CHAPITRE HI
RANNAWARKRÉ
Sault Saint-Louis, — Le Grand-Feu des Mohaks.
La Chine et le £ — Les Hilliné, — Hurons et Algonquins. — Les Onloé-homvé au physique et au moral. — Fabrication du suere d'érable:
— Coslumes iroquois. — Burceaux indiens. — Un Indien libro-
penseur.
| À trois heures de Montréal, par la grande route, et à un quart-dheure, par le chemin de fer, en remontant le Saint-Laurent, on trouve-la.Chine. Non pas la Chine
7 des Chinois, mais la Chine des Français du xvi° siècle, la Chine canadienne. C’est un fouillis de bôsquets et de as, de parcs ct de demeures seigneurialès;-de
TT -Jolics vill grands- arbres en quinconce et de maisons fraiches ct
blanches qui se.pressent, autour des flèches jumelles d’une belle église ogivale.… En deux mots, c'est le Saïnt- Gloud où le Vésinet de . Montréal. "5 re Tout en face, sur b rive dioite. ‘du fleuve, s'élève. Je Grand-Feu des Iroquois de Kahnawaké ou Sault Saint- Louis. Kahnatwraké signifie Eaux-Rapides. Les: Anglais l'écrivert Caghnawagha.… :- | Vous ne vous attendiez. pas, amis lecteurs, à ren-
contrer ja Chine si loin de l’Empire du Milieu ? Ni moi
KAHNAWAKÉ. | . 43
non plus. Peu de Français connaissent l'existence de ce bourg canadien, et la France n’a aucun intérêt à s’en souvenir; car ce nom bizarre donné par les com pagnons de Cartier à ce site riant qui n’était alors qu’un
coin de l’immense forèt, atlestera jusque dans les âges ‘
futurs que nos bons aïeux prirent le Katarokwi pour le Tigre (à cette époque on plaçait le Tigre en Chinel) el les plaines boisées du Canada pour le Céleste-Empire ou lout au moins pour son voisinage immédiat!
Cependant, n’accusons pas la douce ignorance de nos : +.
pères..Leur èrreur fut aussi celle de Colomb, et elle fut partagée jusqu’à un certain point par sir Alexander Mackenzie lui-même. En descendant le fleuve, qui porte son nom, jusqu’à la mer (Glaciale, cet explorateur croyait, en bonne foi, atteindre cette mer Vermeille qui fut pendant deux siècles l’objectif de toutes les expéditions de nos explorateurs, et qui n’est autre que le
Pacifique.
Lorsque nos compatriotes se furent convaincus que l'antique et populeuse Cathay n'était point dans l’hé-
misphère occidental; lorsque les découvertes de l’Es- :
pagnol Quadra leur eurent appris qu’un autre océan
les séparait encore du royaume des Fleurs, ils prirent :
le parti de rire de leur méprise, et donnèrent le nom de la Chine à la localité où ils avaient un moment cru la trouver. .
Beaucoup d’étymologies ne sont pas plus savantes que celle-Ix, croyez-le bien. .
J'aï.eu la satisfaction de visiter la Chine à pied et en
chemin de fer, à plusieurs reprises. Un ferry-boat ou
n’y mesure que 2 413 mètres de large; une bagatelle, . comme vous voyez. On le traverse pour deux sols. Un
peu en amont. s’étentl la belle, nappe du ae! Saint. Louis, vaste expansion d’eau formée pe#e confluent de la rivière Ollawa. En aval, le Saint-Laurent se rétrécit, traverse une chaine rocailleuse qu'il n’a pu désagréger, el se piécipile pour former le rapide ou saut Saint- Louis. | L'Européen, accoutumé aux calmes et paisibles cours eau de son pays, ne peut voir sans frémir les fragiles * * pirogucs des Indiens affronter la fougue des rapides. Mais lorsqu'il aperçoil les batcaux à vapeur eux-mêmes s’aventurer {émérairement dans un courant tel que celui de Kabnawaké, el se trémousser sur des eaux écumantes, il est saisi d’une sorte de vertige. en Cependant un Iroquois est à la barre, dirigeant le balchu présomptueux, Il se signe. récite un Ave, puis immobile, les bras raidis sur la roue, le corps penché el scrutant de loin les flots de son œil d’aigle, il semble y chercher la pointe de rocher traitresse qui le guette sous la vague, afin de lui écha per. Tous les passagers “sont en. émoi, mais aucun cri ne se fait entendre de frrainte de distraire l'attention d 1timonier. Tout À coup l’homme s’arc-boute avec forcè contre Je timon, aidé de deux matelols; le vapeur bondit, se penche, retombe et.se balance avec calme, un insthni indécis. Le Sault est franchi. | L'Iroquois sourit ‘dédaigneuserhent en toïsant les passagers émerveillés; puis, silencieux, redescend dans - son, trong d’arbre creux et regagne son village en godillant. ". :
Si jamais vous allez en Canada, n’oubli iez pas de sauter le Sault Saint-Louis.
‘Au bas de ce rapide, le Saint-Laurent “atteint 4,827 mètres et se couvre d’une myriade d’tlots. Les
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Français y bâtirent un joli village appelé La Prairie.
J'entrai dans l’église de Kahnawaké pendant que la congrégation iroquoise ÿ faisait la prière du soir. en commun, suivant une. pieuse et antique coutume qui s’est conservée chez ce bon peuple. Ils chantèrent Phymne Viclimæ paschalis, les litanies de la Vicrge et le Regina cœli sur les airs accoutumés, mais en leur langue maternelle. Puis ils récitèrent les prières.
Les premiers Jésuites qui convertirent les Iroquois
au christianisme avaient obtenu pour ceux de grandes’
faveurs de la cour de Rome. Ces [Indiens chantent tous les ofûces de l'Église en leur langue. ls sont plus favorisés que nous.
de trouvai aux hommes une voix gutturale mais assez juste. Les-Tenines faisaient éntendre un fausset
aigu si strident, si g glapissan, que les oreilles m'en
“tintaients É Fondé en 1671, sous le gouvernement de M. de Courcelles, cet établissement ne demeura qu’un peu plus d’un siècle entre les mains des Pères de la Compagnie de Jésus. La révolution qui s’opéra alôrs dans les idées fut si défavorable-aux Jésuites, qu’ellè les chassa de cette
réduction où ils furent remplacés par les Sulpiciens :
d’abord, puis par le clergé- canadien. Jeus Phonneur de faire, à Montréal, la connaissance de trois anciens missionnaires-des Iroquois et les Algonquins appartenant à la congrégation de A. Ollier, MM. Dufresne, Cuoq et Baveux. Le second est l'auteur d'ouvrages de linguistique estimés.
L'établissement de KahnawakËn n’a subi aucune modification. Église, presbytère, attenances, tout y est demeuré intact. Les meubles eux-mêmes appartinrent aux premiers pasteurs de la nation iroquoise. J’eus l’honneur
"3, Le 4
d'ocenper la chambre et de coucher dans le lit du célèbre historien de Charlevoix, J'écrivis même les notes | queduici sur le bureau qui avait servi à ce missionnaire des froquois devenu ensuite explorateur et écrivain, Lors de l'arrivée des Français en Canada, ils en trouvérent l’est ct le nord habités par fe peuple Hillini ou Hilliné, que lon à appelé Algonquin, de l’une de ses innombrables peuplades, les 4 lqoumékins. L’ouest et le sud étaient habités par la famille Kanz où Kunzas, qui .a reçu le nom de Siouse. À la mème époque, il arriva au Canada une confédération de cinq tribus qui portait le nom collectif d'Onhiré-Homvré. Tous ces noms signifient hommes. - !
Cette confédération, appelée aussi Mengwé, comprenait les Koninquioné où Agounonsionni, Agniès, Mohawks, c’est-à-dire faiseurs de cabanes; les Onihoutlré
Wanandouné, ou. Cayougas, Goyogouins, c’est-à-dire
E gens du grand calumet; les Nandaguéké appelés aussi Onondagas et Ünontaguës, ce qui signifie gens de Ja petite montagne; enfin les Nounduruké, Tsonnontouans où Sénécas. À ces cinq tribus se joignirent les Tuscarore, tribu siouse comme les Mandanës et les Hurons, et qui fut adoptée par les lroquois.
Ces Indiens ne vivaient pas sous la tente; ils se bâtissaïcnt des cabanes, ils cultivaient le muï ou blé indien, ct en faisaient dé la farine dont ils comyosäient un mets appelé sagamité ou Sôgmdipi, repas de chefs. Voilà ce qui explique la grande consommation que l’on fait, en Amérique, du maïs qui pournousestune plante exolique.
Les Iroquois n étaient point chez eux, en Canada, C’étaient des inirus qui étaient parvenus à sy faire une place au sein de la famille Ilillini, et à y conquérir
ouOneydasgens-de la picrre levée; les Sénandé-
| KAHNAWAKÉ. #7 un territoire qui s’étendait depuis le lac Érié j jusqu ’à la rivière Richelieu.
Sur les rivages seplentrionaux de ce lac ainsi que des lacs Huron et Ontario, chassait la lribu siouse des Onenda où Yenda, que les Français appelèrent Hurons, . parce qu’ils portaient leurs cheveux hérissés sur la tèle, ce qui en vicux français s'appelait une hure. Les lroquois les en chassèrent peu après Farrivée des Français en Amérique et les refoulèrent jusque vers lembouchure du Saint-Laurent. . !
Ces faits prouvent que les immigrations des Peaux-
Rouges, si tant est qu’elles aient commencé à une épo-
que reculée, duraient encore il y à deux siècles. C’est un fait que Von na pas assez remarqué. Les Iroquois étaient donc, les derniers flots de ces hordes étrangères,
en tout coniparables aux barbares qui envahirent l'Eu-
rope au ve siècle de notre ère. Le type de ces fndiens se rapproche singulièrement de celui des Polynésiens de Parchipel Hawaï. Il est dur et angulcux.
De nos jours encore on retrouve, aux bouches du fleuve Amour, dans l'Asie orientale, des peuplades tartares appelées Æhilini qui pourraient bien étre des restes de la vaste famille Hillini, Killini ou Willini, c'est-à-dire algonquine, hillinoise.
Wolney donnait aux États-Unis et au Canfda réunis une population peau-rouge de 180, 000 ‘âmes. Sir RE Richardson compiait en Canada, en 1852,
17,709 sauvages. Le recensement de 1875 n'accusail qu'un chiffre de 14,880. Depuis l'annexion des terri-
‘toires du Nord-Ouest au Domeine Canadien, ce nombre
s'est élevé, en 1883, à 28,108 âmes, au maxiinum. Les Iroquois du Sault Saint-Louis appartiennent, en grande majorité, à la tribu des Mohaw ks ou’ Agniés,
la plus féroce des cinq nations. Mais il s’en trouve aussi. des autres et imdme quelques Hurons. L’entière population de cette paroisse indienne ëst de 2,200 âmes. Sur ce nombre, on n'a assuré qu'il n’y avail que cinq familles qui fussent issues de pur sang iroquois sans aucun mélange de sang blanc, Si ce fait cest vrai, comme je le crois, il prouve une‘fois de plus que le métissage est beaucoup plus considérable en Canada qu'on ne l'imagine en Europe et que ne l'avouent surtout nos bons compatriotes d’ oure- -mer.
I! est inutile de dire que les froquois de Kahnawaké
sont tous d’anciens chrétiens. Ils ont adopté des habitudes encore plus sédentaires‘que celles qu’ils tenaient de leurs ancêtres. Ainsi ils sont tous propriétaires de maisonnettes propres et bien construites, qui sont ali-
-gnées en rues et offrent l'apparence du bien-être et de
l'aisance, Ils possèdent.des meubles, des vétements européens, des instrumeñts aratoires, et les machines
nouvellement inventée&. De plus, ils occupent une
réserve de terrain inaliénable, considérée comme une seigneurie et qui est encore telle que le gouvernement français la leur avait jadis octroyée. Seulement, comme les Peaux-Rouges sont considérés comme mineurs par
la Joi, ils y sont tenus en tutelle par leur curé, de
crainte qu'ils ne véndent leur belle propriété pour des bagatelles. Ë
Il m'a paru y: ävoir peu de goût pour le travail, l'industrie et l” agriéulture, chez les Iroquois. A l'exception
d’uné étroite lisière de terres cultivées, le reste de leurs :
biens est en friche et couvert de forèts où l Indien bûche son. bois de/chauffage, chasse et fabrique du sucre d'érable, une industrie éminement canadienne.
Les esseñces de cette forêt sont l’érahle à feuilles de
Las LATE Creer 3 ° tu
£ & ÿ qe # Hs k
1 KAUNAWARE, | 49 frêne, le rouvre, le sapin, le bouleau, l'orme, le frène et le charme. L'exploitation de l'érable du Canada, un peu moins riche en principe suecharin que celui de Virginie, constilue une des principales ressources de la peuplade. C’est au mois d'avril, au retour de la sève, que se fabrique ce sucre. Le procédé est des plus simples. On pratique une entaille dans l’aubier au pied des arbres, on y fixe un petit tuyau de canne qui fait distiller la sève dans des récipients que l’on vide ensuite dans une chaudière soumise à un feu clair, doux et régulier. La liqueur dorée et poissante qui résulle d'une première ébullition constitue un sirop très fin et très prisé des Canadiens.
Ce sirop, soumis à une seconde ébullition, donne un caramel que l’on appelle vulgairement de la.lére. | __: En laissant plus longtemps la tire sur le feu, on ob: tient le sucre d'érable. Il a l'apparence du sucre d’orge mais de couleur rousse, Moins riche que la canne, érable ne rend que le 25 0/0. Les Iroquois m'ont dil qu ‘ils trouvaient beaucoup plus de profit à veñdre du ‘; sirop que du sucre, tant à. cause du-déchel que de la ”
Deux Mohawks père. et fils, Aransyante et Anayonni, qui m’avaient conduit à près de deuxllieues dans l'inté- . rieur de la seigneurie de Kalñaïwalté, m ‘expliquèrent ces diverses opérations très simples d’ailleurs par elles-mêmes. Je ne trouve pas au sucre d'érable un goùt délicat ni appétissant. Ii est âcre et ne serait guère prisé en France où j’én ai apporté des échantillons. Tout au plus en ferait-on une friandise grossière pour les enfants du peuple. En- Canada, il est d'un usage général. Il jouit d’une propriété légèrement lJaxative.
En compagnie de mes deux guides iroquois, je visi-
tai plusieurs maisons où je fus recu avec politesse, quoique avec un peu de g gaucherie et de timidité. Les aborigènes que j'y. vis oùt le visage large et anguleux, les pommettes hautes et saillantes, le front petit et déprimé, marque d’entétement el d’un esprit borné. Leurs yeux sont noirs et froids. Beaucoup ont ce que l'on appelle de mauvais yeux. Leur regard brüle ct ne plait pas. Le nez est droit ou aquilin avec le pavillon des narines très large. Les lèvres son! rognées, minces ct fréquemment missées. Le menton est gros, informe et projelé en av añt. En somme, © est la face havaïenne, rude el crue, mais honnètle. -
Le costume des hommes est celui des Canadiens du peuple. Is portent des bottes et des boucles d'oreilles peudantes;.aux jours de fête "seulement, ces Iroquois déploient un appareil guerrier dont Aron-yante voulut bien se revêtir pour satisfaire ma curiosité. Sur une chlamyde de peau souple, garnie de franges et de plaques de cuivre poli; ils pôrtent-un baudrier en verroteries servant à suspendre au côté gauche une sorte de sabretache qui est une giberne de chasseur et de gucrrier. Get objet est également brodé. Je le crois une imitation des baudriers que portaient les officiers sous Louis XIII et Louis XIV. Un bandeau hérissé de plumes entoure leur front; des jambières de peau (Kilas) s’arrêtant à mi-cuisses, enferment leurs jambes et tombent | en-manière de guétres sur leurs brodequins (dla) qui enserrent le pied comme un gant le fait.de Ja main; - c’est souple, léger et élégant. -
Dans ces occasions, ces malheureux restés d'une grande tribu, poussent leur cri de guerre auquel rien : ne fait plus écho, et brülent beaucoup de poudre qui ne sert plus qu’à cffrayer les moineaux. Le peuple cst le
KAENAWARKÉ. , - 51
même partout, sa joie est bruyante. Il n'y à pas de plaisir pour lui sans tapage ni fracas.
Les Iroquoises ont conservé l'étrangelé de leur costume primitif. Elles le portent même au sein des villes et dans les centres de civilisation où elles montrent une réserve ct une timidité tout indiennes, Telles je les vis en 4862; telles je les retrouvai en 1883. Liles aiment à brocher les couleurs. Ainsi, sur une jupe rouge, galonnée d’or ou d’argent, elles en porteront une aptre en satin vert ou jaune. Leurs milasges (karis) sont élégamment brodées et retenues au genou par des jarretières. Des fleurs brodées en soie ou ag jolis dessins en dard de porc épic décorent leurs mocassins. Ce sont les Napolitaines de l'Amérique. Elles’ ‘adorent aussi les-bijoux
‘ comme ces Italiennes. Mais toute leur personne se
dérobe aux regards des furieux: sous les plis lourds : d’une couverture de laine striée de vives couleurs.
J'ai rencontré de cex Iroquoises sur les marchés de Montréal, de Toronto/et jusqu’à la gare de Chicago. Elles vont y vendre les produits de leur naïve industric. Les cheniins de fersen sont inondés et non pas au meilleur marché. Ellës offrent aux étrangers des mo-' cassins, des mitasses, des porte-montre, des blagues à tabac, des pelotes, des paniers en écorce d’érable brodée avec des pailles coloriées. Toute cette bimbeloterie n'est pas plus sauvage que celle que créait l’imaginätion ingénieuge des galériens. C’est criard, chargé, de
“mauvais goût; mais. c'est foncièrement iroquois. On
peut dire que ces pauvres gens jouent au sauvage par industtie et nécessité, parce que c’est le seul et dernier moyen ‘qui leur reste d'attirer les regards, de cap-
ter la bienveillance et de gagner leur vie. Is sont dans À
leur droit.
er : Mg + 5 | ET pe,
I y à du bohémien, du gipsy dans l’froquois ct le Huron, sans qu'on s’en doute. (es descendants des sachems prétendent, en ellel, comme leurs analogues d'Europe, avoir la faculté de lirer l'horoscope des persannes crédules et de leur découvrir leur future destinée par le seul examen des lignes de la main. À coup sûr, ce ne sont ni les Français, ni les Anglais qui ont inculqué à ces Indiens ces théories d’une autre contrée, mais peut-êlre pas d’une autre race.
Je fus touché el ravi à la fois de l'amour des mères. iroquoises pour-leurs petits enfants (Kien). La planche qui leur servit jadis de berceau dans le désert, reçoit encore leurs membres grèles, au sein de la civilisation. Trois cents ans de commerce avec les Blancs n’ont apporté d'autre amélioration à ce lit ruslique que la , peinture dont il est recouvert ;'mais ils ont permis aux mères de l’orner de tout ce que l'industrie produit de plus riches étoiles, de passementeries dorées, et dedrô- deries. L’enfant, relenu sur le ber par un pelit rébord,
y est lié avec des bandelettes comme une momie. Ces sangles, de couleurs différentes, se rabattent les unes sur les autres en laissant dépasser leurs bordures frangées ou dorées. Un petit baldaquin, garni de rideaux blanes, protège la tête du marmot contre le soleil, Ja poussière el les cousins. Enfin, ce rideau est lui-même recouvert d’un voile en tapisserie superbement brodé avec des paillettes métalliques et des perles de cou- Jeur. |
C'est surchargé, bigarré, voyant, d’un mauvais goût atroce; mais c’est si plein d'amour maternet-de douce . et sainte joie, cela respire un tél orgueil, une telle pas-
sion féminine, que cela fait venir les larmes aux yeux. ” J'ai ri et pleuré à la fois devant ces doux berceaux ;
j'aurais voulu y être caché, Oh} la dignité. la sainteté
de la mère; oh! lorgueil et la gloire de la maternité,
qui les comprendra comme ces femmes sauvages?
Il x a quelques années, je vis, à Montréal, une fort
jolie élude sur les berteaux indiens, par je ne sais plus
quel artiste, ni dans quelle revue. Elle est tout à fait intéressante. 11 conste de ce travail ethnographique el arlistique à la fois, que tous les Penux-Rouges de
. Amérique du Nord se sont acccordés à placer les nou-
veauxnés dans un fouricau lacé, disposé sur une planche, que les mères portent sur leur dos. La forme
seule du-bérceau varie de peuple à peuple selon ses
goûts et les moyens dont il dispose. 1] en est dont les.
berceaux- ressembient à un petit cercueil : ce son ceux des tribus Chahaplin de l’Orégon, telles que les Chou: chouapes, les Bella-bella et autres qui appartiennent à la famille Qquiché.
D'autres berceaux ont la forme d’un bouclier, ‘tels sont ceux des Sioux. D’aucuns ressemblent à de petits traineaux. D'autres, enfin, sont un panier qui repose sur une petite claie, Tout cela doit avoir sôn symbolisme.ct tout cela est ravissant.
Jadis les Iroquois du Sault Saint-Louis furent les principaux auxiliaires de la puissante Compagnie de la bâie d ‘Hudson, dont le siège au Canada est justement placé à la Chine. Excellent canotiers, guides braves et intelligents, porteursrobustes etvoyageurs ‘infatigables, ils parlaient annuellement pour les Pays d'En-haut et se créaient par ce moyen des ressources qui les mettaient
à l'aise, eux et leurs familles. Ils suivirent les Frank-
Jin, les Richardson, les Back jusqu’à la mer Glaciate.
J'en ai connu moi-même plusieurs durant les premières années de mon séjour dans le Nord-Ouest. Puis cette
| KAHNAWAKÉ. 83.
ñ4 EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE. .
vogue cessu tout à coup! avec la création des” Voies.
ferrées, la construction des. bateaux À vapeur sur les
eaux du lac Winipeg et de la Saskatchewan.
Alors, privés de.ce moyen d'existence et' incapables de se prêter aux exigences d’une civilisation qui Îles entrave, un bon nombre d’entre eux s’en allèrent fonder une colonie au pied des Montagnes Racheuses, près le fort Jasper, vers les sources de la rivière Athabasca. Cet établissement est. dans un état toul'à fait prospère.
Getle vie aventureuse et volage, souvent dissipée. qu'ont menée les Iroquois de Kahnawaké a déteint sur
‘kr foi de la portion masculine de la population,‘ en y -engendrant-lâpre-et-désotant-scen ticisme;-ceJle-plaie .
hideuse des âmes, dans notre siècle. Oui, il y à de préteñalus libres-penseurs jusque chez les Jroqhois:. ce qui signifie qu'il se trouve parmi eux des gëns qui ñe > pénsent plus du tout.
Le caractère de ces Aÿniés ma paru morose et taci- Lurne. La jeunesse y est sérieuse ét apathifjue. Au moral, ils sont bons, mais faibles. La religion n’a de Vascendant sur eux que-tout autant qu’ils demeurent soumis à l'influence de leurs pasteurs. Muis il est à craindre qu’ils se conduisent plus par vanité ou par. une sorte de crainte superstitieuse que par amour. :
Telle est, d’ailleurs, la généralité des sauvages. 11 est beaucoup de croyänts .parmi eux qui regrettent le temps de leur ignorance, parce qu’ils pouvaient alors se permettre, sans remords ni frayeur, ce que leur foi actuelle les empêche de faire. Hélas! je connais. bon nombre de gens, en France, qui n’ont pas ‘une autre manière d'envisager leur religion. .
Je fus témoin, à Kahnawaké, d’une petite scène qui me donna unc idéc du mal que les idées modernes ont
KAHNAWAKÉ, ETS
fait À ce peuple, jadis si profondément chrétien. Là où le
* soûffle de l'incrédulité pénètre, it dessèche les cœurs.
— Séjon, Rakèh! Ah! je te vois encore, père? Karro assé, bien le bonjour. |
Ce à quoi il fut répondu sur le même ton et sans plus de façon : me
— Srgon, Kien/ Ah! te voilà aussi, fils ? Karro kassé.
Puis l'on s'assit silencieusement sans se faire prier, ____ et l’on se considéra mutuellement le blanc des yeux pendant cinq minutes. Le curé fumait comme une loco-
CE aie U
, motive. IF ne déposa pas sa pipe; mais les Indiens tirè-
rent la leur, la bourrèrent et se mirent à lui tenir tête.
. Au bout de quelques instants, le plus âgé des deux visiteurs dit au prêtre : |
— Avec qui? . .
° “— Avegç une telle. © + ‘ ‘
— Cest bon. Suis-moi à l’église; je vais l'entendre.
— Inutile. Pas de ça. Je veux me marier sans me confesser. | + .
, — Cela ne se peut, mon enfant. Tu es chrétien tt" , catholique. Tu connais ta religion. Le mariage est un sacrement.qui doit se recevoir dans-Té sainteté de notre âme et non avec le péché dans le cœur.
En Canada il n'existe aucune loi civile qui oblige les chrétiens à contracter devant les autorités laïques. de leur commune. Tout protestants qu'ils sont, les Anglais, plus tolérants que nous, ont foi et confiance dans les prètres aussi bien que dans leurs pasteurs. Tout ce
que le gouver nement “acide des curés, c’est de lenir exaelement.à jour le registre fes mariages, des nais- ‘sances ct des funérailles, ét de prévenir par écrit le fegistratur de son distôiet-silôt qu'il a connaissance . qu'un mariage vase “contracter. Mais, en cas d’éloi-. gnement ou d’empêchement, il n’est pas tenu de faire précéder Ja bénédiction nuptiale de cette formalité qui n’a pour but que d’ empéchefñtoute occasion de bigainie ou de divorce. Le prètre est donc constitué de par la loi fonctionnaire puhlic et magistrat du contrat matri- 50" monial, de même qu’ik est ministre du sacrement par son sacerdoce. $a position en cest simplifiée et bien : plus facile. È | L'Indien éluda ce double ministère ; iLse mit à rire r sardoniquement en écoutant l'exportation. de son pas. "__jeur et ré pondit : #. Dong ‘ — Je ne crois à rien-de-tout-cela, père; je: Veux,me . marier en ta présence parce que ma future est pieuse- et. .qé ’élle ne vent dé moi qu'à cette condition. Mais marie e ! Moi sans confession, ou bien je me passerai de toi. HUE EL à qf'i irhéu, malhéureux? Tu sais bien que tu ‘ne poux ar este. à. persoïne autre qu’à moi, | “y irai! Epuver ‘un sinistre protestant à Montréal. par Fu “alone déyénu protestant?
Ee Non; La démeuré ce que, “étais, mais je.ne veux : 7 ‘pas me confésser et. plutôt que de Je faire, j'irai me faire. marier par un ministre. ° L ee cer Je 16 tonne jusqu’à demain. réfléchis sur cette : - conduite qui sera pour le village un motifqe scandäle. | Ce soir je ne puis rien cire. Ta détermination me “faitmal. # 7, - Le bon curé paria longuement, mais ce fut en vain. L'Iroquois - -demeüra impassible et froid: comme, un
ve
. - Ve.
D ru 8
KAHNAWAKÉ. « 57
glaçon, Il branla la tête sans colère, mais il ajoëla :
— Tu perds ton temps, père. Je reviendrai demain,
“pürec “qu le. veux; mais si lu me renvoics encore, j'irai cheZlç/ninistre. J’en ai assez dit.
Là-dessus il sortit avec son compagnon sans ajouter un soul mul. Le lendemain à minuit, mon Iroquois fut marié. Sa femme seule le fit chréliennement. Lui pré- ou féra le sacrilège, et, par pitié pour elle, le pauvre curé “eut l crève-cœur d'administrer un sacrement à qui , wy était point préparé. s ‘
Celleseëne — hieniridifférentesans doute pôur lesgens du monde, — produisit,sur mon ardeur de vingt-troisans
l'effet d’une douche à Ja glace sur un homme en moiteur. Je me hâte cependant d'ajouter que le drole dont je viens de parler était une exception dans le village des Saint-Louis. C'était un homme gâté parde longs voyages. “ : | le contact des protestants ct l'usage outré des boissons —— alcooliques. Je dois constater mème ques grâce à à un
chef de Kahnawaké, à “Linsiar du Rouvernement des:
réductions du Paraguay si admiré, de nos ennemis
mêmes, il ne se produit dans ce villageiroquois ni acté
d'iubordination ni scandale publie. Sitôt qu'un délit
.est signalé, le coupable est traduit par le village devant
le conseil des prud'hommes, qui rappelle les anciens
d'Israël; et celui-ci lui impose une punition proportion- LT à hélle: sans que le curé se mèle en rien à ce jugement ni |
que la police canadienne intervienne, à moins qu'il n’y
ait crime patent. ‘7 ù ‘
Cest au grand chef qu'il appartient de réunir le
conseil des prud'hommes, d'en approuver les arrê ts ou
de-les modifier, de proclamer les fêtes, de les ouvrir et.
de lesclore.
Personne nç peut nier que cette constitution fait hon-
neur à la siigesse des Pères/de la Société de Jésus, ct
r que, dans le, gouvernement de leurs euailles sauvages, ;“ils ont montré autant de: prudence, de tact et de modt-
- ration que leurs ennemis leur reprochent de défauts contraires.
PTT EURE ASE