‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 62 sur 93 · DES · texte numérisé non relu

DES

Cela ne nous empèche pas d'être gentilshommes et de savoir vivre, n'est-ce pas vrai ?

— Assurément. D'ailleurs, est-ce que Mme D. n’est pas quarteronne? Le fils de Son Excellence est donc aussi un Bois-Brüûlé.

Il se mit à rire :

— Précisement, fit-il. Voici donc le fait : Le gouverneur D. vient de Londres. Il est froid, maniéré, tout pétri d’étiquette, de conventions et d’idées hiérarchijues comme un lord anglais. Il veut établir dans le Nord-Ouest une règle d’après laquelle il n’y aura que les évêques, les prêtres, les ministres et les bourgeois qui auront le droit de lui donner la main. A leur tour, ceux-ci ne devraient le shake-hands qu’aux traiteurs en chef, aux clerks ét aux chefs de poste, mais point aux servants ni aux Indiens. Les commis pourraient accepter la main des interprètes, des guides et, à la rigueur, celle des serviteurs venus d'Europe ou des Métis, mais non point la main des Peaux-Rouges.

« Vous figurez:vous ce formalisme absurde, dans le Nord-Ouest? Oh! no, no sir, continua-t-il avec animation comme s’il s’adressait au gouverneur lui-même, you will never see that. Nous ne sommes pas si extravagants, nous autres. Nous avons plus d2 simplicité.

« Donc, hier soir, quand M. D. est arrivé, les bons Métis se sont précipités au-devant de lui et l’ont entouré pour lui donner la main. Il les a tous éloignés d’un mouvement superbe de sa canne, en murmurant le mot : Rascals! Puis il leur a tourné le dos.

— Pas possible!

— C’est comme je vous le dis. Il aurait vor que la

oule, transportée d’admiration à la vue de ses perfec-

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t de tions, se fût inclinée devant jui comme devant un maharajah, en criant :

n'est «— Hip! hip! hip! hourra pour le gouverneur! lonc « Mais lui donner la main comme à leur égal! F; donc! (l ur . .

Il les a traités d’effrontés ct grossiers Demi-sang. | — C’est son mot.

zou- | — Le respect que les Métis ont pour le gouverneur, tout ils ne se croient pas obligés de le professer pour son rchi- canct, pour sa tente ou pour son chaudron, comprens le | nez-vous ? Nous ne sommes pas aussi magots que Ça. que | Eh bien! M. D. voudrait que tout ce qui esi à son usage geois fût tellement sacré aux yeux du public, que nul ne s’en tour, approchât de plus de dix pas à la ronde. rs en — Jesuis de plus en plus étonné. Un sultan! Un grand | aux Mogol!

epter — Hier soir, les Métis ont placé leurs chaudrons sur ueur, le feu de Son Excellence; ils ont fait cercle autour de sa mais tente en fumant leur pipe; ils ont eu l’audace de parler avec moi, cuisinier de Son Excellence. Voyez le crime! ns le — Cuisinier? Vous plaisantez, monsieur Christie ? ima- | — Du tout. Tel que vous me voyez, moi, chief-factor ême, | Christie, chef du district Saskatchewan, je suis le très xtra- | humble cuisinier du gouverneur de la Compagnie, etje: mpli- mange après lui dans son assiette.

Je pus à peine réprimer un éclat de rire.

bons — Mais il a perdu la tête, votre gouverneur. ouré | — Je ne sais s’ilena jamais eu. Enfin voilà, au grand d’un complet, les griefs qu’il a contre vos Métis. Ah! j'allais t le | oublier le dernier. Ce matin ils se sont donné le coup

de grâce : En sortant de sa tente, Son Excellence à

trouvé deux ou trois charrettes que l’on avait oubliées.

ue la pendant la nuit à quelques pas de sa tente. Il est rentré rfec- furieux, m’a renvoyé et n'a pu déjeuner tant il était en

colère. Eh bien! s’il continue à être si pointilleux, je donne ma démission de cuisinier, dût-elle entraîner après cet honorable office mon grade de facteur en chef avec ses beaux appointements.

Le 24 juillet, nous traversâmes à pied le portage la Loche et allâmes camper au bord de la Wdssé-Gamiw Sipiy ou rivière d'Eau claire, un affluent de la rivière Athabasca, dont elle prend même quelquefois le nom avec un diminutif. Les Tchippewayansl’appellent Otthap Dès ou rivière des Bocages.

Je me rappellerai longtemps le magnifique spectacle que nous présenta, des hauteurs du portage, la vallée dans laquelle serpente ce cours d’eau. Il est digne d’être comparé aux plus beaux paysages alpestres et semble être la reproduction de la vallée d'Obergestelen, quoique plus boisée. Une série de croupes vertes et ombreuses fuient l’une derrière l’autre jusques aux confins d’un horizon bleuâtre, découvrant une prairie étroite dans laquelle les méandres argentés de la rivière bondissent de cascade en cascade à travers les sapins.

Instinctivement on se croit transporté dans le Vieux Pays, comme l’appellent Canadiens et Métis. Mais on y chercheen vain de blanches habitations, des troupeaux bélants et des pasteurs. L'Europe, la France, sont loin, bien loin de ces bocages dont la solitude n’est troublée que par ce zéphir harmonieux qui soupire dans les grands pins de Weymouth, et qui me rappelle tant les bois embaumés de Carry-le-Rouet, de la Gradule et de la Gineste, en Provence.

Au bas des côtes de 600 pieds de haut, dans la jolie prairie qu'entourent les vertes collines et les bois aromatiques, nous attendait le même spectacle qui nous avait accueilli sur le versant méridional du portage. Je

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VaLLéE DE LA Wassé-Gamiw Sipiy (PORTAGE DE LA LOCHE). (D’après une aquarelle de M. Petitot.)

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n’y reviendrai pas. Nous y éprouvämes seulement un léger désagrément. Notre tente, nos bagages et nos provisions avaient été laissés en haut des côtes. De sorte que nous nous trouvions encore à jeun depuis le matin, à onze heures du soir, et sans abri. Il fallut que des Métis condescendants, oubliant leurs fatigues de la journée, les allassent quérir sur leurs épaules, à deux kilomètres de là. Pour tout souper, nous nous contentàmes d’un morceau de galette sèche et d’un oignon.

Le gouverneur D. avait traversé le portage avant nous. Nous le vimes repartir, le lendemain matin. Il voulut bien s’abaisser jusqu’à nous donner la main ainsi qu’au chef-facteur W. L. Ilardisty, chef du district Mackenzie, bien qu’il fùt un Métis quarteron. Mais ensuite, fidèle à ses principes arislocratiques, il agita sa canne d’un air superbe sous le nez des autre: ".ci:urs et commis, en leur disant du bôu: des Rvres :

— Farewell, gentlemen ! Adieu, gentils: smmes!

Ce fut tout, et il leur tourna le dos. Quant aux Métis et aux sauvages, il ne les regarda seuiement pas.

Ah! si M. D. avait pu entendre les risées que les gentilshommes et leurs serviteurs firent de Son Excellence, lorsqu'elle se fût éloignée de quelques pas !.…

Le 29 juillet, une jeune femme tchippewayanne, mère d’un jeune enfant, vint se jeter dans ma tente en pleurant. Je priai un Métis de m’interpréter et j'appris que cette jeune ttsékwii encore infidèle, était mariée à un Cris également infidèle qui venait de la répudier et qui allait partir incontinent pour le lac la Biche. Elle venait donc me prier d’intercéder auprès de sa belle-mère et de son mari pour qu’ils se montrassent moins barbares à son égard.

Je me transportai à leur loge. Ni l’un ni Poutre ne

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voulurent rien entendre. La jeune femme. me dit-on, était d’un caractère revèche et irascible; elle n’aimait passon mari. Bref, on n’en voulait plus. J’insistai. La vieille Crise sournoise. jalouse et rancuneuse se contenta de dire sans mème me regarder :

— Jamais elle ne remettra les pieds dans mon feu (ma tente).

Ce jour-là même, la vieille et son fils quittèrent le portage la Loche par un chemin qui y est tracé sur la rive gauche, à travers bois. Ils avaient avec eux des chevaux, avec lesquels ils s’étaient rendus au portage pour y gagner quelque argent, en transportant les colis de la Compagnie.

Ces. Cris sont des sang-mêlés français, ce qui ne les empèche nullement d’être aussi sauvages qu’on peut l'être à ;Areille latitude. Ils sont connus dans le pays sous le roïn de G':'s libres. Ils se bâtissent des maisonnettes, cu:tivent de petits champs, se nourrissent de leur chasse et de leur pêche, et gagnent surtout leur vie par le commerce des fourrures et le louage de leurs chevaux pour le service de la montée du portage la Loche.

L’amoureuse Tchippewayanne plaça son enfant à califourchon sur son cou, elle prit sa couverture verte, et s’enfonça dans la forêt après son mari.

La pluie nous retenait au portage depuis deux jours,

Ce:jour-là à midi, le temps s'embellit et nous parlimes,

à notre tour. Il y avait douze jours que nous attendions, douze jours qui parurent un siècle à notre impatience; Notre brigade, commandée par le guide Joseph Bouvier, se: composait de cinq barges. Je ne revis plus le couple en voie de divorce jusqu’au por- tage de la Bonne, où il arriva avant nous. Grâce à

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leurs chevaux, les Cris trouvaient le moyen de réaliser quelqi :s bénéfices dans chacun des cinq portages de la rivière d'Eau claire.

Le soir, la vieille iskwéw gréa sa pirogue, elle y entra avec ses deux grandes filles et s’abandonna à la fougueuse rivière qui acquiert, en ces parages, une vitesse de 12 à 15 milles à l'heure.

Son fils s’apprêtait à la suivre dans son propre canot, lorsque la jeune femme dènè bondit comme une panthère, du milieu des hautes herbes, et se précipita aux genoux du (ris qu’elle étreignit en sanglotant.

J'étais présent et je fus ému jusqu'aux larmes de ce spectacle navrant. Une nature moins vicieuse ou tant soit peu aimante se fût laissé toucher par tant d’amour et de persévérance. Mais le Cris est dur. Un moment seulement le jeune homme parut ému ou plutôt abasourdi. Il repoussait sa femme doucement et comme s’il en avait eu pitié, peut-être parce qu’on lobservait.

Mais elle s'était cramponnée à sa ceinture et refusait de le quitter. La foule se rassemblait. Le Cris avait hâtede se soustraire à des explications qu’il paraissait redouter, Alors commença une lutte affreuse. Il la rejeta avec violence contre terre, la frappa du pied dans le ventre, sur la poitrine, le visage ; et, comme elle ne

làchait pas prise, il lui déchargea un grand coup de:

crosse de fusil sur la tête et la laissa comme inanimée.

J’accourus aussitôt. À l’aide d’un interprète je raisonnai le sauvage. Il ne me répondit qu'un seul mot en. tchippewayan.

— Douyé! C’est difficile!

Mais la difficulté pour ces natures indiennes c’est l’impossibilité, Ils ne détruisent ni n’enlèvent l'obstacle ;. ils le tournent ou bien ils s'arrêtent.

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Je me retirai en gémissant et en conjurant la jeune femme de laisser cet infidèle et de s’en retourner vers ses parents, au Grand Portage. Mais elle n’en avait plus. C'était une orpheline. Tout s’expliquait alors pour moi.

Voyant qu’elle ne pouvait rien sur le cœur de son époux, la malheureuse Montagnaise crut user d’un excellent subterfuge eu lui jetant entre les bras son petit garçon, une innocente créature de trois ans.

— Tiens, lui dit-elle, puisque tu ne veux plus de moi, il n’est pas juste que je nourrisse ton fils. Garue-le donc. Tu es plus apte que moi à le sustenter.

Puis elle se sauva dans la forêt. Le jeune homme chargea l’enfant sur ses épaules et la poursuivit dans les bois, sans doute pour lui faire ressentir de nouveau le poids de sa colère.

Ils ne reparurent plus de la soirée, et je ne vis le dénouement de cette scène sauvage que le lendemain matin, au portage de la Cascade. J’y retrouvai le jeune Cris aussi froid et impassible qu'auparavant. Son enfant jouait avec un écureuil captif. Je cherchai longtemps la jeune mère sans l’apercevoir. Finalement je la vis accroupie dans les herbes du rivage, pleurant silencieusement en couvant son fils d’un regard d’envie.

On connaît l’amour des mères indiennes pour leur progéniture. Rien de si touchant. Il tient de celui de la poule et du chat. Or, la ruse qu’avait employée la Tchippewayenne ne lui avait pas réussi. C'était évident. Elle n’avait servi qu’à la rendre deux fois malheureuse. Veuve d’un mari qu elle adorait, elle le devenait aussi de son fils unique. Il y a des gens qui ont vraiment le malheur en croupe. Le petit garçon ne faisait déjà plus cas de sa mère, tant l’écureuil que son père lui avait donné captivait son attention.

Enfin le Cris quitta cet autre portage et cette fois pour ne plus toucher aux rivages tchippewayans. C'était pour un an, peut-être pour toujours! Il allait remonter la rivière Athabasca, celle de la Biche et se rendre au lac de ce nom.

Il souleva son enfant par un bras, comme on le fait d'un petit chat, et le laissa retomber doucement dans la pirogue où se trouvaient déjà deux chiens, les pattes liées. Puis il prit l’aviron, mit un ied dans le canot, le repoussa du rivage de l’autre, et s’asseyant jambes croisées, il s’éloigna comme un trait, sans même jeter un regard à la malheureuse qui avait dormi à ses côtés.

Elle ne poussa pas une plainte, cette fois, pas un soupir. Elle semblait rivée au sol, hébêtée, tel qu’un être sans espérance. Puis tout à coup, elle se leva, ramasssa un petit chaudron, et une couverture — tout ce qu’elle possédait — jeta un cri strident qui retentit à mes oreilles comme le Requiescat in pace final d’une funéraille, et s’enfonça dans les bois, affolée.

Je pensais que tout était fini et je tàchais d'effacer de mon souvenir cette scène pénible, lorsque vers dix heures du soir, tout au bas de la rivière d'Eau claire, nous entendimes une plainte lugubre mêlée de sanglots rythmés. Les sauvages chantent en pleurant. Ils ontun rythme pour la douleur comme ils en ont d’autres pour la joie, pour la guerre et pour l’amour.

Des hurlements de chiens répondaient à ce chant lamentable, Mais je ne savais à qui attribuer celui-ci, lorsque nous entrevimes une forme noire accroupie au sommet de la falaise. C'était encore la jeune ttséhroit. Elle semblait avoir pris des ailes pour nous devancer. Trois chiens maigres, aussi éperdus qu’elle, rôdaient autour d'elle en pleurant.

Elle demanda avec larmes qu’on la prit à bord et qu’on la conduisit à Athabasca chez les Tchippewayans. Je l'aurais bien désiré aussi. Mais les barques étaient trop chargées, me dit-on, et nous n'avions pas autorité pour en agir de la sorte. On n’eut donc aucun égard aux doléances de la malheureuse, et nous nous éloignâmes d’elle sans la prendre en pitié. J'en eus le cœur malade,

J'ai dit que les chutes et les cascades de la rivière d'Eau claire y nécessitent cinq portages. Ce sont la Terre-Blanche, les Pins, la Bonne, la Cascade, et les Noyés. Les beautés de ces sites sont telles que je voudrais avoir la faculté d’y retenir longtemps mon lecteur. La vallée de la Wdssé-gamiv est, en effet, la Yellowstone du Nord-Ouest.

Il me faudrait un chapitre entier pour en décrire les beautés. Les deux premiers portages surtout défient l’imagination et la plume d’un Walter-Scott. Les glens d'Écosse auxquels ces sites ressemblent n’offrent pas de retraites plus sûres, de grottes plus sombres, de labyrinthes plus mystérieux aux appétits d’une horde de gipsys et de brigands, s’il en existait en ce pays.

Fait singulier, ce sont précisément ces sites abruptes et pittoresques que fuient les sauvages. Leur superstition et leurs vaines terreurs ne s’en accommodent point. Les sites impossibles, évoqués par Gustave Aymard, ont ici leur réalisation : chemins creux, gouttières, cavernes à issues multiples, terrasses superposées, semblables à des téocalli, ruines de vieux châteaux, remparts naturels surplombant d’affreux précipices, des abîmes de verdure ou des orages de chutes : l’œil ravi contemple toutes ces curiosités et bien d’autres encore auxquelles l’eau a donné naissance dans celte valiée formée par érosion.

Les forêts que Dieu a jetées sur cette espèce d’ossuaire de la nature en dérobent les ruines aux regards. Mais si l’on monte sur un de ces rochers au sommet aplani et couvert de bruyères, on aperçoit une multitude de têtes de rocs qui surgissent du milieu des cimes vertes des sapins, semblables à des squelettes décharnés au milieu d’un bocage funèbre.

Vers le confluent de la rivière est une belle source sulfureuse qui sort d’une butte moussue, par cinq ouvertures tubulaires. Je l’ai visitée plusieurs fois. Le soufre qu’elle contient se dépose au fond et sur les parois d'une conque naturelle qu’elle recouvre d’un enduit épais. Cette eau est très fraiche et d’une rare limpidité, mais elle est salée; de sorte que je doute qu’à ce titre elle puisse être utilisée même pour les bains.

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