MARC BONNIER
Des camarades nous apportent une triste nouvelle : Bonnier, lieutenant aviateur, attaché à l'armée russe, est mort en service commandé.
Marc Bonnier, qui traversa le Taurus ; Marc Bonnier, le héros du Caire et de Khartoum, n'est plus !
Je le revois encore « chez nous », avec son cran et son sang-froid que rien ne démontait.
Prestigieux pilote de temps de paix, il fut un as pendant la guerre.
Il appartint à mon escadrille que. com-
manda pendant longtemps le capitaine de La Morlaix, dont la figure restera toujours dans ma mémoire comme l'une des plus belles de l'aviation. Aujourd'hui, sous le soleil africain, il maintient le prestige de la cinquième arme ; c'est l'un des principaux auxiliaires du général Lyautey. Dans cette escadrille, il y avait Jacquillard et Levillam, tués en Champagne ; le capitaine Legrand et le sergent Roche, prisonniers en revenant de Metz ; Paul T,hévenard, enfin, tué à l'atterrissage au retour d'un raid sur Tergnier.
Marc Bonnier, qui a pris part à toutes les grandes expéditions en territoire ennemi (Trêves, Ludwigshafen, Dillingen, Pechelbronn), nous avait quittés pour mettre au point un nouvel appareil. Dans ce poste périlleux, il apporta son expérience, sa science éprouvée du pilotage, son tranquille courage ; dans ses lettres, où il nous tenait au courant des premiers vols de l'oiseau, on sentait son patient labeur, son enthousiasme
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contenu, sa confiance dans les ailes dont il guidait la sublime envolée.
Enfin, il fut détaché dans l'armée russe.
Par une après-midi un peu triste de février dernier, alors que, dans notre popote, nous nous efforcions de nous désennuyer, la haute silhouette de Bonnier s'encadra dans la porte poussée brusquement.
Il venait dire adieu à ses camarades de combat.
Avec sa simplicité habituelle, il nous exprima sa joie d'avoir été choisi pour ce nouveau poste ; le grand voyageur qu'il avait toujours été éprouvait déjà l'attirance violente d'horizons nouveaux.
Il parla des camarades tombés avec cette mélancolie sereine qu'afïecte le chagrin des âmes fortes. Je l'entends encore, s'adressant à l'un d'entre nous :
« Vous avez ramassé une fameuse bûche, paraît-il? Eh bien !... vous seriez mort à ce moment-là... auriez-vous souffert? Non,
n'est-ce pas?... L'aviation... c'est encore la plus belle arme... on y meurt proprement... sans se voir mourir... »
J'espère que ses prévisions ne l'ont pas trahi, qu'il ne s'est pas vu mourir... Malgré tout son profond patriotisme, sa sérénité ardente, il aurait regretté la vie qui devant lui s'ouvrait large et superbe.
A son père, le distingué chef des services d'architecture de la Ville de Paris, à sa femme admirable qui l'avait suivi dans tous ses voyages, à son frère, notre camarade Jacques Bonnier, lui aussi dans l'aviation, nous envoyons notre sympathie désolée, et notre souvenir s'envole vers sa tombe lointaine, brusquement, impérieusement, comme un sanglot longtemps contenu et qui s'épanche.
« Non... non et non... Vous n'avez pas compris, n'est-ce pas? Pas plus de permissions pour vous que pour les autres... C'est le règlement... Il est formel...
— Mais cette permission, mon général...
— Oui... oui... je sais... Permission pour aller sur le Plateau... à votre escadrille... Connu !... Vous vous imaginez que je coupe là dedans?... Savez-vous le petit raisonnement que vous vous êtes fait?... Voilà cinq semaines que nous sommes à l'hôpital... Cinq semaines que nous n'avons pu aller à Nancy... Allons trouver le général... cette vieille culotte de peau...
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— Oh ! ! !...
— J'ai dit... Et on lui bourrera le crâne. Seulement, voilà... la vieille culotte de peau se rappelle sa jeunesse... elle n'est pas dupe ; de plus, elle a charge de votre santé. Par suite, vous ne sortirez que complètement guéris... Là-dessus vous pouvez rompre, c'est l'heure de ma contre-visite... »
Et clopin-clopinant, M. le médecin-inspecteur principal en retraite S..., directeur de l'hôpital auxiliaire no..., s'éloigne en souriant, très heureux du bon tour qu'il vient de nous jouer...
« Quelle déveine !...
— Il est intraitable !
— Moi je n'y tiens plus... Je ne puis plus rester dans cet hôpital... J'étouffe !... »
Voilà bientôt un mois que, dans notre chambre ou dans le jardin fleuri, nous menons l'existence calme qui convient aux blessés.
Mais à présent que ma tête est légère et la jambe de V... moins loui-dc, nous sommes
assaillis par des idées d'indépendance, de liberté ! Il faut toute l'angélique douceur de sœur Marie-Madeleine pour que nous ne mettions à exécution les projets plutôt extravagants qui naissent dans nos cervelles.
« Pourquoi nous retient-on, ma sœur? Nous sommes guéris...
— Non, mes enfants... V... traîne toujours un peu sa jambe ; quant à vous, hier matin, vous avez eu encore un étourdissement... D'ailleurs, ce n'est pas à moi de vous donner votre, exeat... mais au général... Demandezle-lui », ajoute-telle.
Et ses grands yeux violets pétillent de malice.
— Ah! le général!... Parlons-en du général! !... Il vient de nous refuser catégoriquement une petite permission de rien du tout... »
Décidément, nous ne rencaissons pas du tout le général ; cependant, pour nous être agréables, il révolutionnerait sa maison ; il nous envoie des livres, des revues, des
illustrés, s*occupe de nos menus, accompagne notre médecin traitant dans sa visite, bref s'ingénie à nous faire plaisir; seulejnent, tout cela nous laisse froids ; ce que nous voulons c'est être libres, et, nous comparant à des oiseaux en cage, nous nous appesantissons sur notre sort avec une lourde mélancolie...
... Deux heures... rockings... cigarettes... cartes... nous jouons des haricots, le général — il a toutes les finesses — nous ayant fait délester de notre bourse ; la partie traîne...
« En arriver à ponter avec des haricots...
— Et des haricots rouges encore !...
— C'est à en pleurer... »
... Tout à coup, des cris joyeux... du bout de l'allée des silhouettes amicales viennent à nous ; celles de nos camarades d'escadrille, qui descendent du Plateau, afin, par leur présence, de nous faire endurer notre supplice.
... Effusions...
« Tu as engraissé !...
— Vous êtes comme des coqs en pâte !.,.
— Quoi de neuf là-haut?
— Pas grand'chose... Hier, G... s'est cassé la g... sur bi-moteur à l'atterrissage... Il a redressé trop tard et il est rentré dans le sol comme une brute !...
— Abîmé?
— Une jambe et la figure... le idnc complètement rectifié !... Quand revenez-vous? Dépêchez-vous... Dans les bois, il y a du muguet superbe !... Puis baissant la voix :
— La nuit prochaine, raid épatant en perspective. Nous allons une vingtaine sur la gare des Sablons. »