EN ROUIE
« Le reste des habitants a embarqué dans six navires ; le 4 décembre, cinq de ces navires ont fait voile vers les côtes de Boston et de la Caroline, Les gens du Cap, les Boudrot, Charles Dugas (1) et les Guilbaud, deux familles de Granges, qui étaient dans ces navires se sont révoltés, et sans aucune défense des Anglais se sont rendu maîtres du navire, et ont arrivé heureusement à la rivière Saint-Jean, d’où nous avons l’honneur de vous écrire. Nous y avons trouvé un accueil favorable dans la personne de M. de Boishébert.
» Nous avons appris par d’autres Acadiens qui se sont sauvés de la Caroline, que la maladie s’est mise dans deux navires, ce qui à fait mourir un grand nombre des nôtres ; de plus que les Blanc, Gosme, Louis Prudent et quelques autres, sont à Boston et aux environs.... Nous sommes sur le point de partir pour le Canada, parce que les vivres sont fort rares ici. .
Ont signé : Denis Saint-Denis, Charles Dugas, Joscph Guilbaud, Pierre Gourdeau, Denis
(1) Ce vaillant Acadien était un des ancêtres de feu M. le Dr Dugas, de la paroisse de Saint-Henri, père de l'honorable juge Dugas. (Montréal).
Saint-Seine, fils ; au nom de tous les æuütres habitants.
Le second document est le placet des Acadiens à M. de Vaudreuil.
Cette pièce est navrante.
— Les habitants de toute l’Acadie représentés, dit-elle, par leurs Députés, ont l'honneur de vous exposer leur triste état et celui où ils sont prêts à tomber, si vous ne leur tendez une main secoutable : pourriez-vous, Monseigneur, n'être pas attendri sur le sort ? Épars çà et à, persécutés par les Anglais, privés de tout asile, il semble que la nature ne les regarde que comme l'objet de la vengeance publique. Observez,ils vous supplient, —que l'unique objet de leur misère est leur seul attachement pour la France et leur
qualité de sujets de cette couronne, à laquelle les Anglais n’ont pu les contraindre de renoncer : élevés-par leurs pères dans des sentiments uniformes d’attachement pour leur Roy, dont ils ont en différents temps éprouvés les bontés, peuvent-ils sans manquer à leur religion et à
æux-mêmes, adhérer à ce qu'on exige d'eux, surtout dans un temps où la France armée prend hautement le parti de les venger. Les habitants des Mines, ceux de Beaubassin, ceux des rivières, sont où errants dans les bois ou prisonniers chez les Anglais ; il est rare de trouver actuellement une famille rassemblée, et il ne reste à ceux qui le sont que le désir de se venger ; il ne dépend que de vous de les mettre les armes à la main ; mais de grâce, accordez leur des vivres afin que tous unis ensemble, ils puissent se venger sous les lois d’un Roy, qui leur devient plus cher par la protection visible dont il les honoie. Leur misère actuelle, ce qu'ils ont fait par leur refus constant d’obéir aux Anglais ne parlent-ils pas en leur faveur ? et ne détruisent-ils pas les mauvaises impressions que quelques-uns se sont efforcés de vous donner contre eux, dans l'affaire de Beauséjour ? Observez, Monseigneur, leur perplexité dans ce temps critique ; alternativement intimidés et caressés par une armée Anglaise supérieure aux forces Françaises, ils n’osaient ni agir ni parler ; d'ailleurs que ne les mettait-on aux pri-
ses avec l’ennemi ? ils se seraient peut-être, dès ce temps, familiarisés avec la guerre ; les suppliants se sont retirés à Miramichi au nombre de 3,500 parce qu'ils pensent que c’est le seul endroit où les familles peuvent plus facilement se rassembler, et où ils vivront avec plus de commodité par rapport à la pêche ; c’est pour quoi ils vous supplient d'y faire envoyer des vivres ; mais comme dans ce temps critique, ils ne semble pas possible d'envoyer des vivres suffisamment pour tant de monde, ils vous prient de faire donner beaucoup de bois et de fêves, et très peu de farine et viande, parce qu’ils y suppléeront par la pêche et le secours de quelques animaux ; au reste, Monseigneur, les habitants n’insistent à demeurer à Miramichi, que parce qu’ils prévoient que le transport de tout le monde est presqu’impossible pour cette année, et que leur établissement dans cet endroit est favorable à la Colonie du Canada,
Ainsi parlaient les malheureux Acadiens à M.
de Vaudreuil,
Mais trève de ces souvenirs,
LE Hélas oui, nous sommes à Grand Prée ! £a
| À locomotive prend de l’eau pendant qu’un gamin
distribue à la gare des fragments d’un cercueil JE acadien que l’on vient de trouver !
| À Pauvres gens ! on les poursuit, on les traque jusque dans la mort !
Ut: Le reste du voyage n’est pas gai. Le cré: | puscule s'étend comme un suaire sur ces paysages nl! à la Rosa Bonheur. Au loin, le cap Blomidon FE s’estompe dans le brouillard. Nous passons à LE toute vapeur les douze stations qui nous séparent d'Halifax. Ici nous attend la maison hospitalière de MM. Essleine, le ÆZalifax Hotel, Ici hous accueillent de la manière la plus délicate, la plus charmante, nos confrères de la presse
fl | néo-écossaise.
| V [l HALIFAX.—LA BIENVENUE.— PROMENADES ET ë.
[LR CAUSER .ES.—PAYSAGES.—M. LONGLEY. i | —( Si l’on interroge un dictionnaire de géographie au mot /ÆZa/ifax—on y verra qu'il s’agit d’une ville capitale de la Nouvelle-Ecosse, ayant ‘ tout à la fois un beau port, un commerce actif, une citadelle, un arsenal, deux évêques, l’un:
catholique, l’autre protestant, L’Anglais que l'on questionnera sur cette même ville sera plus explicite ; elle sera pour lui la clef des possessions britanniques de Y Amérique du Nord. Pour Vhabitant des provinces voisines, Halifax sera avant tout la ville du mariage, a place famous for Dicking up wives ; le militaire y verra par excellence le pays loyal et dévoué à la croix de Saint- George ; le marin n’en parlera que comme du paradis de sa longue campagne.»
Ces choses sont bien dites ; elles sont vraies, et pour ma part je n’oublierai pas l'impression que me fit de prime-abord cette ville propre, bien aérée, jetée en amphithéâtre sur le versant d’une colline assez élevée.
Halifax est bâtie sur le côté ouest de l’ancienne baie française de Chibouctou. Fondée en 1748, sur la demande des habitants du Massachusetts qui voulaient en faire une barrière contre l’élément français, cette ville ne vit arriver ses premiers colons que l’année suivante, sous les ordres du colonel lord Cornwallis.
Quarante deux ans plus tard, Halifax—ainsi
. nommée, en l'honneur du comte Halifax alors
président du bureau de commerce, —comptait 700 maisons où logeaient 4,000 habitants, et ce nombre, lors du dernier récensement, se voyait
porter à 36,100,
Le bon ton est à l’ordre du jour dans cette ville ; ses habitants sont peu expansifs, mais une fois la glace rompue, ils se mettent entièrement à votre service, C’est ainsi qu’à peine arrivés, le consul d’Espagne, don Antonio de Zéa et M. Beemish, nous ouvraient les portes du club, l’un des plus af 4ome de la Puissance.
M. de Zéa a toutes les qualités de sa race:
bon causeur, excellent musicien, cœur sur la main, il a été pendant longtemps le favori de la population de Halifax. Aujourd’hui il représente sont beau paysà Guayaquil, dans l’Ecuador?
Nous n'avons qu’une journée devant nous, et il ne faut pas flâner. Dès dix heures du ma-
tin, nos confrères d'Halif ‘ honorables MM.
Fielding et Longiev M. Blackadar, M. Denis, M. Ste .. Crofton conservateur
de bibliothèque de 1a législature, se mettent à notre disposition. Nous visitons la citadelle, Elle ressemble à celle de Québec. Du haut du
SEPT JOURS 5t
bastion du mât de pavillon on a une vue superbe de la ville et du bassin de Bedford.
Le parlement est auprès.
La salle du Conseil législatif r:nferme quelques bons portraits, entr'autres ceux des reines Chatlotte et Caroline. On y voit aussi des pein.
tures représentant les illustrations de la Nouvelle- Ecosse. Les mieux réussies sont Sir Fenwick Williams, le héros de Kars, et le juge Haliburton, auteur de « Sam Slick ». Dans la bibliothèque qui n’est pas trés considérable, on montre un brevet signé il y a cent vingt quatre ans par le comte de Raymond, commandant les troupes françaises de Louisbourg, et nommant un indien chef de tribu. Pendant plus d’un siècle, ce précieux parchemin a été porté au fond des bois par ses différents propriétaires jusqu’au jour où il fut acheté à une vieille sauvagesse par un journaliste d'Halifax.
Qui n’a pas vu le jardin public de la ville, n’a rien vu. Le jardinier qui a su disposer de toutes ces fleurs d’une manière aussi gracieuse, est un grand artiste. Le Spring flower Garden, avec
ses allées ombreuses, ses lacs endormis, sillonnés
[ par des cygnes, avec ses kiosques, ses plantes | exotiques, ses grands arbres, est un des endroits 1l ravissants de l'Amérique du Nord.
| Le jour ou nous le visitâmes ur rise embauf mée passait. Il y avait dans l’atmosphère des ] E | soupirs, des chants d'amour, Nous nous trou- {| vions en plein paysage, tels que les aimait Corot {| ce pinceau regretté, qui connaissait si bien les | torsions des troncs noueux, les chatoiements de la lumière sous la ramée, la vie de la sève
| les rougissements, les languissements, l’agonie |f des feuilles, tous les mystères de la forêt.
| | De là nous allâmes faire une promenade aw | 3 North West Arm.
| | Pendant une heure, nous avons respiré le: Lil parfum des fougères ; nous avons admiré. les: grands pins, nous avons flané sous les érables..
4 Ici on a le respect des arbres
Tout en causant je ne pus m'empêcher de (12 É remarquer qu’au Canada, chaque fête de famille LE = devenait un signal de destruction pour la forêt.
Une paroisse reçoit-elle la visite de l’évêque? Vite, on coupe tout ce qu'il y a de sapins dans les environs, Chômons-nous la Saint-Jean-Baptiste ?
Sous prétexte qu'une feuille est notre emblême national, on se précipite sur les érables. On en borde nos rues, et le lendemain, il faut voir l'aspect attristé que donnent à une ville tous ces arbres sans racines, aux feuilles desséchées, toute cette forêt artificielle ! Or, pour ceux que l’on veut honorer ainsi, je crois que ce serait plaisir plus grand si l’on plantait des arbres en souvenir d'eux ! Passant plus tard dans une paroisse, le cultivateur qui conduirait, dirait :
——Voyez-vous, là-bas, ces sapins, ces érables: ils poussent, ils promettent belle venue! Ils ont été plantés la veille de la visite pastorale de Monseigneur l'archevêque.
—Voilà une paroisse, qui a l'esprit pratique : elle sait honorer délicatement les siens, songerait de suite le touriste,
Le West Arm tient des paysages de Corot et de ceux de Rosa Bonheur, cet artiste qui sait rendre si bien l’étable, l'abreuvoir, les prairies,
ensoleillées, les gazons veloutés.et savoureux, les troupeaux bêlants, les moutons dormants près des buissons. Tout le monde fredonnait en
route :
J'ai deux grands bœufs dans mon étable, Deux grands bœufs blancs marqués de roux.
Non loin du Spring Aower Garden on voit PAcadémie du Sacré-Cœur, couvent de première classe, où l’on donne une excellente nstruction. Les meilleures familles des environs y envoient leurs jeunes filles. 11 en vient de Saint Pierre- Miquelon.
Mais il ne s’agit pas de s'arrêter trop longtemps dans ce paradis terrestre. Nous devons traverser le bassin de Bedford ; nous allons à Mount- Hope, à bord du Zerfa. Mount-Hope renferme ceux qui n’ont plus d’espérances. C’est un asile d’aliénés fort bien tenu, mais pas aussi considérable que celui de Beauport. Le gouvernement local de la province offre, ici, un goûter à la presse de Québec, Les mets s'enlèvent rapidement ; au dessert, pluie de toasts et de santés. Nos confrères français répondent en anglais à ces politesses, et chacun semble étonné ici, de la fact-
lité avec laquelle la plupart d’entre eux se tirent d'affaire. Les joyeux chorus de Vive la Canadienne, À la claire fontaine font retentir les échos de Mount-Hope. On sort de table sur une chanson de raies, et chacun de se rendre au bateau pour croiser pendant quelques heures dans le port.
Nos confrères de Halifax restent toujours empressés autour de nous : rarement ilest donné d’être reçu plus cordialement et avec moins d'ostentation. L’un d’eux, est M. Longley, membre du parlement pour le comté d’Annapolis et procureur-général. Quel jovial convive ; quelle délicatesse ; quelle finesse dans les traits qu'il sait lancer sans blesser ; quel observateur il fait! Lorsque sur un husting, cet homme aimable tonne contre des griefs imaginaires, il me semble qu’il doit conserver sur le coin de ses lèvres ce pli de bonhomie sarca.
tique qui lui sied si bien, et qui attire vers lui. M. Longley et ses confrères nous font les honneurs d'Halifax d’une façon charmante. Le syndicat de la province de Québec ne saurait oublier ce galant homme.