; chaque ombre qui bouge paraît exhaler un parfum.

... Le mur... Plus ingambe, je passe le premier ; à cheval sur le faîte je tends les mains à V... qui s'y cramponne... Oh ! hisse !... oh! hisse... nous voilà tous les deux perchés... puis la descente de l'autre côté... Ça y est !...

«Zut!... fait V... en grimpant, j'ai laissé tomber ma canne...

— On la retrouvera demain matin... »

... Course à travers les faubourgs assoupis de Nancy ; aux façades des maisons quelques

lumières clignotent comme des yeux que le sommeil gagne... Les bois ; les» branches nous fouaillent...

« Arriverons-nous à temps?

— Oui... Les projecteurs ne sont pas encore allumés... »

... Le Plateau... notre escadrille.., les appareils en ligne... rassemblement ; nous reconnaissons le capitaine qui donne ses dernièresinstructions aux pilotes et observateurs.

« Alors... c'est bien entendu? départ en deux groupes ; le premier de cinq, le second de quatre, l'appareil de N... et de V... étant indisponible...

— Il ne l'est pas ce soir...)),et V... me pousse devant le capitaine.

... Étonnement, brèves explications, puis avec une amicale gronderie :

« Vous n'en faites jamais d'autres !... Quelle équipe !... Je ne puis pas vous emmener... Voyez-vous qu'il vous arrive quelque chose?... je Serais dans de jolis draps!...

— Mon capitaine! implorons-nous.

— Ce que jepuis faire, c'est de vous autoriser à monter tous les deux comme observateurs', de G... et P... n'en ont pas, les leurs étant malades; les mécaniciens étaient désignés à leur place... mais si ça peut vous faire plaisir!...

Nous exultons.

Un quart d'heure plus tard, passager de P..., je filais sur Metz-Sablons.

... Panorama féerique; la Moselle est une longue coulée d'argent, et en passant au-dessus des hauts fourneaux de Pompey nous assistons à un prodigieux feu d'artifice ; devant nous, les projecteurs boches balaient nonchalamment le ciel, mais nous devons être signalés, car brusquement les pinceaux lumineux s'afïolent, s'immobilisent une seconde, puis reprennent sur la palette du ciel leur travail énervant...

«Alors, ça te va, ton nouveau métier?... me crie P..., qui, une courte pipe à la bouche, paraît dormir à sa direction. »

... Nous sommes repérés... un projecteur

ib6 EN PLEIN VOL

nous a saisis ; aussitôt deux autres convergent sur nous leurs feux... Mauvais moment... Éblouis, nous essayons d'échapper par de brusques virages à l'étreinte de la lumière ; mon pilote, flegmatique, n'a pas quitté sa pipe, et d'une main apparemment paresseuse fait accomplir au coucou une scabreuse mais nécessaire gymnastique.

J'ai placé mes mains devant ses yeux ; son dos me protégeant des rayons aveuglants, je puis me servir de, la boussole et lui indique la route à suivre par de légères pressions de mes coudes à ses épaules.

« Ça va fort !... »

... Quelques éclatements assez proches.

« Ma pipe est éteinte !...

— Vont-ils nous lâcher?... »

Il pique à fond pendant quelques centaines de mètres, puis cabre... Cette fois, nous sommes lâchés, et derrière nous les projecteurs qui nous ont perdus s'irritent...

Pessous, un noir d'encre, mais les signnrx

des chemins de fer sont pour nous des jalons précieux, et le plan de la gare de triage que nous devons bombarder se détache aussi nettement qu'en plein jour.

... Un long virage pour se placer au centre du but, l'appareil face au vent..., déclics... les bombes descendent...

... Trois quarts d'heure plus tard, nous atterrissons sans encombre... V... et son pilote, déjà de retour, nous attendent...

« Ça a marché?

— Pas mal... un peu crapouillés... Et vous?

— Ils ne nous ont pas vus... Les avions heureux n'ont pas d'histoire... »

Nos cam.arades reviennent les uns après les autres... Le ciel pâlit ; un vent léger éveille les choses...

« Rentrez vite à votre hôpital, nous dit le capitaine en nous serrant la main, et pas un mot sur cette escapade... »

.„. Nous descendons le sentier rocailleux ;

des pierres roulent. A l'horizon, un nuage triangulaire, rose frangé d'or, figure une immense oriflamme victorieuse..., la ville ressuscitée sort de l'ombre... des cloches sonnent timidement dans l'air vide de bruit... le jour se lève...

... Le mur est devant nous ; nous l'escaladons allègrement, comme des habitués...

Une surprise nous attend ; de l'autre côté, juste à l'endroit où nous mettrons pied à terre, le général, assis sur un pliant, nous attend :

«Vous voilà, mes gaillards !... Non... non... je vous en prie... ne restez pas assis sur le haut d'un mur... c'est très malsain ; prenez donc la peine de descendre... »

Nous nous exécutons de bonne grâce, mais nous sommes plutôt penauds; néanmoins, nous plastronnons...

«Permettez-nous de vous féliciter, mon général,pour votre flair qui vous a f aitnous découvrir ainsi... car, enfin, nous n'aurions jamais cru...

— Que je serais là pour vous recevoir... Ne voyez là dedans aucun machiavélisme.

Chaque matin, à la rosée, je fais une petite promenade antirhumatismale... Tout à l'heure je trouve ici une canne que je reconnais pour la vôtre, monsieur V... ; sur le mur, des traces fraîches d'escalade. Pas de doute, mes oiseaux s'étaient envolés... Alors, j'ai attendu...

— Et voilà... conclut V... goguenard...

— Oui... et voilà... Seulement, vous ne vous imaginez pas que ça va se passer ainsi... sans punition... sans une sanction exemplaire.. Ah ! mes gaillards ! vous faites le mur, comme de mauvais soldats... Et pourquoi ?... Pour courir après quelque cotillon, naturellement... C'est du propre! D'abord, d'où venez-vous ?

— Vous refusez de répondre?

— Pour la dernière fois, voulez-vous me dire d'où vous venez?

— Vous y tenez absolument, mon général ?

— Je vous l'ordonne... D'où venez-vous?

— De Metz... »

Au lieulenani Marchai.

«Tu as vu le coucou qui vient d'arriver?

— Non.

— Monté par un as, tu sais?... Une vrille qui se posait un peu là... // cherrait dans les bégonias !

— Quel appareil?

— Un Nieuport biplace..., mais le pilote était seul. Qu'est-ce qu'il vient faire ici?

— Ça, on s'en contrefiche, nous crie P... qui, à une table, s'applique à une réussite.

— L'essentiel serait de constituer une bonne équipe de bridge, parce que, tout bien con-

sidéré, le poker revient un peu cher... Un bon petit bridge au quart de centime, voilà ce qu'il nous faut... un vrai placement...

— Un placement de... fils de famille !...

— Ça, par exemple !... c'est un peu raide ! crie de G... en entrant, d'une voix particulièrement courroucée.

— Qu'est-ce que tu as à fumer ?

— Ça n'est pas ordinaire !... Vous avez vu le Nieuport de tout à l'heure?

— Eh bien !

— J'étais proche de son atterrissage...

Naturellement je me précipite... Mais voilà-til pas que des officiers que je ne connais pas et qui semblaient attendre son arrivée me font signe de ne pas avancer. Je m'arrête... et que vois-je? Rapidement on roule l'appareil dans un hangar et l'on colle devant deux sentinelles...

— Sans blague?...

— Comme j'ai l'honaeur de vous le dire...

— Et le pilote?

— Parti avec les officiers en voiture légère.

— C'est sans doute un épisode inédit des Mystères de New-York )), insinue mon camarade V... d'une voix douce.

Nous éclatons de rire et parlons d'autre chose.

... Depuis notre retour à l'escadrille, c'est repos ; en vue d'un grand raid, les mécaniciens revisent soigneusement les moteurs ; par suite, les appareils sont indisponibles. Pendant ce temps, nous nous exerçons à tirer à la mitrailleuse et à la carabine ; les moins bons tireurs sont à l'amende de l'apéritif.

L'éducation de Magnéto sollicite également toute notre attention. Magnéto est une perruche que l'un de nous a rapportée de permission ; c'est un fétiche qui lui fut donné par sa marraine ; il est devenu un peu notre fétiche à tous.

La jolie perruche jaune et verte rappelle certainement à plus d'un le vieux perroquet d'une tante acariâtre de province, le per-

roquet hargneux auquel on faisait â contrecœur mille démonstrations amicales, afin de séduire sa maîtresse, et qui, tout en triturant ses graines, ronchonnait dans son bec.

La journée s'achève calme et tiède. Près des pins, vautrés dans l'herbe, nous somnolons doucement dans l'attente des combats prochains, des bombardeinents vers le Rhin. II y a un an, notre Groupe avait fait pour la première fois Karlsruhe, Ludwigshafen et, mentalement, nous nous comptons.

* Combien sommes-nous de rescapés d'une année de guerre aérienne?

Les figures passent : camarades avec lesquels on a vécu des heures glorieuses ou puériles, heures de combat ou de fête, làhaut dans la bataille, ou en bas dans l**» bouis-bouis et les maisons d'amour

Aussi à cette heure tranquille, où la pensée reposée vient exhumer le passé, notre souvenir monte vers ces figures pâles, si pâles dans la grisaille du soir et de notre mémoire, qu'on les

croirait déjà à demi-efïacées par le temps.

« Va-t-on faire un tour près du mystérieux hangar?

— Ça vaudrait mieux que d'aller au café. »

... L'appareil est sorti du hangar... le pilote est prêt à monter à bord... les sentinelles nous enjoignent de ne pas approcher ; comme nous sommes en nombre, nous protestons.

Le pilote nous voit, spontanément il lève la consigne et nous appelle d'un geste affable ;* c'est un petit homme sec, tout en nerfs, aux yeux perçants.

« Excusez-moi, messieurs, pour cette consigne féroce... J'avais reçu des ordres formels... Mais puisque je suis pour décoller, je ne puis me priver du plaisir de serrer la main à des camarades avant de partir... Mission spéciale... »

Nous nous inclinons... Un mécanicien lance l'héhce... essence... contact... le moteur ronfle... Nous saluons ce camarade inconnu ;

il nous répond gentiment, puis donne le signal du départ... Il roule quelques secondes... cabre... il est parti !... Mission spéciale !... Ces deux mots évoquent plusieurs pages héroïques du livre d'or de la cinquième arme.

Tâches redoutables, mais combien enviées, confiées uniquement à des volontaires et à des as.

« Où peut-il bien aller?

— Au moins quatorze neures d essence... Avez-vous remarqué?

— De quoi traverser l'Allemagne, survoler Berlin et atterrir en Russie...

— Ah ! le veinard !... Tu parles d'émotions !...

— S'il réussit... il est classé... et le ruban !... »

... L'appareil prend sa hauteur au-dessus des faubourgs.

Huit heures... Dans les guinguettes, les sol-

dats au repos boivent sec sous les tonnelles de roses, où l'odeur des foins coupés éveille des désirs.

A Nancy, c'est le moment du café aux terrasses... Les permissionnaires traînent aux devantures... et les élégantes montrent, avec leurs charmants sourires, leurs horribles jupes courtes, au grand ébahissement des poilus des tranchées qui, instinctivement, pensent à la Mi-Carême.

Tout ce monde est léger, égoïstement frivole ; les non combattants sont heureux de vivre en sécurité à vingt-cinq kilomètres du front, tout en voyant prospérer leur commerce ; les combattants ne songent qu'à jouir hâtivement des heures dérobées à la lutte.

Aussi, dans toute la ville, à part peut-être quelques gosses, personne ne lève les yeux vers cet avion de France qui fonce vers l'ennemi, dans l'ombre traîtresse d'une belle nuit de juin,

... Tl allume trois fois ses lampes de bout d'aile ; c'est son adieu, avant de disparaître vers l'Est.

Au moment où nous regagnons notre baraque, un coup de téléphone.

« Un Nieuport traverse les lignes audessus de la forêt de Champenoux. »

Il n'est jamais revenu.

« Ah ! les rosses !... Qu'est-ce qu'ils nous mettent !...

— Et le fokker... Tu le vois toujours?

— Non... II a dû nous plaquer... »

... Broum !... L'appareil reçoit une formidable gifle sous une aile, et nous passons dans la fumée soufrée d'un éclatement magistral.

« On ne les traversera donc jamais ces lignes !...

— Un petit effort, mon vieux !... Un petit effort !... Ils ne nous auront pas !... Pas pour cette fois !... »

... Nous avons quitté notre hangar vers

minuit, pour bombarder la gare de Metz- Sablons.

Nous avions déjà fait plusieurs fois le voyage, aussi ce n'était pour nous qu'une promenade d'agrément. Au retour, la brume nous a pris ; sous le vent, nous avons dérivé au hasard ; enfin, au petit jour, nous avons aperçu les lignes, ce qui fut pour nous une grande joie, et un fokker qui s'élevait, ce qui fut beaucoup moins folichon.

Les batteries spéciales nous soignent au passage.

Cramponné au manche, je fais pirouetter notre biplan du mieux que je peux, afm de dérouter leurs artilleurs ; V..., carte en mains, cherche à établir le point.

... Un chapelet de flocons blancs qui s'égrène et que nous laissons loin derrière nous...

« Et voilà !...

— En douce... »

... Les lignes sont passées.

« Où est-on?

— Ça, mon vieux !... Moi pas savoir... • — Pas la peine d'être observateur !

— Si tu te mets à ronchonner, ça sera gai !..

— C'est pour blaguer, idiot !...

— Tout à l'heure, tu ne blaguais pas..

— Tout à l'heure, ça ne gazait pas !... Combien d'essence?

— Une demi-heure environ...

— On va essayer de se repérer.

... Une fumée pâle monte de la terre, plus dense des rivières et des bois... Ciel gris tourterelle avec des taches plus foncées qui sont les nuages... l'aube I

« M'est avis que c'est la Champagne.

— Pourquoi?

— Vent Sud-Ouest... Sud-Sud-Ouest plus exactement. Ces coteaux avec des carrés sombres, des vignes certainement...

— Et où places-tu Reims dans tes divagations?...

— A notre droite... légèrement en retrait.., mais invisible encore. „

— Attendons le soleil...

— Facile à dire... Plus beaucoup de coco dans le réservoir.

— La voilà bien la crise de l'essence !... ' — Tout le monde en bas... »

... Descente.;, nous rencontrons quelques nuages au passage...

« V'ià qu'on prend de la flolle dans la figure !...

— Monsieur n'aime pas ça !... Monsieur est difficile !... »

... 1.000 mètres... le paysage se précise: ce sont bien des vignobles...

«Voilà notre affaire!... la belle affaire!... le fin filon ! ! !... crie V... en s'efïorçant de me montrer quelque chose dans la direction de son index tendu avec véhémence.

— Je ne vois pas 1...

— Un joli château, mon gros... un joli petit château ! »

A travers la glace de la carlingue, je l'a perçois ; mon compagnon a du flair et du goût ;

il est très bien ce château, vu en plan, très attirant, si attirant qu'instinctivement je ramène la manette des gaz et pousse sur le manche.

« Soigne ta descente... quelques spirales bien tournées... on doit nous regarder... Juste en avant de la cour d'honneur... la pelouse...

— Vu. »

... L'appareil se pose comme un papillon.

Je le félicite de son choix. Au cours de nos atterrissages en campagne, nous n'avons jamais trouvé un château d'aspect aussi engageant.

A travers la grille monumentale, la cour d'honneur nous apparaît avec ses boulingrins et son jardin à la française... un jet d'eau sanglote dans une vasque de porphyre.

Certainement la demeure d'un important marchand de Champagne. »

Dans nos imaginations, le vin pétille... les bouchons sautent...

... Rien ne bouge... Le château n'a pas l'air abandonné, mais endormi...

— C'est le château de la Belle au Bois dormant !...

— Le moteur ne l'a pas réveillée !...

— Attendons un peu... Ce n'est guère l'heure de se présenter chez les gens... »

... Le soleil effeuille des roses sur les toits bleus... une cloche s'éveille. Les vers de Rodenbach chantent en nous...

... Dans la blancheur matutinale Tinte le carillon, tinte dans la douceur De l'aube qui regarde avec des yeux de sœur.

« Voilà un indigène... »

Un vieux jardinier ouvre le portail qui se plaint sur ses gonds ; nous entrons... Il nous salue et nous le suivons.

« Ce n'est pas la peine de réveiller tes patrons, s'ils sont au pieu... »

Le vieux ne répond pas, gravit l'escalier,

ouvre une porte, s'arrête sur le seuil, et d'une voix très polie :

« Madame la Supérieure va vous recevoir... »

.. Nous avons un haut-Ie-corps ; le château est un couvent ! ! !... Nous nous regardons et éclatons de rire !..,

«Entrez, mes enfants...»

Madame la Supérieure, nous accueille d'un geste qui invite et qui bénit. Nous ne pouvons résister à lui confier notre méprise ; elle s'en divertit. Nous apprenons qu'avant la guerre c'était bien un château, glorieux par son passé et aussi par ses fêtes, ses chasses... Depuis, ses propriétaires l'ont abandonné aux Sœurs pour hospitaliser des orphelins des provinces envahies.

«t C'est presque un couvent... mais pour vous, mes enfants, ce sera un château et votre asile pour le temps qu'il vous plaira. »

Comme nous nous confondons en excuses et en remerciements.

« N'est-ce pas tout naturel? Ne descendez-vous pas du ciel?... »

Nous l'invitons à rendre visite à notre oiseau, puisqu'il ne peut venir jusqu'à elle ; elle y consent volontiers.

« Ce sera une vraie joie pour mes compagnes et une grande distraction pour nos petits. »

Juché dans la carlingue, V... déploie ses talents oratoires. Les sœurs et les enfants boivent ses paroles et le considèrent avec de grands yeux amusés.

Cet auditoire si imprévu lui plaît, aussi se lance-t-il dans une conférence sur l'aviation, très réussie, et si quelques mots de l'argot du métier se glissent dans ses phrases ronflantes, il les traduit aussitôt avec une bonne grâce touchante ; enfin nous portons l'enthousiasme à son comble, en signant des cartes postales pour les gosses.

... Sous les tilleuls, une table à deux est servie. Une bonne grosse sœur remplit nos assiettes d'autorité ; elle brandit fourchette

et cuiller comme des armes de guerre ; il n*y a pas à lui résister. Derrière les fenêtres, il y a des yeux embusqués, qui épient nos moindres gestes.

« Quelle riche idée j'ai eue !...

— Les aviateurs au couvent !...

— Que dis-tu de ces œufs au lait à l'angélique?...

^=— Et le poulet à l'estragon?... On ne sentait pas les os !... Ça fondait, mon cher...

... Au café, accompagné d'une de ces liqueurs monacales, d'or liquide, nous songeons qu'il est temps de prévenir l'escadrille.

Le bureau de poste est à deux kilomètres ; la Supérieure s'oppose à ce que nous fassions le chemin à pied, et c'est dans la charrette du couvent, au trot nerveux d'un âne bien nourri, mené d'une trique sûre par sœur Aurélie, que nous faisons dans le village de X... une entrée très remarquée et qui datera.

Téléphone ; le capitaine est au bout du fil:

v< Pas de bobo?...

^— Non, mon capitaine... mission accomplie... cinq éclats d'obus dans les plans. ..deux dans le slahilo...

— Bravo...

— Atterrissage en campagne par manque d'essence...

— Ne me montez pas le cou !... Vous avez trouvé sur votre route une bonne maison et vous en avez profité... Soyez francs !,.. C'est ce qu'on appelle la « panne-château?» ...

— Oh ! non... mon capitaine !...

— Alors, où êtes-vous?

— Au couvent. »

A la mémoire du capitaine-aviateur Do-Hu, qui fui mon chef et mon ami

Il était une fois, dans une vieille province de l'Annam, un mandarin qui avait trois fils.

Tout en conservant les traditions sacrées, il avait offert loyalement son concours. à la France. Mais si lui, le vieillard, devait rester attaché au passé, ses fils appartenaient à l'avenir, et l'avenir, c'était par delà les mers la Grande Patrie

Ils abandonnèrent donc les pagodes de laque, engourdies dans la forêt profonde, pour la Ville de lumière, de force, de travail.

pour Paris ; tandis que l'un préparait la médecine, les deux autres entraient à Saint- Cyr.

Hélas !... Soit que les Dieux irrités aient voulu se venger du vieux père qui leur dérobait ses fils, soit qu'il leur plût d'infliger au Sage une épreuve, le jeune interne des hôpitaux mourut d'une fièvre contractée au chevet d'un malade qu'il soignait.

L'aîné conquit rapidement les plus hauts grades ; colonel au début de la guerre, il commanda un régiment qui fit des prodiges.

Le dernier, le benjamin, son premier galon gagné, se préparait à repartir au pays de ses ancêtres, à la tête de soldats français, lorsqu'une arme nouvelle vint à naître.

Elle devait le séduire; sur l'étendard de l'Annam, un dragon ailé n'éploie-t-il pas ses plumes d'or !...

Il fut l'un des premiers pilotes de l'aviation militaire, avec ceux qui, plus tard, devaient en devenir les chefs : Barès, Gam-

mermann, Aquaviva, Lûdipann, Clavenad...

Le besoin de se battre pour de vrai le hantait ; il part au Maroc comme éclaireur aérien de la colonne Brulard. Il reçoit son deuxième galon.

La guerre le trouva dans son pays, où il avait été chargé d'organiser les services d'aviation de la colonie. Il aurait pu y rester; il tint à prouver son loyal attachement à sa seconde mère.

Sur le front français, le hardi pilote fut un vivant exemple de courage et d'abnégation.

Le troisième galon, la Légion d'honneur et la Croix de guerre avec quatre palmes prouvèrent la gratitude de celle pour laquelle il s'était dévoué. Victime d'un épouvantable accident, au cours duquel il eut la mâchoire fracassée, il demanda à reprendre sa place au danger.

Infirme, dans l'impossibilité de piloter, il obtint d'être attaché comme observateur au

premier groupe de bombardement. En cette qualité, il participa à la plupart des grands raids sur l'Allemagne, le pbis souvent comme passager de Marc Bonnier.

Sur le terrain de Malzéville, nous avons souvent vu sa fine silhouette fondue dans l'ampleur de la combinaison fourrée, sa pauvre figure mutilée, où brillaient des yeux d'un éclat singulier, perdue dans l'épaisseur du passe-montagne.

Le petit prince de légende, le prince lointain était un camarade délicieux, un ami sûr. A tous, il offrait son cœur généreux et compatissant ; son bienfaisant appui permit à nombre de jeunes pilotes de se révéler.

Ses blessures mal cicatrisées le faisaient fréquemment souffrir, et comme on le pressait de prendre un repos chèrement gagné, il répondait invariablement d'une voix zézéyante, un peu enfantine :

Non... non... je ne puis pas., je n'ai pas le droit... Je suis Français et Anna-

mite... je me dois deux fois pms que vous...» Il le prouva. Il passa dans l'infanterie, son arme d'origine. Quelques jours après, il tombait dans la Somme, en chargeant revolver au poing, à la tête de sa compagnie.

A la saison, les fleurs de nos prés, bleuets,

pâquerettes, coquelicots, recouvriront d'un linceul tricolore sa simple tombe de soldat, et le soleil, jouant à travers les nuages capricieux, y dessinera le Dragon d'Annam, afin que le petit prince de légende, le prince lointain n'ait pas froid dans la terre de chez nous...

ou NE MONTERAIS- JE PAS?

V... exulte ; ses vœux sont comblés. A force de prier, de supplier, d'intriguer, il a réussi ; il est élève pilote. Il n'ira même pas dans une école ; il passera son brevet sur le front et j'ai été désigné pour lui donner les leçons de pilotage.

Ses progrès sont très rapides ; depuis bientôt un an il monte comme passager ; c'est un habitué de l'air, il a acquis la connaissance du nouvel élément. C'est presque un pilote ; il ne lui reste plus qu'à apprendre la partie matérielle de la conduite de l'appareil. Il a fait du rouleur, puis des lignes

droites, enfin des cercles, des huit en double commande, sans rien casser.

Toute l'escadrille suit avec un intérêt croissant les débuts de notre camarade ; j'éprouve une réelle fierté de mon sujet, de mon poulain, et l'on ne ménage les compliments ni à l'élève ni au maître.

Au commencement de l'apprentissage, j'ai eu quelques appréhensions ; sa nervosité habituelle, son étourderie légendaire m'effrayaient un peu ; je fus vite rassuré ; dès qu'il était bouclé sur son siège, c'était un autre homme, tout de flegme et de sangfroid.

Aussi, ce soir, il va profiter de la tombée du vent pour passer une partie de son brevet, épreuve de hauteur et descente en plané.

Notre popote est en fête ; le personnel navigant est là au grand complet.

« C'est une vraie première !...

— Aussi, vous me ferez le grand plaisir de nous donner une répétition générale >

ou NE MONTERAIS-JE PAS ? 185

indique le capitaine». Il est convenu qu'avant l'épreuve je ferai un ^our avec V... afin de m'assurer une dernière fois s'il a l'appareil bien en mains,

... Nous nous préparons au départ.

« Si tu savais comme je suis content, mon vieux !.. Non..! tu ne peux pas te faire idée !...

— As-tu prévenu ta fiancée? »

Car V... est fiancé depuis quelques jours à une petite Parisienne intrépide qui n'a pas craint de venir au front, attendre, en compagnie d'une vieille parente indulgentCj l'heure de son bonheur.

« J'ai fait mieux que ça... Elle est depuis ce matin à la « Gueule du Loup », l'auberge qui est au bout du champ ; des fenêtres du premier étage, elle verra très bien mon vol.

— ■ Pas* d'excentricités !...

— Je lui ai promis d'être sage ; elle a

brodé elle-même mes insignes de pilote, aussi se fait-elle une ioie de les coudre au col de ma vareuse. »

.. L'hélice tourne.

« Quand tu voudras !

— Hop ! »

... Départ... Assis derrière lui, je suis ses mouvements ; je les épluche un à un, avec une attention soutenue. Pas une faute ; décidément le manche et lui sont de grands copains.

« Regarde !»

Nous passons à cent mètres au-dessus de la « Gueule du Loup » et nous voyons à une fenêtre un mouchoir qu'on agite.

« Ça va?

— Ça colle !... Ça gaze...

• — Tu te sens bien?

■ — Épatamment...

— Alors rentrons... Si tu le veux... tu pourras repartir seul... »

... Atterrissage... Sur mes indications les

ou NE MONTERAIS-JE PAS? 187

mécaniciens revoient toutes les commandes... Derniers conseils.

« Ne t'emballe pas...

— Ne coupe pas brusquement l'allumage... Réduis les gaz progressivement et pique doucement... Aie toujours soin de piquer en virant...

— Ne t'amuse pas à des virages trop serrés.

— Ne nous fiche pas la frousse !

— Songe que tu as du public...

— Comme les grandes vedettes, tu fais recette... »

... Il ne paraît pas nous entendre ; ses yeux brillent d'un éclat singulier; il est grave, recueilli ; par le monde il va se passer une bien petite chose, mais immense pour lui. Il va communier avec le ciel ; l'angoisse de ce mystère est telle qu'il en est transfiguré, et comme un jeune Dieu il va s'élancer vers la nue.

... Poignées de mains...

« Es-tu bien sûr de toi?... Veux-tu attendre?

— Pas de regrets?...

• — Des regrets?... Ah ! mon vieux, me jette-t-il avec un accent de triomphe... des regrets?... Mais c'est le plus beau jour de ma vie...

— Ne monte pas trop haut... Juste ce qu'il faut pour le brevet.

— Bah !... On n'en est pas à cent mètres près? Et avec une belle insouciance : — Où ne monterais-je pas?... D'ailleurs avec notre fétiche !... » et il me désigne la poupée alsacienne qui nous a si souvent protégés en dépit de toutes les embûches de l'air et de ses comphces : le fokker et le canon...

... Il est parti après un décollage d-ans les règles...

« Votre élève vous fait honneur... Sa ligne de vol est irréprochable », constate le capitaine, qui le suit à la jumelle.

J'ai le cœur serré ; je ne puis m'empêche r

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de me défendre d'un afîreuX pressentiment. Je pense à sa fiancée qui, là-bas, à sa fenêtre, doit éprouver des sensations semblables aux miennes, en priant Dieu d'être bon, d'être clément.

On a beau reprendre le refrain facile et consolant : « C'est la guerre!... C'est la guerre!» Si les destinées d'une vie humaine sont un infiniment petit par rapport à celles de la nation, elles ont gardé toute leur valeur pour ceux dont elle assure indifféremment le bonheur ou le malheur, mais du moins la raison de vivre, car seule la vie peut créer de la vie,

« Il coupe l'allumage !...

— Il a certainement dépassé la hauteur du brevet... »

... Maintenant, il descend moteur arrêté en spirales très régulières...

« Mes enfants, c'est un as qui vient de se révéler... dans trois mois, il nous fera la pige à tous I

iOO EN PLEIN VOL

— Qu'est-ce qu'il fait donc?

— Il a dû allonger un peu trop sa dernière spirale, à moins que le vent ne l'ait déporté.

— Il va être juste pour se poser...

— Il s'en aperçoit, car il remet les gaz... » ... En effet, le moteur reprend ; nous respirons quand brusquement, alors qu'à deux cents mètres il s'apprête à piquer pour atterrir, une gerbe de flamme jaillit de l'appareil, tandis qu'une traînée noire le suit.

« Le feu !... Le feu !... »

Nous sommes fous ; les uns se bouchent les yeux pour ne pas voir, d'autres s'arrachent les cheveux, d'autres encore lèvent leurs poings serrés vers le ciel.

« Le feu ! !... Le feu ! ! !

L'appareil, comme une torche, s'effondre ; on sent néanmoins que son pilote maîtrise la chute. Il n'est plus qu'à vingt mètres, quand une boule s'en détache, tournoie deux fois et vient s'aplatir en même temps et à quelques mètres des débris carbonisés du biplan...

ou NE MONTERAIS-JE PAS ? 191

La première stupeur passée, nous nous précipitons vers le corps de notre ami.

Les yeux sont grands ouverts ; il n'est même pas évanoui.

« Ne me touchez pas :... ne me touchez pas !... vous me feriez trop de mal !... »

Les infirmiers accourent avec les brancards.

« Non... non... laissez-moi... je vous en prie... laissez-moi... Mon vieux. ..mon vieux... veux-tu me tourner de ce côté-là?... »

Mes yeux voi;l à la direction qu'il m'indique... j'ai compris ; il veut regarder une dernière fois l'endroit d'où sa fiancée l'avait vu monter vers le ciel, puis s'écrouler...

« La poupée !... Ma poupée ! murmure le mourant en désignant dans l'herbe notre poupée fétiche brisée dans la chute, et je pense instinctivement à celle qui devait être sa femme, à sa poupée de chair, brisée elle aussi !...

— Quelle guigne !... quelle puisse !... crois-

tu mon pauvre gros... J'ai rien compris... Le feu !... je ne sais pas ce qui s'est passé... mais quand j'ai vu qu'il n'y avait plus rien à faire, je me suis vidé... je n'ai pas voulu crever grillé. »

... Nous sommes là, stupides, figés par la douleur. Je tiens entre mes doigts une de ses mains, si molle qu'elle doit être horriblement cassée. Nous réussissons à le transporter à l'infirmerie ; au moment d'en franchir le seuil, il dit d'une voix très calme :

«Je n'en sortirai que les pieds devant...»

Puis avec un pauvre sourire :

« Tout de même pas rigolo de mourir à mon âge !... «

Six heures matin :

Mademoiselle,

Je viens de fermer les yeux à votre fiancé, à mon ami, à mon camarade de guerre. Ainsi que je vous l'ai fait savoir dans le courant de la nuit, il n'y avait rien à tenter ; sachez seulement que sa fiii fut très douce, la morphine ayant engourdi s«s souffrances.

Il s'est réveillé vers deux heures ; le premier mot qu'il prononça fut votre nom, puis il se tourna vers moi et voici ses dernièresparoles :

* «Mon pauvre vieux... c'est fini... Si... si... je le sais... ce n'est pas le premier gadin que je ramasse... mais ce coup-ci... c'est le dernier... j'en ai pour une heure... deux peutêtre... et puis après... en voiture !... -pour... pour je ne sais pas... peut-être quelque chose d'épatant !... Après tout... on ne sait jamais !.. Voici ce que j'attends de toi... de ton amitié... Après la guerre, tu essayeras de retrouver ma maman qui est là-bas, de l'autre côté des tranchées ; tu lui remettras ma Médaille militaire et ma Croix de guerre avec le motif de mes citations... J'ai pu jadis lui causer bien de la peine... En les lisant, elle éprouvera beaucoup de joie... L'une effacera l'autre... Tu donneras à ma fiancée l'aigle d'or que le capitaine m'a remis à mon premier bombardement et que depuis je n'ai Jamais quitté... Qu'elle le porte en souvenir de moi... Je la remercie d'avoir illuminé les derniers jours

• qu'il me restait à vivre... Surtout qu'elle n'ait pas trop de chagrin... C'est la vie...

v6is-tu et c'est surtout la guerre...

«C'était mon tour de payer... j'ai payé... Maintenant adieu mon pauvre gros... Ça devait finir comme ça... Toi ^u restes... Pleure pas, va?... A quoi bon les larmes?... Tu retrouveras un autre observateur... Faudra bien le choisir par exemple... un type rigolo... Quelle bûche ! Quelle bûche j'ai prise ! Je ne m'explique pas... Enfin !... Enfin!... Oh!... le feu!... feu ! l... »

Il parut réfléchir, puis ajouta :

« Tu partageras mon argent entre les mécaniciens. »

Le coma le reprit ; le major ouvrit la porte ; dans l'étroit couloir de l'infirmerie, les camarades d'escadrille, capitaine en tête, attendaient l'horrible dénouement. Sur un signe, ils entrèrent et, un genou en terre, se groupèrent au pied du petit lit de camp.

... Une heure passa... Tout à coup, il ouvrit les yeux, et ses prunelles dilatées se fixèrent sur les choses et sur les gens.

« Merci, fit-iL.. merci... mais fallait pas-...

fallait pas... vous déranger pour moi... »

L'aurore vint blanchir les carreaux de

la fenêtre... une fusée de signalisation éclata

dans le ciel.

« Un Boche !... s'écria-t-il en essayant de se redresser... Un Boche !... Allez-y !... Mais allez-y donc ! !,,. ^) AloTS il mourut...

Dans la matinée, avec notre infirmier, qui pleure comme une femme de tout son cœur compatissant, je l'ensevelirai ; je croirai interpréter votre plus cher désir en mettant votre photographie snr sa poitrine.

J'ai tenu à vous donner tous ces détails cruels, car je suis certain que vous me les auriez demandés-.

Je perds un frère d'armes glorieux, un compagnon que je ne pourrai jamais remplacer ; votre douleur est la mienne, nous nousr comprenons sans nous plaindre.

Votre dévoué.

P. S. — Le cortège passera au pont de Malzéville demain à dix heures.

... Devant un avion, l'autel est dressé... Les territoriaux en armes montent la garde... Sur une prolonge d'artillerie, le cercueil, sous un drapeau et sous des roses... Tous ceux que le service ne retient pas sont là, muets et pâles... la prière du prêtre s'élève très pure dans l'air calme... au loin, le canon tonne comme pour une salve d'honneur...

Requiescat in pace...

Par les lacets de la route stratégique nous descendons vers Nancy. Sur le pas des portes, les femmes se signent... aux grilles des jardins, les glycines secouent leurs grappes parfumées...

Au pont . de' Malzéville, limite du territoire militaire, des civils se joignent à nous. V... était très populaire à Nancy ; peu le connaissaient personnellement, mais tous

avaient entendu son nom mêlé à un acte de bravoure ou à une énorme gaminerie. Aux carrefours, les gens s'arrêtent :

« C'est un aviateur?...

— Oui... c'est V...

— Paraît qu'il est tombé devant sa fiancée...

— Sans doute cette jeune fille blonde en grand deuil.

— Quel chic enterrement !

— Jamais on a vu tant d'officiers !

— Y a même le Préfet. »

... Le cimetière du Sud... Le carré des aviateurs...

La fosse happe sa proie...

Les discours : d'abord le capitaine ; la feuille tremble au bout de sa main gantée.

« Un enfant... la fatalité... nous ne l'oublierons jamais... exemple pour tous... en avant quand même !... »

Il va pleurer, alors il s'arrête ; puis le Préfet prononce quelques paroles émues.

Très bas, des avions passent ; ce sont ceux

de garde qui viennent saluer le camarade défunt. Dors, mon brave ami ! Dors sous leurs ailes, ces ailes que tu as tant aimées, aimées jusqu'à la rriort !...

... C'est fini.

« Le pilote... rejoindra la Maison de convalescence des Aviateurs pour y rester en traitement pendant un mois. »

- La dépêche vient d'arriver ; on me la communique.

« Le voilà bien le filon !

— Un petit stage à l'arrière... ça ne te fera pas de mal !...

— Ça s'arrose !... » conclut un camarade...

Depuis deux mois, je me traîne ; ma dernière bûche m'avait beaucoup éprouvé ; la mort de V... a été le coup de grâce.

Depuis une quinzaine, à peine, il dort à l'ombre minuscule de sa croix rudimentairc ;

il me semble qu'il y a des années. Entre camarades, son nom n'est jamais prononcé et je pourrais supposer l'avoir oublié.

Cependant j je ne suis plus le même ; sans avoir vieilli, j'ai certainement changé. J'ai fait plusieurs bombardements sans entrain, prenant comme observateur l'un de mes mécaniciens, le dévoué Chignole.

C'est là, dans le ciel, sur mon appareil, qu'il me manque ; je suis hanté par son absence, et me voilà craintif, hésitant ; j'ai loupé les derniers atterrissages ; je n'ai pas peur, mais je me sens désigné par le sort, marqué de la croix fatale ; je n'ai plus cette belle confiance d'autrefois.

Devant mon état, le capitaine a jugé prudent de m'envoyer provisoirement au repos. J'en suis satisfait ; j'ai besoin de changer d'air ; celui que je respire ici m'est néfaste.

... Préparatifs... paquets... Chacun apporte sa ficelle et son mot...

Ils sont peines de mon départ, mais n'en

laissent rien voir, tout en m'accablant de prévenances et de recommandations.

« Tu nous écriras !...

— Ne sois pas trop flémard... Envoie de tes nouvelles... pense aux copains?... »

Le capitaine m'adresse quelques paroles ; il tient à me persuader dé ses regrets.

« Et surtout, mon petit... revenez-nous vite... votre place reste libre... vous ne serez pas remplacé... Nous vous attendons... »

Je m'installe dans l'auto qui doit m'emporter jusqu'à la gare. Je prends congé de mes camarades, presque négligemment, comme si nous devions dîner ensemble le même soir.

Je suis étonné de mon indifférence ; je regarde à peine ce Plateau que je quitte pour longtemps, où devraient me rattacher tant de poignants souvenirs.

Mon cœur s'est-il peu à peu endurci? La guerre a-t-elle fait un autre homme, moins accessible à la douleur? Moralement, ai-je gagné ou perdu? Ne suis-je pas plutôt devenu

un homme véritable, enfin débarrassé de cette sensibilité féminine dont j'ai souffert? Ne suis-je pas mieux préparé aux luttes futures d'après la guerre? Le passé avec lequel, jusqu'à présent, j'aimais à vivre, dont je subissais le charme morbide s'efface ; hier n'existe plus..., c'est à demain que vont mes pensées. Demain?... la mort ou la vie?... Non... j'ai confiance... je vivrai... Je vais guérir... oui, je vivrai...

... Paris... la gare... la cohue ; à la sortie, une double haie de parents et d'amis qui attendent anxieusement les arrivants ; effusions longues... embrassades qui n'en finissent. plus, et moi, que personne n'attend, je regarde avec un sourire triste où il y a un peu d'amertume et beaucoup de chagrin très sincère...

En escadrille, devant l'ennemi, la camaraderie fait oublier tout cela, mais, sous la marquise de cette gare, à coudoyer le bonheur, la joie des autres, je me sens assailli de regrets, peut-être de remords et je fais piteuse mine...

Mais voilà qu'un Monsieur me désigne à son fils qu'il tient par la main :

« Regarde... un aviateur... »

Aussitôt je me redresse, je plastronne... L'aile !... Le prestige de l'aile !...

... Un taxi m'emporte vers mon petit atelier de la rue Lepic. Sur le parcours, rien n'a changé ; je retrouve mon Paris léger, gai, un peu rêveur, mon Paris de juillet avec ses éternels badauds, ses marchands de fleurs et ses gavroches qui demain seront des « bleuets ».

... Ma concierge manifeste une joie débordante et qui sent l'ail :

« Ben vrai !... On peut le dire que ça vous réussit la guerre ! Chaque fois qu'on vous voit, chaque fois vous avez renforci ! Alors l'aviation... ça vous va toujours... Et monsieur votre collègue?... Ce pauvre Monsieur V..., qui s'est tué... Ah ! J'ai pleuré !... J'ai pleuré !... C'est rien de le dire... »

... Mon atelier... les meubles sous leurs housses... sur un chevalet une tête inache-

vée, abandonnée le jour de la mobilisation.

Au mur, la palette où les couleurs durcies sont autant de petites pierres.

Sur un divan traîne un morceau de soie ; je reconnais l'écharpe de mon dernier modèle ; elle sent encore l'ambre et le tabac blond...

... Sous les arbres séculaires qui virent les « folies » du Régent, les aviateurs blessés ou malades font la sieste.

Arrivé depuis le matin dans « la Maison des Oiseaux », je goûte avec délices le repos absolu de l'esprit et du corps.

Sur une pelouse incroyablement verte il pleut des roses, et l'eau chante dans l'herbe en caressant des cailloux polis et brillants. Nous nous " retrouvons, compagnons d'école ou d'escadrille, dispersés aux quatre coins du front. Nous apprenons ainsi des disparitions, des promotions, des actions d'éclat, des accidents, des coups d'audace, tout cela

conté sur ce même ton de blague qui est de mise dans l'aviation.

... Oh ! vous qui nous voyez passer, ne jugez pas l'aviation mijitaire sur son simple aspect ; ne la jugez pas sur ses aviateurs. Fermez les yeux sur notre allure de cassecœurs et de casseurs d'assiettes.

Ne nous reprochez pas notre tenue peu militaire, nos uniformes « fantaisie », notre discipline d'apparence douce.

N'écoutez pas nos conversations : boufïonneries énormes, réflexions déplacées, ciitiques frondeuses.

Ne nous jugez que d'après le communiqué. Dans la guerre moderne, nous sommes les seuls à nous battre loin jde la boue, de la tranchée, de la taupinière, de la caverne, loin de la terre ; il en est résulté une sorte de griserie. De même que vous tolérez dans vos squares et vos avenues l'effronterie du moineau parisien, tolérez la nôtre, celle des titis de l'armée...

Et puis ne sommes-nous pas les derniers mousquetaires?...

Pour beaucoup nous sommes des fous, des acrobates, des têtes brûlées ; on dit que nous avons reçu un coup de soleil... C'est un coup d'aile !...

Enfin et surtout, voyez en nous les condamnés à mort que nous sommes, qui le savons et « ne s'en font pas ! »

Avec le sourire, un sourire où il y aurait des larmes si l'on ne nous regardait pas...

... Et la nuit vient engourdir le parc plein d'ombres légères et de silence parfumé.

... Et comme pour parfaire le décor, une musique est nécessaire, la berceuse du vent s'éveille dans les hautes branches.

... Et mon âme de malade évoque les plateaux arides de la frontière, d'où mes camarades partiront ce soir, comme des oiseaux de nuit aux ailes lourdes !...

Juillet 1915 — Juillet 1916.

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