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JEuNE Sioux DAKOTAH, FILS DE GHEF.
(D'après une photographie.)
On nous dit que les Sioux étaient très surexcités, et que la traversée des prairies de la Minnesota et du Dakota offrait des dangers réels. Cependant dès que nous eûmes quitté Saint-Antoine, et sur tout le parcours de 494 kilomètres que nous eûmes à franchir en stage, nous ne rencontrâmes pas un seul de ces ennemis jurés des Zsan-Tonka ou Grands Couteaux. Mais nous apprimes plus tard que nous avions été épiés et vus par eux, et qu’ils nous auraient fait un mauvais parti s'ils ne nous avaient reconnus pour Français et missionnaires.
L’année qui suivit notre voyage, ces Indiens mirent à feu et à sang la contrée que nous avions parcourue entre Saint-Pol et la Rivière-Rouge. Pas un seul colon ne survécut de tous ceux que nous rencontrâmes en route. Ce furent ces cruautés qui déterminèrent j'expédition du général Sibley contre les Sioux. Elie n’eut qu’un bien mince résultat. Les prairies roulantes sont tellement accidentées, elles offrent tant de plis de terrain, de bou’ ucts d’arbres et de savanes, qu’il ne fut point difficile aux cavaliers peaux-rouges de s’y cacher et de faire beaucoup de mal aux soldats de l’Union. Après plusieurs escarmouches inutiles, Sibley se borna à faire quelques prisonniers qui furent conduits à Saint-Pol et pendus.
Depuis la pacification des Sioux à la suite de la victoire remportée par leur chef Red-Cloud, nombre de ces Indiens ont préféré s’exiler et venir demander aux Anglais une hospitalité qu’ils ne trouvaient plus dans leur patrie. Ils sont aussi paisibles dans les territoires du Nord-Ouest qu'ils étaient turbulents dans les États- Unis.
Les vices de la race rouge et les châtiments que la Providence inflige à ses crimes en décrétant son
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extinction ne sauraient excuser les Américains de l’animosité et de la mauvaise foi qu’ils ont apportées dans leurs rapports avec les Red-Skins. Ils sont loin d’avoir mieux fait que les Espagnols du Sud. Ceux-ci ont procréé des métis. Les Yankees ont en horreur de telles alliances.
Iest v ai aue des efforts ont été tentés pour améliorer le sort à l’Indien. On l’encourage à se construire des maisons, à cultiver la terre; on lui distribue des instrumentsdelabour, des animaux de trait, des bêtes à cornes. Rien ne réussit de manière à récompenser cette philanthropique initiative. Notre civilisation raffinée ne peut s'assimiler ni bonifier ces élémentstrop primitifs, trop bruts, trop hétérogènes. Il leur aurait fallu nasser par une sorte de moyen âge, par un milieu rude et grossier comme eux, par une gouverne seigneuriale qui eût en même temps intérêt à les faire travailler et à ménager leurs forces et leur vie. Les moines et les nobles furent des tuteurs et des instructeurs pour les barbares que vomit en Europe le v° siècle. S'ils eussent trouvé en Occident la civilisation du xix® siècle, jamais Teutons, Goths, Vandales ni Huns ne fussent parvenus à former souche ni à s'implanter dans les contrées qu’ils ont habitées et peuplées depuis l’invasion. Aussi qu’arrive-t-il en Amérique? Le contact des Blancs, loin de relever les Indiens de leur abjection séculaire, ne leur apporte qu'un surcroît de maux, au moral comme au physique.
Si l'on ne jugeait des choses que par les apparences, on pourrait soutenir que la condition des Peaux-Rouges s’est beaucoup améliorée depuis la colonisation de leurs déserts. Ils ont, dit-on, des vêtements plus chauds et plus sains, du linge, des ustensiles, des haches, des batte-feu, des armes et jusqu’à des carabines à répéti-
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tion. Ils connaissent le thé, le café, la farine, le sucre et le brandy. Mais l’on oublie que, au milieu de celte abondance de superfluités, l’Indien constate journellement d’un air désolé que son pays se dépeuple toujours davantage des animaux qui formaient sa subsistance, et qu’il mourrait de faim s’il n’était nourri par les Blancs qui les tiennent en tutelle. Vainement l'Américain crie aux Peaux-Rouges : « Imitez-nous, cultivez la terre. Elle seule vous sauverat » La vie sédentaire et le travail des mains sont deux opprobres que ne supporteront
jamais ces hommes foncièrement nomades. Ils ne seront
jamais que les Bohémiens de l'Amérique civilisée. Les avantages que la civilisation leur à procurés ne sauraient compenser à leurs yeux la perte de leur liberté, l’exproprialion du sol qui les vit naître, la concentration forcée sur un petit nombre de points déterminés, la nécessité absolue, sous peine de perdre la vie, de ne point s’éloigner de ces réserves, la honte de ne pouvoir plus se suffire à eux-mêmes, l'héritage de inaladies incurables et d’épidémies qui leur étaient inconnues, l’avilissement et enfin l’extinction lente mais sûre et irrémédiable de leur race.
Pour bien juger la question indienne, il faut donc se mettre à la place des vaincus. Il est facile de dire « Nous sommes la grande majorité, nous avons le droit de nous fixer et de demeurer sur toute terre dépouvue d'habitants ou dont l’immense superficie est en disproportion avec leur petit nombre. » Personne ne le nie, et les malheureux Peaux-Rouges moins que qui que ce soit. La manière dont ils accucillirent les Européens l’a bien prouvé. Mais notre droit n’empêchera pas que nous ne soyons pour cetie race des instruments de ruine, et qu’il est de toute justice d'empêcher leur extinction et
de la prevenir par tous les moyens en notre pouvoir, en assurant à ces hommes, nos frères, des moyens d’existence, des garanties de conservation et de peuplement pour l'avenir, et surtout l’usage de leur liberté. ;
Malgré les imperfections queJ’ai constatées dans notre | système colonial au Canada et dans la Louisiane, les Anglais qui nous ont succédé dans le premier de ces deux pays, out été bien heureux d’hériter de nos erre- | ments vis-à-vis de la race peau-rouge. S'ils ont aussi | complètement réussi parmi les tribus du Nord-Ouest, | c’est que, abandonnant la tactique que les Puritains avaient adoptée dans la Nouvelle-Angleterre, et celle que suivent encore les Américains dans l’Ouest, ils ont imité la déticatesse des sentiments, le respect des coutumes, les ménagements des susceptibilités populaires qui avaient présidé à nos rapports avec ces mêmes Indiens. Ils n’ont jamais porté atteinte à leur liberté. Les Anglais ont même tellement su se mettre à notre
vaillante, et péchant plus par excès de galanterie et de
place dans le nord-ouest du Canada, qu’ils y ont pris { m
jusqu’à notre nom. Ils se sont mis en quelque sorte æ ex
dans notre peau pour se gagner les esprits, et ils y ont | qu
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Jamais découvertes etconquèêtes ne furent à la fois plus |
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La religion, l'antique honneur et la droiture de ces gais compagnons lirent tout le prestige des Français, en Amérique. Qu'ils oublient ces procédés humains et conciliateurs pour épouser ceux d’une d' aocratie huineuse et grossière, telle qu’est celle des Yankees vis-à-vis du Peau-Rouge, ou une contrainte froide et égoïste, telle que la professèrent les Puritains de la Nouvelle-Angletcrre, ettoutenotreinfluences'évanouira.
Du Sault Saint-Antoine, le stage coach nous transporta à Anoka et de là à Marseille, une ville en herbe qui poussait au milieu des fleurs sur les bords rapides du haut Missi-Sipiy, au sein des prairies immenses, tout comme de chaque côté de la Canebière.
Cet homonyme de l'antique cité phocéenne était certes loin d’être comparable à la grande ville provençale aux 380 mille âmes. C'était quelque chose comme les rudiments de celte fille d’'Homère lorsque, antérieurement à Pythéas et à Euthymème, la patrie de ces hardis explorateurs de l’Ultima Thule ne se composait encore que de la cabane du Grec Euxène et de sa femme Gyptis, mère de Massilia.
Je trouvai à Marseille un vieux Canadien, d’origine marseillaise sar.; doute, qui habitait depuis cinq à six ans dans ce désert en compagnie de huit habitants, y compris ceux qui mangeaient au râtelier. Agitant sous mon nez un long index bruni :
— Un jour viendra, monsieur, me dit-il, du ton inspiré d’un nabi, et on peut prévoir que ce sera bientôt par la rapidité avec laquelle s’élèvent les villes en ce pays, que la Marseille du Missi-Sipiy éclipsera son émule de la Méditerranée.
— En tout cas, lui répondis-je, cette dernière est loin
132 EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE, de se douter que son nom et son antique gloire ont fait écho si loin des rivages de la Madrague et du Roucasblanc!
Hélas! la destinée de cette future cité devait être la même que celle du Massaliote qui croyait en lire les grandeurs futures dans les astres. Le printemps suivant, le squatter français tombait sous le maouspé ! d’un Sioux, sa cabane était brûlée et ses animaux emmenés par ces Peaux-Rouges!
Sans cette catastrophe, Marseille aurait pu devenir aussi importante que tant d’autres petits postes qui se sont trouvés sur la route du Northern Pacific. Les Américains ont tant de talent pour faire éclore et pousser une ville! Tel, par exemple qui possède un terrain impropre à la culture, pierreux ou marécageux, ne se tient par pour battu. Il avise un moyen adroit, digne en tout d’un fils de Jacob. Il se rend à la ville voisine, cherche un architecte complaisant, se fait dresser un plan de ville, divisée en blocks et subdivisée en squares d’un certain nombre d’acres. Il porte son plan au Registrator qui l’approuve aussitôt, parce que le gouvernement de Washington n’a aucun intérêt à empêcher le pays de se peupler. Puis, le plan admis et enregistré, mon éndustrious and smart fellow publie un article à sensation dans le journal le plus en vogue :
Il tient en disponibilité des bocks et des squares dans
une ville splendide qui s’élèvr dans un site unique. Cette cité est décorée d’un nom pompeux que justifie sa position. C’est Green-field (champ vert), ou Clear-Water (Eau claire), White-stones (rochers blancs) ou Mille-roses, enfin tout autre nom facétieux que ne démentira nulle-
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ment la localité, parce que l’acquéreur n’y trouvera pas autre chose que ce qu'annonce l’enseigne. Mon Yankee fait ensuiteressortirlesavantagesincomparables qu'offrirait cette ville si elle existait telle qu'il l'a conçue. Des entrepreneurs se présentent, l'Américain leur vend très cher un mauvais terrain qui ne lui a rien coûté, sur lequel il s’est établi librement et dont il veut se débarrasser avec profit, et sa fortune est faite.
L'âpreté au gain, l'amour de l'argent sont les péchés mignons des Américains. Ils y rapportent toutes choses. Ils vénèrent Mammor comme certains peuples cultivent Bacchus et d’autres courtisent Vénus. Muke money! Fais de l'argent, dit le père à son ils sitôt qu’il a quitté les noix de l'enfance. Make money! dit la mère à sa fillette, make money and be smart! Faire de l'argent, atteindre au plus vite et par n’importe quelle industrie à la fortune, tels sont les invariables principes que l'on inculque à la jeunesse américaine. Bercée par cette perspective dorée, l’enfance s’y montre aussi ardente au travail qu’elle y répugne ailleurs; mais elle y gagne quelque chose d’empesé, de pédantesque qui choque l’étranger. Adieu linnocence et la simplicité qui rendent cet Âge si aimable sous d’autres cieux. Adieu cette belle insouciance qui en fait le bonheur. Tel n’est point le lot enviable de l'enfant yankee. Il a un air rogue et important. Il marche avec prétention en affichant les allures de l’homme fait. Il est fat. Il vous froisse par sa ridicule affectation. Il ne veut plus être traité en enfant. N’a-t-il pas été déchargé du joug de la soumission par les auteurs de ses jours, eux-mêmes? I] s’attend à de la céférence. En un mot, c’est l’enfant démocrate tel qu’on nous le fabrique depuis bientôt vingt ans; l'enfant plein d’orgueil et de suffisance,
bourré de demi-science et de sottise, lequel, à la vérité, pourra bien faire son chemin et gagner de l'argent, puisque tel est son mobile, mais qui a dépouillé tout ce qui faisait le charme et les délices de l'enfance chrétienne et vertueuse.
Avec de tels principes, il semble que l'Amérique devrait courir à l'anarchie, à la démoralisation et à la ruine, comme nous nous y précipitons à grands pas. Eh bien! non. Ce qui sauve l’enfance chez ce peuple, c’est le bon sens anglais, c’est le bon cœur allemand, c’est la foi irlandaise. Voilà les trois planches de salut sur lesquelles surnage la société américaine pour ne pas s’engloutir comme la nôtre. Quand cette fougue d’ambition s’est culmée, beaucoup de ces hommes adoptent ou reprer’ ent vraie croyance et deviennent vertueux.
A la nuit tombante, nous traversons une dernière fois le Missi-Sipiy au rapide des Sacks. À la ville de Saint-Cloud nous avions déjà percouru 96 kilomètres depuis Saint-Pol. Le printemps répandait ses sourires sur ces belles prairies naturelles, océan de verdure au milieu duquel notre stage tirait des bordées comme une barque qui louvoie. Elles étaient alors couvertes de pulsatilles, de ficaires et de fumeterres jaunes. Chaque mois y amène un changement de décoration et de coloris.
Du milieu des toufles de brome et de nard odorant
bondissent des écureuils terrestres, barrés de noir et de
jaune comme des gardes suisses, dont ils portent le nom (Tamias striatus). Le bruit de notre voilure mel en fuite des voliers de beaux étourneaux habillés de satin noir et portant un collier d’or, avec de larges oscelles blanches sur les ailes. Je crois que c’est l’Icterus xanthocephalus d’Audubon. Une autre espèce a les flancs maculés de rouge.
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Enfin les nombreux étangs que nous rencontrons tout le long de la route fourmillent de musquach ou rats musqués, dont les gros nids s'élèvent du milieu des roseaux.
Nous traversâmes ensuite plusieurs villages allemands catholiques, desservis par des bénédictins. Ces bons Germains un peu lourds, mais sensibles et doués de bon sens, ne s’expatrient qu’en trainant la patrie avec eux, Comme un escargot sa coquille. Ils viennent s'implanter en Amérique par villages ‘entiers, burgmaster et curé en tête. De la sorte l’exil est à peine sensible pour le cœur. En deux ou trois ans de labeur, ces villages deviennent prospères et présentent un aspect florissant.
A Cold-Spring (Source fraiche) nous primes notre repas dans une misérable cahute en planches, tapissée de vieux journaux illustrés. A travers les fissures de celte pauvre demeure, le froid et la pluie entraient librement. Autour d’elle, la plaine immense et verte s’étendait solitaire et sans un seul arbre. Dans une cour formée par de misérables palissades, un volier d’orioles dorés picorait entre les pieds des chevaux. Ce sont de beaux oiseaux au plumage d'or avec les ailes rayées de brun (Oriolus phæniceus). Les Mexicains les appellent Commendatores, au dire de Richardson. C’est une pitié de voir ces splendides loriots chercher leur vie dans le fumier. Combien souvent ies extrêmes se touchent dans la nature!
Les prairies roulantes sont accidentées et formées d’une succession de coteaux qui, vus d’une éminence, présentent à l’œil comme une multitude de vagues de verdure. On dirait un fond de mer que les fluctuations des eaux auraient strié et ondulé.
Pendant l’hiver, ce pays doit être épouvantable par son immensilté el sa complète pénurie d'arbres. Aux premiers jours du printemps, alors que, diapré des dons de Flore, il se trémousse sous les chauds rayons du soleil, il est trois fois beau. La prairie est alors un riche tapis de verdure, onduleuse comme une écharpe, veloutée comme de la moquette, égayée de mille couleurs et mirant dans les conques d'argent de myriades d'élangs la tendre végétation qui les borde; car au bord de l’eau seulement on voit parfois un peu de bois.
Le Tout-Puissant semble avoir voulu se jouer en reproduisant dans les prairies les grands spectacles de la mer. Vertes comme elle, fluctuantes comme elle, leurs grandes houles élèvent tout à coup leurs horizons, semblables à une marée qui monte; puis tout à coup elles s’affaissent, en découvrant un chapelet de lacs, qui ressemblent à ces mares que le reflux abandonne dans le sable des plages en se retirant, Ailleurs c’est une mer courroucée dont les lames moutonnent, chevauchant les unes sur les autres, pressées, éperdues, comme un troupeau qui fuit devant le loup. Cent mamelons se succèdent au près et au loin, couronnés des blancs panaches des amélanchiers et des prunelliers en fleur qui imitent l’écume des flots.
Depuis que nous avons quitté le Missi-Sipiy, nous sommes entrés en plein désert. Tout au plus si l’on rencontre une cabane, aux heures des repas, qui sont celles des relais de poste. Si nous avions à traverser en caravane les 1923 lieues qui séparent Saint-Pol de Georgestown, nous y emploierions près d'un mois. Grâce à la Compagnie Burbank, nous franchissons cet océan de verdure en cinq jours.
Avant de quitter les prairies roulantes, je voulus les
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contempler pendant la nuit, Je laissai donc égarer mes pas à l'aventure au milieu des ténèbres, pour en savourer la sauvage poésie, (était à fauk-Center, cabane unique, perdue dans le désert. Des vapenrs amoncelées dans les bas-fonds transformaient chaque repli du terrain en un lac magique, dont le niveau éprouvait des mouvements de hausse et de baisse, Ces ondes fantastiques, spectres atriens, s’éloignaient au fur et à mesure que Je les poursuivais, pour se reforiner un peu plus loin. La lune, voilée d’une gaze satinée, comme une déesse, promenait lentement sa face radieuse dans l’éther silencieux. Les étoiles rasaient l'horizon, d’où elles surgissaient, grossies par les vapeurs et étincelantes comme des escarioucles, Toute la prairie semblait avoir pris vie et mouvement avec l’obscurité. Elle retentissait sur tous les tons des bruissements et des cris de mille êtres invisibles et insaisissables, parmi lesquels, pareils au son argentin de petites clochettes ou aux notes cristallines d’un harmonica, ré sonnaient de mélancoliques : « Pi! pou! pit pou! » Ce sont les cris, j'allais dire les chants, des crapauds d’Amérique. Ces charmants batraciens coassent ici comme certains oiseaux chantent ailleurs; tandis que, de l'étang voisin, répondaient les mugissements de la grenouille géante (rana mugiens), semblables aux sons d'une trompette funèbre.
Nous passâmes la nuit du 16 mai dans une méchante baraque appelée Chippeway, où nous trouvàämes des gens à mine si rude, si sinistre, que nous nous demandions si nous ne ferions pas mieux de continuer notre route,
Le lendemain, nous déjeunâmes à Pomme-de-Terre. Quel joli nom pour une future ville, n’est-ce pas? Pour-
quoi faut-il qu’elle n’ait pu sortir de terre et qu’elle ait avorté avant maturité? Vous figurez-vous un des princes de l’industrie américaine visitant Paris, quelque beau jour, en se glorifiant du titre V’Honorable General Jonathan Simpleton of Pomme-de-Terre!
Nous trouvâmes dans ce petit coin rustique de braves Irlandais catholiques qui voulurent absolument nous régaler gratuitement d’un repas bœuf. Sur nos assiettes, larges comme des plats à barbe, nous nous vimes servir simultanément et non sans une secrè * horreur, de neuf mets différents de goût et d'aspect. Il y avait là, amoncelés comme une vraie tour Malakoff, du porc rôti
et de la mélasse, du beurre frais et de la choucroute, du
veau et de la sauce au gingembre, du jambon et de Poseille, des pommes de terre bouillies e! de la confiture d’attocats. Nous eûmes trois breuvages : du lait froid, du thé sans sucre et du café sucré.
Dans quel but, me direz-vous, les Yankees mangentils si mal, alors même qu’ils ont d’aussi bonnes choses ? Évidemment pour ne pas perdre de temps, conformé:ment à leur fameux adage : Time is money. Le temps vaut de l'argent.
L’Américain tient aussi peu à demeurer à table que nous aimons à rous y prélasser. 11 dévore ses repas à la manière des rapaces, afin de pouvoir substituer sur la table, le plus promptement possible, la portion inférieure de son individu chaussée d’énormes bottes. La
sobriété est une vertu incontestable. Cependant je me
demande comment on doit la caractériser quand elle ruine la santé en débilitant l’estomac. Ces bonnes gens ont tous le teint blême et une figure de papier mâché. Ils sont presque tous atteints de dyspepsie et d’anémie. Quand on leur demande pourquoi ils font un tel gachi
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dans leur assiette chargée à pleins bords, ils répondent en riant que cet amalgame s’opérant dans leur estomac, ils ne voient aucune espèce de raison pour ne le point préparer au préalable. C’est du temps d’économisé. Eh bien! dois-je l’avouer? je n’aurais jamais cru quel’exemple pût être aussi contagieux. Pendant vingt ans j'ai imité les Américains et, quand l’occasion s’en présente, je tombe dans la récidive même en France. Seulement jy mets le temps nécessaire.
Le déploiement de luxe gastronomique dont nous jouimes à Pomme-de-Terre se retrouve dans toutes jes fermes du Far-west. La table d’un cultivateur aisé est toujours abondamment servie, et prouve que, pour être séquestré de la civilisation et réduit à mener une vie d’anachorète dans le désert, le paysan américain n’en est pas plus malheureux. Il est hors de doute que l’Irlandais nouvellement arrivé dans cette secunde patrie et qui à fuit les dents longues chez son landlord, dans la verte Erin, ne doit pas être fâché de n’en être plus réduit au régime de fresh water and co/d yatatoes que nous présente l’historien protestant Cobbett comme le menu de tout tenancier de tant de vertueux Anglais. Ici, du moins, Patrick est propriétaire et seigneur, de par Dieu. Il se suffit à lui-même tout en défrichant et en cultivant à l’aide des machines puissantes dont le génie américain a doté le monde, les plus vastes propriétés qui se puissent voir et qu’il n’a point eu besoin d'acheter.
Si l’état de sa bourse ne lui permet point encore d'agir en maitre, et s’il se voit obligé pour un temps de prendre du service transitoirement chez des cultivateurs plus fortunés que lui, Pat y est traité avec honneur et sur le pied d'égalité avec son patron, à la table
duquelil boit et mange des mêmes mets, se servant des mêmes appartements, et dignement appelé sir ou mamzelle, selon son sexe.
J'ai eu l'avantage d’avoir des parents établis en Amérique. Ils m’ont affirmé que les servantes américaines y sont si exigeantes, que l’on ne peut rien en obtenir si l’on ne met, une fois par semaine, le salon de famille à la disposition de ces jeunes misses afin qu’elles puissent y recevoir celui qu’elles nomment tendrement leur cœur doux, their sweet heart!
Ce niveau égalitaire est poussé iei à un tel point, que le titre de sir, qui équivaut à notre monsieur, bien qu’il signifie sire ou sieur, est indistinctement donné aux serviteurs comme aux plus grands personnages. Les évêques mêmes ne portent pas d'autre titre que celui de docteur ou de sù' bishop, ou plus communément encore bishop tout court, comme l’on dit colonel, capitaine. Mais ce qui est plus fort, c’est que ce même titre, sir, les Yankees l’appliquent aussi aux chevaux et aux chiens. Du matin au soir, noire conducteur de stage ne cessait de dire à ses bêtes, de la voix caline d’un muletier castillan et sans plus d’invectives à la bouche :
— (Go on, sir, go on, sir Arthur! sir Georges ! sir John! Marchez donc, monsieur, avancez, monsieur Arthur, monsieur (George, monsieur Jean!
Cette humanité pour les bêtes me plaît. Mais n'y a-t-ilpas dans cette gentillesse de procédés quelque chose qui excite l'hilarité? Et ne voyez-vous pas jusqu’où ces bons républicains poussent la dévotion pour l’un de nos grands, grands principes de 89 : l'égalité devant la loi? Naturellement, les chevaux y trouvent leur
compte. Mais je ne vois pas trop ce en quoi l'humain bipède y profite.
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Les prairies plates, dernière portion de notre route, nous offrirent une grande diversité de vie animale. Un Nemrod européen les eût traversées avec enivrement. Canards, grues, grèbes, coqs de bruyères, poules de prairies, bécasses, courlis, vanneaux, tourterelles sillonnaicat les nues de leurs voliers disposés en V, parcouraient l'herbe tendre, dansaient en rond sur les buttes comme des poulpiquets sur un cromlea’ch, grattaient le sable des étangs, se sauvaient sous le couvert des amélanchiers et des éléagnus, ou bien fuyaient à tire d’ailes à notre approche. Tantôt un vol de tourtes roucoulantes frissonnait dans l’air, tantôt une bande de chevaliers, sans reproche mais non sans peur, rasait notre voiture avec la rapidité de la flèche en jetant au vent leurs triolets aigus. Là-bas sur un étang, se plaignait la poule d’eau ou hululait le butor. Là-haut dans la nue, qu’il escaladait par une succession de spirales, l’engoulevent s’apprêtait à se précipiter pour recommencer encore le même manège.
Les entrailles de la terre répondaient à cette fête de l'air. Les chiens de prairie (Cynomys murinus) répandus en vedettes sur les buttes de leurs villages nous éludiaient au passage, debout sur leur bienséant, leurs petits petons de devant pendants comme des mains, et leur nez curieux, emmoustaché à la hongroise, au vent. Puis tout à coup « {sik! {sik! » ils faisaient la culbute et disparaissaient tête première dans leurs clapiers d’où s’envolaient des hiboux minuscules à yeux de perdrix.
Leurs dignes émules, les gophers à bourse (Geomys bursarius), les imitaient en petit, comme le rat musqué imite le castor son aîné, c’est-à-dire à son escient et sans le copier.
Le seul animal qu’il nous tardât de voir et d’admirer, le bison ou buffalo, ne se montra pas une seule fois dans cette traversée des prairies. La civilisation l’en a chassé à jamais. Seuls, ses nombreux ossements jonchent la prairie, et ses massacres bordent la route, semblables à des reliques profanées que l’on aurait exhumées de leurs sépulcres.
Le 17 au soir, nous franchîmes la rivière Quene de Loutre, qui n’est autre que la Miskwa-Kamaw-Sipiy ou Rivière Rouge du Nord, Aussitôt, faisant nos adieux à la Minnésota, nous pénétrâmes dans les prairies plates du Dakota, à cette époque l’État le plus septentrional des États-Unis.
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