SES
TR à me ©
pouvoir des anglais. Etudions.là telle qu’elle est maintenant.
Avant d'arriver il faut prendre le chemin de la vieille ville. Les anglais l’appellent /%e 0/4 fown. C'est une route sous bois, couvertes d'herbes, bordée de marécages. En y entrant, Rouyaud et moi nous sentons nos cœurs se serrer.
Kennedy, nous bat le chemin. Il se retourne vers nous et nous dit tranquillement :
—L’an dernier, un petit garçon a trouvé ici deux canons en cuivre.
Et il continue à nous frayer la route, en sifflottant une ballade irlandaise.
En débouquant sur Louisbourg, nous apercevons, de l’autre côté de la baie, ses ruines ; elles se détachent par un soleil splendide. Nous nous arrêtons sur un tertre, et pour mieux nous orienter nous déployons les plans de 1744 et de 1756. Puis après nous être reconnus, nous traversons le barachois, d’où nous faisons lever des myriades de pleuviers.
Nous foulons le sol sacré.
Sunt lacrÿymae rerum /
Louisbourg la forte, Louisbourg la vaillante, Louisbourg l’opulente, n’est plus habitée que par cinquante familles de pècheurs. Partout gisent des pierres, des briques. On voit le tracé des rues: les caves existent encore en certains endroits. Les casemates, au nombre de trois, sont bien conservées. Que les lecteurs se reportent au lendemain de l'incendie du quartier Montcalm, à Québec. Les maisons, les rues, n’étaient plus reconnaissables que par leurs fondations et que par les caves. Ainsise montre Louisbourg, aujourd’hui.
En face des casemates se trouve l’esplanade.
Elle est devenue un champ de pommes de terre : à l’autre extrémité du carré s'élèvent les casernes. Il en reste quatre arches. Les bastions, les fossés se dessinent parfaitement, Au milieu de ces ruines du passé paissent les vaches, les moutons. Debout sur une des casemates, Rouyaud dessine ce qui reste de Louisbourg.
Le soleil couchant l'enveloppe de ses rayons et fait ressortir son mâle profil.
Cet officier français en uniforme, prenant un croquis de ce qui reste de la ville où tant de sang français a coulé, n'est-ce pas là un beau sujet pour un peintre P
Tout à coup, Rouyaud laisse échapper son crayon. Il est ému, et moi tout autant que lui.
Un moutard déguénillé s'approche de nous.
— French things gentleman ?
—Débris de France messieurs ?
Et il noustend un petit sabot, dont la semelle est en bois, le dessus en cuir travaillé, Il là trouvé dans le puits de l’hôtel du gouverneur de Drucourt.
Je m’empressse d'acheter cette relique qui aurait chaussé le pied de Cendrillon.
La nuit tombe; il. faut rentrer. En allant vers le haut de la pointe nous rencontrons un vieillard, M. Cryar. Il est âgé de 82 ans; il réside ici depuis 63 années. Son grand-père était au dernier siège de Louisbourg : son père a demeuré longtemps et est mort dans la ville,
Rouyaud s’empresse de le retenir comme guide pour le lendemain et lui fait envoyer une bouteille de vieux vin de France.
LR AT
Ce soir, nous nous endormons au bruit du ressac de la mer qui nous arrive en pleurant au dessus des ruines de Louisbourg Aemantelé.
Pourvu que le dernier témoin auriculaire de cette épopée, le père Cryar. ne meurt pas d’apoplexie, cette nuit, me dit Rouyaud, en étei gnant la bougie.
Rouyaud était urie bonne tête à x, mais mauvais prophète.
Le père Cryar nous arriva avec le soleil levant, frais comme une rose, et le pied redevenu tout alerte, grâce au petit vin deFrance.
Nous l'invitâmes à déjeûner.
La conversation débuta par des généralités.
Je me constituri le sténographe du vieillar 1,
—-Peut-on emporter quelques souvenirs de Louisbourg ? demanda Rouyaud.
—Ah ! si vous étiez venu autrefois, répliqua le père Cryar, tout le terrain en était couvert. Aujourd’hui, il n'y a presque plus rien. L’an dernier, Kennedy a chargé de vieux canons une
goëlette de cent tonneaux. Moi-même jai donné au capitaine le levier qui fermait la porte du demi bastion Princesse qui se trouve du côté du cap Noir. A la pointe du Phare, il y a quelques années, deux autres navires américains sont venus emporter ce qu'ils ont pu trouver dans les débris de deux frégates sombrées. Quant aux boulets, tous les pêcheurs en ont ici ; ils leur servent de grappins.
— Où les soldats français ont-ils été enterrés ?
+ —Les Anglais ont leur cimetière sur la pointe
de Rochefort ; les Fi rançÇais sont près du Rocher
Noir. Les Anglais catholiques sont enterrés dans ce dernier endroit, Il y a quelque temps une voiture est passée devant la maison où nous sommes, Elle est allée jusqu’au cimetière anglais. Le lendemain, on 2 trouvé des traces de roues, une fosse ouverte à quelque distance où elles s’arrêtaient, et auprès; des lambeaux d’uniforme assez bien conservés. Ils sont en la pr $session de mon frère, ainsi qu'un vieux bahut français resté dans une cave.
La conversation tournait au merveilleux :
nous la remenâmes à plus sérieux.
D'après le père Cryar, jadis, le havre s’avançait plus dans l’intérieur des terres. La ville était divisée en quatre rues, terminées par des quais sur lesquels étaient les édifices de l’Ordonnance. Il y avait trente quatre ‘blocs de maisons. Celle de Kennedy, où nous avons dormi, est construite sur l'emplacement qu'occupait l'hôtel du gouverneur français.
—Il y avaitici, me disait Kennedy, des caves voûtées, un cellier, un puits, un escalier en spirale, Le tout a été comblé par mon père.
Au bastion du Dauphin, qui est le premier qu'on rencontre en entrant, le terrain a été rongé par le flot. Au baissant, on voit encore des piquets.et des tronçons de palissades bien conservés. .
La porte ouest se trouve près de là. Elle
était protégée par une forte chaine tendue jus-
qu'a la pointe au Pavillon (Æagstaf) : de plus par un fossé et par un pont-lévis Surle haut
d’une des casemates encore debout, la première à droite, on voit une excavation où s’encastrait le mât de pavillon. Ces casemate:, en hiver, servent d’écurie aux moutons de Kennedy. Dans l'étang qui dort en arrière d'elles, à y a d’énormes anguilles.
Tout en nous faisant visiter ainsi Louisbourg, Cryar s'arrêta et nous montra, entre deux rochers qu’on aperçoit du Cap-Noir, l'endroit où les Highlanders de lord Dundonald ont été exterminés par les troupes françaises,
D'ici, toute la ligne de fortifications, bien qu’en ruines, se voit parfaitement ; la pensée peut reconstituer les forts, les bastions, les lunettes, les courtines.
Toujours du côté du Cap-Noir gît un troisième cimetière. Cet endroit est marécageux, et en
fouillant avec ma canne, je découvre une mâchoire humaine. Près de là, on voit une grande pierre, qui a servi de cible aux soldats de la garnison. Elle est criblée de balles. J'écris sur elles les enseignements que me donne le père
Cryar.
LME Else ve Bises Le
ne — D
Un mur court encore le long de la rade du côté de la batterie de la Grave. Il est en ruine ; mais on y voit d'immenses boulons en fer forgé et des poteaux en cèdres très sains.
Ainsi que nous le dit le père Cryar la pointe de Rochefort est couverte par les tombeaux des soldats de la Nouvelle-Angieterre. On distingue Fendroit où repose chaque corps. Çà et là une tombe a été ouverte, un trou a: été crèusé par les chercheurs de trésors: Devant nos pas se lèvent des nuages de bécasses et de courlis. Ce sont les seuls êtres vivants qui hantent ce lieu désok !
A côté du cimetière des soldats Anglais, se trouve celui des catholiques. Cryar m'indique la tombe de son grand-père. Ces tombes sont marquées par quatre petites pierres qui se trauvent à chaque extrémité. Toujours de ce. côté, dans la partie qui regarde la barachois,. ont voit le fossé sur lequel était jeté le pont-lévis. Il æ une profondeur moyenne de neuf “pieds. Les chercheurs de trésors ont voulu l’assécher ;
mais, après un été de travail, les équipages de
deux goëlettes américaines n’y ont trouvé qu’une grosse bombe,
En 1886 la barque la AMose/e hivernait à Charlottetown. Sa cloche de quart portait le millésime de 1674 et l'inscription suivante : Franco Nicolas Sol de Salvador Lorenzo. Sur chaque côté il y avait une croix.
En 1878, cette cloche avait été ramassée dans les ruines de Louisbourg par le capitaine de cette barque.
En revenant vers la ville, par la porte du pontlévis, on passe près des ruines de la chapelle et de l'hôpital. C’est dans cette chapelle que repose le corps d'un vice-amiral de France. Il était de son nom duc d’Anville, et de la famille des de Montmorency. J'ai fait ramasser de ce côté une pierre rouge où sont sculptées des grappes de raisins et des feuilles d’acanthe.
Auprès des casemates, git une tombe isolée.
C'est la seule à Louisbourg qui porte une épitaphe, On y lit ce qui suit :
Here lies the body of
——A\lderman 6oth regiment Drowned the 16th of September Aged 23 years.
A deux heures, il nous faut quitter Louisbourg En route, on nous montre les hauteurs, —boisées aujourd’hui--où le général Wolfe a établi son camp. On y trouve encore beaucoup de projectiles. En dehors de la ville était la brasserie ; ses ruines sont visibles ainsi que la carène d’une frégate française échouée, de ce côté-là.
M. Crtyar nous accompagne toujours. M.
Kennedy l’a rejoint. Ils nous fait visiter les réstes de la grande batterie Royale, de 40 canons, et de la petite Royale de 15 canons. Elles
défendaient l’entrée du port. Les casemates sont en ruines; quelques meurtrières sont bien conservées. Ce poste stratégique est admirable, et il est incroyable qu'on ait pû l'enlever, sans le prendre par la famine. En sortant de là, Rouyaud et moi nous cueillons un bouquet de roses sauvages et de chicorées violettes, humbles fleurs poussées sur les ruines.
La rose n'est-elle pas l'emblème du sang ? la violette celui du deuilet du souvenir ?
Inutile ‘“‘outer que ce soir-là nous fûmes tristes au carré de /& Gadissonnière, et que nous causâmes longtemps du passé,
Mais j'oublie que je suis aujourd'hui sur le S'hattuck. Pendant que je relis à la hâte ces notes, notre Steamer fait l’entrée de Cow Bay, l’ancienne baie de Morienne. C’est notre dernière escale au Cap Breton.
Dans une heure, nous mettrons le cap sur Saint-Pierre et Miquelon. Ce rocher .est tout
ce qui reste.de la France dans l'Amérique du Nord,
pre pen nenenemeer eee re ns ee
LA BAIE DE MORIENNE—( COW BAY »—UN DES CIMETIÈRES DE LA MER—LE CAP AU DIABLE—-LE COLOMBIER—AVE MARIA —AU QUAI DE LA RONCIÈRE
Le Cap Breton est un pays merveilleux au point de vue maritime. Partout ce ne sont que des ports, des rades, des baies. On lui donne une superficie de deux millions d’âcres. Les bras de mer occupent 800,000 âcres sur ce total.
Nos ancêtres ont eu bon flair de s’y installer, et la France a fait une grande perte en se séparant de l’ancienne île Royale.
On y fait peu d'agriculture ; mais au Cap Breton, la pêche, les mines de charbon sont inépuisables. Elles seront pour des siècles une source de richesses pour la contrée.
Cow Bay a 4,000 âmes de population. On y voit quatre églises. On vit ici de l'exploitation de la pêche et du charbon.
Ce fut à Cow Bay qu’on ouvrit la première mine de charbon. C'était en 1720, époque
ou les Français profitant d’un arrêt du conseil
«Etat de 1670, «permettant aux habitants du Canada d'apporter en France des morues de pêche et dx charbon de terre,» envoyèrent des mineurs travailler le charbon de la baie de Moxienne—Cow Bay.—Ils devaient approvisionner de combustibles les gens chargés d’ériger les fortifications de Louisbourg, et lorsque ces dernières furent terminées, la mine fut abandonnée et fermée, Ce ne fut que sous la domination anglaise que l’industrie minière put prendre son <ssor, et encore eut-elle à lutter contre les exigences du pouvoir. Pendant longtemps PAngleterre ne voulut se servir de ces richesses que pour l'usage de ses garnisons. Cette restriction était si sévère, qu’elle allait jusqu’à défendre aux habitants de la Nouvelle-Ecosse d’emporter le Charbon que l’action du temps ou de la mer dé.
tachait des falaises de la cête, et en 1794, le gouvernement refusa péremptoirement à lord Howe la permission d'explorer la région minière et d’y faire travailler.
M. Belloni est le gérant de la mine. Il nous fait la réception la plus hospitalière. Causeur enseigné, il est homme d'affaire, ce qui ne gâte
rien. Des grandes lignes il descend aux plus petits détails, et reste toujours maître de l’ensemble.
M. Belloni a maisons d'été et d'hiver à Cow Bay. Dans cette dernière on voit une belle collection de tableaux.
Les habitations des travailleurs aux mines sont propres, bien v:ntilées, bâties d’une façon uniforme, alignée au cordeau, un peu tristes, comme: toute demeure de charbonnier.
Nous faisons une heure d'arrêt à Cow Bay, et nous reprenons la haute mer.
La nuit est belle Nous avons la lune. Sa clarté n’a déjà plus de ce brillant qu'elle a au Canada. La lum:'ère est plus tamisée, plus laiteuse. C'est le clair de lune des mers du Nord. À tribord, un arc-en-ciel lunaire nous. suit pendant une partie de la nuit. Nous veillons tard, et fous chantons les vieilles rondes du pays.
A dix heures et quart, ce matin, le rideau de: brume se déchire. L'ile de Langlade et le cap d’Angeac sont devant nous ; falaise sombre, tachetées de veines blanches. IL se forine autour
de cette île, un courant très fort qui va se perdre à Terreneuve, dans la baie de Fortune.
—Tci, la mer est toujours en ébullition, me disait un négociant de Saint-Pierre-Miquelon, qui fait le voyage avec nous. Un navire qui s'engage là-dedans est perdu. C’est ici qu'ont eu lieu la plupart des sinistres qui donnent une si triste renommée à ces parages.
Le 8 octobre 1841 un brick de guerre français la Vedette vint se jeter sur les récifs, les Peaux Marins, situés à cinq mille d’où nous sommes. Ce navire avait à son bord de hauts fonctionnaires de l'Eglise et de l'Etat. Cette nuit là, on entendit au milieu des mugissements de la tempête, passer cnmme des sanglots profonds.
Longtemps ce bruit resta un mystère. « Puis, à quelques semaines de là, dit la chronique de l'île, des cadavres poussés au rivage révelèrent tout un désastre. Parmi eux dit-elle, on reconnut celui de l’aumonier, l’étole de la miséricorde passée au cou, et celui du commandant du brick de guerre, ganté, en grande tenue, comme il sied quand on va se fiancer à la mort. »
Depuis 1816 jusqu’à 1881 deux cent quatrevingt-trois navires sont venu faire côte à Miquelon et Saint-Pierre. Le capitaine Smith, R. N., de la ligne Allan, lors de ma dernière traversée en Europe, m'a fait part de deux documents. Ils se passeront de commentaires.
C’est la liste des bâtiments naufragés sur Miquelon et Langlade. Elle lui avait été donnée par le capitaine Thompson, du vapeur Soufhbourn, naufragé lui-même au cap d’Angeac, Miquelon :
En 1816 : Amitié, Hermine.
En 1818 : Catherine.
En 1823 : Industrie, Suzanne.
En 1824 : Endeavour.
En 1825 : Effort, Friends.
En 1827 : Betsey.
En 1828 : Bulstrode, Fulwoods, Glasgow.
En 1830 : Thames.
En 1831 : Marie O’Hare, Railsford.
En 1833 : Emily.
En 1837 : Amélie.
En 1839 : Inverness.
En 1840: Wausweeke, Sarah Anne.
En 1841 : Isabelle, Little Martha, Deux Sœurs, Bedotte,
En 1842 : Loyalist, Sympathy, Mary, Seal Hunter.
En 1843 : Cosmopolite, Phenix.
En 1844 : Corsaire, Prudence, New-Glasgow.
En 1845 : Breeze, Reynard, Queen, Duart Castle.
En 1846 : Messenger, Tenedos, Comète, Concorde.
En 1847 : Cœur de Lion.
En 1848 : Dungammore, Deux Henri, Prince de Joinville.
En 1852 : Victoria, Hyades.
En 1853 : Edward Cardwell.
En 1854 : (Goëlette épave), Célestine, Gazette.
En 1855 : Harrington, Emma Julie, California, Trieste, Augustine, Queen.
En 1856 : Medora.
En 1857 : Commerce, Vague,
En 1858 : Sebastopol, Henrietta.
En 1859 : Earl of Musgrave, Petite Hermine, Ondine, Pallas.
En 1860 : Betsy.