LES TROIS ETAPES
L'Angleterre à vol d'oiseun. — À bord du Norwegian. — Mes compagnons de voyage. — Je faillis tomber à la ner. — Comment un verre de champagne fit avorter un discours éloquent.
. — Jacob fut-il le premier des menteurs ?— L’alcyon sans pattes. - , — Bizarre jugement d'un jury canadien. — À travers les glaces. Marche ou crève! Te dans le Maine.
Triste et mélancolique fut mon départ de France, le
27 mars 1862. Je laissais à Marseille une mère bien- aimée que le chagrin causé par ma détermination devait conduire à la tombe, au bout de six ans de larmes, d’angoisses et de déceptions. Ce trépas pèse encore comme ‘un remords sur ma conscience de fils et de missionnaire. A onze heurës du soir, je m 'embarquai à Dieppe pour
PAnglete — Ce départ fut mélancolique comme une fuite. Aucun
4 , De
parent ne m’accompagna à bord pour adouci vingt-trois ans la tristesse d’une séparation
Le vent ne m "apporta ni les saluts d’une foù lante, ni les chants joyeux des matelots. Les hommes du palan m’avaient ärraché sans aucune forme mon nince bagage, le laissant tomber dans la cale par l’écoutille, plutôt. qu'ils ne l'y avaient descendu..." Je demeurai sur le pont de l’aviso jusqu’à une heure du matin, appuyé à larrière contre le couronnement, les yeux tournés vers la France et dévorant mes larmes solitaires. Je n’eus pas même la triste satisfaction d'accompagner du regard ses rivages bien-aimés:
un brouillard épais et humide traînait sur la mer, me …
dérobant non seulement les lumières de Dieppe, mais encore les feux vert ci rouge du bateau.
Cela ressemblait aux apprêts d’une exécution à huis clos, d’une noyade sommaire et nocturne. C'était à en pleurer d'ennui,
Je m’arrachai à ce spectacle qui amollissait mon cœur et descendis dans le salon pour y attendre le jour en dormant, car je n'avais pas de cabine. Mais bah! les
Anglais qui retournaient dans leurs foyers avaient accaparé toutes les places pendant que je faisais dü sentiment au milieu du brouillard. Is dormaient à poings fermés sur toutes les banquettes et mème sur le .plancher. Je fus bien heureux de trouver une petite place sur Ja table, enroulé dans ma rug comme un Iadien.
Après huit heures de traversée, nous abordâmes aux rivages .crayéux d'Albion. Je montai dans un wagon, àNew-Haven, merendis le mème jour à Londres
que je visitai à la hâte, et répartis aussitôt pour —
Liverpool, où j’attendis pendant huit jours le départ du steamer de la ligne Allan pour le Canada.
J'avais reçu mission de me rendre à la rivière Rouge du Nord, petite colonie franco-écossaise devenue depuis province de Manitoba, mais qui était alors la remota Thule de nos compatriotes de la Nouvelle- France.
L’Angleterre nous est connue; elle est trop rap- -prochée de- nous pour que j'y arrête les pas|de mes bienveillants lecteurs, qu’il me tarde de transporter au delà de l'Atlantique.
Le 3 avril, à une heure de l'après- midi, j'étais à. bord du Norwegian qui devait me” faire effectuer cette traversée. Pour la première fois depuis huit jours, le * soleil d'Angleterre ne ressemblait plus à mie lantérne de papier gris. Son « cœlum nubibug fedum » s'était : épanoui, pour nous montrer une deÿnière fois l’azur de l'Europe. - La Mersey, plus large que la Sejne, est couverte de navires de toutes voiles et de tous tonnages, qui se balancent sous la grosse houle de la marée descendañte. Au-dessus d'eux, le beau paquebot de la Compagnie canadienne élève élégamment sa vaste carène blindée et à trois ponts. Navire mixte, il porte dans sa . mâture les couleurs des trois puissances dont il a reçules malles. Tout à coup la vapeur siffle, le canon tonne, le pavillon britaniviique‘fräppé à la corne d’artimon sajue par trois fois la ville et la nation; puis le beau steamer s’ébranle, fend les flots et s'éloigne de Liverpool. e — Farewelll Farewelll - Commaändé-par le viéux et aimable capitaine Mac-
—iurray,-commodore-de-tonte tige, notre bateau.
équipage d'highlanders et de Norwés de six pieds, chevelus et barbus au teint d’écrevisse bouillie, au lauque comme la mer qu'ils labou-
giens: des ho comme des trNon regard pers et rent.
Aux premières, nbus sommes trente passagers dont
“einq sont des capitaies ÿaakees qui regagnenl leurs foyers. Ces hommes nroses et raides comme des paratonnerres fixent tout\le/monde dans le blanc des yeux, avec l'air inquisiteur de détectives. Ils parlent du fond de leur nez comme les Peaux-Rouges, s’accoudent sur les tables, cyakhent dans leur assiette, au dessert, ruminent du tabak/trrist et dorment les jambes en l'air en les plaçant le ÿlus haut possible.
Partout où on lés reñcontre la description est la même. Ces habitudes bizarres sont évidemment. dans leur ordre; mais la’ rake s'en perd. Tout tend à se niveler, aujourd'hui; toute originalité s'éteint et se fusionne dans le type uniforme et cosmopolite à bourgeois civilisé. k
L'un de ces Yankees, borgne et privé d’un petit bout de son nez, s'enfuit d'Angleterre sous le coup d’un procès pour baraterie. C’est du moins ce qui se raconte à bord. H paraît que ce délit nautique est une’ spéculation assez en honneur chez certains marins peu scrupuleux de la Nouvelle-Angleterre. Quand leur navire est vieux et assuré, ils préfèrent le jeter à la côte que d'aller en vendre la cargaison dans un port de mer. Cest beaucoup plus lucratif et plus tôt fait.
‘J'étais le seul Français à bord, mais j’eus l'avantage ‘d'y découvrir un Canadien d'origine française, marié à une Parisienne pur sang. Homme d'une gaîté intarissable et d’une amabilité sans pareille, M. Hardy, libraire
à Québec, en était à sa dix-septième traversée de l’Atlantique :
— Et jamais un seul coup de mer, monsieur; jamais ce qui s’appelle l'ombre. d’une véritable tempète! ‘ -
Il y a des gens si chanceux, que voyager en leur compagnie décourage. Pas moyen d’éprouver la moindre émotion avec eux. Que voulez-vous craindre à côté d’un homme qui a déjà fait plus de dix-sept. mille lieues sur l’eau salée sans en recevoir une éclaboussure! Et tout cela pour acheter et revendre des livres. En vérité, il est des négociants sublimes!
Nous doublons bientôt cette petite mais fière ile de Man, qui avait pris pour’armes trois jambes unies par l'aine et se poursuivant. Cela signifiait qu’elle défiait ses trois grandes voisines : l'Angleterre, l'Irlande et l'Écosse qui la convoitaient, en allongeant symboliquement le pied dans leur direction, d’une manière plus ou moins amicale. ‘
Nous nous engageons ensuite dans le canal du Nord, passons devant le Firth de Forth, et allons jeter l’ancre à l'entrée du golfe de Foyle, à la pointe septentrionale ‘ delfrlande, pour prendre la malle de ce pays. J’en profitai pour débarquer à Londonderry afin d’avoir une idée des beautés de-la verte Erin. Je n’y vis absolument rien d'intéressant. TT
Le soir même nous cinglions vers la haute mer, naviguant contrfé le courant du golfe. Deux jours après, ‘je manquai une belle oËcasion “d'aller approfondir les flots amers sans l’aide du scaphandre. Le salon était occupé par-la congrégation protestante du bord, à laquelle un ministre baptiste faisait le prêche. En attendant la fin de la Cérémonie, je me teniis dans
l’un des deux passages qui conduiaient au salon. Les matelots, profitant du calme ct du beau temps, y avaient laissé un sabord ouvert dans le dessein de les aérer. Un
‘mouvement de roulis me fit tomber sur le plancher
récemment briqué et encore tout humide, et je glissai jusqu'au bord de l’abime béant sous mes pas. Qui me retint? Un simple rebord d’un ou deux pouces, ou
“plutôt Ja main toute-puissante de Dieu. Je me cram-
ponnai vivement à une saillie de l'immense ouverture, et me lirai de là aussi blême qu'un mort
Si javais eu le malheur de tomber à la mer, nul à bord ne s'en serait aperçu.
Le Révérend avait prèché sur la tempérance parfaite, un de leurs topiques favoris. À la sortie on riait, et
© M. Hardy. qui avait assisté à la cérémonie par curiosité,
me ditque le ministre s'était élevé si violemment contre l'usage de toute espèce de liqueur, que ses compatriotes mêmes en faistient des risées.
Immédiatement après le service, on sonna le diner’ où, entre autres desserts, on servit du plum-pudding au whisky, mets essentiellement britannique. Sa Révérence se Jécha les lèvres en humant le fumet de l’appétissant gâteau; mais elle n'eut garde d'y toucher, eu égard à la liqueur dont il était arrosé et qui nous réjouissait par ses flammes bleues et jaunes. Les protestanis les plus scrupuleux ne se firent pourtant pas faute d'y planter la dent, et ils eurent bien raison.
Sur ce, un gascon comme il en surgit partout, même
chez nos bons àämis d’Outre-Manche, se tournant vers le:
prédicant, une bouteille cachetée à la main :
— Offrirai-je un verre de champagne à Votre Révérence ? demanda-t-il avec respect.
— Yat-il du whisky dans le champagne ? hasarda
avec une certaine hésitation le ministre, en couvant de l’œil le liquide doré.
— Of course no! exclama le gentleman. Pas une
goutte, sir,
__ — Well! Dañs ce cas je puis accepter sans rompre mon vœu de .tempérance, reprit le Révérend. Et il avala saintement le champagne à la grande hitarité de toute la salle, J'en fus confondu pour lui. Le pieux gentleman ne s'était pas même aperçu du piège que son malicieux ‘ voisin lui avait tendu. Ce champagne c’était une tentation, mais c'était aussi la péroraison de son discours, qui se montra ainsi en contradiction flagrante avec . les prémisses.
Bien que nous nous trouvassions déjà à plus de deux cents lieues des côtes, le 7 avril, je fus bien étonné de voir nôtre paquebot constamment suivi par :. un fort volier de g6élands bourgmestres qui semblaient vouloir effectuer la traversée de l'Atlantique avec nous. Quel vol puissant ont ces pigeons du capitaine! On les perd de vue toute la journée; puis; le soir, à l'heure du repas, qu'ils semblent pressentir, ils accou- : rent à tire d’aile, tourbillonnant au-dessus. du sillon écumant que trace le steamer, en guettant leur souper. Sitôt que l’on jette à la mer des déchets de cuisine, cette masse de plumes blanches se laisse tomber sur les flots comme les flocons de “neige, en hiver. ‘Puis: ils remontent dans les airs, abandonnant au vent jeur. corps léger. que soutiennent d’immense ailes, et poussant ce cri plaintif qui leur est particulier. : | Ce sont ces allures vaillantes, c’est ce vol infatigable. .
‘des mouettes, lalcyon des anciens, qui avaient porté le . naïf chevalier Pigafetta, compagnon et historien de
malheureuse pour ces Indiens, -- puisqu'elle fut la éause première de leur perte, — fit le salut et la fortune des Anglais. Les Loups avaient &: leurstète le fameux Unkira qu'a immortalisé la plume poétique de Fenimore Cooper. Le parti indien eut le dessous.
En1637, John Masson massacra deux mille Pékwatsak aiasi que leur chef Sasakous. Mille autres furent transportés dans l’Indoustan et vendus*£omme esclaves. Il ne resta plus de trace de celte tribu alemwiski.
Indignés de ces cruautés, les Narraganset abandonnèrent enfin Îles Yankis ou Anglais et se réunirent an parti indien. Un traité de paix qui dura vingt-sept ans les calma cependant; mais, en 1671, les violences et la | mauvaise foi des alliés européens rallumèrent la güerre. Les Indiens firent des prodiges de valeur pour .recon- quérir leur indépendance et chasser l'étranger de la patrie de leurs pères. Tout fut inutile, ils y périrent tous! | |
Ces Indiens avaient pourtant des missionnaires. Les puritains ‘leur avaient procuré des hommes zélés et instruits, tels que les ministres Elliot et Mahews. Ils ‘furent intapables de conjurer celte catastrophe. Ce. fut’ces deux ministres presbytériens qui, les premiers, émirent l’opinion que les Peaux-Rouges pourraient bien : être les restes des dix tribus d'Israël perdues. Et cependant, pour porter ce témoignage délicat, ils ne s’appuyaient que sur le refrain d’un chant indien qui imitait l’alleluia hébraïque.
Les Mohicans, bien qu'ils fussent Jes alliés des Anglais, meurent pas un sorl meilleur que celui des vaincüs, dûns celte guerre frotricide et impolitique. Is furent . punis par où ils avaient péché. Après avoir inutilemènt ver$é leur sang Pour assurer le triomphe de l'étranger
. sur leurs frères, ils eurent le crève-cœur de le voir ‘s'établir en maître dans leur propre héritage, et se’ virent obligés d’émigrer dans la Pennsylvanie où l’on en trouve encore quelques peuplades aujourd'hui » chrétiennes, connues sous le nom de Delawares. .
Le nom national et algonquin de toutes ces tribus était Hllènt-hllèna-be ou les trois fois hommes. Chacune des divisions de ce nom composé signifie homme.
Ce qui caractérisa les Anglais dans ces anciennes colonies d'Amérique, ce fut leur entente mutuelle pour le triomphe de la cause commune, leur bonne harmonie
» E et leur esprit de concentration: ; justement ce qui faisait
: défaut aux Peaux-Rouges., L'union fait la force.
En sortant des gorges piltoresques et boisées des Montagnès Vertes, on franchit les Lignes. C’est une coupe Jongitudinale à travers forêts, qui sert de frontière entre les États-Unis et le Canada. :
Peu après, nous atteignons Island-Pound où nous subissons la visite de la douane, et sitôt après, nous :
. roulons vers Montréal. Nous venions d’entrer sur le sol
de cette Nouvelle-France qui est si riche en souvênirs : . glorieux et que l’on appelle maintenant le Domaine Canadien, Canadian Doinion. Ù -
- Généralement on croit que ce fut Jacques Cartier qui l mit, le premier, le pied sur le sol américain, dans les n régions dont je parle. C’est une erreur. Ce fut, un Florentin au service de la France nommé Verazzani qui
+ découvrit, en 1824, toute la côte d’ Amérique comprise
entre Rhode- Island et la Nouvelle-Écosse. Il y avait été envoyé par François I. To
Mais ce hardi marin avouail lui-même qu’il avait été devancé sur ces côtes par des pêcheurs de morue
' ‘ bretons, dont, les noms $ont demeurés inconnus.
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En la même année 1524, l'Espagnol Étiévan découvrit à nouveau une immense contrée ensevelie sous les neiges, à laquelle il donna par ironie le nom de Terre de Labour, Tierra de Bubrador. Longtemps auparavant, au ixe siècle, les Danois ui l'avaient découverte les premiers, l'avaient appelée Terre des Vignes, Wine- Land. |
Quelle dérision |
Ce ne fut que dix ans après ces deux marins. en 1534, que le éäpitaine malouin Jacques Cartier découvrit l'embouchure du fleuve Katarokiri. I le remonta jusqu’à son confluent avec la rivière des Ottawa, où s'élève une île-montagne de 297 mètres d'altitude qu'il nomma Mont-Réal ou Royal. Au fleuve majestueux il imposa le nom de saint Laurent martyr. Le pays qu'il arrosait s'appelait en iroquois Kanada ou amas de cabanes. C'était par métaphore. Q
En 1604, Pierre Dugast ou du Gua, seigneur “de Monts, gentilhomme calviniste, fut envoyé par Henri IV en . Amérique, pour y établir une colonie. 11 aborda dans la baie Française ! en compagnie du baron Jean de Poutrincourt et, plus tard, de M. de Pontgravé. Ils s’établirent dans Acadie ct fondèrent la ville de Port- Royal ?. ?
Les Abénakis et les Miemac peuplaient ces rivages ct leurs forêts vierges. Ils accueillirent nos compatriotes avec bienveillance; ils prétèrent l'oreille aux enseignements des Jésuites et se Coîyertirent en grand nombre au christianisme, dès les dquts de la colonisation, après avoir conclu une allian avec la France.
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4. Aujourd'i hui baie de Fundy, dans la Nouvelle- Écosse. | ! 2, Aujourd hüi ville anglaise d’Annapolis, * ---
Ces Indiens nous furent fidèles jusqu’à la mort. Mais il faut convenir que nos frères avaient pris les bons moyens pour se concilier leur affection et capter leur confiance. Loin de les brutaliser, de les mépriser, comme enagirentles Anglais dans le Maine, au rapport de leurs propres historiens, ils recherchèrent leur alliance, ils se marièrent avec des filles indiennes, ils les traitèrent sur le pied de l'égalité et demeurèrent fidèles à la foi qu'ils leur avaient jurée. *
Ainsi Fon vit le baron de Saint-Castin, ancien capitaine au régiment de Carignan, épouser la fille d’un chef
abénalkis, et envoyer ensuite à Paris les fils qu'il en eut ils pussent lui succéder
pour y faire leurs études, afin qu dignement. Ainsi un sieur Enaud de Nipissiguy contracta une union semblable. L'auteur canadien-français que j'ai déjà consulté prétend même « qu’il y a actuellement. peu de familles canadiennes en Acadie qui n'aient du sang rouge dans les veines ! ».
Ce que cet écrivain consciencieux dit de ses compatriotes qui sont aussi les nôtres, je ne crains pas de - … Paffirmer à mon tour d’une foule d’autres familles canadiennes. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la physionomie de ces créoles et surtout de capter leur confiance. Un grand nombre de Franco-Canadiens, que j'ai pratiqués dans mes voyages, m ont avoué tout simplement'être métis. Il ne l’auraient pas confessé devant des Anglais ni des Américains, de crainte d’en être méprisés. Un Français a le cœur plus haut placé.
J'aime et j'estime tant les Peaux-Rouges et surtout les
Métis, que je ne vois nullement en quoi les Canadiens pourraient rougir d’un état de choses qui honore
4. J.-A. Maurault, Histoire des Abénakis. Sorel, 1866, page 73. Ch -. 2
autant Ja bienveillance et l'hospitalité des Algonquins” qui reçurent nos pères ct fratcrnisèrent avec cux, que
l'excellent esprit et la charité toute chrétienne des colo-
nisateurs français du Canada.
os bons amis les Abénakis ou gens de la Terre; du Levant‘ habilaient depuis le Maine jusqu’à la Nouvelle- Écosse. IIS partageaient ce pays avec les, Micmac ou Souriquois. Je ne sais si ce dernier peuple élait caractérisé par une plus forte dose d’astuce que n’en possèdent d'ordinaire les Indiens, pour que son nom ait passé dans la langue française comme le synonyme d’intrigue et de sourde cabale.-Ils comptent encore 616 âmes. Les Abénakis se divisaient en sept peuplades ou tribus qui étaient les Kannibès-innoal où gens des lacs, ‘que . + les Français appelèrent Cannibas ou Cannibales; un mot qui, depuis lors, est devenu bien mal à propos le Synonyme d’anthropophages. Les malheureux Abénakis nele furent pourtant jamais. Les Putsouïket ou gens de là terre de fraude. Ils chassaient le long de la Merri- -mac. Les Sokwakiak où Sokokis, Sokoquois, c’est- à-dire gens du midi, qui chassaient dans le sud-ouest du * Maine. Les Nourhansouak ou gens qui voyagent en pirogue, sur le fleuve Kénébek. Les Pentagoët, Pénawobsket ou Pénobscott, sur.le fleuve de’ mème nom.
Les Etémankiak ou Etéminquois, Etchemins, gens ” du pays des peaux d’élan. Ils vivaient sur les rivières Saint-Jean et Sainte-Croix, dansle Nouveau- Brunswick, Enfin les Warastéquiak ou gens de la rivière aux pail-
lettes d’or, sur la rivière Saint-Jean. Ils furent plus :
connus sous le nom de Muskirasoak ou Rats musqués, .
4 À Par opposition à d’autres peuplades dont de territoire était ‘Situé à l'ouest ( ou au sud des premiers. u = ‘
puis sous celui de Malécitesou Amaléciles, bien qu'ils ne revendiquassent pas la moindre parenté.avec Amalec. CesAlernikrs Indiens constituaient la tribu la plus populeuse de la nation abénakise; mais, en 1883, on n’en comptait plus, hélas! que 186, alors que les Abénakis Cannibas étaient eux-mèmes réduils’à 308 âmes!
Je trouve entre l'abénakis et l’esquimau plusicurs points de similitude, surtout dans lastructure des noms propres et dans les élérnents ‘du pluriel."Rien ne m'étonnerait que ces Indiens ne fussent le-chainpn ‘inter-
médiaire entre les Innoït et lesiribus algonquiñés. Une coniparaison attentive des deux langues pourrait aisé-
ment éclaircir ce problème, C'est dans la langue abénaquise que les Innoït avaient reçu leur nom d’Eski-
mantik ou mangeurs de chair crue, dont nous avons:
fait Esquimalt, puis Esquimau.
Toute la, ‘portion du Canada que je traversai depui le |
Maine jusqu’au lac Saint-Pierre est pleine du souvenir
de ces malheureux alliés que noùs avons oubliés si.
complètement. Au ‘delà de Richmont, où se trouve l'embranchement de Québec, nous traversâmes, à midi, la rivière A/sigdntéka ou des Potamos, à laquelle les Français donnèrent le nom de Saint-François. C'est encore un souvenir des Abénakis. En 1680, ils y fon-
dèrent leur dernier établissement, lorsqu'ils fuyaient
leur pays que saçcageäient les Anglais. Quatre ans plus
tard,, leur village prit le nom de” Saint- François de -
Sales, ainsi que les registrés de l’église en font foi. Ils y étaient desservis par des prètres venus de France *.
Depuis 1734, la haine des Abénakis contre les An-
Le | on eee 2 Lg ET
des Sulpiciens. . \
1..J.-À. Maurault, déjà cité, pages 272 et Suiv, “probablement
glais, leurs persécuteurs, avait redoublé, Ils leur don- , naient sans cesse la chasse el leur levaient beaucoup de chevelures. Le 4 septembre 17959, le général Amherst . chargea le major Rogers d'aller détruire le village de Saint-François. Parti de la baie Missisquoï, sur le Jac Champlain, avec un détachément de deux cents hommes, Rogers arriva le 3 octobre à la rivière Alsi-
géntéka, surprit dans leur sommeil, à l'issue d’une
grande danse de triomphe, jes malheureux Abénakis de Saint-François, et en massacra deux cents, femmes et enfants compris. Puis les Anglais mirent le feu au
village et à l’église, et emmenérent captives vingt des .
plus belles femmes ou filles Abénakises, qu'ils se réservèrent. - On dit que le major. Rogers aurait épargné ces Indiens 777 s'il n'avait aperçu dans la grande place de leur village sept cents chevelures d’Anglais qui y étaient suspendues
à des perches comme des trophées. Cette vue lui mit laz *
rage au cœur et le porta à ne point faire de quartier.
Il n’y avait alors à Saint-François qu'une faible partie de la population. Les guerriers, divisés en bandes, avaient suivi les troupes françaises dans leurs attaques contre l'ennemi commun qui envahissait la Nouvelle-
France. Aussi, .en 1760, trouvons-nôus encore sept
cents Abénakis : au villag se de. € Saint-François reconstruit.
De nos jours, on y en compte à peine-trois cents. Ces © Indiens appartiennent aux tribus Cannibas ét; Sokokis.
D Les premiers ont pour otem ou blason l'ours, Ouga-
; winno ou le Dormeur. En conséquence, ils ne tuent
Jamais cet animal. Les Sokokis ont pour : nagual . la tortue, Pélaviñno"ou.ta.Lambine: Aussi vénéfentifs dans leurs maisons de”pelites tortues en pierres sculpiées. Après“trois siècles . de christianisme, ces
Re
D LA NOUVELLE FRANCE. . 33 Indiens, la plupart métis, ont donc conservé leurs antiques protecteurs tutélaires des temps de barbarie 1.
1 faut maintenant que je m’arrache au souvenir de ces bans et dévoués amis; car nous venons de traverser la beile rivière Richelieu, appelée aussi rivière de Chambly ou de Sorel. Elle déverse le trop plein du lac Champlain dans Île fleuve Saint-Laurent, au milieu de celte large expansion d'eau qui a reçu "le nom de lac Saint-Pierre. |
Sur les bords de la rivière Yamaska, autre affluent du mème nom, je salue Saint- -Jyacinthe et le dôme
È brillant de son université. C’est une ville épiscopale
me
fondée en 1777 sur l’emplacement d’une seigneurie qui
—--"fut-octroyée en 1748 par le roi de France à François de .
Rigaud de Vaudreuil; marquis de Cavaignac, le dernier. des gouverneurs français du Canada. Sur ces plages fertilés, dit Benjamin Sulte, jamais le eri de guerre de l’homme rouge ne s’est fait entendre; jamais le farouche Jroquois n’a entonné le chant de mort; et si PAlgonquin y a transmis aux siècles futurs le nom de la rivière qui l’arrose, ç’a été sans le concours d'aucune légende de meurtre ni de sang.
Enfin nous voici sur les bords du Katarokwi? ou Saint-Laurent, et en face de la ville et de la-montagne de Montréal. Le ‘fleuve géant du Canada mesure ici trois kilomètres de large. Comment construire ün pont
sur un tel cours d’eau? Les Canädiens ont réalisé ce tour de force en créant une huitième merveille du monde, Sur vingt-quatre piles de granit et deux culées, ils ont jeté vingt-cinq immenses tubes de fer, à 60 mè-
L JA Maurault, page 865, passim.
‘2 Rochers qui trempent à Peau, en iroquois.
en
tres au-dessus du Saint-Laurent, de manière à ce que les plus grands navires pussent passer dessous sans démâter, Ce pont-tunnel de la Victoire de Montréal se prolonge pendant.2,750 mètres. Ils y ont flépensé 195 millions de francs, dit-on, et la vie d’un millier de travailleurs, Mais ce dernier détail est peut-être une. petite calomnie destinée à ternir la gloire de son exécution.
Cette œuvre gigantesque, qui appartient à la Compa- - gnie du chemin de fer du Grand-Trunc, a été exécutée en quatre années. Commencé en 4856, le pont fut induguré en 4860 par le prince de Galles. En 1862, lorsque je le traversaï pour la première fois, il était” donc encore une véritable curiosité. Aussi faisait-il l'äd- . miration de tous, les Étrangers et encore plus celle des * Canadiens,
# Ces bréves compatriotes déda Nouvelle-France ne se 2. aoutent guère qu'ils ne ressemblent pas plus auxÿran-
gnis qüe les Yankees ne res$emblent Hs | aux blonds Anglais. Les influences climatologiques, la propriété du soleil américain de colorer la peau en rouge brun, et le mélange du sang indien ont opéré dans leur physionomie des changements qu’un œil exercé remar-
: que aussitôt, mais que tous ne possèdent pas.
Ces caractères distinetifs sont l'avancement de l’arcade sourcilière au-dessus des yeux qui sont enfoncés et très rapprochés de la racine du nez, le retrousse-
. ment dédaigneux de la lèvre supérieure, le langage qui est presque aussi nasal chez les Canadiens que parmi ‘les Yankees. Je sais bien que si ces lignes tombent sous les yeux d’ aucuns de nos aimables frères du Canada, ils vont Pousser des cris de’ paon et- me traiter peut- | être en | diffamateur de leur race; mais je sis aussi de
bonne source que rambre de Canadiens sont des sangmélés et je suis assez entêté pour ne rien voir en cela qui puisse les faire déroger à nos yeux en quoi que ce soit.
Comment en aurait-il été autrement d’ailleurs, alors que dans le Manitoba et les autres territoires du Nord- Ouest la presque totalité des mariages étaient mixtes, en 1862, et longtemps après? Par mixtes, j'entends contractés entre Blanes et Jndiennes, ou entre Métis à divers degrés ? Et comment pourrait- on raisonnablement nier que ce qui a lieu de nôs jours sur un point du Canada n’ait pas eu lieu également sur d’autres, il y à deux ou trois siècles, alors surtout que la pénurie des femmes
françaises était bien plus considérable dans la Nouvelle- LL.
France qu aujourd" hui? co >
Ce n’est qu'aux yeux prévenus des Yankees, ennemis jurés des Red-Devils et des sang-mêlés, que le mélange des variétés humaines peut constituer une note
d'infériorité, En France, admettre seulement cette.
théorie serait absurde, déraisonnable. Si j'étais sangmêlé, je m'en glorifierais et le crierais sur les toits. Sang-mêlé ! Mais que sommes-nous dans notre vieille . Europe, et combien y a-t-il d'individus qui puissent
‘| revendiquér une origine purement grecque ou romaine ?
Car, il ne faut pas loublier, à l’exception des Grecs et des Romains, le reste du monde était traité de barbares, au temps jadis; or nous sommes tous fils de ces barbares-là, Anglais et Français, Allemands et Hongrois, et le.reste, Les Yankees ne font pas exception, ce me semble. Ils ne sont qu’un peu plus mêlés que nous. Avec le flot toujours montant de la civilisation qui étend rapidement son influence jusqu'aux confins du monde, le Canadien a perdu Poriginalité de son costume primitif. Vous chercheriez vainement aujourd’hui,
dans les rues de Montréal, une polonaise bleue de ciel, à capuchon, serrée autour de la taille par une ceinture ordinairement bleue et quelquefois multicolore, un pantalon collant enfermé dans de grandes bottes, et ces gants sans doigts en cuir noir ow jaune que l’on appelle mitaines. En 1862, il n'y avait pas un chartier qui n’en fût revêtu. Les hottes et les fourrures, indispensables en hiver, ont seules continué à être en usage. Montréal, ville de 125,000 âmes, me frappa par
ses vastes dimensions et par le cachet français qu’elle ‘*respire. Par ci, par là, quelques bizarreries, s’éta-
lant au milieu de maisons construites à la Mansard, me faisaient seules ressouvenir que je n'étais plus en Europe. Tels des tottoirs en bois disloqués, des maisons de bois plaquées avec delà brique, des panonceaux de notaires ou d'a cats, en papier blanc, collés . sur les persiennes,. des: Ticenciés en vins’, des tabacco:. nistes ? ; recônihaissables à leur sauvage en piél, en guise d’enseigne, ‘des grocers ct des apothicaires ?, 3, des millinèrs + et des marchands de confections ÿ. Mhis des constrüctions grandiôses, dÉbeaux hôtels, des bânques ‘ somptueuses, de jolies églises, de magnifiques quartiers et surtout le noms français. d'une foule de res et. d’enseignes me reportaient aussitôt dans nos: plus belles villes de France. $ Ce qui manque à cette cité supérbe, comme à! tant : d’autres du Canada et de l'Uniori; pour en faire une ville accomplie, où l'intelligence trouverait toute espèce