‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 22 sur 93 · PSS RE = NU EU · texte numérisé non relu

PSS RE = NU EU

sance à Dunkirk, le 12 avril 1876, dans un sleeping-car du Great Western and Erie Railroad. Cette ligne longe le rivage méridional du lac Erié sur tout son parcours,en coupant un petit morceau de la Pennsylvanie, connu sous le nom de Triangle. Les Français, qui l'appelaient la Presqu'île, y avaient bâti, en 1753, le fort Girard.

Au milieu d’un orage épouvantable, ilentra dans mon wagon, à 8 heures du soir, tout une famille d'artisans aisés qui se plaça dans le compartiment qui m’avoisinait, me laissant tout seul dans le mien où j'étais étendu, jambe de-ei jambe de-là sur les banquettes de velours, dégustant un cigare, afin de me donner les poses les plus yankees possibles.

Une jeune fille de dix-huit à vingt ans, qui appartenait à ladite famille, n’hésita pas à entrer dans mon compartiment et à prendre le coin qui me faisait face. Par respect, je pris aussitôt une posture moins cavalière et jetai mon cigare par le vasistas.

Puis, comme le mouvement du train envayait de l’air et de la fumée au visage de mon joli vis-à-vis, elle me pria d'échanger ma place contre la sienne, ce à quoi je condescendis volontiers. Quelque impolies que soient de telles demandes, même chez une femme, il est difficile à un homme bien élevé de les refuser. Par reconnaissance, ma gentille voisine entra aussitôt en conversation avec moi avec une aisance et une simplicité charmantes, tout en m’étudiant de la tête aux pieds et viceverst.

Un quart d'heure après, elle se lève, se penche sur le dossier de son siège pour parler à sa mère, assise avec elle dos à dos, et lui insinue à demi-voix :

— Mother, c’est un gentleman. Il est tout à fait bien (c’était plus que flatteur). Il doit être riche, car il,

a une grosse gileuière en or et un chapeau à haute forme. Il me plait beaucoup.

Cela fut dit de manière à ce que j’entendisse tout, Cela économisait une déclaration d'amour. La mère répondit :

— Nonsense, foolish girl! Pouvez-vous croire que cet étranger pense à vous? C’est quelque chercheur d’aventures. (Merci du compliment.)

— Oh! certainement non, mère, il m’a parlé avec beaucoup de respect, et m’a même fait partager son lunch : des dattes, du chocolat et des oranges. Mère, descendons à l’hôtei avec lui.

Cet:e déclaration me mit mal à l’aise. En parlant poliment à cette jeune tête romanesque, j'avais été bien éloigné de penser à en faire la conquête. Eussé-je été laïque, que je n’aurais pas cherché à allumer le flambeau de l’hymen aux quinquets d’un wagon. Et quand même le joli minois rose et les yeux noirs de la fillette eussent captivé mon cœur, les sentiments qu’elle avait manifestés en s’accrochant à une giletière en doublé, qui m'avait coûté dix francs sur le boulevard Poissonnière, n'étaient pas assez élevés pour que je lui eusse abandonné ma destinée et le soin de mon bonheur.

Par devoir, je dus donc battre à froid avec elle, afin de m’éviter des désagréments. Bientôt la sensible Américaine se rassit et retourna à sa conversation. Notez qu’elle me prenait sérieusement pour un de ses compatriotes.

— Where are you going to? Où allez-vous? me demanda-t-elle.

A un homme, j'aurai fait une réponse dans le genre de celle que reçut mon quidam de Saint-Pol. Avec cette demoiselle, je fus plus poli :

— À Saint-Pol, dans l’État de Minnesota, répondis-je.

t bi | — Est-ce bien loin cela?

| 8. — Mais pas mal. Vous ne connaissez donc pas votre pays ?

— Je n’ai pas assez d'instruction pour cela. Je suis cet Nue | une pauvre fille irlandaise. À poor Irish girl. n- , — Catholic?

sé 4 — Oh! bon Dieu, non, sûr. Je suis méthodiste, et e née en Amérique. | ie — Ah! bien.

— Et je dois vous dire, sù', que je me moque pas a mal de religion. 1 don't care of any creed, d’you see? ue Mais dites-moi, continua-t-elle, où est cela, Saint-Pol? été Est-ce plus loin que Sandusky?

— Sandusky, dites-vous, Sandusky? What upon m- À | earth! Qui donc sur la terre connaît Sandusky ? ind " a | Elle fit un petit geste d'horreur.

"ait # | — Sandusky? Mais c’est la ville où nous demeurons, lé répliqua-t-elle. Comment, vous ne connaissez pas Saneu dusky?

ca — Not a bit. Pas le moins du monde.

— Il y a là beaucoup de moulins et de scieries, et de belles boutiques, et de larges rues, et denobles maisons, afin À mé and a beautiful city-hall, sir. Comment ne pas contés naître Sandusky ?

a | Elle me rendait la monnaie de ma pièce.

de — Non, j'avoue que c’est ia première fois que j’en d entends parler.

Si — Eh bien! il faut absolument que vous fassiez connaissance avec Sandusky. Il faut que vous veniez avec >nre a nous. You must come along with us. Oh! vous viendrez, L À

n'est-ce pas?

C'était dit avec prière. Cela me troubla. Je souris

tristement sans répondre, mais avec un signe de tête négatif. Je ne voulais pas que la gentille enfant s’aperçût de mon commencement d’émotion. Je gardai donc le silence.

Elle demeura toute déconcertée, faisant une petite moue charmante. Pendant que je paraissais observer la campagne au clair de la lune, — car le temps s’était rasséréné, — je vis qu’elle étudiait ma physionomie et cherchait à y lire mes pensées.

Cependant nous approchions de Cleveland, the glo rious city of the Forests, la glorieuse cité des Forêts, comme la nomment pompeusement les Yankees. Car, là-bas, chaque ville importante porte une étiquette ronflante qui la désigne dans le style littéraire comme une réclame sonore. New-York est la Cité impériale; Buffalo, la Reine des Lacs, the Queen of the Lakes; Chicago, la cité des Prairies; Milwaukee, la Crème des cités des Lacs; jugez donc, la crème! and Cleveland, sir, c’est la glorieuse cité des Forêts. And so forth.

La petite tête romanesque comprit qu'elle devait se hâter, si elle voulait réussir.

— Vous descendez à Cleveland, n'est-ce pas, monsieur ?

— Non, mamzelle.

— Comment, vous ne descendez pas à Cleveland? Nous autres, nous y descendons. C’est si affreux de . passer la nuit en voiture. IE is so dreadful; is it not? Dans quel hôtel descendez-vous ?

— Mais j'ai eu l’honneur de vous dire que je ne compte pas descendre à Cleveland du tout, mademoiselle. Je n’ai qu’y faire.

— Cependant vous devez être bien fatigué de la voiture, Car vous ne venez pas seulement de Dunkirk,

vous. Sûrement vous devez venir de bien loin. Eh bien! . S moi, je suis déjà littéralement rouée. D'ailleurs, il faut que nous descendions ici pour prendre l’embranchement de Sandusky.

par

e Je me mis à rire de nouveau de tant d’ingénuité. Elle r $ crut que je me laissais gagner.

t ë — Oh! voyez-vous, il faut absolument que vous t veniez à Sandusky. C’est si joli, si joli... ! * 4 — J'en suis bien fâché, mademoiselle; cependant je 4 ne le puis pas.

s, L — Comment, vous avez un billet de tour. Il vous : | donne une latitude de trois aaois pour accomplir votre e voyage. Vous pouvez vous arrêter où vous voulez. Oh! Le y ne le niez pas. J’ai vu votre billet quand le conducteur ):; | l’a piqué.

de — Malgré cela je ne quitterai pas cette voiture que es + je ne sois arrivé à ma destination.

d, M — À votre destination! Mais alors qu'êtes-vous donc, \ sir, officier ?

se NV — Non, mademoiselle, je suis prêtre catholique, 4 répondis-je en lâchant la bombe pour mettre fin à ce n- : roman qui me faisait mal.

% — Oh! indeed, indeed, s’écria-t-elle. Ztis too much! Oh! ® vraiment, c’est trop fort! Et elle se renversa sur la 1? ®% banquette avec une expression d’épouvante qui m’aude L rait beaucoup amusé, si toutes ces agaceries n’eussent 19 5 M excité ma sensibilité.

M Elle se renferma dès lors dans un mutisme complet, ne @ bien que j'eusse gardé avec elle la même affabilité. Fort ‘ >i- ®æ heureusement queCleveland mit bientôt fin à notre péni- : ® ble situation. Le convoi s'arrêta et la jeune créole se le- ; i- vanttout d’une pièce comme mue par un ressort, s’élança

hors de la voiture sans me jeter un regard ni un adieu,

En rejoignant sa mère et ses frères, sur le parapet, j'entendis qu’elle leur disait tout haut :

— Pshar! it is not a gentleman, it is only an horrid priest. Bah! ce n’est pas un gentilhomme, ce n’est qu’un abominable prêtre!

Cette réflexion discourtoise dut sans doute consoler la jeune méthodiste de sa mésaventure, car il n’y parut plus sur sa jolie figure lorsqu'elle passa sous mes yeux avec le flot de la foule.

Pour quiconque a l’habitude de voyager, je ne connais rien de plus commode que ce qui se pratique en Amérique aux abords des grandes villes, dans les chemins de fer.

Votre billet (ticket) pris, vous allez, vous venez sur la voie, dans les salles. Nul obstacle. Vous choisissez votre place où bon vous semble et disposez vos effets avant que la cloche du départ ne sonne et que la voix du conducteur ne crie : Al! at board! Personne ne vous en empêche.

Arrivé à destination, des employés attachés aux principaux hôtels montent dansle train, une ou deux stations avant l’arrêt. Grâce à la facilité que l'on a de pouvoir parcourir tout le train en passant d’un wagon dans un autre, ils vous proposent tel ou tel hôtel. et moyennant une somme modique se chargent du transport de vos bagages. Vous n'avez pas à craindre d’être volé, parce que ces agents sont autorisés par la Compagnie du chemin de fer qui assume la responsabilité de leurs actes.

Sitôt que votre choix est fait, ces facteurs vous donnent autant de jetons en cuivre marqués d’un chiffre que vous avez de colis, ils attachent à vos colis les doubles de ces jetons, et s’en vont.

un

DU MICHIGA* AU MISSI-SIPIY, 97

Lorsque vous sortez du train, vous trouvez une série de petits omnibus appartenant chacun à un hôtel. Vous montez dans celui de l’hôtel de votre choix et en arrivant à destination, vous êtes étonné de voir vos colis qui vous attendent déjà dans le vestibule de l'hôtel. A votre insu, un fourgon les y a transportés. Le même manège se reproduira à votre départ, sans vous occasionner plus de trouble.

Avouez qu’il n’y a que les Amériçains qui sachent voyager. Et tout cela s'opère sans confusion, avec célérité, fidélité et sans dégâts.

— Savez-vous ce qui a fait des États-Unis un pays d’une civilisation aussi avancée? me dit le gentleman qui voyageait avec nous. Je vais vous le dire; mais ne vous emportez pas. C’est l'absence de toute contrainte; c’est la confiance que le gouvernement place dans le public, et celle que le public a dans son gouvernement; c’est la grande marge que l’État laisse à l'initiative privée; c’est l'énergie quelque peu sauvage du Saxon; c'est l'absence de partis, cette ruine des nations et surtout de la vôtre ; c’est la passion du travail.

« Tout cela vous manque.

« En France, c'est à qui mettra le plus d’entraves à la liberté d’un chacun. Vous êtes accablés de droits, de taxes, de charges et d’ic:pôts. Cote personnelle et cote mobilière, cote immobilière et cote des porteset fenêtres, impôt sur les chiens et sur les chats, sur le tabac et sur les liqueurs, sur le sel, sur toutes choses. Sans vous en douter et malgré tout le fracas que vous faites avec votre liberté et les grands principes de votre glorieuse révolution, vous continuez à être le peuple le moins libre, le plus entravé, le plus espionné, le plus taquiné quily aitsous lesoleil ; et avec celale peuplele moinsapte

ad

àjouir dignement et avec fruit de la liberté que l’on vous donnerait. Il faut que l’on vous conduise en tutelle, ce qui n'empêche pas qu’il y ait dans vos grandes villes plus d’assassins et de vauriens que partout ailleurs.

« Voltaire traitait ses compatriotes de Welches ; on le lui a reproché aigrement. Il souhaitait que la botte du grand Frédéric, une sorte de Bismarck bourré de littérature, de philosophie malsaine et de franc-maçonnerie, se fit sentir sur le cou tendu de ces Welches de Français agenouillés devant lui. Eh bien! je finis par croire que Voltaire avait presque raison, quoique je déteste cet homme. Il enrageait de se sentir Français lorsqu'il voyait comment la France était gouvernée et se laissait gouverner.

« Vous me direz : nous n’en sommes plus au siècle de Louis XV, ce roi trop aimé qui a fait tant de mal à la France par ses mauvaises mœurs et son gouvernement de femmes; ce roi qui lui a valu le Régent, les mariages à la mode de Paris et le règne de la Terreur; moi, je vous dis que vous ne faites pas mieux que de ce temps-là. Au siècle dernier, vous avez émancipé les Anglais d'Amérique et vous avez abandonné les Français du Canada. Il fallait sauver votre colonie du Canada et laisser les Yankees se débrouiller comme ils auraient pu. Dans ce siècle-ci, vous avez troqué la Louisiane, et, après avoir conquis le Mexique, vous n’avez su ni le garder ni le confier à des mains viriles.

« Vous êtes chevaleresques et désintéressés, ditesvous. Personne ne le nie. Mais qui l’était davantage | que don Quixotta de la Manca? Non, non, n’essayez | pas de discuter, ajouta-t-il, voyant que j'allais m'échauf- | fer, vous ne parviendriez ni à vous défendre ni à me convaincre. Tout ce que vous pouvez créer, vous autres, ;

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Français de France, c'est un second Empire du Milieu, avec ses prohibitions, ses tarifs, ses octrois, ses administrations de mandarins, ses lettrés et sa politesse de convention. Mais rivaliser avec l'Union-Américaine, vous n’y parviendrez jamais, vous n’ètes pas taillés pour cela. »

Peste soit du gentleman!

La rivière Wisconsin, ou, comme l’appelaient nos ancêtres, la rivière Ouiscouche, m'offrit un panorama aussi grandiose que sauvage. Son nom. qui signifie eau sale, en sioux, n’est justifié que par la couleur ferrugineuse de ses eaux. Cet affluent du Missi-Sipiy fut découvert par Jolliet et le P. Marquette. Il est profondément encaissé entre des falaises tantôt calcaires et tantôt siliceuses. Ces dernières affectent les formes les plus singulières et se sont laissé découper. par les eaux en manière de bonshommes, de gigantesques bouteilles et de grandes quilles coiffées de chapeaux comme les immenses pions d’un jeu d'échecs de géants. De belles forêts se penchent sur ces eaux sombres que de nombreux Rapides blanchissent d’écume et hérissent de rochers. En maint endroit l’eau s’est creusé dans le grès des excavations et des retraites souterraines qui imitent les glens de l'Écosse. C’est un paysage d’un haut pittoresque qui ferait la fortune d’un peintre.

Tout à coup, un groupe de Winibagous vint compléter cette scène digne de Salvator Rosa. Cette fois c'était . de vrais sauvages, un petit spécimen de ces Puants qui se montrèrent toujours si bons amis de nos explorateurs français d'antan. Ils appartiennent à la grande famille siouse; leur nom véritable est Hochoun-Gorah ou gens des truites. Les Français, toujours plaisants, les avaient transformés en Chats-Gras ou Chats; de même que des

Arricarah, autres Sioux, ils avaient fait des Ris, et des Killistinok des Cris.

Les pieds chaussés de grossiers mocassins, le corps entièrement caché par une couverture jadis blanche, la tête nue, et les mains armées d’arcs et de flèches, ces Puants cheminaient en file indienne, les femmes portant sur le dos leurs petits enfants. Ils s’arrêtèrent avec étonnement pour voir passer le train, mais sans manifester d’admiration ni de joie. Il est plus probable que leur cœur, — s’il a conservé quelque patriotisme, — était en proie à la rage et au désespoir. Ah! s’ils avaient su, les malheureux, lorsqu'ils accueillirent avec tant d’hospitalité nos compatriotes, s’ils avaient su que leurs forêts seraient, un jour, transformées en terres arables, que leur pays deviendrait la patrie d'hommes blancs semblables à ceux qu’ils fêtaient, et qu’ils n’y seraient plus, eux, que des mendiants et des ilotes, ne se seraient-ils pas tous ligués pour repousser l'ennemi commun? Mais non, un anathème pesait évidemment sur cette race. Il avait été décrété par la Providence qu’elle disparaîtrait du sol où elle avait cherché un refuge, où elle était venue peut-être cacher une honte! |

Nous traversons Lisbonne, Orange, Sparte, Bangor et Jérusalem. L’Amérique est un grand géorama. On y parcourt le monde entier sans faire beaucoup de chemin, et le plus souvent en dépit des distances géographiques.

Saluons le nom de La Fayette dans un trou sablonneux, Où l’arène prend l'éclat et la blancheur du cristal de roche. Il y a une vingtaine de La Fayette dans les États. Cela honore la reconnaissance des Américains? Mais pourquoi prononcent-ils ce nom fameux comme s’il y avait Les fillettes?

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