TERRES
Fort, solide à la mer, ce vapeur nous dépose à Charlottetown, ile du Prince-Edouard. Nous y arrivons à neuf heures du soir et nous en repartons à six heures du matin. La seule impression que m'aurait laissé la capitale de cette ile auraïit été la saveur de ses huitres, si je n’avais eu l’occasion de la visiter autrefois et de la décrire ainsi :
—Connu par nos pères sous le nom de port de la Joye, Charlottetown est bâtie au fond d’une rade magnifique. Ses quais ne sont pas trèscommodes, mais les rues de la ville sont larges, ombragées par des arbres, et passent devant quelques résidences particulières qui sont vraiment belles. Chacun ici tient à orner sa demeure ; presqu’à chaque pas le touriste admire de frais parterres plantés de fleurs, d’où s’élancent des fontaines faites agrestement avec quelques pierres, des coquilles et de la mousse, Partout semble régner l’aisance. Chose remarquable, Charlottetown est la seule ville d'Amérique où je n’ai pas rencontré de mendiants.
En 1872, j'eûs la bonne fortune de visiter les chambres de l'assemblée et du conseil législatifs,
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Ga ÆN ROUTÉ
Ces deux enceintes n’ont guère l’appareñce grave qu'on s'attend à trouver en pareil lieu. Nous en sortimes avec l'impression que nous venions de visiter deux petits théâtres de société. La bibliothèque parlementaire de l’île ne contient guère autre chose qu’une collection de statuts. Pour y parvenir il faut grimper un escalier, le long duquel sont installés dans leurs vitrines des hiboux empaillés. Ces nocturnes ont l'air de se prendre au sérieux et de croire qu'eux aussi, ils ont fait partie d’une députation dans les temps anciens. La toiture du palais législatif est la seule chose remarquable de cette construction. Les gens de l'ile s’en montrent fiers à bon droit, —et l'étranger qui a la patience de monter aussi haut est récompensé par le beau paysage qui se déreule sous ses yeux. Île cet observatoire, il aperçoit toute la ville, les faubourgs, ainsi qu’une partie de la baie, pendant qu’à ses pieds sont les principaux édifices de Charlottetown, parmi lesquels l’église catholique. Celleci est petite, sans cachet et fait contraste avec le palais épiscopal, -bâti en face. Il est très-
beau,
Ces choses là avait défilées devant moi en
1872, mais la seconde fois que je revins à
Charlottetown, je ne vis rien,
Tout de même c'est une idée fort originale pour trente-six journalistes, que de venir de très
loin passer une nuit dans une ville, sous prétexte de l’étudier et de la faire connaître,
La partie de l’île que traverse le chemin de fer est très riche. C’est encore un jardin, pas aussi pittoresque que celui de la vallée de Grand. Prée et d’Annapolis, mais il a bien sa valeur, Les moissons sont fort belles.
L'île du prince-Edouard renferme t. 365; 400
acres de terre, soit 5,524 kilomètres carrés. La population est de 74, 030.
Jadis, l'île du Prince-Edouard était habitée
par 7,000 Acadiens. Ces bonnes gens vivaient du produit de leurs terres. Ils se livraient avec suc-
cès à l'élevage : ils moissonnaient en assez grande quantité pour que plusieurs d’entre eux pussent exporter jusqu’à cents minots de blé sur le marché de Québec, Mais le malheur qui semblait
en cestemps s'attacher au pas de la race acadienne, vint les relancer jusqu'ici. Leurs vainqueurs affriandés par la vue des belles exploitations agricoles qui les entouraient eurent recours de nouveau à leur marine. Ils déportèrent toute E |: la population. A peine cent cinquante familles purent-elles échapper à ce terrible acte arbi-
“A traire en gagnant les bois et les fourrés, en se réfugiant à bord de leurs berges, en se cachant au. jour le jour dans les criques et les petites anses de l’île. Puis, quand cette chasse humaine fut
terminée, quand ces nouveaux Hébreux eurent à leurs tour pris le chemin du désert, le gouvernement sonna l’hallali; la curée officielle commença. Les terres de ces proscrits furent divisées en soixante-sept lots de vingt mille acres chacun. Leur total, se montant à un million trois cent soixante mille acres fut mis en loterie et tiré au sort par les officiers et par les person- : nes qui——à tort ou à raison—c'est Alexandre: AL Monro qui le dit, prétendaient avoir bien mé- |! rité de la couronne anglaise.
À Dernièrement un politique des provinces ma- | ritimes, Sir Adams Archibald, avait le triste cou:
rage d'expliquer à ses compatriotes la ….écessité de l'expulsion des Acadiens. Ces martyrs trouvèrent un éloquent détenseur dans la personne de Sa Grandeur Mgr O’Brien archevêque d'Halifax.
—Je ne citerai point aujourd'hui les documents historiques, disait-il à Sir Adams : je limiterai mes remarques aux faits établis. Tous les Acadiens n'étaient pas coupables de machinations contre l'autorité britannique ; au plus il n’ÿ avait que quelques esprits extravagants ainsi impliqués. Personne ne fut amené à subir un procès sous l'accusation formelle de trahison. Aucun crime social ne fut allégué contre les Acadiens autre que leur sympathie pour leur ancienne mère-patrie, Il faut aussi remarquer que dans une enquête historique nous ne saurions nous emporter dans des explosions d’'indignation sur l'alliance des Français avec les Sauvages.
« Les Anglais n’ont-ils pas employé les sauvages, non seulement contre les Français, mais
aussi contre leurs propres colons ? Par con-
| séquent cette fausse indignation doit être mise
| de côté, et notre jugement doit se faire d’après
les faits eux-mêmes. Ce jugement serait basé
comme suit. Tous n'étaient pas coupables, mais
tous furent punis : conséquemment l'expulsion
} était injuste. Il n’y eut aucune forme de procès,
aucune accusation formelle : conséquemment
elle était illégale. Aucun danger réel ne mena-
çait les maîtres anglais de la part de leurs
timides sujets : conséquemment eile était inex-
cusable, Elle fut mise à exécution d’une
manière cruelle, barbare, séparant le mari de
l'épouse, l'enfant de ses parents, et jetant les
victimes sur une côte inhospitalière, parmi des
fanatiques et des ennemis : conséquemment
elle fut condamnable dans toute la force du
terme.
« Tel devrait être le jugement d’un historien,
d'accord avec les premiers arguments même de
sir Adams Archibald. Nous écrivons cela avec
chagrin, et avec le plus grand respect personnel
pour sir Adams. Il n’est pas le valet du Toronto
Mail, que nous sachions ; au couchant de sa
vie il ne ternira pas un nom honoré. Mais
quand une société historique échange son caractère d'association impartiale, judicieuse, pour celui d’une cour de faillite ayant la mission de rétablir les réputations équivoques, les hommes sages en concluront qu’elle a véçue au-delà de son utilité. »
Ainsi s’est exprimé Monseigneur O’Brien, Ce langage d’un homme appartenant à une race proscrite et défendant une race proscrite, mérite d’être médité,
Pauvre race acadienne, ton lot sur terre a été lourd a porter! Tu n’as eû pour partage que l’exil, la proscription, la guerre, l'isolement, ‘ le poids des jours. Console toi : tu es grande devant l’histoire. Ton attachement À ta religion, à ta langue, à tes traditions font d- toi un peuple de héros et de géants.
Il est six heures du matin, Une :uinute suffit pour qu'on nous passe à bord une adresse, au nom de la presse de l’île. Chacun sait maintenant que nous sommes de la tribu du Juif
errant : personne ne cherche plus à nous retar- 1 der.
| Le détroit de Northumberland est de nouveau devant nous. Nous le traversons à læ
l pointe du Chêne. C’est en tanguant et en
roulant sous les caresses d’une bonne brise, que
je repasse dans les livres, ce que la rapidité de
notre voyage m’a empêché de bien voir dans
l’ancienne île Saint-Jean, aujourd’hui Vile du
Prince-Edouard.