En represailles
Dans un volume intitule La Devastation de V Europe, Die Verheerung Europas, le Dr Muehlon libere sa conscience d'honnete homme. Cet ancien directeur des usines Krupp, en constantes rela- I tions avec les plus hauts personnages de 1'Empire, admirablement place pour voir les tristes dessous d'une politique qui voulait la guerre a tout prix, depose en patriote indigne des crimes dont une caste toute puissante souille l'Allemagne apres
i avoir annihile son sens moral.
Requisitoire a la fois terrible et emouvant. Car 1 il est profondement emouvant de voir un homme, mis debout par la force de la verite, dire au pays | qui est le sien et qu'il aime : Tu es le bourreau du J monde I
| Jour apres jour, le Dr Muehlon a ecrit son journal. On y trouve reduits a neant les faits pretextes pour dechainer la guerre, affirme que le mensonge et la cruaute font partie d'un systeme. Sj7steme avoue, du reste. Des le temps de paix, des 1902, le grand etat-major allemand n'avait-il pas
6 , ■ EN KEPRK3AJLLES
4 » if A * * ' 'if . * ,"i «■-"'• «
•imprime noir sur blanc, dans ses fameux Kriegsgebrauch im Landkriege, et enseigne a tout le corps d'oineiers, <ine doctrine d'autant plus abominable que parallelement les delegues alleraands signaient sans sourciller, apres d'hypocrites discours, les Conventions de La Haye? On lit en effet dans les Lois de la guerre continentale :
« Tout effort militaire est personnel avant tout. II suppose l'affirmation totale du caractere individuel. II exige que le combattant qui fournit cet effort soit aftranchi totalement des entraves d'une legalite genante et de toutes parts oppressive... Violence et passion, voila les deux leviers principaux de tout acte belliqueux et, disons-le sans crainte, de toute grandeur guerriere... Que des particuliers soient atteints durement quand on fait sur eux un exemple destine a servir d'avertissement, cela est assurement deplorable pour eux. Mais pour la collectivite, c'est un bienfait salutaire que cette severite qui est exercee contre les particuliers. Quand la guerre nationale a eclate\ le terrorisme devient un principe militaire necessaire. »
Le meusonge, d'abord.
Pour provoquer, pour legitimer la guerre, des la fin de juillet 1914 et les premiers jours d'aout, par ordre, l'agence Wolff, les journaux disent et repetent que quatre-vingts officiers francais, deguises en officiers prussiens, ont penetre en Allemagne par la Hollande ; que l'armee francaise occupe la
PREFACE
Belgique avec la complicite du gouvernement de ce pays ; que des medecins francais precipitent dans les ondes pures des sources allemandes les bacilles du cholera ; qu'un avion francais a bombarde Nuremberg.
Le 2 aout 1914, a Bruxelles, le ministre d'Allemagne fait connaitre au gouvernement beige la volonte des autorites allemandes de respecter les pays neutres... Or, deja, les troupes imperiales sont en marche. Et le soirdumeme jour, ce meme ministre remet au meme gouvernement Fultimatum qui precedait l'invasion de vingt-quatre heures!...
On comprend desormais que le Dr Muehloxa ecrive dans son journal :
« Les Allemands repandent la verite ou le mensonge selon que cela convient ou non a leurs fins» et qu'il denonce une hypocrisie «qui n'aboutit qu'a sanctifier le mensonge, a adorer la brutalite... Quant a notre presse, jamais elle ne pourra se laver del'ignominie dont elle s'est souillee dans cette guerre. Celle que nous avons maintenant est une lepre honteuse. L'Allemagne a besoin non seulement d'un nouveau cerveau et d'un nouveau coeur, elle doit aussi faire peau neuve. »
Apres le mensonge, conformement a la doctrine, la cruaute.
A Herve, quelques heures apres la violation
de la frontiere, tombant au milieu d'une population qui vaque paisiblement a ses occupations, les troupes allemandes massacrent sans jugement quarante-quatre personnes et incendient trois cents maisons. C'est alors l'immediate contagion de la folie. Comment, les Beiges resistent ! Partout on brule, on pille. Et on fusille des femmes, des enfants, des vieillards, des pretres. Les pastilles incendiaires, dont tous les soldats sont pourvus, — des milliers jonchent le sol apres le passage des troupes, — les pompes a petrole qui suivent les regiments, etablissent nettement la premeditation de toutes ces horreurs. Avouant, le general von Bulowlproclame et affiche :
oc C'est avecymon consentement que le general en chef a tait bruler toute la ville d'Andenne et fusilier cent personnes. Je porte ce fait a la connaissance de la ville de Liege, pour que les Liegeois se represented le sort dont ils sont menaces. »
Au tableau, cinq mille civils fusilles, vingt mille maisons incendiees, des centaines d'eglises dynamitees, la terreur, les flaques de sang... « Nous voulons en finir le plus tot possible, note le Dr Muehlon. A cet eflet, nous enjambons tous les cadavres. Necessity militaire est le principe juridi que qu'on invoque pour excuser toutes les horreurs. »
Mais il y a plus : on pietine la victime pantelante. « Cain calomniant Abel », dira le poete Suisse allemand Spitteler.
PREFACE
«C'est le gouvernement beige qui doit etre rendu responsable de ce qu'en Belgique des villes et des villages out ete rases », imprime la Kolnische Zeitung du 28 aout 1914.
« Les ruines des villes et des villages ne sontpas une accusation contre FAllemagne, elles sont un signe ineffacable de la bonte dont s'est couvert le peuple beige », ecrit le depute au Landtag Gottfried Traub. Son Excellence Bode, surintendant des Beaux-Arts, Bodo-Ebhardt, arcbitecte et professeur, le conseiller tres intime D1" von Falke, ie professeur Otto Grautoff, le conseiller intime Stiibben, cent autres, publient des etudes muees en traites de propagande repandus a foison, qui n'ont d'autre but que d'accabler les Beiges, ces peles, ces galeux, d'ou nous vient tout le mal. n II n'est pas vrai, rencberissent les quatrevingt-treize intellectuels devant les ruines furnantes de Vise, d'Andenne, de Louvain, de Termonde, de Dinant, d'Aerscbot, d'Ypres, devant les cadavres amonceles, que les troupes allemandes aient detruit ou incendie un seul monument ou aient porte atteinte aux biens d'un seul citoyen beige. »
Plus tard, les preuves des infamies perpetrees se multipliant, on avoue, mais la faute en est aux francs-tireurs qui « assassinaient » les soldats allemands, aux femmes beiges qui crevaient les yeux des blesses.
Notre intention est de marquer quelques etapes de la « pensee » allemande et non point d'accompagner l'armee de la Kultur sur les chemins de la guerre « fraiche et joyeuse », d'aller avec elle de Gerbevillers a Senlis, de Reims a Chauny, de Coucy a Arras, oil la pompe a petrole, les bombes incendiaires, en attendant les gaz asphyxiants, les lance-flammes et la scie mise au pied de tous les arbres fruitiers, accomplissent l'oeuvre de «terrorisme necessaire », comme ils l'accoraplissent en Armenie, en Serbie, partout ou evoluent les soldats ou les allies de la Gerraanie. Et la ou ne peuvent aller les gaz asphyxiants, va l'or perfide, s'insinue la trahison payee.
Les « neutres » eux-memes ne sont pas a l'abri de cette offensive universelle. On les inonde de libelles, de plaidoyers pro domo, de brochures illustrees, de tracts, d'in-folio, ou pullule le niensonge. « Qui aujourd'hui ne ment pas, est un gredin », dit plaisamment, mais surtout fort exactement, un journal humoristique d'Outre-Rhin. L'Alsace, affirme-t-on aux neutres, petitionne en masse pour demeurer allemande. Systematiquement, les Francais bombardent et detruisent leurs cathedrales, aneantissent des chefs-d'oeuvre dont les artistes teutons, designes a cet effet, sauvent au peril de leur vie des fragments mutiles. II ment par la gorge celui qui pretend que les soldats alle-
PREFACE
mands demenagent les maisons, pillent les fabriques, cambriolent les cofires-fo.rts, puis dirigent tout ce butin sur l'Allemagne. Cette guerre, que nous n'avons pas voulue, est sacree ! Nous defendons la liberte, les petits peuples menaces par la France et l'Angleterre, la justice outragee, le droit eternel, la civilisation, etc., etc.
Toute cette maculature s'abat sans arret sur la Suisse, en particulier. C'est un flot qui monte, une maree. Et parallelement, par tous les raoyens avouables et inavouables, on mene 1'offensive economique. Toute l'Allemagne, du chef d'etat-major au dernier des commis-voyageurs, en passant par les chimistes, les professeurs et les ministres du vieux Dieu, est mobilisee pour tirer de la guerre le maximum de benefices.
Cependant, com me la lutte se prolonge, que la victoire escomptee recule dans les brumes d'un lointain horizon, pour cacher 1'abime ou Ton court tous ceux qui ont un nom, ou tiennent une plume, ou detiennent un grade, ou occupent une fonction, obeissant servilement aux ordres venus d'en haut, distillent la haine contre l'etranger (Gotl strafe England /), cultivent, flattent, gonflent 1'orgueil national, creent une sorte d'hysterie collective, permutentlesvaleurs, empoisonnent l'atmosphere, si bien que les rares clairvoyants — honneura ces vaillants I — paient leur franchise de la prison
(Liebknecht), d'une disgrace etroitement surveillee (le prince et ambassadeur Lichnowsky), ou encore, comme le Dr Muehlon, doivent s'exiler.
Et le peuple ?
Naturellement soumis, habitue des l'ecole a dire oui et amen au Lehrer patente qui n'enseigne que les matieres permises, puis a claquer les talons devant les sous-officiers et a retenir son souffle devant 1'officier du roi ; pris dans les mailles d'une organisation dont 1'Etat, les eglises, l'ecole, la caserne sont les filets formidables ; encadre, dresse, drille d'importance; n'attendant la trans mission de la verite, chose officielle, que de haut en bas, par la filiere des castes; prive de tout ce qui peut ressembler a l'esprit critique et a la fronde individualiste par ce systeme de compression, de surveillance, de pedagogie uniforme, de discipline mecanique dont seuls ceux qui ont vecu en Alle magne avant la guerre peuvent se faire une idee, le peuple est attentif ; il se levera au premier signal ; il a confiance ; il croit; il est pret a execu ter les ordres des chefs, quels qu'ils soient, ces ordres, a suivre, s'il le faut, le chemin qui conduit a la mort, voire au deshonneur, ce qui est pire. Car c'est cela qui est affreux : le soldat allemand meurt en brave, automate parfaitement construil, pour une cause qui le deshonore.
Un Allemand, que vingt ans passes a l'etranger avaient soustrait a l'empreinte, exprimait la chose en ces termes :
if It
io
PREFACE
IS
:;ie
« Nous nous serons fait tuer trois millions i'hommes, nous aurons depense une energie suraumaine, dans un sens admirable, pour un seul esultat : nous mettre au ban de l'humanite. » Que le soldat est un instrument passif, a la dis- )osition de la caste qui commande et gouverne, es malheureux evacues du Nord de la France le >avent par experience. Une vieille femme habitant in village incendie en mars 1917, au moment du ameux « repli strategique », nous disait a Evian : | « lis etaient dans la maison depuis si longemps... Bien sur, c'est l'ennemi, mais, a la lonjue, on s'habitue presque.., Les soldats me cou- )aient mon bois, me rendaient des petits services. Is me montraient la photographie de leur femme, le leurs enfants. lis m'appelaient meme grandnere... Un jour, voila qu'arrive un sous-officier [ui crie des choses. Sans hesiter une seconde, ces ioldats me jettent dehors et allument la maison... ^on, je ne comprends rien a ces sortes de jens... »
C'est tres simple, pourtant. Le chef ne se trompe amais. 11 sait, lui. II est cree pour savoir, le soldat Dour obeir. Tant que personne ne parle, on coupe e bois, on reve au clair de lune devant la maison. it soudain l'ordre : « A trois heures, vous brulerez a maison et scierez les arbres des vergers. » Zu. Befehl! L'ordre! la raison d'etre de l'Allemagne, ie la plus grande Allemagne, sa force, sa verite. L'Etat n'est-il pas le maitre et l'individu son hum-
ble serviteur ?... La force de l'Etat ne cree-t-ell pas le droit ?
Cela parait si extravagant qu'il convient d'l regarder de plus pres.
Qui sont done ces chefs? Les hommes a epail lettes, les hommes d'une caste hermetiquemen close dont le seul metier est de preparer et de faire la guerre, source de toutes les energies, detous les profits, de tous les honneurs. La Prusse est needt la guerre. Elle s'agrandira par la guerre. Le vieux Dieu est d'accord, Frederic II aussi, le granc ancetre, Bismarck aussi, le grand chancelier. Bon sang ne peut mentir. « Nous ne voulons pas laissei au marchand la gloire d'edifier la plus grande Allemagne », dira un hobereau.
En dehors de cette caste, a cote d'elle, eduques par elle, tous ceux dont une philosophic etroitement nationale et lurieusement materialiste a perturbe les entendements. Au cours d'une discussion, nous demandions un jour a un etudiant en droi de l'Universite de Berlin, garcon intelligent aimable :
— Si un chef vous ordonnait de tuer pere el mere, le feriez-vous?
L'etudiant en droit reflechit longuement, puis repondit avec le plus grand serieux :
— Ce serait atroce, mais je le ferais. Car si uu chef m'ordonne cela, il sait pourquoi. II a en vue un but qui m'echappe, mais qui est necessaire au bien du pays.
PREFACE
Presque tous ceux qui appartiennent a 1*« intelligence)), les savants, les philosophes, les artistes ! en sont la, ador itsiars du pomg armc de for, ivres d'orgueil, mesuraht la morale a Taune du succes. ; Un livre recsnrnieHt -parti, Dsr deutsche Gedanke, I en applique la p'rewvc; irrefutablej Les. tetes de la I science, de la pensee allemande, y expriment leurs ; convictions profondes sous forme d'aphorismes.
On n'a vraiment que l'embarras du choix. Et per- 1 sonne ne s'est leve pour protester 1
« Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple allemand et qu'il compte quatrevingt-sept millions de sujets. »
O. R. Tannenberg.
« L'Allemagne est l'avenir du genre humain. »
M. Lehmann.
« Tout ce qui s'est realise de grand dans le doi maine de l'art en France et en Italie depuis 1 epo- { que romaine, l'a ete grace au melange du sang ' germain et par des hommes issus des families qui
ont su conserver purs le sang ou les moeurs ger-
maines. »
H. A. Schmid, prof a l'Universite de Gottingue. « De tous cotes se multiplient les irrefutables temoignages qui attestent de quelle noble maniere nos troupes conduisent la guerre. Cette guerre aura ete 1'occasion de montrer au monde comment des Chretiens defendent leurs biens les plus pre- ' cieux.» J. Rump.
« Un seul de nos guerriers cultives, comme il en tombe malheureuse-ment par masses, a cette heure, a une vaie&r intdtectuelte ei: morale. s»iperieure a celle de cenfaines de ces hommes grossiers et primitifs (rohe Nat'irmenscken) que I'Aftgleterre et la France, la Russieet l'ltalie nous oppo&ent. »
Prof. E. H.eckel.
« Au service de la delivrance de l'humanite, il n'y a plus que l'Allemagne, l'Allemagne seule. »
G. VON SCHULZE-GCEVERNITZ.
« Le signe le plus profond du caractere allemand, c'est cet amour passionne, pousse meme jusqu'a l'extreme, pour le droit, la justice et la morale. Un caractere que Ton ne trouve pas chez tous les autres peuples. » M. Lehmann.
« Une liberte qui ne serait pas allemande, ne serait pas la liberte. » N. S. Chamberlain.
« Civis Germanicus sum ! De meme que jadis le Romain — civis romanus — dominait le monde en homme libre, l'Allemand, en sa qualite de Germain, et tout Germain continental, devra dans l'avenir, comme civis Germanicus, dominer le monde. » J. L. Reimer.
« ...Nos ennemis se sont conduits de facon deshonnete a notre egard : il est done juste que nous leurretirions leurs droits civiques (die biirgerlichen Ehrenrechte)... Lorsque les Etats ennemis
PREFACE
n'auront plus le droit d'avoir des armes, ils ne nous chercheront plus de chicanes. »
O. Siemens.
« Jusqu'a la fin de Thistoire les armes conserveront leur droit, et c'est en cela que consiste la sainlete de la guerre. » H. von Treitschke.
«Oh ! si l'Alleraagne pouvait retirer de cette guerre cet enseignement : savoir ne plus envoyer a l'avenir au dehors, com me diplomates, ambassadeurs et consuls allemands, que des soldats, des generaux et des officiers d'etat-major ! »
K. L, A. Schmidt.
« Le Ciel preserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix durable. »
O. A. H. Schmitz.
« Celui qui se meprend sur sa mission historique comme l'a fait le roi des Beiges et sa femme issue de la maison royale de Baviere, doit supporter les consequences de son aveuglement. Nous, Allemands, ne pouvons tolerer dans un pays en majorite germanique, un prince qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides assassins et de laches bandits a la solde de 1'Angleterre ! Ton heure a sonne, roi des Beiges. »
Karl- A. Kuhn, Dozent a Charlottenbourg.
« La guerre favorise les capables au detriment des degeneres. La guerre est la source de tout bon
progres. Sans elle, le developpement des peuples serait rendu impossible. » K. Wagner.
Mais il faut se borner, renoncer a cueillir toutes les fleurs de ce parterre. Une encore pourtant, dont le parfum embaume :
« Ris, mon Allemagne, de ce que les furieux, les hurleurs ont enfin reconnu que tu es le successeur de tes ancetres. Ton coeur ne se gonfle-t-il pas d'orgueil quand tu peux frapper tranquillement sur ta bonne epee aiguisee et dire : « Bai'bare ? Present ! » Sois sincere, mon Allemagne, tu n'as jamais pu t'accommoder parfaitement avec la culture : elle n'est pas a ta taille; ce vetement te defigurait. Jette sur toi la peau deloup;c'est ainsi que ton aieul, 6 guerrier feldgrau ! s'opposait dans les forets et les marecages a l'envahisseur etranger. Barbare ! Nous rougirions de ce terme qui a un son si beau, si antique et si solennel? Allons-nous tressaillir quand on nous hurle aux oreilles le nom sacre de nos peres? Allons-nous protester?... Salut au jour ou le monde sera inonde de la maniere barbare : l'atmosphere alors sera pure comme l'haleine des bois et la vie des peuples limpide comme l'eau de la source... »
Augustus Supper.
Voila done ce que disent, ce que prechent, ce que crient sur les toits les grands directeurs de i'opiuion. Jamais cas d'intoxication a base d'or-
PREFACE
gueil pseudo-scientifique n'a presente semblable caractere d'universalite et de virulence.
Apres ces aphorismes de l'elite des intellectuels germains et les faits affreux qui en furent l'occasion ou la consequence, on comprend mieux ces lignes du Dr Muehlon :
« La Prusse volera tout ce qu'elle pourra voler alin de le conserver. Elle ne restituera que ce qui lui est indifferent et encore aux depens d'autrui. Jamais elle n'otera sa botte de la nuque du vaincu. Elle obligera toutes les civilisations etrangeres a honorer la barbaric Elle n'a foi que dans la force du poing a l'interieur et a l'exterieur. Ici bas, elle ne connait pas d'autre puissance que la contrainte. »
II etait necessaire de dire ou de rappeler tout cela qui eclaire et explique les faits rapport£s dans le present volume. Ceux qui ont trempe le monde dans un bain de sang, ceux qui esperaient qu'une victoire foudroyante, en jetant les peuples a genoux, effacerait de leur memoire craintive le souvenir des crimes commis, ceux qui ont ecrit : « Le Ciel preserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix durable », sont aussi ceux qui ont conseille, inspire, dirige les represailles.
Pourquoi ces souffrances infligees a des prisonniers desarmes, a des soldats trahis par le sort des batailles? Ici encore nous retrouvons appliquee la
grande pensee de l'etat-major : Quand la guerre nationale a eclate, le terrorisme devient un principe militaire necessaire...
Avant de detruire la cathedrale de Reims ou la basilique de Saint-Quentin, on affirme que 1'artillerie francaise les vise, et on se met a l'oeuvre. Avant de couler corps et biens un navire hopital, on assure qu'il transporte des soldats et des munitions. Avant de fusilier des Beiges, on explique que des le temps de paix ils ont lie partie avec l'Angleterre et gravement viole la neutrality juree. Avant d'asphyxier l'adversaire, on l'accuse d'user de ce moyen deloyal et cruel. Et pour justifier les represailles contre les prisonniers francais, on raconte que les prisonniers allemands sont tortures au Maroc, ce qui est manifestement inexact ; en realite, on souffre dans son orgueil parce que ce Maroc, on le voulait ; c'est pour l'avoir qu'on a failli, une fois deja, allumer la guerre.
On tient done le pretexte. Les represailles sont decidees. Le but reel ? Abattre le courage de ceux qui ont ete choisis, des intellectuels, le plus souvent, et par eux propager le defaitisme. Pour atteindre ce resultat, dont on espere la victoire encore indecise, tous les moyens ne sont-ils pas bons?... En face du but a atteindre, qu'est-ce qu'un homme, quepese sa vie?... II fautvaincre. Etpour vaincre, il faut briser les volontes, dompter les resistances, et par dela les prisonniers dolents frapper les parents, les civils, les gens de 1'arriere,
PREFACE
intimider les gouvernements. Et si cela ne suffit pas, ontrouvera mieux : on affirmera que les prisonniers allemands sont parques sur le front, pature des obus allemands; et Ton maintient alors sous le feu ennemi des railliers de prisonniers francais, anglais, russes, roumains, italiens, dans la Somme particulierement, oil ils coudoient, deja decimes, squelettiques, d'autres milliers de civils beiges decores du nom ronflant de travailleurs libres !
Aux soldats russes qu'on maintient indefiniment dans les marais, au fond des mines, qu'on envoie dans les zones bombardees ou ils besognent a creuser des tranchees douze heures par jour, la famine au ventre, on n'a pas me me pris la peine de donner un pretexte pour «legitimer» ce regime abominable. Le moujik, est-ce que ca compte ? « Travaillez et crevez, c'est tres simple », leur disaitun gardien. Ils out obei, par dizainesde milliers, rouges de tuberculose, de racbitisme, lentementdescendus au dernier degre de la misere ph}7siologique, morts vivants longtemps avant de mourir. Quand on pourra, apres la guerre, etablir avec quelque exactitude la liste des prisonniers russes decedes en captivite, quand on connaitra dans le detail les traitements qui leur furent infliges, leur agonie de plusieurs mois, le monde poussera un cri d'horreur.
Tout se sait, a la longue, tout se paie a son heure. Et ce ne sera pas la moindre vengeance de
l'histoire que ce farouche requisitoire dresse par les victimes contre les bourreaux, sur un ton de brulante sincerite. lis se leveront de partout, lestemoins aujourd'hui captifs, aujourd'hui baillonnes parce que des etres chers sont en pays occupes et qu'a cause d'eux il faut encore se taire.
On s'est aussi particulierement acharne — ce livre en administre la preuve — sur les prisonniers des petites nations, sur les Roumains, sur les Beiges, sur tous ceux qui onthumilie l'Allemagne en n'inclinant pas leur faiblesse devant sa force. Quant a l'ltalien, au joueur de mandoline, regarde comme un traitre, il convient qu'il expie, qu'il crie de misere, que ses souffrances jettent 1'effroi et le repentir jusqu'a Naples, jusqu'en Sicile !
A ce sujet, voici, textuellement transcrit, le temoignage d'un prisonnier francais au camp de Merseburg. Pour des raisons imperieuses, il ne nous est pas possible de donner actuellement le nom de ce temoin. Qu'il nous suffise de dire qu'il s'agit d'un ecrivain connu, d'esprit critique aiguise, qui obeit a l'ordre de sa conscience en denoncant des faits simplement monstrueux.
« La plus grande partie des prisonniers faits par les Austro-Allemands, en octobre 1917, a la rupture, au deplacement et au refoulement du front italien jusqu'au Tagliamenfo et au Piave, furent conduits en Allemagne. Pour preparer le camp de Merseburg a recevoir ces nouveaux prisonniers,
PREFACE
au nombre de trois mille cinq cents, on entassa les Francais, Russes, Anglais, Beiges, Portugais et Roumains dans une moitie des baraques. Nous abandonnames done nos couvertures, qui avaient abrite toutes les races et toutes les maladies du monde, nos paillasses emplies de vieux journaux et de fibre debois reduite en poussiere.
« Nous attendons plusieurs jours. Soudain un cri : Les Italiens arrivent ! « Prenez garde ! disent les gardiens aux Francais. Les Italiens vous detestent, vous en veulent a mort de les avoir entraines dans la guerre a propos de 1'Alsace- Lorraine. A Darmstadt, ils se sont rues sur les Francais, en ont tue plusieurs a coups de couteaux. »
« Nous ne savons trop que penser, d'abord. La nouvelle a ete si adroitement repandue que nos gardiens eux-memes en sont surs. Mensonge, pourtant, a ajouter a cent autres perfidies !
« Des commandements retentissent. Ba'ionnette au canon, des sentinelles occupent les portes du camp qui s'ouvrent, et les premieres files d'une longue colonne aux uniformes gris-verts, qui serpente au loin sur le chemin de la gare, penetrent dans 1'enceinte, gagnent les « volieres ». Lamentable defile de captifs aux joues creuses, aux habits boueux. Presque tous ces Italiens marchent la tete baissee, le casque sur les yeux, dans la stupeur egaree d'un silence farouche. Beauconp titubent de faiblesse, boitent en grimacant, le petit
manteau, qui donne a ceux qui s'en drapcnt u»e allure si romaine, releve autour du cou.
« Aussitot Francais, Anglais, Russes et Beiges se pressent au long de l'unique reseau de fil de fer qui nous separe de la premiere compagnie italienne. Tous les bras se tendent vers nous a travers le grillage, des centaines de mains suppliantes : Pane ! pane ! signori ! Puis des ongles ils se ! frappent les dents, ou etendent les mains a plat, a la hauteur des flancs, les secouent en un battementsaccade, repetant enfrissonnant «La fame mi batte, Dio cane, la fame mi batte ! »
» Nous donnons quelques biscuits, des rations de pain, ce que nous avons. Pauvres etresl Et parmi eux, deux enfants, 1'un de treize, 1 'autre de quinze ans. Lisant dans nos yeux combien, pour les avoir deja toutes souffertes, nous sympathisons a leurs douleurs, ils levent sur nous des yeux qui, soudain, s'epanouissent coin me une fleur au soleil.
» Ces malheureux s'arrachent nos biscuits, se font aux barbeles de cruelles decbirures. Croyant bien faire, nous jetons alors nos offrandes par dessusle grillage : ruee de famine, bataille furieuse pour decider quelles dents auront enfin quelque pature a broyer. Le remous de la bagarre est a peine apaise qu'un Allemand, indigne de ce que nous n'insultons pas ces affames, fonce sur nous, sabre au clair, en hurlant les coutumieres amenites: Zuriick ! Verfluchte Bande ! Schweinbande !
PREFACE
» Sauve qui peut. Le soir, apres la colle (nom donne au liquide ou flottait un soupcon de farine d'orge ou de mais), le rassemblement se reforme au long du reseau.
» — D'ou etes-vous ?
» — De Rome, de Naples, de Florence, de Milan, de Ferrare, de Viterbe, de Catane, de Girgenti, repondent les voix. Tous les noms sonores des claires cites d'ltalie retentissent.
» — Ou avez-vous ete pris ?
» — Au Monte Nero, au Monte San Michele, a Udine, au Tagliamento...
» — Et comment ?
» — Chi lo sa ? La ritirata que nous avons faite, poveri disgraziati che siamo ! est une chose a ne pas comprendre. Catastrophe ! Des montagnes si hau" tes qu'avec des pierres on aurait pu se defendre ! Un matin, au sortir de la pagnotta, ils etaient derriere nous. Ils nous ont tout pris I... Nous avons marche pendant quatre jours. Pour avoir du pain gros comme une noix, il fallait donner sa montre, ses souliers, son alliance. Et de la pluie, de la pluie ! Pousses a coups de baton comme du betail sur le chemin de la foire. Les trainards rosses, piques de la ba'ionnette. La nuit, pendant la pause, dans les champs, il fallait se coucher a plat-ventre. Autour de nous, des mitrailleuses. Une fois, des camarades ont rampe jusqu'a une plantation de betteraves qu'ils broutaient tout couches, quand... pan! pan! pan! des morts et
des blesses acheves sous nos yeux... Apres la marche, quatre jours de train, enfermes dans le vagon comme des fauves. Et malades des entrailles !... En arrivant a la gare, nous nous sommes jetes sur un tombereau de raves qui passait. Coups de crosse et coups de poing. Mais nous avons garde nos raves !... Les chiens affames ne lachent pas l'os, raerae si on les tue...
» ...Quand l'arrivee de nos colis nous le permet, nous vidons notre soupe dans les gamelles tendues. Une fois meme, c'est le baquet intact que nous apportons pres des barbeles. Un sous-officier s'en apercoit, se precipite, arrache les gamelles deja pleines, les vide sur le sol boueux, renverse le baquet a coups de pied, puis s'ecrie, les bras croises, prenant les Francais atemoin de son haul fait : Italiener ?... Das isl doch keine Nation !
« Que faire, alors, pour ravitailler un peu ces perpetuels affames qui, bientot, « pour apprendre » ce qu'il en coute de declarer la guerre a des » allies », parliront pour les mines?... Nous passons aux Italiens des capotes, des kepis francais. Chaque jour, dans le va et vient du camp, quelques-uns arrivent a se glisser de notre cote.
» — Jamais, me dit un soir un beau garsde Sorrente, nous n'aurions cru que vous nous recevriez comme ca !
»— Pourquoi done ? Ne detendons-nous pas la meme cause ?
PREFACE
a » — Sans doute, mais quand on est dans la mi- 'e sere !... Un general tudesque nous avail rassem- ' bles pour nous dire que les Francais nous attaque- ■s raient en nous traitant de laches... Alors nous 15 avions peur...
1S » Un sourire, une poignee de mains terminent
]l l'entretien.
» Peu a peu, les estomacs criant de plus en plus famine, ce ne sont plus seulement quelques privileges deguises en Francais qui franchissent au bon moment les fils de fer barbeles pour venir implorer une part de notre rabiot. La faim allonge demesurement le defile des fantomes qui, la gamelle sous le bras, loqueteux, haves, les yeux egares, cherchent pature. Quelques-uns, silencieux, se glissent derriere les baraques, et la, les reins plies, des deux mains farfouillent dans les sacs a debris. Une a une, ils examinent les boites de conserves. Avec les doigis, qu'ils se lechent l'un apres l'autre, ils les nettoient du peu de graisse, d'huile
ou de confiture qui reste dans les angles. D'autres, courbes sur la caisse a ordures, bouleversent detritus et chiffons, recueillentjalousement lesmoindres morceaux d'epluchures egares parmi les immondices. Les plus affames les mangent sur place, crus et noiratres ; les autres les emportent pour les laver. II en est enfin, — sans parler de ceux que la mi sere et la honte confluent dans les baraques — 1 qui se contentent de defller devant nos tables en
nous disant, les mains tendues : Per piacere, un pezzetto di pane, ho fame !
» Au debut, les Allemands se bornent agiflerles Italiens rencontres en raaraude. Puis leur rage augmente. Un jour, je vois un sous-officier placer contre la paroi d'une baraque, au garde-a-vous le plus strict, un petit Italien, se reculerpour ajuster son coup, puis, prenant un elan, envoyer de toute sa force sa botte ferree dans le ventre du soldat qui pousse un cri et s'enfuit les mains nouees sur l'abdomen.
» Finalement, la Kommandantur envoie dans nos compagnies, aux heures des repas, une patrouille de quatre hommes dont deux sont armes de gourdins et les deux autres tiennent en laisse de gros chiens policiers. Decouvre-t-onun Italien? Les chiens sont aussitot laches surlui; durantque les machoires expertes lacerent pantalons et jambieres, les porte-gourdins accourent et font a tour de bras pleuvoir sur le malheureux aux abois des coups retentissants.
» Des lors, quotidiennement, au moment des repas, vers onze heures et cinq heures, se produisent des scenes d' « assommade » si effroyables qu'elles hanteront a tout jamais ceux qui en furent les temoins. Subitement, aux heures dites, lecamp se remplit de lamentations aigues. Aux aboiements furieux des chiens se melent les gemissements des traques, les cris de douleur des mordus, les implorations des gisants. Aux quatre hommes comman-
PREFACE
des pour ce jeu diabolique se joignent les surveillants grades de nos compagnies et meme de simples soldats qui viennent — ils s'en vantent ! — pren- 1 dre part a la chasse pour le plaisir, pour se faire r la main, en volontaires ! Affoles par la poursuite, ls les Italiens, en trombe, s'engouffrent ou ils peus' vent, se glissent sous les lits des baraques, attrae pent au detour d'une allee les coups qu'ils avaient ' esquives dans une autre, tournoient, se retrous vent toujours face a face avec leurs bourreaux surexcites. Quand le gibier est cerne dans les 15 latrines ou dans une baraque, les chiens, dresses l' a ce metier, se postent en arret a chaque issue. 5 Penetrant a l'interieur avec un troisieme chien qui e se jette sous les lits, s'il s'agit d'une baraque, les Allemands chassent les fugitifs dehors, a coups de ie cravache. A la porte les attendent les crocs des
I molosses, les matraques. Les Italiens s'affalent
II alors a terre en criant, se couvrant la tete des deux b bras en agitant les jambes.
» Ces scenes d'horreur, je les ai vues cent fois, 5 comme tous mes camarades, de meme que j'ai vu, 1 un jour, deux chiens, lances aux trousses d'un s pauvre diable, bondir sur lui, 1'etendre dans un l! caniveau plein d'eau sale, lacerer ses habits, y s'acharner a mordre ses mollets, tandis qu'un gloli rieux representant de la Kultur assene rythmique- !S ment des coups de gourdin sur le crane du suppli- 3' cie !... Des coups de sifflet partent de tous cotes. 1 Nous serrons les poings et grincons des dents de
rage impuissante, nous crionsde toutes la force de nos poumons: Barbare!... L'Allemand s'arrete, menace, puis, apres avoir besoin de se servir de sa laniere pour arracber les chiens a leur besogne, s'eloigne, non sans avoir frappe, comme pour enfoncer un clou, le dos du patient avec le talon de sa botte. Apres quoi l'ltalien demeure etendu sur le sol pendant un quart d'heure.
» Que de fois, pendant qu'un Italien surpris dans Tangle du lavoir se met a genoux devant son tortionnaire, joint les mains, crie grace, que de fois nous avons vu d'autres prisonniers saisis par les chiens au moment oil ils s'engagent dans les passages. Pour eviter d'etre traines, les infortunes s'accrochent des mains aux ronces des barbeles, gigotent sous les coups, se dechiquetent les chairs. D'autres, egares par cette chasse a l'homme, tentent de forcer d'assaut une trouee trop etroite : coinces entre deux tils de fer, enchevetres dans les piquants, ils offrent belle surface a la dent des chiens, aux coups sifllants des cravaches. Et il arrive meme que les Allemands, non encore satisfaits, appuient par saccade contre les crochets des fils de fer rouilles le visage sanglant de ces malheureux epingles.
» Cela dure bien dix jours durant lesquels, surtout done aux heures des repas — car les Italiens ont a choisir entre la mort par la faim ou les chiens et les coups de gourdin — le camp nous oftre une vision terrifiante. Tout un choeur de
PREFACE
damnes, poursuivis par les molossesetles demons armes, tourbillonne autour de nous, se lamente, hurle, maudit. Ceux d'entre les Italiens qui sont morts a Merseburg, sont morts en enfei'.
» — Ca me retourne le cceur ! me dit un soir un des rares survivanis des heros de Dixmude. Tu verras qu'ils vont encore nous repeter, un de ces quatre matins : Messieurs les Francais, trouvezvous encore que nous sommes des barbares ?
» Ayant relu les lignes que je viens de tracer dans le paisible village ou j'essaie de revivre, je les trouve pales. Elle netraduisentpas, aucun mot ne peut traduire l'horreur de ces chasses a l'ltalien, en octobre-novembre 1917. Et je ne conclus pas. A quoi bon? Les camarades qui, plus heureux que nous, sont encore au front, s'en chargeront. »
A notre tour, n'aftaiblissons pas ce temoignage i'un ami, dont nous connaissons la fonciere droi s ture, par une seule ligne de commentaire.
« Mais, diront quelques-uns, il y a des milliers s le prisonniers convenablement traites. Nous avons /isite des camps, de nombreux camps. II y avait in orchestre, des bibliotheques, des cours d'enseimement mutuel, on y donnait la comedie. Ce l'etait pas toujours follement gai, mais, dame ! un wisonnier est un prisonnier ! »
Ceux qui parlent ainsi ont-ils visite les camps le Cassel-Niederzwehren, de Langensalza, de Wit-
iff
temberg, durant les mois ou le typhus y exerca ses ravages, typhus du au melange systematique de prisonniers russes contamines et de prisonniers francais indemnes, sous le pretexte ironique qu'il fallait « apprendre aux allies a se connaitre » ? Resultat : des morts par milliers... Ces visiteurs ont-ils jamais penetre dans un seul des camps relegues sur les confins de la Russie, ou plus de trente mille « represailles » etaient livres a des fr centaines de gardes-chiourme et a des myriades de moustiques ?... Ont-ils vecu parmi les « travailleurs libres » de Belgique alors qu'on les martyrisait pour les contraindre a d'epuisantes besognes? Ont-ils surtoutsejourne des mois, ou un seul jour, ou une seule heure, pour creuser des tranchees, dans la zone du front battue par l'artillerie?... M Non? Alors qu'ils ecoutent les temoins.
Un delegue Suisse nous disait : « Alors qu'en F France et en Angleterre j'interroge les prisonniers a ma guise, seul a seul, en Allemagne il y a toujours des oreilles allemandes pour ecouter. Celui qui a profere une plainte, on peut le croire, est aussitot note, et les suites ne doivent pas se faire1 k attendre. » 'te
Apres quoi il est evident qu'il existe des installations modeles, que les camps sont, dans une certaine mesure, ce que les font les chefs, et qu'il y a des chefs justes, severes sans durete, pitoyables meme, chevaleresquesa 1'occasion. Ces camps modeles, on les montre, on les cinematographic
Pi
ird
PREFACE
Lvec une habilete qui fait partie d'un systeme, les Ulemands peuvent ainsi nier le pire en affichant e mieux.
Mais, encore une fois, il y a ce qu'on ne montre )as, ce qu'on ne montre jamais, les lieux ou Ton ipplique les conseils de l'etat-major, le terrorisme leve a la hauteur d'un principe de guerre. La, avamment, cyniquement, on enfonce le prisonder dans le desespoir, dans une angoisse vide, on 'aflame, on le prive de ses colis, de ses lettres, ce tain du cceur, on Faccable de lourds travaux, on 3 poignarde dans sa dignite, on rit de samaigreur, uettant le moment ou il ecrira aux siens : « Nous ouffrons trop, faites la paix !... »
M. Blanchet a pense avec raison qu'il fallait enoncer au monde, plus explicitement que cela .'avait ete fait jusqu'a ce jour, ces honteuses praiques. Expedie par les represailles en Westphalie, n Pologne, sur les bords de la Baltique, il raconte e qu'il a vu et subi obeissant au voeu cent fois xprime par les camarades de bagne : « Tu diras g que nous avons endure ! » Sans emphase, ans declamation, il nous met en face des faits. ertes, ils parlent assez haut !... Et pour prousr qu'il s'agit bien d'un systeme, de l'execution ordres venus d'en haut, M. Blanchet a groupe es temoins qui apportent aussi leur deposition de jldat francais, d'honnete homme. L'ensemble >rme le plus formidable requisitoire qu'on puisse uaginer contre le militarisme prussien, contre
ceux qui ont premedite cette guerre, qui l'ont voulue cruelle afin que les peuples a genoux demandent grace, et plus cruelle encore devant le recul de la victoire foudroyante afin que les plus intrepides sentent leur coeur se trembler.
L'auteur de ces lignes connait M. Blanchet et les camarades qui l'assistent, tous ponderes dans leurs jugements, tres conscients de la gravite de ce qu'ils affirment, soucieux de ne rien avancer qui ne soit scrupuleusement exact, de ne rapporter que des choses vues et vecues, bref, des temoins de premier ordre.
En parlant, ils ne rendent pas seulement un service a la France, leur patrie, aux soldats, leurs freres, dont ils stimulent le courage, aux gens de l'arriere, moralement obliges de tenir le fameux « quart d'heurede plus »; ils rendent encore service aux pays neutres, places devant la brutale menace pangermanique et la sympathie reconnaissante due a ceux qui versent leur sang afin que le cau chemar s'eloigne et s'efface.
M. Maurice Millioud a ecrit quelque part :
« Qu'est-ce qu'il faudrait croire, que pourrait-on esperer, qu'y aurait-il a i'aire si ceux qui ont opere comme le monde entier sait qu'ils operent chaque jour en Belgique, en France, en Pologne, en Serbie, en Armenie, devenaient nos maitres?... Tout ce que rhumanite a lentement acquis d'instincts superieurs, tout le travail d'ou est resultee la constitution de Tame humaine serait aneanti. »
PREFACE 35
Le Dr Muehlon ajoute :
« II n'est que juste que l'Allemagne, a cette heure, soit mise au ban du monde entier, car le triomphe des methodes dont s'inspire notre conduite de la guerre militaire et politique serait une defaite des plus hautes idees et des plus grands espoirs de 1'kumanite. »
Et un modeste soldat suisse s'ecriait un jour, ecoutant la rumeur du canon d'Alsace :
« Ah!... sils etaient vainqueurs, ca m'eteindrait toute la chaleur de la conscience!... C'est impossible!... »
Ainsi done, un professeur de philosophie, un ancien directeur des usines Krupp et un bucheron des montagnes helvetiques se trouvent d'accord. Une meme indignation leur fait exprimer la me me pensee qui est aussi une certitude : l'arbitraire, la violence injuste, le terrorisme se briseront contre la force du Droit.
Benjamin Vallotton.
NOTRE BUT
En reprenant contact avec la vie francaise apres plus de trois ans de captivite et d'interneraent, nous sommes douloureusement imprsssionnes par le fait que le sort de nos camarades prisonniers est encore peu ou mal connu.
Pourquoi, de lacon generate, le public ignore-t-il l'exacte situation du prisonnier de guerre ?
La reponse se trouve dans i'examen des sources de renseignements.
II convient de signaler tout d'abord l'active propagande faite chez les neutres par le journal, la brochure, l'album, le cinematograph e allemands. Patiemment, temcement, cette propagande s'applique a tromper, a endorrnir l'opinion publique. Dans quel but?... II est inutile d'insisler.
Des commissions neutres, il est vrai, ont visite les camps, puis raconte leurs impressions. Helas ! les commissions, formees de gens animes de la meilleure volonte du monde, ne pouvaient avoir du « regime » impose au prisonnier qu'une idee fort approximative. Qui voyaient-elles? Les Francais maintenus dans les camps et jouissant d'une
existence relativement privilegiee. Les commissions etaient alors aussi mal placees pour se former une opinion que si, voulant connaitre la vie du poilu dans la tranchee, ellesavaient passe deux ou trois heures dans un bureau de l'arriere. Les prisonniers — la grande majorite — qui souffrent le plus sont en effet au travail, disperses ca et la, dans les carrieres, les usines, les mines, dans les camps de represailles et de discipline. Or, le traitement qu'on inflige a ces dizaines de milliers d'hommes echappe completement aux investigations des commissions d'enquete.
En outre, dans quelles conditions les neutres voient-ils et interrogent-ils ceux qui peuvent leur parler des absents ? C'est apres une mise en scene de plusieurs jours ; on a nettoye les baraques pour la visite ; on a distribue des vetements ; la soupe, comme par hasard, se fait mangeable. Quant aux prisonniers dont on redoute la franchise, ils sont autant que possible ecartes. Ceux qui s'entretiennent avec les membres des commissions le font sous les yeux inquisiteurs de tout l'etat-major du camp et ces yeux fixes sur leur visage promettent tracasseries et dures punitions a qui ne se declare pas satisfait des geoliers et du regime. S'il en est qui, interroges sans temoin, plaiderent la cause de leurs camarades persecutes, les observations des commissions neutres attirerent sur ces courageux des sevices sans nombre. Ils furent taxes de menteurs par les Allemands, gravement punis pour
NOTRE BUT
Iff
denonciation calomnieuse ; durant toute leur captivite ils payerent cher et paient souvent encore la satisfaction du devoir accompli.
Une troisieme source est constitute par les recits et les ecrits des evades, des rapatries, par les lignes tracees en cachette dans le fond obscur d'une baraque et arrivees en France par des voies au sujet desquelles le public comprendra notre silence. Ces recits, ces ecrits disent la verite, toute la verite. Mais l'auditeur ou le lecteur demeurent souvent sceptiques. Ils s'ecrient : « II est impossible que cela soit vrai. C'est trop affreux ! Ne serait-ce pas la une habile propagande, d'inspiration plus ou moins officielle, faite pour impressionner le combattant, pour le determiner a mourir plutot que d'accepter de se rendre?... Ou encore exageration du rescape qui entend poser sur son front l'aureole du martyre I En tout cas il ne s'agit que d'une exception, du roman d'un seul, de quelques-uns, peut-etre I Mais il est inconcevable que Ton se trouve en face d'un systeme de cruautes soigneusement elabore, dose, methodiquement applique"' a des milliers d'hommes desarmes. » Ainsi raisonne parfois, trop souvent, le civil assis au coin de son feu. Benevole ami, crois-tu done que les soldats qui dependent ton sol se transforment en prisonniers par leur bon vouloir? Le poilu est prisonnier parce quil a trop avance, parce qu'il a ete blesse et ramasse sur le champ de bataille, parce qu il a tenu la position et que Ton a faibli a ses cotes ; il
a ete entoure, depasse par une vague d'assaut el reduit a l'impuissance. I
Du reste, le soldat ne sait-il pas ce qui l'atteud tut en captivite ? Demandez, lecteurs ou auditeurs incredules, a ceux qui sont rentres d'Allemagne: « Laissant un instant de cote toute idee de devoir, prefereriez-vous retourner en Allemagne ou a^ front? » Pas un, pas un seul, ne voudrait reprendre la vie du captif.
On cormait les glorieuses souffrances du poilu dans la tranchee. Nous voudrions, dans les pages qui suivent, entretenir le public des epreuves obscures de ceux qui n'ont plus le beau role dans la grande tragedie, eveiller ou stimuler l'interet, la pitie qu'ils meritent.
Le sort, dont nous avons souvent maudit 1 cruaute, a voulu que nous souffrions dans un grand nombre de camps. II a fait de nous untemoin dont I'elementaire devoir est de denoncer l'affreux traitement inflige, sous pretexte de represailles, a des milliers de prisonniers francais, a trente mille a la| fois, a un moment donne, sur le seul front russe, a d'autres milliers sur le front francais, au bord de la Baltique, ailleurs encore. Nous nous devon a nous-memes, nous devons aux camarades d crier la verite, de prouver qu'il s'agit d'un sy teme, dune volonte venue d'en haut, poursuivanl des buts inavouables. Et quand nous eumes ei face de nous des adversaires humains, nous li dirons aussi, en toute loyaute.
ten
NOTRE BUT 41
Ce n'est pas a la mondaine desireuse d'histoires terribles dont elle pourra se faire la messagere iei entouree dans les salons, ce n'est pas aux etres N avides demotions fortes que nous dedions ce livre. n C'est a la memoire de ceux qui se sont eteints labas, dans l'isolement, dans un desespoir impuisi ajsant, c'est a ces bons Francais qui out souffert Ki (jusqu'a la mort ; c'est aussi a nos freres plus heujreux qui luttent pour qu'ily ait encore une France stdespeupleslibres. En lisant ces pages ils appren- Jgiiront de quoi est fait le militarisme de nos enneote mis, ils comprendront pourquoi ils doivent a tout orix tenir « un quart d'heure de plus ».
Mais ce livre, nous le dedions aussi et surtout a a generation qui grandit pour qu'elle se souvienne !
PRISONNIERS
Nous etions exactement trente-neut blesses, de toutes les armes, de tous les ages, a l'hopital de Roubaix, le 10 octobre 1914. Nous ruminions nos deux mois de campagne...
Je revois encore les bonnes sceurs de l'hopital ecoutant dans une extase admirative les recits des camarades... Le tocsin de la guerre, l'elan impetueux du depart, les bravos de la foule, les mouchoirs agites sur le quai de la gare ou se pressent tous ceux qu'on aime, les chants, les fleurs... La fievre des premieres batailles ; des morts, des cris ; on avance, on recule, on recule encore ; les yeux hors de la tete, raidi dans l'effort, dans la volonte de vaincre, on rampe dans la poussiere, dans l'intolerable chaleur ; hallucinations ; on dort au creux d'un fosse, on repart plus maigre, ivre de fatigue, titubant sous le poids du sac, les pieds en sang ; et ce tapage du canon qui vous suit, ce ricanement subit des mitrailleuses...
Les blesses rapportaient des propos entendus. ((Encore un coup, les enfants!» disait un officier. « Pourquoi qu'on fout le camp?» murmurait un
tl'
[is So
lei
mi
soldat. « Quand s'arretera-t-on pour leur montrer qu'on est un peu la?» disait un autre... Puis l'exode impressionnant des populations fuyant devant 1'envahisseur.
Soudain, a un carrefour, sur un poteau indica teur : Paris, 40 kilometres. Hein ? Quoi ? Quarante kilometres? Mais alors !...
L'ordre du j our de Joffre : En avant ! . . . Cette fois on se retourne, les poings serres, les dents plan tees dans la levre. On ne rampe plus, on courl sans comprendre, sans riensavoir, saufune chose c'est qu'on ne tourne plus le dos, qu'on les a. qu'on les aura. La Marne! on tient quelques jours, m On avance !
Un aeroplane tombe du ciel. Un homme saute i bas de la machine, qui crie au colonel : « Mon co lonel, ils fuyent sur la route de Villers-Cotterets. ) Deyancant l'oi'dre, le desir fou de la poursuite. On oublie que les pieds saignent, que le casqui serre le crane comme un etau, qu'ereintes, il fau encore pousser aux roues des canons.
Puis la course a la mer. Routes noires de vehi i'a cules, taxis, autobus remplis de fantassins, esca drons galopant a travers champs. Direction li lis nord... La mer... La porte est fermee... Le fron s'immobilise...
A l'ou'ie de nos recits, les bonnes soeurs se con fondaient en signes de croix et en profonds sou pirs d'admiration. Chaque jour, les camarades par laient, discutaient, racontant simplement, naive
PRISONNIERS
« nent, le soldat de France, le soldat de la Marne, 111 le 1'Yser, le soldat que Ton chante aujourd'hui. n Un soir, mordant de la rue, des ronflements
['automobiles lancees a toute vitesse... L'un de ® ious, clopinant, va jusqua une fenetre dont il
carte le rideau... II recule... II balbutie, mais tout
; monde entend ce mot qui sort comme un rale :
Les Prussiens ! »
Nous nous sommes dresses sur nos lits. Ceux 101 ui le peuvent sautent a bas, s'approchent de la « :netre. Les Prussiens ! lis sont la !... Des cris gut- ;I iraux, le cboc cadence de lourdes bottes sur le » iment des corridors. Les Prussiens ! Nous nous igardons hebetes, la bouche ouverte, blemes, stute ides, tandis que les bonnes sceurs quittent la salle w our cacher Ieurs larmes.
le. * *
qi Jetais incapable de realiser les sentiments qui fat fluaient, qui tourbillonnaient en moi. Non ! alors
noi? Prisonniers? Pauvre imbecile I je croyais el a'a la guerre on pouvait etre blesse, qu'on pousc lit etre tue, que Ton pouvait en sortir indemne, i! :ais l'idee d'etre fait prisonnier n'avait jamais -a Heure mon esprit. Prisonnier ! Ce mot me meur-
issait la tete dans sa brutalite.
:oi Une subite indignation : Pourquoi nenousa-t-on so is evacues? Parce qu'on n'a pas pu, pardi ! Tout pa i mime !... Une angoisse d'homme qui se noie, H igoisse accrue constamment par denouveaux cris
gutturaux devant la porte. Et toujours le martele ment des bottes. Adieu mon beau regiment de cuirassiers que je revais de rejoindre sous peu ! adieu les fideles amis du peloton ! mes chefs ! adieu mon grand cheval !... Et ma famille? Quoi ! je pensais a mon grand cheval avant de penser a elle, a mes parents, a mon frere qui continuait la lutte... La bas, en Allemagne, on dit qu'ils envoient leurs prisonniers se battre contre les Russes. N'ont-ils pas acheve des prisonniers, des blesses — des temoins l'ont conte avec une terreur au fond de^ yeux — au soir des jours de batailles? Prisonnier !
Je revois une gravure de l'autre guerre, de celle que firent nos peres : des hommes, tetes basses en troupeau ; les vainqueurs qui rient et qui nar guent du haut de leurs chevaux... Et je revois auss mon pere et ma mere debout sur le quai de la n gare de Fontainebleau qui m'envoient du bout de; doigts tout leur amour dans un baiser. Je m'etai; ire vivement eloigne de la portiere du vagon et j'avaii |a, trouve la force de retenir mes larmes, entonnan avec mes camarades de voyage une Marseillais endiablee. Et mon frere?... Oh ! tous les trois, s'il savaient ! Mais ils ne sauront peut-etre jamais Mon Dieu, qu'ils vont pleurer !
Et toujours ce mot : Prisonnier, prisonnier, qu (el m'assaillait avec une ironie torturante a chaqu jib coup des bottes ferrees. Resistons ! Des armes ! J regarde autour de moi : ma cuirasse, des lits, de 4 cuvettes !
PRISONNIERS ! 47
Des pas sonnent si furieusement dans le vesti- >ule qu'ils semblent casser les carreaux de dallage. — G'en est un ! dit un petit zouave.
La porte s'ouvre.
Oui, e'en est un , un grand diable, vetu de gris, umssiereux, tout en lippes. II reste debout pres de La a porte, les talons joints, immobile, la ba'ionnette ux dents de scie, plantee au bout du fusil. Nos egards cherchent le regard de l'ennemi, le tienent a distance, lui disant violemment que malgre ae totre emotion nous n'avons pas peur. Lui, stupide, iier nachonne sa chique, crache brun sur le parquet, cell aresse de la main la baionnette aux dents de sses equin.
Le sort en est jete ! Nous nous debattons encore ans l'intimite des sentiments, nous esperons un tirade. Du regard, je cherche une issue possible, dfjt de nouveau cette idee demoralisante : Rien a lire ! Les bottes martelent toujours le trottoir. ai eja, on a accepte. Mais le mot ne nous lache plus,
le nous lachera plus. Prisonnier! prisonnier ! iu La canonnade roule comme un tonnerre a quelies kilometres de la ville. Bientot deux grosses m eces, en batterie beaucoup plus pres, dechirent lir de dix en dix minutes. Nous apprenons l'elles tirent sur Lille... Des artilleurs qui sont lirmi nous reconnaissent les departs si sees et is eclatements metalliques de nos 75. Les coups, abord lointains, espaces, se multiplient, se rapochent.
Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne le sais plus. Mais ce dont je me souviens comme si c'etait d'hier c'est qu'un jour, dans l'apres-midi, vers trois heures, une fusillade eclate, le crepitement lie des mitrailleuses a quelques centaines de metres.! — ^ay est ! crie le zouave... 1 111
Les notres arrivent! La delivrance ! C'est cer-|ri tain. La sentinelle s'eloigne affolee, court aux ren seignements. Nous sorames tous aux fenetres, le buste penche a l'exterieur. Nos yeux scrutent la Ira distance barree par le tournant de la rue... C'est la que vont surgir les baionnettes francaises, puis les tetes coiffees du kepi, les pantalons rouges..
Je m'imagine avec une candeur enfantine une k entree triomphale, les officiers en avant, sabre au clair, la fuite eperdue de nos sentinelles, nos im vivats, les embrassades. Nos tempes battaient a se sr rompre. Paisiblement, cyniquement, le fracas d( la lutte diminue, s'espace dans le crepuscule tin s'eteint dans la nuit, Oh ! ces derniers coup! igl avant le grand silence, pareils aux derniers tin icn tements d'un glas d'agonie. II m'en souvientu desespere, j'allai mettre ma cuirasse en lieu sur lio Geste naif. Prisonniers !
Puis l'hopital se remplit de blesses allemands On les amenait dans de grands autobus. Aussito des infirmiers bavarois se precipitaient pour le transporter dans les salles. Certain jour que je m trouvai pres de la porte d'entree en compagnie d mon ami Forest, un adjudant de zouaves,
is.
lie iei
Xt
it
ai:
Di
PRrSONNIERS ! 49
utobus stoppa au pied de l'escalier. Empresement des infirmiers allemands. Une dizaine 'homines demeuraient encore dans le lourd vehiule. Dans son jargon de la Prusse orientale, le hauffeurcria : «Laissez-lesdescendretoutseuls... e ne sais pas pourquoi on m'a colle cette cochonerie-la!... » L'homme designait de la sorte dix •raves camarades anglais grievement blesses. Nos pauvres allies se laisserent tomber de l'aujbus, se soutenant mutuellement. Deux d'entre ux, blesses aux jambes, demeurerent hesitants, ales, le front couvert de sueur, devant la preliere marche de l'escalier. Le conducteur de l'au- )bus regardait ce spectacle en allumant sa pipe. ,a sentinelle restait impassible. Nous nous avanames, nous aidames nos freres d'armes a gravir ;s marches de l'escalier...
Notre docteur francais, un vieux a barbe lanche, s'offrit aussitot a soigner ces blesses Qglais, mais on le lui interdit, lui defendant leme d'entrer dans la salle. Deux jours plus tard, h des Anglais, atteint a la tete, portait encore itour du front son pansement individuel, macule s terre, tache de sang... Stoique, les yeux fixes ii lr le plafond, il souffrait sans un mot, sans une lainte.
De la pluie, du temps gris, monotone, eternel. u p matin, un ordre... Raus! so fort!... Les blesses a peu pres valides montent dans pe voiture d'ambulance. Bien mort, notre espoir
de delivrance! On nous dit que nous allons prendre le train a Lille. Sur tout le parcours, les femmes jettent par les fenetres de notre voiture des fleurs, du pain, des porte-monnaie, des adieuxl lances a pleines mains, des sourires, des «Au revoir! » poignants... ((Courage! A bientot !... » Tous, nous nous taisons, les larmes aux yeux...
Groupes sous le hall de la gare de Lille, nous attendons. Soudain une clameur immense. En grappes serrees des renforts allemands descendent d'un train. En un clin d'oeil la horde nous entoure, hurle sa haine, have des insultes, se jette sur nous pour nous arracher des « souvenirs »... Cessoldats n'ont pas encore vu le feu et ils veulent nos kepis, les boutons de nos uniformes. Un petit zouave rable defend sa Chechia. On le frappe ; il riposte a coups de poing dans la molle figure d'un gros blond. Bagarre. Je recois un formidable coup de pied dans les jambes. De toute ma voix je crie eij allemand : « II n'y a done pas un otficier ici poul proteger des blesses?...)) Un capitaine allemand a entendu ; il accourt. Nous avons de la chancel Sur un geste, les soldats allemands saluent, font claquer les talons de leurs bottes, puis elarglssenl le cercle autour des prisonniers herisses, depenailles, beaucoup tete nue. Sur un ordre bref on nous rend les boutons, les musettes, les coiffures volees...
pres
sers
fail
PRISONNIERS
Peu apres on nous adjoint des officiers francais. Aucun ne sait l'allemand. Mon cri de protestation m'ayant fait remarquer, je leur suis attache comme interprete.
Et nous voici roulant vers l'Allemagne. Mon Dieu ! que c'est dur de s'eloigner de sa patrie ! Ce trajet, je revais de le faire en marche victorieuse! Quelle chute ! Deux sentinelles sont la, assises pres de nous, ba'ioiinette au canon. Les poteaux telegraphiques defilent, se succedent, rythment notre arrachement au pays. Je les compte jusqu'a ce que mon cerveau chavire.... Que le train va vite ! Que de gares, de villages, de villes depassees!... II nous semble que nous roulons depuis des semaines... La France a disparu, estompee deja dans la brume des souvenirs... Nous nous taisons... Les rauques sifflements de la locomotive eclatent dans nos cceurs gonfles a faire mal. Et pourtant nous sommes encore en Belgique, c'esta-dire chez nous puisque des femmes, reculees tout au fond des chambres pour qu'on ne les voie point de la rue, nous envoient des adieux, des baisers. Le geste las nous repondons.
Soudain, la ou nous cherchons un sourire, un poing tendu. Nous y sommes! L'Allemagne! Et nous nous sentons tous doublement prisonniers. Dans plusieurs gares, des mannequins bourres de paille, habilles d'uniformes francais pris sur des
champs de bataille, pendent attaches a des potences ou aux poutres des toitures. Des gosses les enflamment des qu'ils nous apercoivent. Car notre arrivee a ete annoncee. On a convie la foule a' venir se repaitre du spectacle! Elle hurle, cette foule, et si elle decouvre dans un train quelque uniforme anglais, ses hurlements redoublent. Des femmes gloussantes, echevelees, bestiales, vraies furies, vomissent a notre adresse des mots sans, suite, se pressent contre nos vagons, frappent les vitres du poing, secouent rageusement les portieres, se tremoussent d'hysterie, glapissent sur des tons suraigus des injures eflroyables. Les femelles des Huns devaient ressembler a ces femmes. De guerre lasse, elles poussent en avant des nichees de gosses, vite hisses a bonne hauteur, et avec eux elles crachent dans notre direction. Puis ce sont des grappes de figures entantines collees contre les vitres, grimacantes, convulsees, aux bouches ouvertes pour l'insulte. Vivement, ces gosses passent et repassent sur la gorge leurs mains a plat, comme un couteau de guillotine, et ils orient : «Morgen kaput!... Paris kaput !... »
Crefeld. La representation continue dans les rues de la ville. Notre « cortege)) y a ete annonce et la population se presse, avide, en masse, pour fauer quelques dizaines de soldats desarmes, coupables d'avoir defendu leur patrie traitreusement attaquee.
Neuf heures du soir. On nous entasse dans les batiments d'une caserne de hussards, batiments entoures de deux hautes palissades et de barbeles. Partout des sentinelles. Le premier jour, nous tournons dans cette enceinte comme des hyenes dans une cage. Une idee fixe, lancinante : trouver un trou, retourner a la liberte La liberte ! On sourit parfois de ce mot... Mais dans la bouche du prisonnier il reprend tout son sens, il est comme la realisation objective de toutes ses aspirations, et il ne le prononce qu'a demi-voix, avec une mystique ferveur.
J'avais comme camarade d'ecurie (a la lettre, puisque nous logeames pendant plusieurs mois dans l'ecurie de la Husaren Kaserne) un brave petit chasseur a cheval nomine Dutron. C'est a la
complaisance de nos chefs francais que nous dumes de sojourner pendant quinze mois dans un camp d'officiers. lis s'ingeniaient en effet a donner aux autorites allemandes des raisons suffisantes a notre presence dans le camp. Dutron distribuait lesjournaux. Quant a moi, j'etais bibliothecaire deux heures par jour. Le reste du temps, je faisais le portrait au fusain des officiers. Ces « documents)) rassuraient les families francaises, les photographies etant alors interdites. De ces portraits, les plus mauvais (assez nombreux, heureusement) arriverent seuls a destination. Les mediocres, les bons s'il en etait, trouverent des amateurs, sinon eclaires, tout au moins chapardeurs, parmi les surveillants.
Existence d'une demoralisanle monotonie. Aussi les projets d'evasion de fleurir ! Le premier, un Anglais energique, le major Vandeloov, tenta la chance. Souffrant d'une subite rage de dents, il obtint l'autorisation d'etre conduit par une sentinelle chez un dentiste de la ville. La, le major mail ifesta l'imperieux desir de s'isoler quelques instants. Le dentiste attendit longtemps son client. De guerre lasse, inquiet, il enfonca la porte qu'on devine et se trouva devant un balai de chiendent et une fenetre ouverte. Quelques jours plus tard, une lettre trompantla vigilance de la censure nous apprenait que la Hollande avait recueilli l'ingenieux fugitif.
mi Ce succes aviva nos espoirs. La surveillance, il in est vrai, avait redouble de rigueur. Nous creusaifi mes dans les caves des souterrains pour passer si sous les barrieres, mais malgre toutes nos precauaii tions — de nuit, grimpes sur le toit des baraques, in nous jetions la terre de deblai dans les canaux des ai cheminees, et nous caraouflions de notre mieux Is, l'orifice des souterrains, — letruc fut decouvert.
On ne sen etonnera pas trop quand on saura, |f; ainsi que nous 1'apprimes par la suite, que des D( espions allemands, vetus de l'uniforme russe, lei avaient ete places dans le camp comme ordonnanoe ces des officiers.
u,, Un apres-midi, par un violent orage — vent, torrents de pluie — je dessinais dans un coin de ssi l'ecurie quand un coup de feu me fit soudain suriu sauter... Presque aussitot Dutron entraen trombe, I) pale mais souriant.
i — II m'a rate !... Et il ne me reconnaitra pas ! ,tj. Le petit chasseur me conta que, mettant l'orage ■& a profit, il avait tente de detaler en compagnied'un 1S, officier de son regiment, le lieutenant d'Assy. Deja qI, ils avaient franchi la premiere palissade quand 01 une sentinelle etait accourue. Vivement, Dutron 5 battit en retraite, les mains sur la figure pour assut() rer son anonymat. La balle avait siffle a ses oreiliijj les... Saisi, le lieutenant fut jete en prison. Quel- 4 ques secondes apres, la cloche de l'appel sonna. Le commandant du camp, le major Kurt eut beau
menacer, promettre une exemplaire punition collective, le deuxieme coupable demeura introuvable. Questionne a reiterees reprises dans son cachot, le lieutenant resta muet. On le condamna a six mois de forteresse pour vol d'une carte qu'il avait en realite trouvee dans la cour certain matin qu'elle etait tombee de l'auto du commandant.
Pour chatier les tentatives subsequentes, le commandant Kurt, qui n'etait du reste pas un mechant homme, je tiens a le dire, et jouait son role en conscience, prit des mesures amusantes : suppression de la vente du vin a la cantine, defense de fumer. En cortege, les officiers furent contraints de livrer leurs paquets de tabac. On se serait cru au college ! Mais officiers et sous-officiers allemands en furent pour leurs frais. On fumait en cachette puis on semait les bouts de « megots » dans la cour, sur le chemin frequemment suivi par le major qui murniurait avec l'accent du desespoir : Ah ! ces Francais !...
Cela dura quinze mois. J'en ai garde, comme il est naturel, un souvenir d'affreuse monotonie ; des jours tous pareils, enclos comme nous-memes de fils defer barbeles... On se promene...Gn attend... On attend les «tuyaux»... Un incident demesurement grossi. Une nouvelle filtre on ne sait d'ou, bonne ou rnauvaise, vraie ou fausse. Les lettres ;
on fait la queue pour avoir ses paquets, pour acheter un objet de deux sous a la cantine. On attend des heures par jour pour l'appel. On noue des amities dont un homme qui n'a pas vegete quinze mois derriere le herissement des ronces ne peut se faire aucune idee. Et les jours font des semaines, les semaines des mois, des saisons. Et Ton attend...
Mon propos n'est pas d'entrer dans le detail de ces quinze mois. Grisaille, ennui. Chacun reagit suivant les lois intimes de son temperament.
Comme c'est dur de vivre derriere ces barrieres ! Tous s'appliquent a tenir, a chasser 1'affreux cafard. Pour les officiers les plus ages, peres de famille, cette lutte est particulierement difficile. C'est moins visiblement heroique qu'au front, c'est peut-etre aussi grand parce qu'il ne se passe rien, parce qu'on vivote dans l'inutile, dans l'absurde, sans aucun point de repere, sans bruit, sans coup de force, un jour glissant — je ne trouve pas d'autre mot — dans un autre jour, comme une lente riviere s'insinue dans une riviere plus lente encore. Ca prend des allures d'eternite. Cafard ! Soudain un rire, des blagues, puis de nouveau le cafard, l'atroce cafard !
Ca va durer jusqu'a quand? On nous dirait encore deux ans, trois ans, eh bien ! on compterait les jours qui restent a souffrir, on fixerait sa pensee sur le moment qui doit apporter la liberte. Mais ici, dans le doute, chaque jour passe ne
diminue pas, sernble-t-il, le nombre de ceux qui restent a parcourir dans l'attente vide. Par la voix d'un juge, tous les condamnes du monde savent la limite de leur peine. Mais nous ! Peut-etre dans quelques mois, peut-etre dans dix ans. Illusions... Deceptions... Et c'est bien de cela dont on souffre le plus.
L'appel, trois fois par jour... Un sous-officier trop gras et trop riche pour aller au front nous compte en francais.
— Un, deux, trois, quatre...
Apercevant une tete qui ne lui revient pas, il s'interrompt :
— Verdun, kaput. Et Paris kaput dans quelques jours...
— Penses-tu, bebe, lui repond un loustic en haussant les epaules...
— Cinq, six, sept... C'est vrai ! J'ai vu le communique officiel de l'agence Wolff.
De temps en temps, la ville chantait victoire : les drapeaux claquaient au vent, hisses sur tous les edifices et meme sur le plus haut batiment du camp. Sur nos tetes, les aigles noirs etalaient leurs macabres silhouettes d'oiseaux de mort, ouvraient leurs griffes acerees. Ettoutes les cloches sonnaiei I un carillon forcene. Ordre de la Kommandai tur ! Les cloches de ces temples oil Ton celebra la religion du Christ celebraient aussi le cor m unique du jour : « Reims est en flammes... Ni
avions ont bombarde Paris, nombreuses victimes. »
Extra Blatt. Par les fenetres nous apercevions le marchand de journaux dont la figure, eclairee d'un malveillant sourire, se levait vers nous pour nous narguer. II passait et repassait, courait autour du camp, hurlant, tonitruant a pleins poumons : Extra Blatt ! Siegreiche Kampfe im Westen ! Grosse Verlnste der Franzosen und der Englander.
...Quoi?... Est-ce vrai ?... Exageration, surement... Mensonge?... Cependant, il faudra attendrejusqu'a demain le journal qui donne les communiques francais. Jusqu'a demain ! Et le voyou a casquette galopait toujours : Grosse Verluste der Franzosen !
... Les drapeaux ont ete remis dans leur toile ciree. Les cloches ne sonnent plus que pour les offices et les nombreux enterrements. Et de nouveau la grisaille, l'angoissante monotonie, l'ennui dans le vide... Cela ne peut durer. Je vais tenter de m'enfuir a n'importe quel prix...
Un soir, accompagne du lieutenant Leclerc, je penetrai dans le magasin d'habillement des sentinelles au moyen d'une facon de passe-partout fabrique avec d'inoffensives clefs de boites a sardines. Nous nous proposions de faire main basse sur des uniformes prussiens, quand l'inspecteur du camp penetra a son tour dans le magasin. En trois bonds, le lieutenant et moi nous gagnons une sorte d'avant-toit qui protegeait l'escalier.
Blotlis dans le noir, le coeuretles tempes battant si fort qu'il nous semblait qu'on devait entendre leurs pulsations, nous altendons. J'avais beau retenir ma respiration, il me semblait que je mugissais comme un soufflet de forge. Les pas s'eloignent... Sauves!... Puis des pas doubles qui s'approchent, s'approchent... On gravit l'echelle qui mene a notre cachette. Un eclair ! Je fais un ecart involontaire... Ce n'etait que la fugitive lueur d'une lampe electrique braquee dans notre direction par une sentinelle... Je tends mon portemonnaie qui contenait bien deux ou trois marks. Mais la presence de l'inspecteur stimule singulierement la vertu du soldat.
Dix minutes plus tard, la porte d'une cellule claquait sur mes talons et je me trouvai immobile, stupide, dans la froide obscurite. La solidarity dans l'infraction aurait du, semble-t-il, creer la solidarity dans la punition. II n'en fut rien. Ce n'est pas dans les habitudes du militarisme prussien. Puiii de deux semaines d'arrets, le lieutenant eut un lit dans sa cellule dont la porte resta entr'ouverte. On lui accorda le droit de lire, d'ecrire, et de se faire apporter trois tois par jour un repas de la cantine
Mon regime fut sensiblement different. Ma eel lule comptait exactement — je 1'appris par expe rience ! — trois pas de long sur un pas et demi d( large. Comme ameublement un bas-flanc de chene"
)ehors, il neigeait. Temperature glaciale. Le soir - je n'avais ni capote, ni manteau — on me jetait leux minces couvertures de coton. On me les etirait a six heures du matin. Comme seule nouriture la ration de pain, et Dieu sait si la tranche tait mince ! J'allais oublier, dans un coin de la ellule, une cruche remplie d'eau. Tous les quatre ours seulement — der gute Tag, comme ils l'aplellent — la gamelle de soupe. Ni livres, ni papier, ii crayons ; d'ailleurs ils auraient ete inutiles 'ans cette obscurite. Tous les quatre jours egaleaent — der gute Tag — une promenade d'une temi-heure dans la cour de la prison. J avais aim, tres faim. Je connus les tiraillements d'estolac qui font plier le corps en deux. Plus tard, et endant des mois, je devais tater a nouveau de es sensations.
Je crus devenir fou par suite de l'lnactivite Dtale dans le noir glace. Aujourd'hui encore je evis ces heures affreuses dans mes cauchemars. >uelle heure etait-il? Je n'en savais rien. Pas un ruit. Le gardien ouvrant la porte avec une attitude t des gestes de dompteur pour apporter et retirer is couvertures, pour me jeter mon morceau de ijain, rompait seul l'angoisse des heures noires. ■juoi faire? Pas un objet a toucher. La poitrine erree par le froid, les machoires crispees, grelotmt a longs frissons des pieds a la tete, jour et uit je sautais sur place pour me rechauffer, ou 2 marchais trois pas en avant et trois pas en
in
arriere (afin d'eviter les tournements de tete) et cela pendant des heures, jusqu'a ce que, terrasse par la fatigue et l'enervement, je m'ecroulais sur la planche dure du bas-flanc.
Je me vois encore, les yeux a la muraille. essayant de discerner et de compter les grains de platre. Pour m'occuper, je delacais aussi et relacais mes souliers, je me deshabillais sans cesse, malgre le froid, pour me contraindre a remettre mes vetements. Ce semblant d'activite me permit de tenir bon. Vraiment ! je ne suis pas sensible j'ai tate plus tard du bagne, mais je declare qu( ™ les plus durs travaux en plein air sont moins penibles a supporter que l'inaction totale dans 1( silence, dans le froid et dans la nuit.
Le cachot allemand met un homme valide dans la situation d'un infirme, qui serait a la foh aveugle, sourd et paralytique. Ces secondes, ces minutes, ces beures, ces jours, ces semainei furent pour moi horribles ! Mon Dieu ! Commf j'ai compris que les hommes sont faits pour vivre et travailler en societe ! Et pour parler done !
Un certain quatrieme jour, un guter Tag comme je sortais de ma tombe pour la demi-heun de promenade reglementaire, j'entendis des hurle ments. Je risquai un ceil en coulisse, et je vis ur sous-officier allemand pousser un pauvre bougn de landsturmer en cellule a grands coups de piec et de poing.
Qu'avez-vous done a la place du coeur, Alle
nands, pour vous laisser traiter ainsi en esclaves trosser?... De retour dans ma cellule, je vis en penee, avec intensite, les tableaux du Louvre raagniiant la Revolution francaise. Qu'ils en sont loin ! 3uand done les reveurs de chez nous le compren- Iront-ils ? La cravache, la-bas, est encore le supreme et convainquant argument...
Dans la derniere periode de quatre jours, je ouffris moins de la faim, grace aux braves amis mi veillaient sur moi de loin, de l'interieur du lamp. Au cours de ma captivite, j'ai connu deux jrandes joies : celle de tenir tete aux Allemands ;haque fois que j'etais dans mon droit, et celle f entrer en contact avec de grands cceurs, dans le ;as particulier ceux de mes officiers. En effet, le iernier « bon jour », un camarade m'apporta la soupe tant desiree. En me la tendant, il chuchota : :< Attention ! il y a des oeufs 1 » J'entendis dans ma gamelle des chocs evocateurs... Je dus avoir le regard d'un enfant auquel on tend des confitures, an regard convoiteux, brillant. Vite, la porte refernee, je plongeai les dix doigts dans la gamelle et 'en retirai... quatre oeufs durs ! Des provisions pour mes trois derniers jours de jeune ! Je les jachai dans le fond de ma cruche pleine d'eau.
Cette offrande — je le sus peu apres — venait d'un officier, d'un capitaine. Ce geste, messieurs es Allemands, vous ne le comprendrez jamais. Je n'etais qu'un simple soldat. Oui, mais le soldat, chez nous, est un homme, et l'otficier en est un
autre. Si le galon les differencie, le coeur les rap proche. C'est notre force. Et ce sera le secret de notre victoire.
Les dernieres minutes de prison durerent des heures, pendant lesquelles je tournai febrilementlH dans ma cage... Un bruit de ferraille ! Les verrous! glissent ! Lentement, la lourde porte bardee de fer tourne sur ses gonds. Je suis ebloui par la reverberation du soleil sur la neige...
De l'air pur ! des rires ! une joie immense ! Les amis se pressent autour de moi. Mais la soudaine vision des Ills de ferbarbeles m'accable etaussitot Tamer sentiment du ridicule, de l'absurde de cette joie exuberante. Sauter de joie parce qu'on est libre derriere des fds de fer barbeles ! Comme tout est relatif! Mon reve de liberte s'evanouit. Sans parler, je devore ce que les amis m'offrent. Puis depression...
Quelques jours plus lard, je recois l'ordre de partir pour un camp d'bommes. ...Quinze mois de cohabitation, de collaboration, de resistance commune, de souffrances communes, d'amitie vraie...
Comme on s'attache quand on souff re ensemble ! Les amis que je laisse, ils connaissaient lesi miens ; je leur en parlais si souvent ! C'etait aut:| pres d'eux que je me rechauffais le cosur. La grande famille que nous formions ! Et il faut soudain se separer pour aller dans l'inconnu. Mon capitaine et ami de Sainte-Croix m'embrasse comme un
ire, n'e'li
)ere. Pour ne pas etre oblige de lui parler, je n'eloigne rapidement, car ma gorge se serre, les
amies sont au bord des paupieres... Mais on n'a pas le droit de pleurer, la-bas. Les Allemands seraient trop heureux de ces larmes de prisonliers !
ttl
C'est au camp de Friederichsfeld bei Wesel que je suis conduit, ville de baraquements alignes a perte de vue. J'y arrive a neuf heures du soir, comme le clairon sonne le couvre-feu.
J'ai le plaisir d'apercevoir Dutron. Je cours a lui. II me confie aussitot ses craintes : II va y avoir des represailles.
— Hein ?
— Des represailles... J'ai un tuyau.
— On verra bien.
Les represailles ! L'epouvantail cher aux Allemands ! Leur but : contraindre les prisonniers a se muer en travailleurs. Cette menace est dirigee contre tous ceux qui ont echappe aux corvees a l'exterieur (Kommandos), a savoir contre les sousofficiers, les embusques (car il y en a, et combien, dans les camps), les blesses, les malades a peu pres retapes, les evades repris.
Beaucoup cedent devant les menaces, acceptent de «partir en corvee ». lis sont blames par les irreductibles. Meritaient-ils ce blame, les pauvres heres, traques durant des mois et des mois, qui
preferaient en fin se mettre a l'abri dans une ferme choisir jusqu'a un certain point leur besogne plutot que de se voir traines une fois ou 1'autn dans les usines ou sur le carreau d'une mine? Certainement non !
Ce raisonnement assez pratique diminuait done sensiblement, dans tous les camps, le nombre des refractaires susceptibles d'aller en represailles.
C'est done cette clientele de grades, d'embusques de malades et d'irreductibles qui forme, troh semaines apres mon arrivee, de nombreux petit? groupes dans le camp, ou Ton discute et gesticule Que dit-on ? A la Kommandantur on dresse unt listede prisonniers, on trie les intellectuels qui par tiront incessamment en represailles.
Or, sont « verses » dans les professions liberates tous ceux qui n'exercent pas, dans la vie civile, un metier manuel. Les Allemands ont accepte comrae du bon pain les declarations des prisonniers a leui arrivee au camp. Corame de juste, et pour des raisons diverses, chacun a gravi en vitesse quelques echelons de la fameuse echelle sociale. Peu ou pas d'ouvriers pouvant travailler pour la guerre. Ebahi, le statisticien pourrait croire que la France est peuplee, surpeuplee d'etudiants, de professeurs d'employes de commerce et d'artistes. Combien de tenors, diplomes du Conservatoire de Paris, n'ont plus qu'un filet de voix, irremediablement eraille par les gaz asphyxianls! Que de pianistes, inca-
mbles de jouer Au clair de la lune, content que le roid, les rhumatismes ont pour toujours immorilise leurs phalanges autrefois si mobiles !
Les Alleraands essayerent en vain de decouvrir, )armi tous ces artistes, les ouvriers manuels. Seuls es mineurs furent reperes avec certitude par les nedecins allemands, la mine laissant sur le corps les stigmates qu'il est impossible de cacher.
Bientot, les scribes embusques a la Kommanlantur apportent des listes copiees en cachette. On es consulte fievreusement. Va-t-il falloir maintefiant travaiiler contre la France ? Ca, jamais.
J'eprouve, pourquoi le cacher, une certaine lerte a trouver mon nom dans la colonne des rreductibles transformed en « represailles ». Juelques-uns, qui pensaient avoir trouve le iefinitif «filon», se fachent, protestent. Cependant, jn entend surtout :
— T'en la is pas ! lis ne nous possederont pas. Us auront la graisse, oui, mais la peau et du travail, ca non !
Chacun de courir vers les amis, de leur lancer avec un sourire partois contraint :
— J'en suis ! Sur ! C'est cet animal de X (un sous-officier allemand) qui m'a colle sur la liste. Qu'il vienne en France apres la guerre... La rosse ! J'y fais son affaire !
En choeur on entonne : On les aura !
On confie a ceux qui restent : « Tu ecriras aux
miens que je suis parti, que je m'en fais pas, qu'i resteront peut-etre longtemps sans nouvelles surtout qu'il faut pas qu'ils s'en fassent... »
On recherche des boussoles, des cartes que To: recopie a plusieurs exemplaires et que Ton coud dans les vetements. Bien malin qui trouvera les boussoles ! Qui possede un sac y enfouit sa « fortune », les provisions offerles par les camarades de popote ; qui n'en a pas se debrouille. Sedebrouiller! Le mot du soldat francais, un mot que nos gardiens repetent parfois avec une sorte d'ahurissement.
II pleut. La nuit vient. Par cinq!... La lampe electrique a bout de bras, un gros feldwebel, connu pour sa haine des Francais, nous compte. Avant la guerre il demeurait en France et il ne peut se consoler de savoir « sa bonne maison de gommerce sous sekestre ». Mais en cet instant il tient sa vengeance. Un sourire mauvais pince ses levres epaisses. Mecontent de l'alignement, il nous bouscule, nous brutalise, crie des injures. La nuit fournit l'anonymat aux huees du bout de la colonne : « Oh ! la brute, le barbare ! Reviens en France, tsfj verras! » Lui ne menace plus. A quoi bon? Ne serre-t-il pas contre son ventre gonfle par la biere une longue feuille blanche, la liste des represailles9
— Achtung! Demain a huit heures. Un tel... un tel...