‹ En route [microforme]Chapitre 5 sur 30 · RER · texte numérisé non relu

RER

s’évertuer à pallier un acte qui, lorsqu'on V’'analys:, révolte tous les instincts du cœur humain.»

Bravo !

Voilà ce que l’on enseigne aux enfants dans les écoles des provinces maritimes ; et nous félicitons M. Campbell de son impartialité.

Le dernier mot n’a pas été dit à propos de cette abomination. M. l'abbé Casgrain, de la société Royale et lauréat de l’Académie française, écrivait dernièrement :

« Je fais transcrire aux Archives de la marine et des colonies, à Paris, et au British Museum ainsi qu’au Public Record Office de Londres, une masse de documents qui n’ont jamais été publiés.

» Tout cela est destiné à voir le jour et jettera des flots de lumière dans les recoins de l’histoire restés inconnus, et qui ont été laissés à dessein dans l'obscurité. On sera stupéfait de constater jusqu’à quel point certains compilateurs et cér-

tains historiens ont trahi la vérité et trompé le

| 34 EN ROUTE | public en laissant systématiquement dans l’omn- | bre les pièces accusatrices qu’ils avaient sous | les yeux, pour ne publier que celles qui pou- | vaient couvrir ou pallier les iniquités commises | contre les Acadiens, » 1

| Je pensait encore sur beau passage que M.

| Campbell consacre aux Acadiens dans son his- Î

toire élémentaire de la Nouvelle Ecosse lorsque

le conducteur traversa le wagon en criant :

—Grand Pré !

RSR NES NE

Instinctivement tout le monde se Ièva.

|l A quelques mêtres de la gare deux vieux | ormes indiquaient l'endroit où avait chanté et | 1] pleuré l’église. C'était là que Winslow avait ac-

ee:

complir son œuvre de misérable,

|| Et pourquoi ?

Eh! bien vous allez l’apprendre.

il Dernièrement on découvrait, c’est le Moniteur

‘fi Acadien, qui le dit—un document historique d’une grande importance, Ilétait dû à la plume du juge Isaac Duchamps, qui habitait Windsor avant 1755. Ila été lu devant lasociété historique

d'Halifax. C’est le Dr. Aïkins, un chercheur éminent, qui obtint de feu le juge Williams copie de cette pièce. Dans cette lettre, l’auteur donne une description delaculturedes Acadiens. «—En une seule année ils cueillaient assez de blé dans le township de Horton et les environs, pour suffire à leurs propres besoins et pour en exporter 6,000 boisseaux. Ils faisaient leurs labours tard dans l'automne et quelques fois de bonne heure en février. Ils semaient fréquemment leur blé dans la neige fondante qui recouvrait ja terre en hiver, mais jamaïs plus tard que le er avril Les marais endigués donnaient de 16 à 18 boisseaux à l’arpent, et la terre valait de £ro à £#, 18 l’acre. »

La convoitise des biens et des fameux aéboitfaux de l’Acadien, autant que son inviolable attachement à la France, ont été le mobile de cette lâcheté du gouvernement de l’époque et la gause du grand dérangement.

Les preuves abondent en ce sens,

Un journal de la Nouvelle-Écosse ne publiait-il pas dernièrement la correspondance suivante ?

Hi

Je traduis :

« Il y a bien des années, lorsque les premiers colons français explorèrent pour la première fois la vallée de Port-Royal à Grandpré, ils firent des rapports favorables sur la fertiliténaturelle du sol et sur le succès qui couronna leurs premiers essais dans l’agriculture et l’horticulture.. Pendant lescent cinquante ans quis’écoulèrent depuis ce temps jusqu’à l'expulsion des Acadieñ: en. 1755, la culture des pommes, des poires et.

autres fruits était devenue presque générale dans les différents établissements de la vallée. Presque chaque chaumière avait un jardin planté de pommiers et de poiriers. Par.le recensement du district de Port-Royal établi à Paris, en 1698, nous avons la première et.l’unique mention des fruits qui se trouvent dans: les: documents. Il

‘donne le nombre des arbres fruitiers dans ce

district comme étant de 1584, et le nombre des familles de 98—un peu plus de 16 arbres par famille. Il donne à Beaubassin 30 familles et 32 arbres fruitiers ; mais ïl ne mentionne pas les Mines. Plus tard, en 1707, nous voyons

que la population des trois établissements était: Port Royal, 456 ; Beaubassin, 188 ; les Mines 490 âmes. En 173r, nous trouvons, dans une note jointe aux rapports de l’année, que » les Mines (Grandpré et la Rivière au Canard) » Ont 168 familles qui sont riches ; Beaubassin » 150 familles moins prospères que les précé- » dentes; Cobequit, 68 ; Piquiquit, r50 familles » qui ne sont pas à l’aise ; et à Port-Royal (où

se trouve la garnison anglaise) 160 familles » pe"tvres. »

Les Acadiens avaient réussi à endiguer et à mettre en culture d'immenses prairies artificielles que la mer venait fertiliser à certaines époques de l’année. Là, dans ces grandes prées on cultivait le foin, le lin, et le chanvre: leur Système d’écluse permettait de les inonder à volonté, Du village d'Horton—les Mines—on avait réussi à conquérir par ce moyen 2,100 acres de terre sur l'Océan. Après le départ de leurs légitimes propriétaires, ces ahhoitteaux vieillirent ; la mer finit par les ronger, et comme en disant adieu à la patrie les Acadiens avaient emporté avec eux le secret de la construction de ces digues, les

envahisseurs ne purent jamais leur donner le degré de solidité qu’elles avaient eu jadis. Néanmoins, en 1851, ils y avait encore à la Grande Prée 6988 acres de prairies. Presque toutes, elles avaient été endiguées par les Français, une centaine d'années auparavant, et de nos jours elles étaient estimés à dix-sept louis l’acre. »

N'oublions pas en lisant ces lignes ee que disait la proclamation de Winslow.

—Venez : cent milles acres de terres-ont été

cultivés ici et ont produit du blé, de l'orge, de de l’avoine, du lin, du chanvre, depuis le siècle dernier et sans mécompte.

Certes, voilà une phrase qui explique bien

des abominations ! Elle ne doit pas être oubliée.

LES SUITES El LES PRÉCÉDENTS DU GRAND DÉRANGEMENT—UNE LETTRE ET UN PLACET

Qu'’advint-il aux malheureux proscrits, et com-

ment ces verdoyantes campagnes ont-elles si tôt perdu leurs souvenirs ? Ils furent jetés au hasard à

dit M. de Bonnechose, « la mère ici, là le père, les enfants partout, pendant que dans leur patrie tout changeait de nom, la terre et l’eau» 1,500 d’entre eux dirigés sur la Virginie fürent renvoyés en Angleterre, où on les interna à Liverpool, à Southampton, à Pennynn, à Bristol. r,200 abordèrent au Maryland et parvinrent à obtenir du travail. Le convoi destiné à la Pennsylvanie fit naufrage et les 450 survivants parvinrent à Philadelphie où on voulut les vendre comme esclaves. 1,000 allèrent a Boston d’où plus tard ils eurent la permission de revenir en Acadieet de s'établir dans le comté de Clare, du côté opposé à leurs anciennes concessions ; enfin 2,000 dirigés sur la Caroline se virent refuser l'accès des côtes, remirent le cap sur la Virginie où on leur défendit d'aborder. Ils finirent par s'emparer de la frégate anglaise qui les portait et par retourner à la baie de Fundy où, sous les ordres du capitaine Brosnard-Beausoleil, ils s’'armèrent en corsaire et commencèrent à courir sus à l'Anglais.

«Un des leurs, le capitaine Beaulieu, dit l’abbé

Casgrain, en avait tait autant. Les autres furent éparpillés à la Louisiane ; à la Marti-

| | Î rh | | IL] | Î Î

nique ; à Saint-Pierre et Miquelon ; à la Guvyane, en France dans le département de la Vienne, à Belle-Isle en mer, à Montoiron dans le Poitou ; en Corse ; à Cayenne ; dans l'Océanie où Bougainville retrouva pendant son fameux voyage autour du monde des Acadiens qu’ avait connu à Québec. A Saint-Domingue, dernièrement encore un voyageur français, le regretté M. Auguste Achintre, recevait l’hospitalité dans la colonie acadienne de Bombardopolis.

En Louisiane ils forment aujourd’hui une colonie importante, fort prisée en temps d’élection par les politiques.

Sous le titre de Bonaventure, George W. Cable vient de publier sur ces exilés un roman très lu aux Etats-Unis.

Quelques-uns des malheureux proscrits se refugièrent à Shédiac et à Miramichi, ou se cachèrent au fond des bois. M. Rameau assure d’après M. Haliburton, que jadis il y avait au sud de la Grande Prée, « un petit noyau d’Acadiens qui n'avaient pas mangé de pain depuis le jour de la dispersion de leur race. Ils vivaient

dans les bois de légumes, de poissons et du peu de bétail qu’ils avaient sauvé, n’osant plus retourner sur leurs terres, crainte M ns le sort de leurs compatriotes.»

L'histoire a pourtant de sévères enseignements. En reportant ses regards vers le passé, l'Acadien aurait dû se douter que la tranquillité dont semblait vouloir l’entourer l'Anglais, ne pouvait être que factice. N’était-ce pas Nicholson qui en 1771 avait déporté 252 habitants de Port-Royal à la Rochelle? L’Angleterre n’avaitelle pas, lors du siège de Louisbourg en 1744, embarqué toute la population de cette ville sur ses transports, et n'avaient-elle pas été la jeter sur la côte de Brest? puis en 1757 n’y était-elle pas retournée reprendre à bord de ses navires 1700 autres habitants de Louisbourg, pour les dirigersur La Rochelle ? Plus tard, après l’infamie du 10 septembre 1758 n'était-ce pas encore l'Angleterre qui, en 1761, apprenant l'arrivée à Terreneuve d’une petite escadre française, ordon-

nait la déportation de cent trente paysans acadiens au Massachusetts? Enfin, n’était ce pas le

cabinet anglais qui poursuivant toujours sa politique machiavélique, enlevait d’un seul coup les sept mille acadiens de l’île du Prince-Edouard et les forçait à leur tour, à prendre le chemin de l'exil? A cette époque la marine anglaise faisait un triste métier. Elle passait son temps à convoyer sur l'océan un peuple arraché violemment à ses foyers. Ses matelots, ses soldats d'infanterie, ses canonniers s’escrimaient à qui mieux mieux pour effrayer des femme et des enfants laissés par calcul sans défense ; et les colonies américaines, donnant à cœur joie dans ce système de politique féroce, trouvaient très drôle de refuser l'hospitalité à ces malheureux. Une fois en vue

des côtes, ils étaient impitoyablement repoussés vers la haute mer.

Mais n'oublions pas certaines preuves.

Deux documents trouvent une place dans ces notes de voyage.

L'un est la lettre des habitants de Port-Royal,. adressée à M. Daudin, leur ancien missionnaire. Elle est en date du 31 juillet 1756 et disait :

« Nous bénissons la Divine Providence qui, au

milieu de nos aflictions, a daigné nous faire avoir de vos chères nouvelles par l’entremises du KR. P. de la Brosse, père Jésuite, qui a demeuré quelque temps avec nous à la rivière Saint-Jean. Vous saurez, monsieur, qu'après avoir reçu dans l’église votre absolution générale nous partimes 30 députés du Port-Royal pour Chibouctou, et après plusieurs interrogations du gouverneur et autres puissances, sur le parti que:

nous voulions prendre pour l’État et la Religion,

et voyant que nous étions tous résolus de plutôt mourir que de renoncer à notre religion: et à la France, notre véritable patrie, on nous. a rélégués neuf semaines sur une Ile, ne nous donnant par jour que deux onces de pain et un once de viande, espérant par là nous réduire et nous faire changer de sentiments. Mais inutilement, grâce à Dieu. Ainsi, désespérant de nous faire cuanger, ik nous ont fait conduire par des soldats jusqu’au Port Royal, comme des criminels, ont mis le feu à nos maisons et ont fait embarquer les habitants qui ne s'étaient pas sauvés dans les bois (s’en était sauvé 900 personnes).

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