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L'éternelle question —= "Melle question
Il n’est pas d'usage de parler de l'amour aux jeunes filles ; les mères observent sur ce point un silence plein de mystère qui laisse place à toutes les suppositions, aux illusions les plus extravagantes, et chacun s’en fait un idéal d’après ses goûts et les caprices de son imagination.
Les parcnts n’entendent pas pourtant soustraire leurs enfants à une loi formidable qu’ils ont subie euxmêmes, mais ils laissent aux circonstances le soin hasardeux de les instruire, au risque de laisser briser les cœurs fragiles confiés à leur garde. S'ils surveillaient davantage l’éclosion du premier sentiment tendre, s'ils dirigeaient mieux ceette tendance affect ive qui s’agite dans tous les êtres, ils s'épargneraient, comme aux jeunes, bien des chagrins et des soucis.
Pour les adolescentes qui sortent du couvent où l’on ne parle de l’amour qu'avec une sainte frayeur, il a tout l’attrait des choses défendues et il revêt la première paire d’yeux étincelants du monsieur qui se mettra en tête de troubler la douce quiétude de leur petit cœur innocent. Bouleversées par ces premières émotions qui sont si loin pourtant de l'amour véritable, elles réveront du prince charmant et cette pensée
troublante les poursuivra jusque sur les pages austères
de leurs livres classiques et fera grand tort à l'analyse logique comme aux problèmes d’algèbre, aux dates d'histoire et aux narrations françaises.
On a beaucoup parlé des amours d’enfance ; je sais que quelques-uns n’oublient jamais la première et la mieux aimée, celle à qui s’adressait l'hommage fervent de leur vingtième année. Les événements plus forts que la constance humaine, détruisent le plus souvent ces naïfs romans et les amoureux dispersés se revoient plus tard sans qu’on soupçonne qu’ils furent les acteurs d’un même drame. Ces souvenirs n’amènent d’ailleurs ni amertume ni regrets et l’on est heureux si seulement l’on constate que l’objet de sa flamme a tenu ce qu’il promettait et si l’on retrouve sous une enveloppe différente le même esprit et la même âme.
Moins idéalistes et plus terre à terre sont les amoureux des villégiatures à la mode. Ils débitent sur un ton de madrigal des déclarations auxquelles ils ne croient guère et que les jeunes filles acceptent comme un hommage obligatoire qu’on rend à leur beauté et à leur toilette. C’est l’école de l’orgueil et de la coquetterie, et celles qui s’en contentent risquent fort d'ignorer toujours la douceur des sentiments véritables. Elles feront plus tard de mariages d'intérêt et de convenance, elles soupèseront toujours de l'œil les positions et les fortunes, et comme elles sont avant tout pratiques, elles mettront leurs charmes au service de leurs ambitions.
L’aveu, si peu sincère qu’il soit, tombe parfois dans des oreilles plus crédules : ce sont les pauvres sentimentales qui rêvent à l’âme sœur et qui se prennent à
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leurs propres enthousiasmes. Ce sont elles qu’on devrait surveiller davantage, car les premières déceptions leur enlèvent parfois la faculté d’être heureuses. Quand elles ont compris qu’on a joué pour elles la comédie de l’amour, quand à la place du dévouement elles ne voient qu’un cruel égoïsme, elles se replient sur elles-mêmes comme les sensitives et elles ne reprennent leur sourire que lorsqu'elles savent s’oublier devant les épreuves des autres.
Malgré tous ses dangers et ses contrefaçons, l'amour existe profond et durable, mais il faut qu’il s’'épanouisse dans la saison favorable, ni trop tôt, ni trop tard ; il faut encore qu’il s’alimente d'estime et de respect mutuels et qu’il repose sur des qualités d'esprit et de cœur. T1 n’a pas la rapidité d’un orage, ni la violence d’un feu de paille, il vit de calme dévouement et d’intelligentes concessions. Il est la joie qui dore et qui égaie l’austèré montée de la vie, il est la récompense de ceux qui n’ont pas dissipé à l’aveugle les réserves de leur âme, il grandit et s’épanouit sur plants de vertu, de devoir et de sacrifice.
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Au Christ mourant
Vous trouverez peut-être chères lectrices, que j’abuse un peu de mon droit de vous sermonner. C’est en ce Christ mourant, dont on se rappelle partout, pendant la semaine sainte, les immortelles douleurs, que je trouve ma meilleure excuse. L'espoir que mon article peut consoler une seule agonie, suffit pour compenser les sarcasmes de ceux qui ne comprennent pas qu’on écrive comme on pense, ni qu’on se préoccupe de l’éternelle vie dans cette brève journée qu'est la nôtre. à
Il vous appartient, mesdames, ce difficile apostolat de réconcilier les vôtres avec ces séparations qui ne sont après tout, ni longues ni définitives.
Quand, des lèvres du médecin, tombent ces paroles terrifiantes, qui sont une condamnation à mort et qui vous blessent si profondément, vous n’avez pas le droit de vous isoler dans votre chagrin.
Ne vous opposez pas, surtout, à ce qu’on avertisse vos malades de leur état véritable et, si vous craignez que le prêtre, en venant vers eux trop brusquement les saisisse et les effraie, trouvez dans votre cœur la vaillance de leur dire, avec des mots tendres et encourageants, l’implacable vérité.
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Ne retardes pas d’une heure cette pénible confidence, de peur que leurs facultés s’engourdissent et qu’ils n'aient plus la clairvoyance nécessaire pour mettre leur conscience en paix.
Ne prenez pas cette lourde responsabilité d'envoyer devant le tribunal de Dieu, sans qu'elle s’en doute, l’âme la meilleure et la plus fervente. Tous, nous avons besoin du ministère et des consolations du prêtre, avec les grâces que procure le sacrifice de sa vie généreusement offert.
Si, plus malheureuses, vous avez affaire À des pécheurs endurcis, ne prenez nul repos. Demandez des prières À ceux qui passent leur v'e à intercéder pourles oublieux, pour les négligents, pour les coupables: car votre seule consolation, n'est-elle pas l’espérance de revoir ceux qui partent ? Que l’amour que vous leur aviez voué, en ce monde, et qui était si tenace et si fort soit ingénieux dans cette dernière lutte contre les ennemis de ces âmes, les mêmes peut-être, qui ont détruit votre bonheur humain.
S'il n’est plus temps de le rappeler, si tous vos efforts ont été vains, au nom du martyre qui a été le vôtre, réclamez leur salut de la miséricorde divine.
Si vous avez été pour elles l'affection qui ne se dément et ne se fatigue jamais, il est impossible que dans ces cœurs gangrenés il ne reste pas une fibre par où vous puissiez pénétrer. +
Quand l'aube de l’autre vie se lèvera devant les yeux éteints de ces moribonds ; quand éclairés d’une autre lumière, ils comprendront quels dons ils doivent à votre indulgence et à votre dévouement, ils vous aime-
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ront plus et mieux qu'ils ne l’ont fait ici-bas. Ils veilleront sur vous, d'autant plus efficacement qu’ils
celles dont les souffrances morales étonnent parfois la raison ont sur le cœur du Christ Sauveur la même puissance que Marie-Madeleine et Marthe, lorsqu'elles obtenaient de ce divin Ami la résurrection de !asare.
212 EN RELISANT LES VIEILLES PAGES ne
A la première étoile
Le soleil s'est couché dans des nuages de pourpre, c’est l'heure mélancolique et douce du crépuscule. Sur la rivière où les grands sapins mirent leur tête altière, on n'entend que les avirons ou quelque barcarolle que l'écho répète et transforme, à distance, en harmonieux murmure.
L'esquif suit les gracieux méandres de l'onde capricieuse, il côtoie les rives enguirlandées de feuillage vert de toutes les nuances. Il passe devant les maisons isolées pour se perdre bientôt en pleine solitude, tandis que, dans le ciel que l'ombre envahit, apparaît la première étoile.
Elle a une physionomie vivante et familière, on
‘ dirait un visage d’ami qui se met À la fenêtre. Elle vous rappelle votre jeunesse, l’heureux temps où vous la guetties, parce qu’à la même heure un autre la regardait aussi ; vous connaissez si bien sa place que votre tête se tourne d'elle-même vers ce point lumineux. Quels colloques mystérieux se tiennent avec l’astre brillant par des soirs comme celui-ci!
C’est l’heure des causeries paisibles, où l’on évoque le passé à voix basse, comme s'il pouvait encore revivre: celle où les souvenirs, riants ou tristes, accourent du fond du passé. La chanson des vingt ans, exquise
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et troublante, bourdonne encore à nos oreilles : c'est qu’elle est éternellement jeune, éternellement belle.
Si raisonnable que vous soyez, vous glisseres sur la pente de la réverie, vous ferez de folles chevauchées dans le domaine de l’irréel et de l’invraisemblable, vous serez sentimental et fou devant cette belle nature immuable et sereine. La folle du logis, que vous tenes en laisse, "prendra un moment sa liberté et ses droits, Vous reu. , en sautant des pages, le livre que vous avez épek mot à mot ; vous n'y verres qu’un nom, celui de la première evoile qui s’est levée sur votre vie; astre éteint, disparu au plus fort de l'orage, mais dont la lumière était si apaisante et si pure.
Elle à sa place à part et ce que vous avez vu depuis d’éclatants soleils n’en a pas amoindri l'éclat ; elle reste au-dessus d'eux dans son charme discret et lointain.
Vous l’aves suivie si longtemps, espérant toujours la rejoindre, puis, un jour, las de constance, vous l'avez trouvée trop dédaigneuse et trop dis‘ante ; vous avez fermé vos yeux À la vision idéale ; vous l’avez abandonnée.
Vous avez cru de bonne foi qu’elle était morte et voici qu’elle ressuscite. Son fantôme n’a rien d’effrayant. Il vous rapporte ce. qu’il y avait de meilleur en vous: votre enthousiasme, votre désintéressement, votre générosité. Une image que vous ne reconnaftriez ni au physique ni au moral : des yeux nalïfs qui laissent voir jusqu'au fond de l’Ame, un cœur tendre qu’un rien trouble ou désespère. Se peut-il que vous ayez été tout cela ?
Vous avez appris à mesurer votre affection, à calquer vos paroles et vos actes sur un cliché connu ; vous avez pris un air sceptique. L'égoïsme qui vous entoure vous a forcé à vous armer et à vous défendre. Vous avez de l'ambition, la fortune vous sourit, les honneurs vous appellent ; pourtant, quand vous ne posez plus devant un public qui vous admire, quand vous ne craignez pas qu’on vous trouve vieux jeu, vous revenez volontiers vers des choses moins positives et, devant la première étoile, vous regrettez que vosrêves ne soient point immuables comme elle.
Les déménagements
Ce n’est pas l’hiver, et ce n’est pas non plus le printemps; le cel semble nous en vouloir d’arborer trop tôt chapeaux de paille et vêtements légers. Le soleil ne nous verse que des rayons pâles, comme s’il était avare de sa bienfaisante lumière et de sa vivifiante chaleur. On n’entend que plaintes, que murmures, que souhaits impossibles ; on ne rêve que des pays où fleurit l’oranger.
Et le joli mois de mai, qui oublie si souvent de nous sourire, ramène une date sombre, mélancolique, celle des déménagements. Quand on n’a pas l'immense bonheur d’être rentier, que l’on n’a pas su, ou plutôt que l’on n’a pas pu se bâtir un nid durable, on reste soumis aux caprices des événements et du propriétaire. Quand on est parvenu à se donner l'illusion du ches soi, que le décor qu’on a tendu n’effarouche pas trop son rêve, souvent il est déjà temps de lui dire adieu et de s’en aller plus loin s'installer dans des chambres laides, qui déplaisent surtout parce qu’on ne les voit que d’hier.
Il n’était pourtant pas beau, non plus, l’ancien logis; il était souvent incommode et l'on critiquait volontiers, soi-même, tous les détails ; mais on l’habitait avec les siens, il contenait des souvenirs, et si gais et si tristes, que même son papier terni et fané semble
raconter l’histoire de quelque rapide bonheur, détruit par la pauvreté, par l'oubli et par la mort.
Rien de plus pénible que de contempler, juchés en pyramide, les meubles disparates qui, frottés avec soin et disposés avec art, sont une part du chez nous. Il: n’ont plus ni grâce, ni charme; quelques-uns laiss ::t voir des blessures qu’on n’aurait jamais soupçonnées ; ils ont, sous la grande lumière de la rue, un air vieillot qui fait mal, et les souvenirs qu'ils rappellent semblent, au contact de la foule indifférente, importuns et banals.
Aussi, quand je rencontre, dans nos rues étroites, une de ces charges monumentales et significatives, je ne puis m'empêcher de songer aux causes multiples qui chassent les pauvres humains de leur abri temporaire, et je plains ceux dont :a tranquillité vient d’être mise à une aussi dure épreuve. Quelques-uns, je l’avoue, vont vers quelque demeure plus belle, mais, alors, ils ne s’embarrassent pas toujours des témoins de leurs anciens jours. Ils se défont des vieilleries. Ils achètent du neuf, moins solide quelquefois, mais plus brillant et ils ne regrettent la situation plus modeste et paisible que lorsqu'ils ont éprouvé les inconvénients de la nouvelle.
Parfois, c’est un revers qui chasse du foyer où l’on a vécu et parfois aussi c’est un deuil; pour ceux-là le départ marque une pénible étape. Ils laissent entre les quatre murs une félicité que, grâce à leur imagination, ils avaient cru définitive ; après des années, la simple vue de ces chambres, que d’autres auront habitées après eux, fera remonter dans leur âme l’amertume de cette heure inoubliable,
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Dans l'assemblage incohérent de la grande charrette, il est cependant un objet qui repose le regard. On le met toujours au faîte, afin qu’il ne se heurte pas à de rudes et grossiers contacts. Dans la maison où l'on va comme dans celle que l’on quiti. -aême quand l’âtre est éteint, même quand on emporte des regrets inguérissables, on l’entourera de sourires et de soins, le petit berceau qui symbolise si bien la famille.
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Un coeur fidèle
J'ai promis déjà à une corresponds : ‘2, un article sur les âmes qui n’oublient pas. Elle sanolait croire que j'acceptais trop aisément la théorie de l'inconstance universelle et protestait, avec chaleur, de l'inaltérable souvenir qu’elle gardait à son mari défunt... Pourtant, au moment de remplir ma promesse, je ne prendrai pas une femme pour héroïne ; je les crois si nombreuses, les vestales du vrai feu sacré, que je croirais trahir les confidences qu’on m'a faites, que je craindrais pour elles la curiosité gouailleuse du public.
On chercherait les modèles qui ont posé devant ma plume de chroniqueuse, on disséquerait les cœurs qui ont vibré sous ma compassion féminine, on tenterait de ridiculiser l’entêtement de ces sentimentales qui n’ont aimé qu’ünefoiset qui n’ont pu se résigner à porter une chaîne dont une affection réciproque ne dorait pas le poids. On a toujours voulu ignorer que leur renoncement fût volontaire, on n’a jamais pu comprendre qu'elles ont préféré rester seules que d’épouser une position ou une fortune. C’est donc l’histoire d’une âme que je vais raconter et tant mieux si l’on croit le personnage fictif ou légendaire. Rien n'empêche d’ailleurs qu’il ait vécu dans des temps reculés et que j'aie décou-
vert son roman, dans quelque vieux bouquin jauni fané.
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S'il était né il y a cent ans, on l’aurait mieux compris qu’à notre époque de prog”. * ‘- hommes n’ont plus le temps d'étudier leurs seuus.: … et où les écoliers gardent seuls, avec les poètes, le privilège de chanter l’amour. Les fées qui veillèrent sur son berceau y déposèrent pourtant des dons multiples et magnifiques : À côté d’une intelligence vive, une mémoire remarquable, une facilité d’élocution prodigieuse et un cœur tendre qui devait se heurter à tous les angles rudes de la vie, se meurtrir à toutes les réalités sombres, après avoir tendu vers les plus séduisantes illusions,
Que devait être l’âme sœur de celle-ci, d’après la loi des contrastes, sinon une femme rieuse et point sentimentale, ne cherchant à résoudre aucune énigme : faisant souffrir inconsciemment, sans avoir cherché à plaire ; ne comprenant pas que sa destinée eût pu tenir dans cette affection entière et exclusive,
Ayant brisé ce cœur sans lavoir voulu et sans pouvoir le guérir, elle a passé dans cette vie, comme une étoile filante dans les nuits de juillet, laissant l’ombre à la place de sa traînée lumineuse. L'homme ne s’est pas consolé; il n’a pas cherché dans la foule des femmes qui retiennent le regard et attirent le sourire, si quelqu'une n’avait de plus beaux yeux et une voix plus douce que celle de sa chimère ; Si aucune n'aurait mieux compris ses aspirations intellectuelles et sa valeur morale. Il a porté le deuil d’une vivante, avec plus de respect et plus de larmes qu’on ne porte celui d’une morte et je me
demande s'il fut vraiment malheureux. N’aurait-il pas souffert davantage, de découvrir, plus tard, les contrastes trop violents entre leurs deux natures? Si celle
qu’il aimait, prise de compassion pour un malheur dont elle n’était pas responsable, l’eût épousé par pitié, n’aurait-il pas subi un long martyre, en constatant combien peu profonde était l'affection qu’il recevait en retour de son entier dévouement.
Il a aimé, au contraire, sans espérer d'autre bonheur que de savoir sa mie heureuse ; il n’a pas essayé de bâtir un autre rêve sur les débris du sien ; il a vécu du regret d’un passé auquel il ne devait rien, épris de la science et de l’étude, plus heureux que tant d’autres qui n'ont pas même d’idéal. Le temps a pu rider son front, blanchir ses cheveux, ralentir sa démarche ; son cœur, où le souvenir a dressé un autel toujours paré de fleurs, a vingt ans, et, le sourire aux lèvres, il regarde passer les humains qui s’attardent le longdela route, à causer, la main dans la main.
La douleur l’a fait indulgent et résigné et cette joie que d’autres ont conquise, il ne croit pas qu’on la lui vole, puisque celle avec qui elle eut été si douce, n’est plus là pour la partager.
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Le problème
Une correspondante m’écrit : Bonne amie, ne pourriez-vous pas trouver une issue à la situation qui m’angoisse ? Depuis que je suis revenue du couvent, je suis continuellement aux prises avec maman.
Et pourtant je l'aime, je voudrais la comprendre et l'aimer mieux encore. Pendant mes années d’études, je me faisais d’elle une idée si grande et si belle : la réalité me cause une déception plus douloureuse que je ne saurais l’exprimer.
Il me semble qu’une mère n’a pas de défauts et que son amour adoucit les nôtres de façon à éviter les heurts. Or il se trouve que maman n’est pas patiente comme je me le figurais ; à la moindre contrariété, elle me dit des choses humiliantes et dures.
J'ai voulu, pour la soulager, changer un peu la routine de la besogne quotidienne, utiliser les méthodes que l’on m’a enseignées au couvent et. .. je l’ai froissée. Elie croit que je dédaigne sa manière et dit qu’elle a suffi amplement à élever convenablement mes frères et mes sœurs.
Elle semble s’irriter de ce que je fais des confidences à mes amies et, lorsque je reviens d’une promer-de et que j’en raconte les incidents avec enthousiasme, elle me raille.
Ce sont là mes griefs, mais ce n’est pas le seul sujet de mes larmes, car je pleure en vous écrivant, sans pouvoir endiguer ce déluge qui m’enpêche de lire les mots que je trace.
Si j'ai perdu des illusions sur maman, j'en ai aussi perdu sur moi-même. Il me semblait, au couvent, que j'avais fort bon caractère. La discipline et la règle aidant, je suivais avec bonne volonté les excellents conseils de mes maîtresses. Je croyais qu’il en serait de même à la maison, que j'aurais une besogne toute tracée pour employer mes jours et que je serais ensuite pour maman une compagne et une amie.
Or, depuis mon retour définitif, il y a plus d’un an, je ne marche qu’à ma fantaisie. Le lever et le coucher ne sont pas plus réglés que les heures de travail et de repos, et si maman n’est pas toujours douce et aimable, je ne le suis pas davantage. Je réponds par des impertinences à la moindre parole un peu vive; et bien que je regrette ensuite ces incartades, je n’ose pas m'en excuser et je parais bouder dans mon coin des heures entières, tandis qu’il me manque seulement le courage de sourire.
Tout cela m’empêche de me plaire chez nous, et je rêve à toutes sortes d'aventures qui m'en feraient sortir. Vite, un conseil, bonne Ginevra, un remède, s’il en existe pour mon mal, car c’est affreux, n'est-ce pas, de ne pas savoir aimer sa mère ?
Si je réponds ici à ma correspondante, c’est qu’elle n’est pas une exception, comme ell: le croit. Si elle interrogeait des compagnes plus âÂg: :s, mieux averties, elle saurait qu'avant de trouver la vie bonne, avant
d’apprendre à choyer leur entourage, elles ont eu À lutter rudement contre leur propre caractère.
Il est certain que nous idéalisons nos mères, que nous les parons de qualités héroïques qu’il n’est pas donné à toutes d’avoir ; et qu’ensuite, avec la cruauté inconsciente de la jeunesse, et parce qu’elles ne réalisent pas le portrait tracé par notre imagination, nous le leur laissons deviner et nous les faisons souffrir !
En sont-elles moins dignes de notre respect, de
nos soins, de notre confiance? Bien au contraire; à mesure que nous vieillissons, nous comprenons mieux leur dévouement et les sacrifices qu’elles ont faits pour nous, et le meilleur souvenir que nous puissions conserver, même et surtout lorsqu'elles nous ont laissées Pour toujours, c’est d’avoir fait tout ce que nous pouvions pour elles. Si elles manquent parfois d’inaulgence, gardons-nous bien d’en manquer aussi. Il vient un temps où après avoir été tout pour leur famille, les mères se sentent moins nécessaires. Elles aperçoivent dans leurs filles surtout. des velléités d’indépendance, des méthodes autres que celles qu’elles ont apprises, elles croient que les cœurs changent aussi et elles en souffrent. Mais comme leur peine a sa pudeur, elles la concentrent en elles-mêmes et, dans leur entourage, on confond cette tristesse avec de la mauvaise humeur.
Ce sont les filles qui, à force de prévenances et d’attentions, doivent chasser ces nuages du cœur des mamans. C’est la confidence de leurs premières joies, de leurs premières peines, surtout, qui les aidera puissamment à donner l'assaut à la défiance.
Elles s’imaginent parfois que les mères ne comprennent pas leurs élans, leurs enthousiasmes, leurs déceptions, comme si la nature n’était pas un perpétuel recommencement ou qu’il existât deux manières d’être jeunes.
Cet abandon des enfants sera leur meilleure, leur unique sauvegarde : un cœur où pénètre librement le regard maternel, est à l’abri du danger et de la corruption.
Bas-Bleu
Un monsieur, fort galant homme, si fervent admirateur du beau sexe qu’il n'a jamais pu se décider à faire un choix, présentait dernièrement une de mes amies. Après lui avoir payé, en homme aimable qu'il est, un tribut d’éloges un peu exagéré, il ajouta d’un ton sarcastique : c’est un bas bleu, le seul défaut que je lui connaisse ! Mon amie n’a pas protesté, c’eût été un demi-aveu de culpabilité, mais elle est restée songeuse. Est-il suffisant pour être un bas-bleu de ne pas émailler trop généreusement sa correspondance de fautes d'orthographe et de signer d’un pseudonyme quelques bluettes dans un journal local ?
Dans sa pensée et dans la mienne, un bas-bleu est un être qui n’est d'aucun sexe puisqu'on lui refuse la bonté et la grâce féminines ; c’est une espèce de gendarme qui poursuit la conquête des droits de la femme par tous les moyens possibles : depuis la chaire et le husting jusqu’au poignard des anarchistes.
Il faut croire que beaucoup de femmes ont des goûts moins belliqueux. 11 me répugne de dire du mal des pauvres illuminées qui ont entrepris la régénération du monde en prenant la place des hommes. Pour en être rendues là, elles ont dû beaucoup voir souffrir.
* Elles sont comme ces savants qui expérimentent sur
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leurs patients des remè : nouveaux. Plus dévouées encore, elles essaient 5... elles-mêmes leurs méthodes et leurs théories. . . illusoires. ;
Mais, la femme a des droits, elle peut gagner son pain à côté de l’homme si elle est suffisamment outillée pour la lutte pour la vie, si ell sait surtout se faire respecter de ses compagnons de labeur.
Elle doit travailler pour les siens : parents chargés d'années qui ont dorloté son enfance et que la fortune a trabis quand ils touchaient au terme; pour ses enfants si Dieu a repris leur père ou qu'elle se soit liée à un être indigne ; même Ia vieille fille à qui on refuse tant de privilèges a celui de préférer l'indépendance à quelque position de parente pauvre chez des gens riches. Tant mieux si son intelligence *::i perrnet un travail où l'esprit ait plus de part que le curps.
Le préjugé qui s’attaquait aux travailleuses est à peu près détruit ; l’épithète de bas-bleu reste surtout accolé au nom de celles qui font de la littérature en amateur. Une femme doit savoir faire la soupe et les confitures, mais qu’elle n’écrive pas ! On la louera si elle est excellente ménagère, infirmière entendue, mère et sœur dévouée. On lui permettra à ses heures de loisir de broder, de pianoter et de chanter en fausset; elle peut même décorer ses murs de croûtes plus ou moins réussies ; mais s’il lui vient de bonnes idées et qu’elle se mêle de les écrire : bas-bleu, va !
Pourquoi ne pas laisser à chacune la distraction qu’elle préfère ? Quand elle a passé tout le jour courbée sous le travail manuel, pourquoi n’aurait-elle pas cette jouissance de choix : le livre qui la repose où
qui lui fait du bien, la plume et le papier où son esprit oubliant un moment qu’il est le prisonnier de la matière, va rêver de belles et douces choses, la parole qui ira peut-être éveiller dans d’autres âmes le désir d’être bonnes et uiiles.
Quand même on continuerait à dire : bas-bleu, pourquoi le mot qu’on lance comme une injure ne deviendrait-il pas un éloge, si les femmes à qui il s'adresse se vengeaient en prouvant que, chez elles il est une qualité.
À l’Hospice
Dans l'immense salle où trottine le pas alerte de Sœur Rose, où rayonne le doux sourire de Sœur Claire, il y a bien trente vieillards, d’infirmités diverses et d’âges différents. ‘En faisant le tour de ces lits et de ces fauteuils, plus ardemment convoités que les plus brillantes positions, et qui ne restent jamais vides, on pourrait étudier un des côtés les plus poignants de la souffrance humaine.
Par quel concours de circonstances sont venues s’échouer ces sinistres épaves du plus lamentable naufrage ? Ces pauvres loques humaines qui ne s’agitent que pour des motifs enfantins, recouvrent pourtant des âmes immortelles dont le rude pèlerinage est à la dernière étape et quelques jours à peine séparent plusieurs d’entr’eux de l’au delà splendide qui fait briller les yeux profonds de Sœur Claire, quand elle veut ranimer la foi apathique des pauvres vieux auxquels elle a sacrifié tout ce que la vie lui faisait de promesses. Certes elle n’avait pas à se plaindre de son lot, et pourtant elle a préféré se faire la servante des plus humbles que d’écipser, par sa beauté et par sa grâce, celles qui la jalousaient.
Elle les aime, les pcrias dont personne ne prend soin ; elle les sert avec une * :1ne humeur que ne rebutent pas
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même les soins les plus répugnants ; elle les traite avec une déférence filiale, attentive à ce qui peut leur causer le plus petit plaisir.
Ceux qui n’ont connu que la misère et les secours de la charité sont les moins malheureux ; ils achèvent leur existence de vagabonds et d’abandonnés. Ils ne connurent point les caresses d’une mère, personne ne les a choisis pour compagnons des bons et des mauvais jours ; et, quand on leur apporte l’écuelle de soupe fumante qui réconforte leur estomac, coutumier des longs jeûnes, le même éclair de joie illumine leur face blême, et ce dernier abri, ménagé à leurs derniers jours, leur fait comprendre et souhaiter le repos éternel.
L’hospitalité est moins douce à ceux qui ont descendu lentement les degrés de l’échelle sociale : ils furent riches, puissants, instruits, aimés, et ce lit d'hôpital est leur suprême déchéance. Tout leur est pénible, la nourriture, le voisinage de leurs compagnons d’infortune, la privation du confort auquel ils furent habitués et surtout la révolte qui gronde sourdement au souvenir d’un passé dont ils ont abusé.
Ils détournent la tête, et une fugitive rougeur colore leur front jauni en reconnaissant dans quelque dame patronesse, qui quête avec tant de zèle pour les pauvres vieillards, une jeune fille rencontrée jadis, une danseuse oubliée de quelque bal lointain.
C’est pourtant sous ce toit, qui leur pèse, qu'ils ont goûté du moins une joie trop longtemps inconnue : la paix de la conscience.
Il est une autre classe de soufirants dans la grande salle de l’hospice : celle des bons vieux qu'on a pris à
leur campagne ensoleillée, aux horizons connus qui réjouissaient leurs yeux, à la terre maternelle qui les a bercés et nourris.
Leur âme de campagnards est perdue dans ce décor monotone où l’on sait à peine où le soleil se lève, et les toits cachent la montagne verte qui rappellerait un peu le village.
Ceux-là jardinent dans de minuscules carrés, pour la sœur cuisinière, et la sacristine leur confie les plantes qui servent à décorer l'autel. Certes, ils soignent avec attention et respect les tiges de bégonias, de géraniums et de rosiers qui vont s'épanouir au milieu de l’encens et des fleurs, mais la nostalgie leur reste des espaces immenses, de la charrue attelée à la Grise pour les labours d’automne, des grands vents qui ne caressent plus leur crâne dénudé. Ils sont plus douillets et plus souffreteux que les citadins, et c’est leur toux étouffée qu’on entend à la messe matinale, avec le cliquetis des chapelets de bois des religieuses qui reviennent de la table de communion.
Pourtant ils ne sont pas les plus à plaindre. Parmi ces malheureux, il en est que leurs enfants auraient pu garder qui ont refusé de prendre soin de leur vieillesse. Que sont toutes les privations, tous les chagrins à côté de cette détresse des parents des ingrats? Ils avaient tant peiné pour élever leurs petiots, ils s'étaient privés de nourriture et de repos afin que la couvée eût chaud et
qu’elle ne souffrît pas de la faim ; On leur a refusé un pain qui était déjà si amer, on leur a enlevé le lit si étroit et si dur, on les a chassés de la maison où ils tenaient pourtant une place si humble et si minime.
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Et c’est pourquoi, lorsque le vieux semble ne s’intéresser à rien, une larme brûlante filire parfois entre ses paupières alourdies : c’est un enfant quiest passé et qui ressemble à ceux qu’il ne verra Pas grandir, c’est Sœur Angélique qui, en le conduisant à la chapelle, lui a dit de sa voix candide : Père, appuyez-vous sur moi, et qu’il a cru entendre sa fille, quand elle avait vingt ans, et qu’elle n'avait pas le cœur desséché par l’ambition et par l’avarice.
Aveugles, qui laissez aux étrangers le soin de recueillir les dernières paroles et les derniers sourires des vôtres ! Imprudents, qui enseignez à vos fils le mépris du passé et l’ingratitude ! Egoïstes, qui vous croyez éterncilement jeunes, éternellement heureux et qui toucherez demain à la décrépitude et à la mort !
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Etrangère
Nous nous sommes rencontrées par hasard, comment en êtes-vous venue à me raconter ainsi les ennuis de votre vie d’isolée ?
Nous avions causé de fleurs de divers climats, vous aviez spécifié telles ou telles espèces qui viennent ici et qu’on ne voit pas chez vous et insensiblement, rendue expansive par la tempête qui fouettait la vitre, vous avez oublié la banalité de ce salon d’hôtel, vous n’avez plus vu l’inconnue que j'étais pour vous, hier, et vous avez dit tout d’un coup votre isolement et la souffrance qui vous étreint en entrant la journée finie dans votre chambre solitaire, et le vide qui vous reste au cœur de n’entendre jamais une voix, ou un rire de jeune fille.
Comme ce serait bon pourtant pour votre jeunesse, qui ne demande qu’à s'épanouir, d’avoir tout près d’elle une sympathie vibrante, à qui vous raconteriez les ennuis ou les incidents amusants de la journée, avec qui vous feriez mille petits projets pour vos rares heures de congé, que vous amèneriez faire une course quand le temps est très beau et qu’il vous déplaît d’accepter l’escorte de tel ou tel monsieur qui vous afficherait, jeune fille sans protection.
Et pourtant combien je vous admire dans votre soif d’amitié réelle de ne pas vous laisser prendre à cette
cordialité banale que l’on trouve à chaque pas ; combien je vous ai comprise d’envier surtout ces relations, qui ne viendront pas à vous, parce que vous êtes seule au pays et qu’on ne connaît personne des vôtres ; elles n’en seront que plus précieuses quand on aura vu que vous prisez si haut votre dignité de femme.
Vous travaillez pour vivre et vous croyez que vous devez garder à l'écart vos camarades de bureau, vous leur parlez amicalement, mais vous n’acceptez d'eux ni politesses, ni attentions, qui ne vaudraient pas le respect et l'estime qu’ils ont pour vous.
Jevousapprouvede vous priverde tant de petites joies qui vous amoindriraient, de faire jeûner votre cœur parce que le seul aliment qui le tente, le pain bénit de l’amitié ne sait pas venir à vous.
Votre fierté, c’est votre sauvegarde ; vous n’avez que l’ambition du vrai, les imitations vous choquent et vous répugnent. Votre description des jeunes filles que vous rencontrez, de leur amour exagéré de la toilette, de leurs conversations futiles, de leur flirtage ridicule: tout cela était croqué sur le vif. J’en ai vu et entendu tant de fois de semblables et je comprends que vous ne soyez pas avide de leurs plaisirs.
Ce que vous voudriez, ce serait une maison amie où vous entreriez sans frapper; la table où votre place serait mise à n'importe quel jour, à n'importe quelle heure ; des visages qui s’éclaireraient en vous voyant, quelqu'un qui approuverait certaines de vos idées et qui discuterait les autres ; quelqu'un enfin qui s’intéresserait à vous et qui voue rappellerait votre ‘ home, ”
En songeant que nos voies un moment croisées sont À jamais différentes j'éprouve comme une ombre de regret. Avec quel plaisir j'évoquerais avec vous le ciel brumeux de votre patrie et ces contrées que votre œil de voyageuse a effleurées. Si nous devions nous revoir je vous tendrais la main comme à une vieille connaissance, quoique, vous l’ayez dit, la nature humaine soit partout la même et que ceux dont l'amitié est enviable ne la donnent qu’avec prudence, on pourrait être votre amie et ne l’être qu’à bon escient.
Petiteanglaise aux cheveux blonds, aux yeux réveurs, je vous redis mentalement le souhait que je vous faisais ce jour-là, quand, un peu confuse d’avoir tant parlé, vous qu’on disait silencieuse, vous vous êtes levée pour nous dire bonjour. Puissiez-vous trouver celle que vous cherchez, la trouver telle surtout que vous la voulez : l’amie qui manque pour que votre vie soit heureuse.
ont à egret.
meux voyavous ance, rtout ne la amie
urs, vous tant êtes aver que vie
Fête-Dieu
C’est le soir ; le soleil descend derrière les Laurentides et nimbe encore de Pourpre et d’or les maisons et les ar. bres, le ciel et l’eau. C’est un soir très doux et très calme de juin qui fait rêver de repos et de paix dans un
que des hommes, des f rères, ne songent qu’à s’entr'égorger et se détruire ; qu’un soleil aussi vermeil éclaire des scènes de désolation et de mort ; qu’il luise sur des chairs livides, sur des membres brisés et des ruisseaux de sang. Et pourtant nous savons que tout cela existe, que le monde traverse une crise inconnue dans l’histoire et que l’époque la plus raffinée de la civilisation aura été la plus meurtrière et la plus cruelle ; qu’elle aura dressé les uns contre les autres, non seulement des hommes aux passions indomptables, mais encore des engins d’un perfectionnement invraisemblable.
Et ces déchaînements d’orgueil et de colère feront mieux connaître l1 puissance de Celui qui a donné pour limite aux fureurs de l'océan le grain de sable de la grève, et qui, sur ces haïines allumées, laissera tomber un jour, quand les peuples pantelants se seront humiliés, quand ils auront avoué leur détresse, le geste qui pacifie et qui ressuscite.
En attendant que les prières des justes aient obtenu ce miracle, comme aux jours de sa vie mortelle, touché de nos misères, le Seigneur se promène.
Entouré de sa cour préférée, des petits et des humbles et de ceux qui, écoutant un jour sa voix, ont tout quitté pour le suivre, il va dans son ostensoir d’or vers toutes les douleurs ; il se repose sur tous les trônes qu’on lui élève, il accepte tous les dons et tous les hommages.
Il jette sur tous les malheureux un regard de divine indulgence ; il sourit aux malades qui luttent contre l’âpre douleur physique ; il allège, plein de pitié, la lourde croix de ceux qui souffrent dans leur esprit ou dans leur cœur; il a doublement compassion de ceux qui ne l’appellent point à leur aide et qui, au lieu d’accepter la douleur qui sauve, restent en perpétuelle révolte avec le mal qui a tué leur confiance ; il appelle avec tendresse les pécheurs qui trafnent à leur suite une longue chaîne d’iniquités et de désillusions, car ils n’ont pas trouvé dans les sentiers de traverse le bonheur qu'ils cherchaient, ils le poursuivent toujours sans retrouver le chemin qui y mène.
Dans le silence du soir de juin, coupé par les hymnes liturgiques et le son joyeux des cloches, le Seigneur parcourt les rangs pressés des fidèles. Pour être plus facilement abordable, il a dépouillé jusqu’à la beauté de son corps glorieux. Ce n’est plus le prophète qui parcourait, jadis, les bords du lac de Tibériade, aux acclamations de la foule ; docile à la voix de ses prêtres, il n’est plus qu’un fragile morceau de pain qui s’offre pour soutenir l’humanité qui défaille.
L'heure est grave et solennelle : c’est le moment de crier au Maître qui passe, avec la foi et la confiance de Pierre, avec plus de motifs d'inquiétude : Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!