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Oh! cet appel dans la nuit, sous la pluie. On blaguait, mais les cceurs se serraient d'angoisse. Seize mois de vie monotone, d'habitudes prises, de baillement derriere les fils de fer et soudain un trou, l'inconnu. Quel supplices allaient in venter nos geoliers ? Nous pensions : — Si nos families voyaient ce depart et nos accoutrements !
Nouvelles vociferations du feldwebel.
— Les prisonniers emporteront une couverture, une tenue de linge de rechange. C'est tout ! Pas de provisions !
Lecteurs, vous ne pouvez imaginer combien le prisonnier s'attache a son maigre patrimoine, si Ton peut dire, aux reserves peniblement amassees pour les jours de detresse physique et surtout aux lettres, aux souvenirs, aux images des etres aimes, a tous ces riens froisses, salis, dechires qui sont tout pour lui, que ses ruses affectueuses ont sauve de dix fouilles parce qu'il a besoin de ce contact, de ces muets encouragements, de cette chaleur venue de la maison. La maison !
Nos ballots sont a terre. Des mains cherchent, soulevent, etalent d'humbles cache-nez, triturent des chandails, des chaussettes que la lemme, la maman ont tricotes.
« Fous ne sortirez pas du camp avec tous ces pagages ! »
Quoi faire? Vendre ces objets aux camarades qui restent ? Nous avons si peu d'argent ! II en faudra sans doute, la-bas. Non ! on ne vend pas
ce que l'amour, 1'affection, ont offert, ce qui est un peu du pays, un peu de la famille, ce que Ton a, aux pires moments, pieusement conserve. Petite maman, ce que tu as choisi ponrmoi, comme une mere sait choisir pour son fils, je l'ai donne aux amis, aux pauvres bougres prives de tout, tous bons coeurs et braves Francais, et je sais que ton sourire m'approuve.
— Au revoir, les vieux 1 Bonne chance ! lis repondent d'une seule voix :
— ... On les aura !
— Raus ! hurlent nos gardiens exasperes. Coups de crosse aux trainards, aux camarades qui veulent nous redire courage dans une derniere accolade.
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Fine, grise, insistante, la pluie continue a tomber. Procession lugubre, file interminable. Cahincaha, nous nous ebranlons. Que ce ciel de Westphalie estmaussade ! L'eau filtre a travers nos uniformes. Uniformes? Le mot est inexact... Vestiges d'uniforme, souvenirs des grandes journees, vetements civils barres d'une bande rouge ou jaune, bonnets de laine, kepis, casquettes de sport, berets, pelerines, manteaux, capotes, godillots, bottines, souliers-bas... Accoutrement ecceurant pour des soldats qui ont offert leur vie ! Et des sacs tyroliens, des havre sacs, de vieilles valises, des caisses de toutes formes gauchement encordees...
3n dirait un bagne qui demenage. Au fait, c'est lien ca, ils nous fraitent en bagnards et non en soldats.
La iongue bande bigarree, heteroclite. grotesque, lecousue, depenaillee, zigzague de flaque en flajue, flanquee de « landsturmer » dont les fusils xancais montrent la baionnette a dents de scie. 3ui, des fusils francais ! On ne peut se faire une dee de l'impression penible que nous avons resjentie quand nous avons vu pour la premiere fois tios armes maniees par nos ennemis.
II nous semblait que le Lebel ne pouvait etre ;enu que par des mains franchises. Et nous le /oyons entre les mains de ceux qui ont fusille des nilliers de civils en Belgique, de ceux qui bruerent Louvain, Orchies, Termonde, Senlis, tant le villes, tant de bourgs, tant de villages! Si nous entons de fuir, c'est notre fusil qui nous tuera.
II pleut. De la boue, de la boue. Le pietinement le tout ce troupeau qu'on immobilise, qu'on presse, ra'on pousse, qu'on menace...
Helas ! nous sommes des vaincus... Vite, on se ■essaisit. Pour raon compte, je me dis, je me re- >ete : Oui, nous, les prisonniers, nous sommes des raincus, mais les camarades tiennent bon, en France. Ils les auront ! Et puis, si nos corps sont wisonniers, nos coeurs ne le sont pas, ne le seront amais, jamais !
Des grognements, des chants surtout montaient ie la colonne. Des propos alarmistes couraient de
rang en rang tues par une blague. Un chant, de nouveau, lance a pleine voix. Par une instinctive cranerie, nous entendions montrer a nos gardiens qu'ils ne nous « possedei-aient » pas, que, quoiqu'il advint, nous ne demanderions pas grace. Ne pas se laisser «posseder » ! II faut avoir ete prisonnier, s'etre senti environne de haine, pietiner dans la boue en sinistre colonne entouree de baionnettes, pour comprendre le sens de ces mots : ne pas se laisser posseder. Les Allemands dominaient leurs prisonniers par la force materielle, par la menace des baionnettes et des mitrailleuses. Mais les prisonniers francais dominaient leurs gardiens par leur volonte, leur moral, leur confiance, leur esprit...
Non ! ils ne nous possederont pas !
Pele-mele, dans la nu.it toujours, nous montons dans des vagons a bestiaux non amenages, fermes a clef sitot qu'ils ont recu leur plein de chair humaine. Hommes : trente-six, dit l'inscription, mais pour les represailles, quarante-cinq. Un choc, un mouvement de houle. Des camarades trebuchent, d'autres tombent. Et un loustic « parigot » de s'ecrier :
— Ah ! mais-z-oui, les veaux, les vaches,ils ont quat'pattes... C'est pour ca qu'ils tiennent debout la n'dans !
Nous voila partis pour une destination incon-
Que. Dans 1'obscurite on fait counaissance avec les ;amarades inconnus car le classement a ete etabli par lettres alphabetiques. Les suppositions vont eur train. Les boussoles lumineuses sortent bien- 6t de leurs cachettes. Nous filons vers l'ouest, vers e front francais, peut-etre... Cris, chants, blagues, azzis a I'adresse de nos gardiens qui, de l'exerieur, pendant les arrets, pour nous narguer, rappent a grands coups de crossecontre les parois lu vagon. Les loustics ripostent en hurlant : Et ta ;oeur!... Rires formidables. Les pas des gardiens I'eloignent sur le macadam du quai....
Et c'est toujours ainsi. Quand un soldat francais et un soldat allemand dialoguent, FAUemand ittaque violemment. Verdun kapout! Paris ka- >out ! France kapout ! Anglais kapout ! Le loustic epond par une radieuse insolence, des boutades. lette crane bonne humeur demonte FAUemand, nferieur au jeu, qui gagne le large sans demander on reste ou encore se fache et frappe.
...Raus ! lancent soudain des voix rauques. Les 'Ortes des vagons glissent. Devant nous, sous de Durds nuages qui trainent, a perte de vue des maecages. Seul, un officier allemand anime cette olitude. II est grand, il est gros. Son allure, son ttitude sont celles d'un marchand de cochons inuent. Autour de lui, nos gardiens font claquer mrs bottes ferrees. Sans perdre une seconde, l'of- [tier tonitrue en proprietaire d'esclaves :
— Vite !... En cergle autour de moi !...
Nous obeissons silencieusement, detaillant de l'oeil notre nouveau dompteur : II est effrayant avec ses yeux enormes aux paupieres rouges, sa face bouffie, couperosee. Sa tunique serree contient mal des chairs debordantes. Soudain, le voici qui debite avec une volubilite etonnante un discours appris par coeur dont il ponctue les mots du poing :
— Messieurs ! (« Trop poli pour etre honnete ! » observe un camarade). Vous fenez tous ici, vous chens des professions liberates, chens de condition, pour travailler d'un dur travail dans les marais, dans la vase humide, sous le dur glimat de la Westphalie... Nous sommes obliges de vous amener dans ces mauvais lieux parce que votre gouvernement francais envoie nos prisonniers (et nos prisonniers sont tous des chens civilises, instruits, bien cultives) travailler au Maroc, en Algerie, sous le dur glimat de l'Afrique ou ils sont gardes par des negres noirs (sic). Ecrivez a vos families, a vos amis respectables, a vos prefets, a vos bourgmestres, de faire sortir nos pauvres Allemands du Maroc, de les ramener dans le bon glimat de la France et vous rentrerez dans vos camps ! »
L'expression de negre noir a souleve des rires etoufies. L'officier se cambre, devient cramoisi, nous traite brusquement de « Schweinhunde » (chiens de cochons).
Ce souhait de bienvenue termini, marche dans la boue, dans les ornieres, sur les digues vaseuses
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des marais. Pour tout le monde, ou presque, c'est la premiere « promenade » apres seize mois de sejour dans un espace restreint. La marche est extremement penible. Des camarades tombent que les gardiens relevent a coups de botte. Soudain, les tetes baissees se levent a ce cri :
— Lesv'la!
— Quoi?
— Les barbeles, tiens !
Certes ! Nous devons etre « chez nous ». Ah ! ces ronces rouillees, ces barbeles, crispante vision ! N'importe ou, vous levez les yeux : ils sont la, implacables hachures tendues sur l'horizon, toile d'araignee dont nous sommes les moucherons. Barbeles menacants, enervants ! Obsession demoralisante dont la Faculte a reconnu les pernicieux effets sur le systeme nerveux : la psychose du fil ie fer !