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UN MASSACRE

ansle tas. Aussitot, de la crosse, de la ba'ionnette, Is frappent ! Un vieux landsturmien empoigne on fusil a deux mains par le canon, assomme les lusses couches. Devant lui le sang coule dans la our, les blesses gemissent, quelques-uns agonient. C'est fini. La resistance est vaincue. Hagards, ffoles, les Russes se levent, prennent le chemin de a gare en laissant derriere eux morts et blesses. Dix Qorts et une cinquantaine de blesses, pour autant [ue nous avons eu le sang-froid de les compter.

» Pendant ce massacre, une immense clameur i'eleve dans tout le camp. Assassins ! Barbares ! /andales ! crient Francais, Anglais et Beiges. Tous ;ont chasses dans les baraques. Sera fusille qui >sera mettre la tete a la fenetre. Du fond des barames, nous regardons pourtant les Russes qui s'eoignent.

» L'un d'eux, blesse, boite, s'arrete. Un officier e pousse, le frappe du plat de son sabre nu sur 'epaule. Au bout de forces, le Russe s'accote contre an poteau. L'officier burle un ordre en appuyant a pointe de son epee sur le flanc de sa victime... Jn cri sauvage!... L'epee est entree profondement ians le corps, maintenant etendu a terre, agite de ioubresauts. Dedaigneux, d'un geste l'officier commande a deux sentinelles d'emporter le moribond.

» De cette scene effroyable, 4 a 500 prisonniers furent les temoins impuissants. Beaucoup en pleurerent de colere et de pitie. »

DANS LA ZONE BOMBARDEE

Represailles de la Somme (Feorier-juin 1917, Kommando IX.)

Notre ami Gerard, caporal au 10me bataillon de chasseurs a pied, celui-la meme qu'une sentinelle avait frappe a coups de crosse alors que nous campions sur les bords de la Baltique, fut envoye en represailles, plus tard, sur le front francais de la Somme. Nous l'avons retrouve en Suisse. Voici le recit de ce qu'il a vecu dans la Somme :

Des janvier, des rumeurs courent notre camp. Les Allemands « organisent » de nouvelles represailles. Celles de Russie, de sinistre memoire, ne leur ont point sulfi ! Le moment parait bien choisi car il fait un froid siberien.

Passons sur la periode d'incertitude. Certain jour, eu presence du camp rassemble, le detachement est constitue : etudiants, ingenieurs, industriels, commercants, professeurs, quelques autres, de professions non liberales, contre lesquels les

Allemands ont a assouvir une vengeance. Depart immediat.

Froid terrible. Le train roule a travers la plaine glacee. Koblenz. Le Rhin charrie d'enormes glacons, et la Moselle est gelee. Nous passons la nuit a Aix-la-Chapelle oil quelques camarades audacieux forcent la porte dun vagon et disparaissent dans la nuit. Ont-ils atteint la Hollande? Sont-ils tombes sous les balles des senlinelles ? C'est ce que j'ignore encore actuellement.

La Belgique oil Ton nous salue et nous sourit ; la France, enfin, notre pauvre patrie ensanglantee et ravagee. Le kepi a la main, nous chantons une Marseillaise telle que des gens accourent, aflbles, les yeux ecarquilles, se demandant si c'est deja la delivance. Les baionnettes a dents de scie et notre accoutrement les renseignent.

Maubeuge. Ceuxqui, comme moi, ont tate des represailles de Russie, savent par experience que nos maitres du moment s'entendent a faire souffrir, trouvent des raffinements toujours nouveaux. Na'ifs, nombre de camarades qui ont joui dans les camps normaux de nombreuses faveurs, d'une relative tranquillite, se refusent a croire qu'on nous mene sous les obus. Les veterans des represailles se bornent a repondre :

— Vous verrez !...

Grondement du canon. Le jour pointe. Nous reconnaissons Gambrai. Et nous voici sur route, a pied, marchant vers les lignes ailemandes, en Ion-

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gue colonne, chacun portant sur soi toute sa fortune, quelques-uns memes atteles a de petits traineaux fabriques avec les caisses des colis.Le bruit du canon se rapproche. Dans la rumeur on distingue maintenant l'eclatement des coups. Bientot, a Ervillers, nous voyons tomber les obus a quelques centaines de metres devant nous.

Aucun cantonnement n'a ete prepare. On nous pousse de village en village. Le troupeau va, vient, reflue, en lamentable cortege. On finit par nous loger, si Ton peut dire, a la nuit tombee, dans une sorte de grange. Entasses, nous nous etendons, a meme le sol boueux. De paillasse, pailleou varech, pas trace. Et nous avons marche toute la journee, sans rien manger, la derniere soupe ayant ete distribute la veille au soir! Les plus entreprenants gagnent des sortes de grillages fixes aux parois de la grange et superposes, grillages presque partout defonces et dont il ne reste que les barres de soutien, vestiges d'un «dortoir» pour prisonniers russes. Depuis quelques jours sans pature, la vermine se reveille et nous devore. Mais telle est notre mi sere que je dors d'un sommeil profond sur ces tiges de fer qui m'entrent dans le corps. Simple detail. Nous en avons vu, nous en verrons bien d'autres !

Par represailles nous etions prives de lumiere. On se couchait done et se levait a tatons, tombant

sur les camarades, pietinant et egarant ses effets. De toilette, il ne pouvait etre question, le peu d'eau que la corvee etait autorisee a tirer d'un puits etant a peine suffisante pour la soupedu soir et le cafe(?) du matin. Pour se laver la figure une fois tous les trois ou quatre jours il fallait des ruses d'apache, une volonte tenace que le froid bumide, la fatigue, une sorte d'bebetude perpetueile, de misere cerebrale ne contribuaient pas a fortifier. Nous fumes bientot dans un etat d'indescriptible salete, avec nos teints gris ou verdatres, nos barbes decolorees, nos vetements en lambeaux dont la boue qui les recouvrait d'une sorte de carapace ne sechait jamais. Et nos gardiens veillaient soigneusement a ce que cet etat empirat de jour en jour.

De sept heures du matin a six heures du soir, sans jamais manger ou boire quoi que ce soit de chaud, sous la surveillance de nombreuses sentinelles dont les fusils se braquent constamment sur nous, nous creusons des tranchees, des sapes, des boyaux, nous placons des fils de fer barbeles. Besogne abominable, repugnante ! Car enfin, les notres sont a quelques kilometres et c'est contre eux que sont creusees ces trancbees !.,. Le moindre refus de travail ou sabotage est puni avec la derniere rigueur. J'az vu rouer de coups de canne, de crosse, de cravache, au point de les jeter aterre, assommes, des camarades qui refuserent de pren-

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dre la pelle ou la pioche. J'ai va, et combieu de fois ! des camarades attaches avec des fils de fer a des arbres, a des poteaux telephoniques, rester la, dans Fimpossibilite de faire un mouvement, des journees entieres et cela par un froid cruel. J'aivu des camarades devenir rouges, puis blancs, puis violets, exsangues, s'evanouir, enfin, sans que ce spectacle inou'i arrachat a nos bourreaux, soigneusement tries, le moindre geste de pitie.

Pauvres esclaves que ces soldats allemands ! lis sont exactement ce que sont leurs officiers et surtout leurs sous-officiers qui les rudoient et les . dressent. Soumis comme des chiens battus. Bons, partois, et brusquement ignobles par ordre, cruels jusqu'au sadisme par ordre. Un galon? les talons claquent, tous les talons ; et une seule reponse : Zu Befehl!... Or nos gardiens sont places sous le commandement de six sous-officiers prussiens venus de premiere ligne pour occuper ce poste de choix. Ces sous-officiers sont armes d'une enorme cravache ; ils ont la consigne formelle, ils nous l'ont dit, « d'agir avec une energie toute particuliere », ce qui signifie quelque chose. Un exemple entre cent : Personne ne pent etre reconnu malade. C'est l'ordre ! Les malades sont portes sur le terrain, c'est l'ordre ! Malheur a celui qui est atteint de fievre, de dysenterie ; le reglement le condamne a rester toute la journee dehors, au froid, couche sur le sol, sans pouvoir recourir aux soins d'un medecin ou d'un camaradeau travail. C'est l'ordre!

Ce regime ne nous domptant pas assez vite, on trouve des raffinements : on nous garde sur le terrain de travail longtemps apres six heures, sous pretexte d'appel nominal. Nous restons souvent la une heure, ramasses sur nous-memes, affames a nous tenir le ventre a deux mains, claquant des dents, tremblant de froid. Arrives au cantonnement, on nous supprime les couvertures sous pretexte que nous ne nous sommes pas rassembles assez vite le matin. La moindre reclamation est payee d'une peine severe... Ces couvertures, on nous les rend, mais bienlot des troupes allemandes cantonnant a Ervillers se les approprient. Le froid est tel que, durant la nuit, des camarades sanglotent tant ils souffrent, tant ils ont d'engelures aux mains, aux pieds, aux oreilles, tant leurs pieds sont gonfles.

Comme nourriture : matin, cafe ; soir, soupe a l'orge ou au rutabaga, rarement un peu de viande ou de marmelade ; un pain reglementaire allemand pour quatre jours. Notre faim etait telle que nous devorions souvent ce pain en un seul repas, apres quoi nous devions vivre durant quatre jours sans pain. Aussi beaucoup d'entre nous tombaient-ils d'inanition, vraies loques humaines, etranges etres sans age ayant tout juste la force de rentrer au cantonnement, le travail termine. A peine arrives a la baraque, ils se jetaient sur leur pitance avec

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un desespoir farouche, disputant leur part aux camarades loges a la meme enseigne. Un soir, un seau de marmelade apporte par une voiture de ravitaillement ayant creve et s'etant repandu sur le chemin boueux, une bande d'affames se rua, se bouscula autour de cette mare douteuse, l'epuisant a pleines mains, avalant boue et marmelade.

Aucun colis. Aucuue lettre. Aucun mandat. Ce total isolement a moins de six kilometres des siens!... Quelques uns d'entre-nous ayant de petites reserves d'argent apportees du camp, par l'intermediaire d'un gardien venal on pouvait exceptionnellement se procurer une boule de pain pour 4 ou 5 marks, une livre de mauvaise saucisse noiratre pour 10 marks. Quant au fil, lacets et boutons, de la ficelle d'emballage et des morceaux de fils de fer en tenaient lieu. Heureux les camarades qui avaient reussi a cacher dans un coin de leur baluchon quelques morceaux de savon. Un de ces morceaux s'echangeait contre quatre boules de pain...

Mais nos gardiens venant fouiller dans nos sacs pendant que nous etions au travail, nous dumes emporter chaque jour sur nous ce que nous tenions a conserver. II arrivait aussi que les rares civils demeures dans la zone de bataille cachaient dans les buissons, au bord du chemin que nous suivions, des cornets de riz, des legumes sees, des pommes de terre. Nous deterrions aussi, dans les champs laisses a l'abandon l'annee precedente,

des carottes, des topinambours, manges glouton- c

nement sur place. Le printemps venu, le pissenlit |i

nous tut aussi une ressource, cuit avec la soupe, \\

feuilles et racines. Aux jours de detresse, j'ai vu a

des camarades fouiller les tas d'ordures des j

maisons abandonnees dans l'espoir d'y trouver j

quelque debris rarement comestible, puisque tou- |

jours gele et a demi pourri. Plusieurs en eurent (

d'epouvantables nausees. t

Nous sommes dans le pays legerement vallonne I de la Sorarae, aux environs de Bapaume. Alternative de temps sec et d'humidite. Boue epaisse, collante, oil Ton enfonce frequemment jusqu'a mijambes. Nous amenageons, dans un veritable cloaque, une immense tranchee qui va de Behagnies jusqu'au-dela d'Ervillers, agrementee de boyaux lateraux ou Ton se cache en vitesse quand pleuvent les obus. II va sans dire que nous nous ingenions a saboter ce travail sacrilege. Quand les obus nous ont disperses, il est bien difficile de nous reunir a nouveau et comrae par hasard des boisages cedent, des metres entiers de tranchees s'elfondrent. Les corvees d'eau s'egarent. A cot£ des malades trop reels, devores par la fievre, tourmentes par la dysenterie, il y a les malades par simulation portee a un degre de perfection rare.

Parfois, quand le froid est trop cruel, nous nous risquons a allumer de petits feux dans les tran-

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chees pour faire bouillir de l'eau dans des gamelles ou des seaux ramasses dans les villages detruits. Un peu calmes par les obus — quand ils arrivent, leur fuite est encore plus precipitee que la notre — nos gardiens laissent faire, jusqu'au jour ou un officer survient a l'improviste, hurle, nous qualifie de Schweinhund et de bande de truies (Saubande). Les sentinelles se precipitent, detruisent les feux a coups de pieds.

Et chaque soir c'est la meme heure atroce. On s'est couche dans la nuit ; tremblant comme la feuille, on grelotfe. Personne ne se devet, naturellement. Personnellement, je suis reste des semaines sans oter d'autre vetement que ma veste que j'enroulais autour de mes pieds froids comme un bloc de glace. On finissait par dormir a force d'abrutissement et de faiblesse.

Autre heure atroce, le reveil. Nos gardiens sont alors d'une humeur massacrante. Hurlements. C'est a coups de crosse et de Cannes qu'on nous fait sortir de la grange. Titubants de sommeil, transis, pareils a des betes chassees de leur taniere, nous defilons devant des inspecteurs qui nous comptent et nous groupent par equipes de cent hommes. Et nous voici partis, toujours dans la nuit, car nous avons des kilometres a faire pour gagner le « chantier» qui est a Miraumont ou a Sapignies, particulierement bombardes. Frequemment, nous sommes en place une heure trop tot et nous attendons, tasses comme un troupeau de moutons, battant la

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semelle, que les soldats* du genie allemands qui dirigent les travaux consentent a apparaitre.

Tous les jours des camarades tombent malades, ronges par la dysenterie, courbes par des douleurs aigues. Sous pretexte qu'on laisse, en France, « crever » les prisonniers allemands, on nous refuse tout secours medical, tout medicament. Des moribonds sont evacues dans les kopitaux de l'arriere ou nous apprendrons plus tard qu'ils sont morts d'epuisement. C'est l'enfer.

Cependant les aviateurs allies viennent frequemment nous distraire. Des combats se livrent audessus de nos tetes, et c'est tantot un Allemand, tantot un Anglais qui s'abat sur le sol, s'ecrase dans la boue. Souvent eclatent de formidables feux de barrage contre les escadrilles alliees. Comme nous sommes en avant des pieces allemandes, les eclats d'obus pleuvent. Riposte des Anglais et nous voici entre deux feux, les obus sifflant et eclatant un peu partout tandis que nous sommes aplatis, cote a cote avec nos gardiens, au plus profond des sapes.

Quelques jours avant notre depart d'Ervillers, le combat devient intense. Les Anglais poussent terriblement. Toute la nuit il nous est impossible de dormir. La terre tremble... Comme on a dispose des depots de gros obus dans notre immediat voisinage, nous ne sommes pas sans inquie-

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tude. Si i'un de ces depots vient a sauter, pas un de nous ne restera vivant. Or les Anglais les ont reperes, ces depots, et de gros obus tombent avec un bruit terrible d'ecrasement. Un de nos surveillants, un sous- officier bedonnant, est pris d'une terreur panique. Si les Anglais avancent, il sera massacre, c'est sur. Et le voici qui devient plat, obsequieux, qui nous offre du tabac, esperant que nous lui serons un paratonnerre a la minute critique. Commande pour une « mission d'honneur » (Ebrenkommando), il s'apercoit unpeu tard qu'on l'a dupe, que la situation se fait infernale, et il est grotesque a force de louch.es prevenances.

...La «retraite strategiquew d'Kindenbourg se prepare. En hate, comme saisis d'une frenesie, les Allemands pillent, saccagent, incendient, pulverisent a la dynamite villages et bourgs, scient les arbres fruitiers et aussi les arbres magnifiques qui bordent la route nationale N° 37, font sauter les eglises et les ponts. Partout la devastation. Vivre au milieu de cet acces de demence est quelque chose d'inou'i. A Behagnies, a Ervillers, a Mory, nous sommes les temoins directs de la mort du pays et nous savons par le bruit des detonations, par les lueurs d'incendies, qu'il en est de meme loin a la ronde. On ne peut se representer ces scenes de sauvagerie. II faut, c'est l'ordre, que plus rien ne vive dans la nature, qu'un desert apparaisse. Que

va-t-on faire de nous? Nous nous le demandons avec une reelle angoisse. On affiche enfin ces quelques lignes : « Les prisonniers sont avertis qu'ils vont avoir a effectuer des marches longues et penibles. Tout prisonnier ne devra emporter que ce qu'il peut prendre sur son dos. Alleger ses bagages le plus possible. Tout prisonnier qui ne. pourra suivre la colonne devra abandonner ses affaires sur la route. Chacun devra se munir d'un outil. »

Deux jours plus tard, nous nous mettons en route par St-Legier, Bullecourt, Cagnicourt, Villers-les-Cagnicourt. Nous arrivons a une sucrerie, a mi-chemin entre Arras et Cambrai. Cette etape fut penible. Un malade tombe de fatigue. On le contraint a deposer son bagage sur la route, puisque telle est la consigne, soit une caissette qu'un sous-officier, en riant, brise a coups de pied... Partout nous rencontrons des convois eraportant en Alleraagne la fortune du pays saccage. Nous nous garons sans cesse dans les pres marecageux pour laisser passer les voitures chargees du « butin ».

La sucrerie est immense. Par le toil beant, il pleut a l'interieur. Par les ouvertures privees de leurs fenetres, le vent passe... Les Allemands occupent tout ce qui est a peu pres en etat. On laisse le reste aux prisonniers dont quelques-uns se

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nichent dans les foyers des chaudieres, dans les tubes des bouilleurs, dans les malaxeurs et les cuves. Le plus grand nombre s'installe ou il peut, a l'ecurie, sous des bangars (un toit sur quatre piliers), dans le souterrain de la grande cheminee remplie de suie. Un camarade campe dans ce souterrain en sort si noir qu'on le baptise « le roi negre ».

Mes amis et moi, nous logeons dans le four a chaux, qui devient un domicile assez habitable grace au feu de bois que Ton y entretient. Le four contient un bas-flanc, la chambre a coucher ; le reste sert de salle a manger, mais surtout de cabine de bain car il y pleut commesur la route... Pour lutter contrel'humidite qui suinte de partout, un feu, done, dont la fumee traine et nous etouffe. Tant pis ! Tour a tour, car la place est restreinte, on se glisse autour de ce foyer. Comme je comprends que nos lointains ancetres aient adore le feu ! C'est lui, lui seul qui nous fait vivre dans ces heures de detresse. Nous nous chauflons et nous eclairons a sa flamme, nous le venerons. Ce point brillant au sein de la fumee est la seule chose qui nous attache a la vie, nous rappelle le passe.

La cour de la sucrerie merite le nom de marecage. Pour ne pas s'y enlizer, il convient de connaitre les passages, les gues. De « feuillees », point. Tout le monde souffrant de dysenterie, cette cour presente a chaque pas des traces non equivoques de l'epidemie qui nous tourmente. Et

toujours la canonnade, un infernal sabbat, les , arrivees, les departs des obus, le ciel, que nous , contemplons par les fissures du four, la nuit, | eclaire de mille lueurs, de mille tremblements j lumineux, d'eclairs etranges. Et parfois une deto- | , nation plus profonde, un ebranlement du sol, ( quelque depot d'obus qui vient de sauter.

Desormais nous partons au travail entre une et trois heures du matin. On trebucbe, on se cogne, on s'etale de son long dans la boue, on choit au fond d'un trou, et ce n'est qu'apres un long temps qu'on franchit les cinq kilometres qui nous menent entre Croisilles et Riancourt, ou pleuvent les marmites anglaises, tandis que les 105 tirent dans notre dos. C'est pis encore qu'a Ervillers. Dix fois par heure, le detachement entier se jette dans la boue ou s'egaille a toutes jambes, les sentinelles courant plus vite que quiconque sous pretexte de rabattre ceux qui fuient autant le travail que les marmites. Un jour, une sentinelle injurie furieusement un Francais couche dans une sape, empoigne sa pelle abandonnee pour montrer comment on travaille sous les obus anglais... quand un eclat coupe le manche de cette pelle en deux troncons dans les mains du bonhomme. Fuite eperdue du beros vivement aplati a cote de celui qu'il injuriait.

Certain matin, nous arrivons sur un terrain cri- 1 ble de trous d'obus. Tout-a-coup, comme si les Anglais voulaient nous empecher d'approcher, eclate |

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un violent tir de barrage. Sauve qui peut, chef du detachement en tete. On nous regroupeavec peine. Quelques-uns refusent d'avancer. Couches en joue, force nous est de reprendre le travail, le tir de barrage acheve. Parmi nous plusieurs blesses qu'on emporte tout sanglants. Pas de morts, par miracle.

Chacun s'applique a fuir cet enfer. Ne venonsnous pas d'apprendre qu'un Kommando voisin, form6 aussi de prisonniers francais, a eu, en un jour, dix morts et une quarantaine de blesses ? Mourir tues par ses freres en travaillant centre eux sous la menace des ba'ionnettes, et dans quel etat de faiblesse physique et de misere morale, se faire jeter au fond d'un trou boueux, et tout cela a une heure a pied des siens, peut-on concevoir sort plus abominable?... Aussi, au moment de l'appel nominatif, dans la cour de la sucrerie, en pleine nuit, y a-t-il douze cents Francais. Au travail, on n'en trouve plus guere que cinq cents. Les autres sont caches ci ou la, boulonnes dans les cuves par des camarades, perdus dans le dedale des machines et des hangars. II y en a j usque sur le toit de l'usine, au pied des cheminees. Les gardiens multiplient les battues. Gare a ceux qui tombent dans leurs griffes ! Apres une ration de coups de baton on les enferme dans des cages tres exigues formees de perches fichees en terre et reliees par des barbeles formant treillis. On entasse dans chacune de ces cages autant de delinquants que possible et on

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les y laisse, au pain et a l'eau, nuit et jour, jusqu'a expiration de la peine qui, pour un infortune caraarade, a dure cinq jours etcinq nuits!

Si ce regime se prolonge, nous y resterons tous. A force de patauger dans la boue, dans l'eau, les pieds enflent. Beaucoup, qui n'ont plus de souliers, les remplacent par des chiffons noues a la cheville. Quelques-uns de nos camarades sont si faibles qu'ils n'ont meme plus la force de parler. Nombreuses evacuations dans les hopitaux. Combien d'infortunes y sont morts d'epuisement 1

Peut-etre craint-on que nous ne soyons la proie d'une epidemie qui pourrait se propager aux troupes allemandes ? On envoie enfin un docteur a la sucrerie qui ameliore quelque peu le regime alimentaire et augmente la portion de pain, encore insutfisante. Notre etat sanitaire est lamentable. Aucun repos. Jamais le dimanche n'est chome. Crainte de la cage, supplice debilitant, on ne se cache plus guere. C'est done le travail force et sacrilege dans toute son horreur.

Avant d'etre admis a la visite du medecin, les malades sont astreints a passer devant un simple soldat allemand, sans connaissance medicale, charge d'operer une selection. Ilchasse au travail, sans appel possible, presque tous ceux qui se presentent et roue de coups les recalcitrants. A telle enseigne que ce faux Esculape est surnomme le Dr Trique.

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Malgre notre faiblesse, nous devons creuser chaque jour un metre cinquante de tranchee pros fonde. Les plus habiles, ceux qui savent manier la

• pelle et la pioche, peuvent quitter le terrain entre 1 dix heures et midi (debut de la journee : trois i heures du matin, en moyenne) ; les autres, les

gens de professions liberates, s'escriment jusqu'a trois et quatre heures de l'apres-midi. Insensiblement, la dose auginente, et c'est bientot deux et ' meme trois metres de tranchee a large parapet

• qu'il faut amenager. Notre seul espoir est dans la i venue des obus anglais qui mettent en fuite senti-

• nelles et travailleurs. Mais il semble que nos allies connaissent maintenant notre presence sur cette partie du front. L'arrosage par rafales ne se produit plus qu'apres notre retour a la sucrerie, et c'est la distraction du soir de regarder tomber les obus et jaillir la terre dans un nuage de fumee noire. Riancourt et Cagnicourt, ou nous sommes, semblent etre un point de concentration du feu lourd anglais. Les « colis », comme nous disons, y arrivent a la douzaine. Jeu dangereux, pour peu que le tir s'allonge, au crepuscule et au long de la nuit : ecrasement formidable ; la sucrerie tremble sur ses fondations.

A deux cents metres de nous une batterie allemande est installee dans un cimetiere dont les

tombes ont ete bouleversees, les morts deterres. Dans un coin, les os et les cranes font un tas. Mais les Anglais ont tot fait de reperer la batterie et le cimetiere est retourne une seconde fois. Les avions britanniques, avec une audace deconcertante, descendent au ras du sol pour mitrailler les colonnes en marche, a la grande terreur de nos gardiens. livrent aux «saucisses» une guerre sans merci. Un jour, nous voyons (quelle joie !) une saucisse prendre feu et son occupant descendre en parachute suivi par l'avion qui le prend comme cible. Les eclats des tirs de barrage pleuvent sur nous. Un camarade est grievement blesse a l'oeil. Un autre eclat, traversant une lucarne, vient percer le bas de ma couverture.

Je me souviendrai toujours du jour de Paques 1917. Reveil a une heure du matin. Rassemblement a la lueur des lanternes et des falots... Peu a peu le jour vient, la brume se dissipe et un soleil ra-| dieux eclaire gens et choses. Profitant de la belle lumiere, la canonnade redouble. Nous sommes litteralement environnes de silllements. Chacun se regarde et dans tous les yeux se lit la meme angoisse. Mourir un jour de Paques, par un gai soleil, en travaillant contre les siens!... Comme pour nous narguer, nos gardiens nous annoncent qu'au retour du travail il y aura, enfin, distribu-

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■ tion de colis. Est-ce vrai ? On nous a si souven J menti, pour le plaisir!

I Plus mornes que jamais, nous regagnons la suererie. Les colis!... C'est vrai!... Quelle effer-

j vescence ! Chacun mangera a sa faim, ce soir. Des esgroupes se forment. On soupese les paquets, on j les ouvre, on organise des popotes. Dans une cour, I il y a des tas de bois pour les sapes, des planches, des poutres. Chacun en chaparde le plus possible, a profitant d'une moindre surveillance due a la fete de Paques car nos gardiens entendent aussi se regaler. Ce bois, on le debite a coups de piocbe, de ,' pelle. Les feux petillent, la soupe mijote. On a I l'impression qu'on va se jeter un peu de vie dans le corps. Depuis deux mois nous attendons ce moment ! Depuis deux mois nos estomacs crient de famine ! Depuis deux mois nos reves nous moni trent des repas plantureux ! Et depuis deux mois, il au reveil, c'est la sensation de la faim torturante... u Et voici les colis! Nous rions comme des gosses, . nous caressons des boites de conserve, des paquets f de riz et de farine, des boites de chocolat. A quatre, 5 il m'en souvient, certes, nous mangeons six grosses e boites de viande, une enorme gamelle de pates, un fromage entier, trois pots de confiture. Quel festin ! i Ces quinze ou vingt colis qui nous arrivent a la e fois, il faut les devorer dans le plus bref delai car t on nous a dit que nous allons quitter le cantonne- . ment et qu'aucun supplement de bagage ne sera

autorise. Et nous mangeons, nous mangeons a en avoir les machoires fatiguees. Et nous voici soudain reconfortes, courageux, prets a tous les sacrifices.

Quel spectacle que ce repas qui n'en finit pas !... Ces hommes, dont la joie eclaire les yeux, couchent sur le beton, ' a la pluie, dans les courants d'air. Beaucoup se sont failles des pantalons dans de la toile de sacs a terre. Plus de chemises, de calecons, de chaussettes ! Comme souliers, des planchettes de bois fixees par des ficelles aux tiges de chaussures a demi defuntes, des paquets de chiffons. Tous ces hommes ont des engelures qui suppurent, des abces aux mains et aux oreilles. lis sont crasseux, terreux, hirsutes. ...Beaucoup souffrent d'anciennes blessures avivees par les travaux forces, ce qui les rend hargneux, ferocement egoistes. De la vie, depuis deux mois, nous ne connaissons plus que les injures de nos gardiens, les coups de crosse, les eclatements d'obus, la vision de ceux qu'on emporte sanglants et squelettiques. Et voici que pour un instant tout cela est oublie ! La cour des miracles se rejouit, mange, mange eperdument. Sur la flamme des feux se penchent des fronts de vieux, des profils d'une saisissante maigreur, de vraies fetes de mort, et pourtant ce ne sont que rires et gais propos...

Apres quoi il y a le lendemain, le reveil a une heure, le depart dans la nuit, dans les flaques, plus triste de toute cette joie d'un moment. Quelle re-

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tombee dans l'enfer ! Nos « maitres » s'appliquent a nous y ramener en vitesse.

Des officiers alleraands du genie divisionnaire decouvrent que le hall de la machine a vapeur de la sucrerie, encore couvert d'un toit a peu pres etanche, pourrait servir de remise a materiel. Pour gagner de la place on decide de faire sauter le volant et tout le bloc de la machine. Or de nombreux prisonniers logeaient dans cette partie de l'usine ou ils laissaient, durant le travail, leur petit bagage personnel, les derniers colis soigneusement dissimules. La charge d'explosif est si forte que murs et toitures s'effondrent, ensevelissant sous leurs debris, sacs, bagages et colis. Qu'on se represente notre retour, la desolation des camarades prives de toute leur petite fortune, des lettres recues jadis, des souvenirs qui etaient le seul lien les attachant encore a la famille, au pays. II y eut des scenes de desespoir auxquelles nos gardiens, attroupes, repondirent par d'affreux eclats de rire.

Apres trois mois de cette vie, quelques-uns ne peuvent plus en endurer d'avantage. Une nuit, ils disparaissent. Ont-ils reussi a gagner les lignes anglaises?... Que de drames, sans doute, que nous ne connaitrons jamais.

Avril touche a sa fin. Le soleil est plus tiede. On sent comme le tressaillement de la nature. Qu'il est triste, malgre le soleil, les premiers bour-

geons, les premieres feuilles, ce troisieme printemps de captivite !... Ne revivrons-nous done jamais comme les arbres et les buissons ? Que e'est long !... L'esclavage, toujours l'esclavage. Faudra- \ t-il mourir la-dedans?... Et voici les gaz que le vent pousse des tranchees anglaises. Maux de tdte et vomissements. Nous reclamons des masques. Nos gardiens en ont et meme les prisonniers russes que nous rencontrons parfois. Mais on nous rit au nez. Et un sous-officier nous declare : « Tant mieux si les Anglais en font crever quelques uns. Qa vous punira de les avoir pris comme allies, de vous enteter a ne pas vouloir signer la paix. »

Nous voila fixes !

Les rondes d'avions anglais se multiplient. Des obus tombent sur la sucrerie. Des baraquements qu'on nous destinait sont detruits. La situation est intenable. Le bruit court, soudain, que Ton se decide a nous emmener. Mais ou?... Va-t-on nous promener, en colonne de quatre, le long des lignes anglaises comme on l'a fait dans un Kommando voisin durant que l'artillerie allemande tirait en rafales pour obliger a la riposte?... Peut-etre, car ils sont capables de tout.

Enfin, le ler mai, on nous emmene en arriere. Quatre camarades manquent a l'appel. Dans la cour de la sucrerie, ils ont creuse une sape pro-

DANS LA ZONE BOMBARDEE

fonde dans laquelle ils viennent de se faire enterrer — pas trop — par des amis, avec des biscuits et une certaine quantite de riz cuit a l'avance. Ils esperent une avance des Anglais, une sortie triomphale de leur trou. Que leur est-il arrive ?

Nous passons a Sauchy-Lestree ou Ton nous embarque en vagon pour Bouchain, ou nous attendons. Quoi? Les suppositions vont leur train. Pas de colis, pas de lettres... Certain matin, on nous conduit a Denain pour la disinfection, Allonsnous, comme jadis a Giessen, passer plusieurs heures tout nus dans une salle glaciale ?

De Boucbain a Denain (5 kilometres), les gens se pressent en foule sur notre passage. Leur emotion est a son comble. Depuis trois ans, ils n'ont pas vu de Francais et plus d'une femme sanglotte en pensant au mari ou au fils qui se bat, a l'absent dont on n'a plus de nouvelles et qui peut-etre ne reviendra jamais. Nous assistons a une scene incroyable : un represaille sort de la colonne et tombe dans les bras de sa mere qui vient d'etre evacuee d'un village du front. Ils s'embrassent dix fois en pleurant, mais il faut se separer. L'nomme s'arrache aux bras qui le retiennent et reprend sa place dans le rang...

C'est du delire. Tout le monde veut nous voir, nous toucher, nous embrasser, et Ton nous jette des paquets de vivres, du linge, des objets de toute sorte. Ces braves gens se depouillent de tout ce qu'ils possedent pour le donner, car leur coeur de

Francais a tressailli. Autour de ce defile de spectres deguenilles que nous sommes, ils forment comme une vivante muraille de sympathie. Et ce cri sort constamment de la foule au nez des Prussiens : « Courage, les gars ! Courage ! On les aura ! » J'ai pleure, tant c'etait beau.

Affoles, perdus dans les remous de cette foule qu'ils ne peuvent contenir, nos gardiens tirent des coups de fusils en Fair, piquent les femmes de la pointe de la baionnette. L'une d'elles, qui saigne, crie a son tour : « On les aura ! »

A Denain, a travers les rues noires de monde, meme accueil, merae sympathie. C'est touchant.

Nous arrivons enfin dans les anciens etablissements Cail, oil Ton nous desinfecte, nous rase, nous douche. Apres quoi, passifs, parques comme des animaux, nous passons de longues heures a attendre. Attendre ! Combien d'heures avons-nous attendu depuis le commencement, fabuleusement lointain, de notre captivite ? Attendre ! Depuis des annees nous ne faisons que ca !

Nous rentrons enfin sous bonne escorte. Le long de la colonne les sentinelles sont espacees de metre en metre et doublees d'une haie de cavaliers. Les habitants ont recu l'ordre de rester dans leurs maisons, fenetres closes, sous menace de peines exemplaires. De Bouchain, ou nous restons enfermes huit jours a la caserne, on nous transporte a Orchies, d'oii, le 26 mai, tous les grades, et des homines jusqu'a concurrence de 500, partent pour

DANS LA ZONE BOMBARDEE

l'Allemagne. Par la Belgique, nous entrons en Westphalie, longeons la frontiere de Hollande jusqu'au camp de Dulmen, ou Ton nous depouille de tout ce que les habitants de Bouchain et de Denain nous avaient donne. De Dulmen, on nous envoie au camp de Munster I, ou nous attendions encore a la fin de juin nos lettres, nos colis, nos mandats, ainsi que le retour dans nos camps d'origine.

Je tiens a signaler que dans toutes les localites par nous traversers se trouvaient des prisonniers francais, anglais, et russes, retenus depuis longtemps derriere le front de bataille. J'en ai vu en particulier a Ervillers, Buissy, Villers. Beaucoup d'entre eux etaient la depuis deux, quatre, six et meme quelques-uns depuis quatorze mois, des zouaves entre autres, sans aucune nouvelle des leurs et dans l'impossibilite de leur en faire parvenir. Je ne saurai decrire l'etat dans lequel se trouvaient les Anglais, presque sans vetements, sans chaussures, maigres a faire peur, veritables cadavres vivants. J'ai vu aussi des civils beiges et francais employes comme manoeuvres dans la zone battue par le feu, tres pres des lignes. II en manquait souvent a l'appel, morts d'epuisement ou tues par les bombes et les obus.

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