CHAPITRE VI
Panorama splendide. — Le colon français comparé au squatter anglo-saxon. — Bateaux à vapeur missisipiens. — Explorateurs français du bas Missi-Sipiy. — Le Béquillage. — Lac Pépin. — Saint-Pol de la Minnesota. — A propos des Américains, — Amour des honneurs et des titres. — Explorateur français du haut Missi-Sipiy. — Multitude de forts français. — Les Sioux ou Kunzas.
Figurez-vous une nappe d’eau limpide à teinte de rubis, large de 2,200 mètres, qui glisse majestueusement entre des rivages bas, inondés et couverts de luxuriantes forêts, mais bordés à distance d’une double chaîne de collines dentelées. Au sein de cette nappe, quantité d’ilots semblent nager à la surface des flots comme des corbeilles pleines de fleurs et de verdure.
Tel est le Missi-Sipiy devant La Crosse.
En aval de cette jeune ville, des dunes capricieusement ondulées se hérissent de sapins et d'érables. Sur le saphir transparent du ciel les grands arbres découpent leurs festons, tandis que l'air épaissi du soir revêt les montagnes de la rive droite d’une teinte bleuâtre qui passe bientôt au violet. Tout en face de nous, le soleil se dérobe derrière un rideau de forêts qu’il embrase. Son disque euflammé, réfléchi par les eaux, s’y allonge
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en une traînée d’or liquide qui bout dans le creuset du fleuve. 11 n'est pas de palette qui puisse rendre les tons chauds et moelleux, le flou, les teintes suaves, les dégradations insaisissables de cette lumière, lorsqu’elle passe par le prisme que l'air et l’onde interposent comme un écran devant ce grand peintre de la nature.
Mais ce tableau magnifique, qui me tient hors d’ha leine et pénétré d’admiration, s’obseurcit enfin. L'étoile du jour se voile en léguant aux nuées et aux couches supérieures de l’air la livrée flamboyante qu’elle prètait tantôt aux forêts et aux aux, rentrées maintenant dans les crêpes sombres de la nuit.
L’œil qui vient de contempler cette scène ravissante de la nature et l’habitant primitif que Dieu a donné à cette belle contrée, se porte avec tristesse sur les grandes maisons blanches de l’antique fort La Crosse, où le drapeau «with stars and stripes a remplacé l’ancien pavillon français. Une ville dans ce désert est quelque chose de si disparate, elle offense si vivement l’imagination en la reportant trop brusquement de la nature prise sur le fait à la civilisation la plus raffinée, elle choque si profondément le sentiment poétique, elle viole si fort la couleur locale, elle jure tant dans ce paysage fait pour des Peaux-Rouges, des faunes et des naïades, que l’on se sent porté à y mettre le feu.
— Je vous en prie, mon cher ami, me dit le gentleman canadien auquel je communiquais ces réflexions, ne débitez jamais pareille tirade devant un Américain, si vous ne voulez passer à ses yeux pour un enthousiaste et un utopiste. Rien de si positif, de si utilitaire qu’un Yankee. Ces gens-là courent après les espèces sonnantes comme vous, Français, après les idées. Ah ! vous voilà bien! Vous vous ressemblez tous. Vous recherchez la
poésie et vous ressemblez au chien de la fable qui lâche la proie pour l’ombre.
« Comprenez-vous, maintenant, pourquoi usn’avez Jamais réussi dans ce pays, fruit de vos découvertes ? Vous en êtes vous-même une preuve vivante. C'était des idylles que venait jouer ici la jeune noblesse française de Bretagne et de Normandie. Pensaient-ils, ces jeunes hobereaux, à venir construire des villes, en Amérique, à couvrir ses fleuves de vaisseaux chargés de marchandises? Pas le moins du monde. La noblesse n’est pas mercantile. C'étaient des marchands, des Israélites, qu’il eût fallu envoyer dans la Nouvelle-France et la Louisiane au lieu d’y envoyer des soldats pour occuper ce pays militairement.
« Des forts, voilà tout ce que vous savez faire. Les Yankees, eux, bâtissent des villes.
« Quand vous avez construit un fort, établi une garnison et arboré les trois couleurs, vous vous dites : « Maintenant je suis chez moi. Ce pays est à moi pour « toujours! » Erreur, mon cher, erreur. Ce sont les avantages commerciaux qui asservissent et attachent au conquérant les peuples conquis, et non pas les armes et les citadelles. C’est le commerce qui use les aspérités du caractère sauvage, qui adoucit la trop grande barbarie des mœurs, qui porte les esprits à la conciliation par l’appât de l'intérêt. Une armée de négociants juifs fondant des comptoirs, de capitalistes et d’industriels bâtissant de; villes, et d’agriculteurs ouvrant le sol, vous eût a ‘quis à jamais la possession de ce pays. L'occupation militaire vous y a fait régner et dominer, sans y laisser de fordements durables.
« D'ailleurs vos instincts sont trop poétiques, et vous cntendez la poésie trop drêlement. Atala et René ne sont
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