‹ En revenant des États-Unis [microform]: conférence faite à l'Université des annales, le 19 janvier, 1917Chapitre 4 sur 4 · M BEVEN ANT · texte numérisé non relu

M BEVEN ANT

Lots de sa visite à Rome, où BerHn poinsait déjà sa manœuvre pacifiste, le saint et vaillant archevêque de Malines se trouva

soudain face à face, dans un couloir du Vatican, avec un Allemand, le cardinal Hartmann,

Comme le douloureux apôtre du martyre belge s'écartait, détournant la tête, le Boche de robe rouge, sans s'arrêter à ce mouvement répulsif de la victime en présence du bourreau, murmura, protectoir et n^sorant :

« Nous ne parlerons pas de la guerre. »

A quoi Mgr Mercier, l'ayant toisé du regard, repartit, passant son chemin :

«N(wis ne parlerons pas de la paix. » (Longs 4itpfda$$di$sements.)

il fallait que cette parole si religieuse fût entendue, je ne dis pas seulement de toute la chrétimté, mais d'un bout à l'autre du mmide civilisé. Elle signifie que nous n^avons pas le droit de songer à la paix tant que la justice n'est pas satisâdte, et qw mms ne consmtcms pas à en parier avec celui qui y cherche la consécration de son forfait.

Il ne pouvait venir à l'idée de personne que M. Wilson, dans la ferveur d'une foi chrétienne qui tient la première place dans ses sentiments, fût indifférent à ces considérations de haute moralité ; la conception d'une paix injuste et inhumaine ne pouvait assurément pas trouver place dans ses desseins, quel que fût son désir de voir cesser une effusion de sang dont il semblait considérer que rAmâîque se trouve être une des plus intéressantes victimes.

Mais on éprouva chess tous les ÂUiés une véritable stupéfaction à vdr qu'il paraissait faire bénéficier d'une ^;ale ccmsidâraticm l'un et l'autre groupe des belligérants. On se méprenait évidemm^t alors que, sur des apparences provenant d'une rédaction insufl&sanunent soucieuse des susceptibilités les plus respectables, on attribuait une valeur d'assimilation morale à une simple assignation, systématiquement rédigée dans les formes impassibles de ce genre d'exploits, où le juriste s'attache à ne pas marquer une différence d'appellation entre les parties en présence.

Evidemment, un juriste ne doit pas faire ostensiblement, avant les débats, une dif^rence ^tre les plaideurs qui se présentent devant lui, et qud que sent son sentiment préalable, consécutif à la communication du éosder, il ne saurait, sans s'exposer à essuyer une récusaticm, dire à l'im : « Cher monteur, asseyez-vous id », et à l'autre : « C'est vous le coquin, f... mettez-vous là ».

Tout de même, il y a ime manière de marquer la différence ; M. Wilson ne s'en est pas soucié : affaire de tempérament. C'est un flegmatique ; son sang-frcnd est imperturbable, sa patience

DBS BTATS-UM1»

inimitée, et il ne connaft pas les menues susceptibilités qui sont si

vives dans certaines natures, et chez les nerveux non moins que chez les sanguins. Il n'est évidemment ni l'un ni l'autre. Sa surprise fut donc vive en voyant qu'on s'était mépris sur son sentiment intime, dont il avait donné maintes preuves sans jamais se départir de l'attitude que lui commande l'état de neutralité.

Cette prévention sur la forme étant dissipée, reste le fond de la note ; (m en a fait bien des interprétations, comme c'est le sort de tous les oades, quand ils sont rendus conformément aux traditions saciées. Pour ma part, je me refuse absolument à y voir la moindre intention de favoriser les bouimaux de la civilisation qui, demain, s'il leur était permis de se consolider en Europe, naettraient le Nouveau-Monde en péril. A voir l'inquiétude qu'inspire dès maintenant au commerce américain leur offensive sous-manM, on imagine aisément ce qu'ils en feraient le jour où leur appartiendrait la domination des mers, à laquelle ils aspirent plus qu'à tout autre but d'après-guerre.

C'est là pour les Etats-Unis une question de vie ou de mort. S'il ne s'agissait que d'une gêne momentanément opposée à la libaiié de lair trafic, l'a&ire pourrait s'arranger au prix d'un manque à gagner plus acceptable que le sacrifice de dignité qui l'accompagnerait nécessairement. Mais c'est la liberté même de leurs relations transatlantiques qui est en cause, H n'y a pas àle nier, et un homme d'Etat conmie M. \Wlson et ommie les ^vernants qui l'entourent aussi bien que les représentants de l'opposition, n'ont assurément pas le moindre doute à cet égard. Son sincère et profond amour de la paix ne saurait donc le retenir de faire tête aux prétentions allemandes, fût-ce au prix d'une rupture dont il semble d'ailleurs que les conséquences matérielles n'exposeraient pas son pays à des dommages {MTC^portionnés au bénéfice moral de l'opâration.

Mais le président des Etats-Unis, quelle que soit son autorité, est le chef d'un gouvernement d'^^ânion. U ne saurait dcmc s'^igager dans une questikm de politique extérieure zwà grave que cdle qui a placé son pays « sur le bord de la gaeae », sms s'appuya sur un sentiment presque unanime. Or, une grande partie de la démocratie américaine, tenue dans l'ignorance et poussée dans l'erreur par une propagande mensongère, — et d'ailleurs incapable de s'élever aux considérations d'une politique à longue portée, — donne des signes non équivoques d'un attachement croissant au pacifisme imprévoyant dont elle n'aperçoit pas le piège. Conmxent avoir raiscm de cet état d'esprit ?

lo En démontrant à cette population de bonne foi, mais de vue courte, l'absurdité de son rêve ; en le lui prouvant mieux que

par des arguments discutables, c'est-à-dire par l'évidence du fait ; et le fait, c'est que cette paix, si désirable pour tous, est présentement irréalisable, parce que l'Allemagne, qui ea avoue la nécessité, n'en reconnut pas les conditions ;

20 £n dévoilant du mâtae coup la manœuvre politique, machiavélîquefnent camouflée sous les rameaux d'évier du kaiser et de son BeiBst^rfi»

Une lois cette assurance bien établie dans Tesprit des populations, le président a les mains libres pour laisser porter les destinées de l'Amérique jusqu'à leurs extrêmes conséquences. Qu'une rupture en résulte, le président est couvert vis-à-vis de la nation à laquelle il a fait toucher du doigt la vanité du mirage pacifiste.

« J'ai tout fait, pourra-t-il dire, pour ramener la paix sur la terre et sur la mer ; la force des choses ne Ta pas permis l »

La stricte équité voudrait qu'il dénonçât les responsables de cet échec à la paix, comme il aurait dû dénoncer, en temps voulu, les coupables de l'invasion, mais ce n'est guère dans sa manière. N'y comptons pas ; en revanche, espérons que, désormais, rien ne le retiendra plus d'entrer en lutte ouverte contre la {nrateriesoi^ roaiine, qui m^iaoe de faire échec à son expansion commerciale

Récapitulons : des amtmandes largement rémimâratrices ont été loyalemait acceptées pmr rinduj^rie américaine, qui s'est engagée à en accepter les dtarges et qui en escompte Intimement les bénéfices, n'ayant aucunanent renoncé à voir accroître sa

prospérité. Vainement l'Allemagne a tenté de la détourner de ces fournitures, d'abord par l'intimidation diplomatique, puis, la menace ayant été sans effet, par des actes de violence : des torpillages opérés par ses sous-marins en dehors de toutes les règles du droit des gens et des coutumes navales, qui concordent à sauve* garder l'existence des non-combattants.

Après le torpillage du Lusitania et celui du Sussex, le gouvernement de Washingtcm a adressé au gouvernement de Berlin des notes, dont on a pu oitiquer la fomie insuffisamment protestataire, mab d<mt il n'est pas niable qu'elles ont attdnt leur but, qui était d'empêcher les sous-marins allemands de torpiller, sans avis préalable, les bateaux de passagers.

Des mois se passent, mais voici qu'au plus fort de l'agitation précédant l'élection présidentielle, — au moment où M. Wilson, en son incertitude sur le résultat du scrutin, ne peut pas moralement s'engager dans ime politique militante, des sous-marins prussîais, dont l'un avait n^me bénéficié de Thospitalité généreuse d'un pwt américain, v<mt, au scnr^ de ce pcnrt et sous les

yeux des équipages de la flotte, — comme pour lui porter un défi, — couler une deminlounine de bâtiments» dont le personnd est aba^onné à tous les risques d'un sauvetage hasardeuac En mftaie temps, la presse officieuse des empires du Centre proclame que le moment est venu de reprendre une offensive sous-maiine et de la développer, en vue de rendre impraticables les transports du nouveau continent à destination des Alliés. Cette déclaration, qui est une véritable déclaration de guerre aux Etats-Unis, coïncide avec l'entrée en service des sous-marins nouveau modèle à grand rayon d'action, pour lesquels c'est un jeu d'opérer transatlantiquement.

M. Wilscm formule, sans {dus attaidre, des {Hotestations de principe auxqudles il n'est répondu que par de vagues accusés de réo^pticm. Sur ces entrefaites, il est r^u. Son premier geste est de se rendre auprès de notre ambassadeur, à l'anniversaire de la statue

de la Liberté éclairant le monde, offerte jadis par la France ; et là, il prononce des paroles retentissantes, visiblement à l'adresse de l'impérialisme allemand.

Peu de temps après, il envoie sa note, accentuée par le commœtaire du secrétaire d'État aux Affaires étrangànes, qui signale que les Etats-Unis sont « sur le bwd de la guerre ». Cest le moment où l'ambassadeur Gérard rejdnt son poste à B^âin. Qudles parcdes y apporte-t-il ? Des déclarations protocolaires pour banquet, confiserie de dessert, mais dont la forme laissait sans doute à désirer, puisqu'elles ont eu pour effet de désobliger à la fois les Allemands et les Alliés ; ce n'était assurément pas ce que visait ce diplomate. N'oublions pas que M. Gérard n'est pas de la carrière, et que, tout en citant avec esprit le mot de Talleyrand, disant que dans le métier il faut savoir se taire en sept langues, il a manqué une belle oocadon de le faire dans son icBcmie natal (Rires. Apfiaudisu-

Tout de m&ne, on ne pouvait guère se mé{Hrendre sur la signification de son langage, quand il d<mnait rassurance que d'erod-

lentes relations seraient maintenues entre son pays et TAllemagne. tant que celle-ci serait gouvernée par des hommes d'État notoirement hostiles à l'extension et à l'aggravation des opérations sous-marines. Cela signifiait bien que si la doctrine opposée prenait le dessus, c'en serait fait des bonnes relations.

Dans son amabilité restreinte, la déclaration était conmiinatoire, tout au moins conditionnèlle ; à b(m entendeur, elle signifiait que M. Garaid avait obtœu des apaisements rdatife aux formes de torpillages qualifiées d'inadmissiMes par scm gouvernement, et que la disparition de ces garanties entraînerait la nqvture.

Voilà donc la paix momentanément maintenue — j'allais dire rétablie — entre les Etats-Unis et les empires du Ccaitre» sinon entre les belligérants.

Le gouvernement allemand art^ capitulé U a fait mine d'héâter un instant à empèciier par la totot l'Amérique de HvrarauxÂlHéslesloiirnitiiresdont^aaccq^ H y ren<mce provisdrement, mais sous conditions restrictives, à la façon de Constantin. Voilà, certes, une capitulation à laquelle je ne me fierais guère plus qu'à celles du mari de la belle Hellène d'importation germanique.

On n'ignore nulle part, surtout pas en Amérique, que la marine allemande pousse à fond la construction en grand nombre de submersiUes d'un nouveau modèle, sur lesquels elle onnpte pour rendre la mer intenable aux bâtiments alliés ou aux neutres commerçant avec les AlUés ; c'e^ le plus grand dSort de son indi^rie àe guerre ; qudques mois encore, et, si scm plan se réalise, die s^ en état de nous priver de certains avantages de la maitiise de la mer.

Voire mais ! comme dit maître Rabelais. C'est un de ces cas où l'intention ne doit pas être prise pour le fait. Avant de promettre la mer à ses sujets, le kaiser leur avait déjà formellement garanti Paris, Calais, Verdun, et même Saint-Pétersbourg... Il ne lui reste plus qu'à leur promettre de la nourriture ; malheureusement pour lui, on ne l'en croit plus nulle part, surtout pas chez les peuples qui voudraient l»en vivre de bmme soupe plutôt que du beau langage de ses i^oclamatiims.

n n'en est pas mdns vrai que le gouvernement des Etats-Unis ferait un marché dangereux en se payant de bonnes paroles, durant le temps que le fourbe de Berlin prépare dans ses chantiers de quoi porter une atteinte sérieuse aux communications transatlantiques. Il serait alors un peu tard pour s'apercevoir qu'avec l'Allemand il ne faut jamais se reposer sur la foi des traités, — ce qui marque entre les deux groupes de belligérants une difiérence que M, Wilson a eu tort de considérer comme négligeable.

M. Gâ:ard, qui ne manque ni de jugement ni de finesse, reccmnaît sans doute aujourdliui la sagesse dé l<nd SaHsbury qui, parlant de l'incertitude des négociaticHis avec la WUhehnstrasse, reccnn*^ mandait aux persoimes exposées à souper avec le diable de se munir d'une longue cuiller.

On a dit, dans des télégrammes, que M. Gérard, retournant en Allemagne, emportait avec lui quatre tonnes de vivres offerts par des amis compatissants ; nous ne doutons pas qu'il y ait joint prudemment une argenterie de la taille convenable pour souper avec des convives dont le moins que Vm poisse ^e, c'est qu'ils ne vaknt pas le diable.

Les télégrammes sont muets sur le menu de cette agape ; soyez assurés que rien n'y manquait de ce que la chimie la plus ingénieuse peut o&ir à lUie gastronomiedéfaillante, ni le bouillon en tablettes, ni la barbue synthétique, ni les truffes de remplacement, ni le soufflé-surprise à la Batodd, le tout arrosé de simiU-bière et de Champagne muniAois. Ça flatte peut-être le palais, maisçanetient pas au corps, comme disent les bonnes g«ns ; on volt d la IL Gtesd. de retour à l'ambassade, faire appel à la provision de vivres du pays natal, en murmurant avec mélancolie :

Au banquet de Bethmann, inftwrtuné convive. J'apparus un soir et je meus... de faim

(Viis applaudissements.)

Tiens mais voilà une devise pour les empires du Centre, voués à l'inanition finale par la foUe de ce kaiser, dont les convidaons suprêmes nous offrent un spectacle tragi-comique : cette agitation frénétique qui le porte brusquement de la fureur a 1 attendrissement et de la suppUcation à la menace, évoque 1 horreur bouffonne des derniers instants de Néron, dans la villa de Phaon, palpant et repalpant la pointe aiguë du poignard qui va lui ouvrir la gorge. Entre ses larmes de pleutre et scm rictus de maudit, il trouva matière à une sentence désabusée sur les cnmes de 1 hiunamté ; ce fut sa dernière parole. Rapproche^ des J^^^tations du^^ sur les horreurs de la guerre, dans son ^tre récente. (Vtfs appimh

"^^^ AhlTfiiira bientôt l'Antéchrist de vingt sièdes après. Quel histrion sinistre va périr 1

Vous rappdea-vous la brève oraison funèbre que lui a consacrée Renan:

m Qu'on se figure un homme à peu près aussi sensé que les héros de M. Victor Hugo, un personnage de mardi gras, un mélange de fou, de jocrisse et d'acteur, revêtu de la toute-puissance et

'^''"lŒ^J^^i-ne. l'V- et Verdun lui ferment la rÔu" sufterre, et nos g«n& alBé. d'I^t^^R^ La surface de l'Atlantique lui est mterdite par la flotte teitanmque.

Reste à savoir si la maîtrise sous-marine Im sera abandonnée.

Cette question qui se pose n'est pas moins grave pour lenouv«iu continent que pour l'ancien. Comptons sur 1 amitie américaine pour nous aider à la régler, dans l'intérêt commun.

Mais ne perdons pas de vue, en ce qm concerne 1 attitude du gouvernement des Etats-Unis, l'obligation supeneure qm retient Sn^^ dans les limites loyalement

Washington. C'est une amitié bien ordonnée qui a pour nécessité de commencer par soi-même. Félicitons-nous de voir que la force des dioses pwte les destinées de la grande République d'outre-mer dans le mftme sens que les nôtres, et de pouvoir espérer que ces destinées tendrcmt à se rai^rodier de plus en plus» jusqu'au moment désirable où il leur sera permis de se rejoindre, pour assurer la défense de la liberté de l'Océan contre la piraterie.

Félicitons-nous aussi de la certitude qu'aucun malentendu n'est à craindre entre le gouvernement américain et le nôtre sur la nécessité d'assurer la paix dans l'univers ; rapportons-nous-en aux déclarations que M. Poincaré vient de faire à un grand journaliste américain, M. Marshall, et qui sont reproduites aujourd'hui même par toute la presse des Etats-Unis :

« Ce n'est pas de notre part que viaidra la résistance aux généreuses idées du présidât Wilson sur les ententes intematicmles

à conclure au lendemain de la paix, pour assurer le respect des engagements pris. Nous nous associons, au contraire, bien volontiers, à ses nobles intentions. Mais, pour que ces ententes puissent produire plus tard leur effet bienfaisant, il faut commencer par restaurer les droits violés et par prémunir l'Europe contre une: paix qui contiendrait le germe de nouveaux att^tats. »

Ce sera notre conclusion. (Longs applaudissements.)

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