‹ En route pour la mer Glaciale [microforme]Chapitre 64 sur 93 · À, Lacombe. SRTAET · texte numérisé non relu

À, Lacombe. SRTAET

la Compagnie canadienne, mais douée de moins d’initia-

L'ATHABASCA.

Nativité, ainsi qu’il avait été convenu à Saint-Boniface. avec notre évêque.

Dans la journée, la brigade qui portait le chef du district Mackenzie, M. W. L. Hardisty, étant arrivée, je repartis aussitôt pour le grand lac des Esclaves.

Le fort Chippewayan est à 96 lieues du portage de la Loche et de ce dernier lac.

En 1771, l’Anglais Samuel Hearne, qui était parti du fort Prince of Walles deux ans auparavant pour atteindre la mer Glaciale, découvrit le lac Athabascæ

dans son voyage de retour, après avoir découvert aussi À

la portion orientale du grand lac des Esclaves.

Frappé des informes masses de granit rose et gris qui s’empilent sur les rivages septentrionaux du lac Athabasca, il lui imposa le nom de lac des Montagnes; bien que les Tchiprewayans qui l’habitaient l’appelassent lac Supérieur, Yéfapè tooué.

Au demeurant, il n'y a pas de montagnes à Athabasca; on n’y voit que des rochers.

De tous les grands lacs qui se déploient en chapelet depuis le Saint-Laurent, jusqu’à la mer Glaciale, entre la zone granitique de l’Est et les terres d’alluvion de l'Ouest, le lac Athabasca est un des plus petits, quoiqu’il mesure 92 lieues de long sur 7 à 8 de large. Le général sir Lanfroy lui assigne 600 pieds d'altitude audessus de la mer Glaciale.

Le premier fort de traite y fut construit, en 1778, par le Canadien Joseph Frobisher pour le compte de la Compagnie du Nord-Ouest, Il l’établit à embouchure de la rivière Athabasca et le nomma fort Chippewayan: mais les Dènè l'appelèrent la Sauleraie (Kkoay tpélè kè). Aussitôt, la Compagnie de la Baie d'Hudson, rivale de

tive, bâtit le fort Wedderburne sur un flot qui avoisinait le fort Chippewayan. Il subsista jusqu’à la fusion des deux Compagnies, en 1821; après quoi, le fort Chippewayan fut reconstruit au lieu qu’il occupe actuellement, ct le fort Wedderburne abandonné.

Il ne paraît pas que les Cris de Bois aient habité les bords du lac Athabasca depuis une époque reculée. En 1718, ils ne dépassaient pas l’Isle à la Crosse ou tout au plus le portage de la Loche. De leur côté, les Tchippewayans occupaient la rivière la Paix qu’ils nommaient rivière des Castors (Tsa Dès). Leurs tribus n'avaient pas achevé la traversée de la grande Cordillère des Montagnes Rocheuses, qui leur valut des coureurs de bois le su:nom de Montagnais, que rien ne justifie plus aujourd’hui, puisque cs Indiens vivent en plaine.

A cette époque, les rivages du lac Athabasca et les forêts qui s'étendent entre ce lac et celui des Esclaves, étaient l'apanage d'une autre fraction de la nation déèneé, que les Tchippewayans désignent sous l'épithète de Kkpay tchapé Oltinè, ou gens qui vivent à l’abri des saules, probablement parce que c’était un peuple pêcheur et foncièrement riverain.

Les Killistinok ou Hilliniwok, leurs voisins du Sud, méprisaient ces Dènè qu’ils Laquinaient et poursuivaient avec acharnement. Aussi, ils s’en étaient fait exécrer à un tel point que, de nos jours encore, le nom des Enna ou ennemis (les Cris) est en horreur chez les populations dènè du Mackenzie et du grand lac des Ours.

Si les Kkpay tchapè Ottiné eussent eu le caractère belliqueux des T'hi-lan Ottinè de l'Isle à la Crosse, ils auraient repoussé les agressions des Cris et seraient

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demeurés seuls possesseurs de ce territoire. Mais ces Dènè, doux et timides à l'excès, cédèrent devant leurs nouveaux ennemis; ils leur abandonnèrent les bords du lac Supérieur ou Athabasca, si riche en poisson, en gibier et en gros animaux de venaison, pour se replier sur le grand lac des Esclaves.

Les Cris poursuivirent les Gens des saules jusque sur ce dernier lac. Ils les attaquèrent et en firent un grand carnage dans deux archipels où ils s'étaient retirés. Un ilot du premier en a retenu le nom d'île aux Morts. L'autre archipel a gardé l’épithète d'îles où les Cris campèrent, Enna-shelti ndu.

Depuis cette époque, la fraction du peuple dènè qui s’élait laissé battre et pourchasser par les Hilliniwok, porte le nom d’Esclaves, Awokänak, en cris. On les rencontre à partir de la rivière au Foin, à l’occident du grand lac des Esclaves, jusqu’au fort Bonne-Espérance.

Il est probable qu'à cette époque on comprenait sous le nom collectif d’Esclaves non seulement les Etchu- Ottinè ou Esclaves actuels, mais encore les Flancs-de- Chien et les Peaux-de-Lièvre; parce que ces trois tribus parlent à peu près le même dialecte et partagent la même réputation de timidité. Mais l’entière nation dènè était connue des Cris sous le nom de Tchippewayänawok où Peaux-Pointues, à cause de la forme de leurs chlamydes de peau, munies de queues par devant et par derrière.

Maîtres du beau lac Athabasca et des eaux qui en sont tributaires, les Hilliniwok se virent en butte aux incursions des Dènè Thi-lan Ottinè, qui descendaient alors des Montagnes Rocheuses par la rivière la Paix, refoulés eux-mêmes par leurs frères, les Sécanais et les Gastors, que pressaient les Porteurs de la Colombie-Britannique.

Aussi braves que ces assaillants, les Cristinaux soutinrent le choc, et il se fit de part et d’autre des prisonniers que l’on réduisit en esclavage. Mais les Cris ne cédèrent pas et gardèrent leurs positions sur le lac Athabasca.

Cependant les Anglais de la Baie d'Hudson venaient de construire le fort Prince of Walles à l'embouchure | de la rivière Danoise ! ou Missi-Nipiy, qui depuis a pris les noms de rivière Churchill ou aux Anglais. Cétait

en 1748. Ce fort fut bâti en pierre, la seule construction | en maçonnerie dont on eût jamais entendu parler dans le Nord-Ouest. Cette particularité valut aux Anglais le nom de 7 hé yé Ottiné ou gens de la Maison de pierre, (

qu’ils portent ercore parmi les Dènè.

Ce fort commerçait alors avec les Hoskys du littoral ou Esquimaux, les Swampees ? ou Ililliné des Savanes, et les Cris ou Ililliné des bois dont je viens de parler. I dut à une esclave tchippewayane de connaitre la nalion dènè. C'était une femme de la rivière la Paix nommée Sha nareltthær, la Martre qui saute, suivant les uns, ou Thé nanltthær. la Pierre qui branle, d’après les autres. Elle avait été enlevée par des Savanais et emmenée captive dans les parages de la baie d'Hudson. Elle aperçut avec étonnement chez ses ravisseurs des ustensiles, des cbjets de toilette, des vêtements et des armes en fer qui étaient encore tout nouveaux pour elle. Les Savanais lui firent croire qu’ils les fabriquaient

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4. Je ne m'explique cette épithète que parce que les Dane ou Déné furent pris, par les Anglais d'alors, pour les descendants des Danois ou Scandinaves qui avaient découvert le Groënland et le Vineland au 1x° siècle. Ils auraient pu tout aussi bien en faire des enfants de Dan, puisque Mackenzie constata bientôt que ces Indiens étaient circoncis. Il 2. Savanais.

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eux-mêmes, ce qui lui fit admirer la supériorité intellectuelle de ses nouveaux maîtres. Mais bientôt elle s’aperçut que les Enna faisaient du commerce et qu’ils se procuraient ces objets quelque part sur le bord dela mer, où personne ne se souciait de la conduire. Elle se convainquit même que les Savanais les obtenaient en échange de fourrures et de provisions de bouche qu'ils transportaient de ce côté.

Plusieurs années s’écoulèrent dans cette captivité. La femme dènè finit par apprendre l’algonquin et sut alors que les pourvoyeurs des Savanais appartenaient à une race blanche étrangère, mais amie des Peaux-Rouges, et qui unissait la générosité à la plus grande bienveillance, . Aussitôt la pauvre captive résolut de se sauver vers ce peuple doux et bon. Elle se munit indirectement de toutes les indications qui lui étaient nécessaires pour son voyage, et, un beau jour, elle s'échappa et se rendit au fort Prince of Walles.

Par le moyen de la langue hilliné qui avait dans la factorerie des interprètes attitrés, elle put raconter son histoire aux Anglais et leur apprendre qu’elle appartenait à un peuple de l’intérieur nommé Danèé (hommes), qui habitait bien loin dans le Nord-Ouest, le long d’une large rivière; qu'ayant été faite prisonnière par les Savanais, elle avait résolu de ne pas mourir loin des siens ; qu’elle s'était contiée dans ce but à la générosité des Gens de la Maison de pierre, et les priait de vouloir bien lui fournir les moyens de retourner dans son pays. Elle as-ura les Anglais qu’elle délerminerait sans peine ses compalrioles à se mettre en rapport avec ses sauveurs, et, par ce moyen, procurerait à ces derniers de précieuses fourrures.

Ravis d'avoir une occasion d'agrandir le cercle de

leurs opérations commerciales sans qu'il leur en coûtât une expédition lointaine, et tout en faisant une œuvre méritoire, les Anglais de la baie d’'Iludson pourvurent gratuitemeut Sha-nareltthær d’une multitude de choses qui étaient à ses yeux un véritable trésor. Ils lui donnèrent un traîneau et des chiens de trait, trois vêtements complets en gros drap, une couverture de laine, un chaudron, une hache, un couteau, un battefeu, une lime, des silex et des colifichets. Puisils lui mirent ‘entre les mains un sauf-conduit qui la recommandait

aux peuplades de race hilliné et défendait à celles-ci - de l’inquiéter aucunement.

Après de longs jours de pérégrination et de recherches, la courageuse Tchippewayanne retrouva son pays et les Danè auxquels elle raconta ses aventures.

“Elle les décida sans peine à aller vendre de la viande et des fourrures aux Anglais, pour en obtenir des objets aussi curieux et aussi utiles que ceux qu’elle en avait reçus et qu’ils admiraient.

Ils firent mieux. S’étant assurés que dans les parages du fort Prince of Walles les steppes fourmillaient de rennes, une fraction considérable de leur petite nation se décida à aller demeurer dans le voisinage de la mer d'Hudson, autour des grands lacs Caribou, Northlined, Yash-Kay ou de la Neige blanche, et Doobaunt, où Hearne les trouva, en 1769. Il les nomme Northern Indians; mais leurs compatriotes leur donnèrent le même nom qu'aux Anglais : Gens de la Maison de pierre, et les Canadiens celui de Mangeurs de cariboux.

" Ils sont encore au nombre de 900.

L'établissement de Joseph Frobisher eut pour but et pour résultat de faire cesser les migrations des Dènè vers les rivages de la baie d'Hudson. Mais alors il devint

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nécessaire aux Anglais de les aller trouver, ce qui détermina la fondation du fort Wedderburne par ces derniers.

En 1779, les Canadiens apportèrent la petite vérole sur les lacs Isle à la Crosse et Athabasca, comme ils l'avaient amenée à la Rivière Rouge. Cette horrible maladie, jusqu’alors inconnue aux Peaux-Rouges de ces régions, fit d’affreux ravages parmi les Dènè et les Hilliné. Les Cris, déjà acculés vers la partie méridionale du lac Athabasca par lattitude martiale des Tchippewayans, en furent plus que décimés. Devenus moins nombreux que leurs anciens ennemis, ils firent la paix avec eux eten leissèrent le nom à la rivière des Castors sur laquelle elle fut conclue. Peu à peu ces Indiens ont abandonné Athabasca. En 1777, il y avait douze cents Cris autour du iac. En 1862, j’en vis encore trois cents. En 1879, il n’y en avait plus que 251 dans les deux districts réunis d’Athabasca et de la rivière la Paix; mais plus un seul au bord du lac.

Les Tchippewayans comptaient 900 habitants au fort d’Athabasca, en 1862. De nos jours, ils ne sont plus que 400. Mais un second fort construit sur le même lac, le fort Fond-du-Lac, reçoit la visite de 300 Mangeurs de cariboux des steppes de l'Est.

M. Jules Vinson, l’éminent linguiste, appelle les Dènè d’Athabasca Athapaches. Cette dénomination n'a aucune raison d’être. Les Athapaches sont inconnus dans le Nord-Ouest.

L'établissement de prêtres français que l’on voit au lac Athabasca, à un kilomètre du fort Chippewayan, date de 1847. Ses quatre premiers missionnaires sont tous devenus évêques. Il est des lieux fatidiques.

Toute la population du lac Athabasca est catholique dévouée.

Depuis “ue le gouvernement d'Ottawa s’est taillé quatre nouvelles provinces dans les territoires du Nord- Ouest, Athabasca a eu l'honneur de donner son nom à l'une d’elles; mais l’infortuné lac peut s'appliquer le vers si connu du poète : Sic vos non vobis, etc. En effet, la nouvelle province d’Athabasca ne comprend ni le lac ni la rivière de ce nom! Elle se compose des anciens districts pelletiers du Petit lac de l’Ésclave et de la rivière la Paix. Il eût été si simple pourtant d’appeler cette province Peace River, ou Jasper, ou Dunregan. Que diraient les Anglais si nous appelions Seine le département de l'Oise, par la seule raison que la Seine n’y passe point ? Nos bons voisins ont de ces traits de bizarrerie qui déroutent toutes les conjectures.

Je me demande maintenant comment ils nommeront la future province qui comprendra le lac et la rivière Athabasca, à moins que ce ne soit Hearne, Frobisher ou Tchippewayan.

On se préoccupe beaucoup de la colonisation du Nord-Ouest, et c’est avec raison. En 1867, si l’on s’en était tenu aux appréciations qui représentaient les prairies de l'Ouest comme un désert absolument impropre à la culture, le Canadian Pacific Railroad ne traverserait pas le continent, à l'heure qu'il est; 90,000 émigrants ne prendraient pas annuellement la route des nouvelles provinces d’Assiniboya, Alberta et Saskatchewan; et un syndicat ne se proposerait pas d'ouvrir cette voie au commerce avec la Chine et le Japon, c’est-à-dire à réaliser enfin les efforts vainement tentés pendant trois siècles par les explorateurs français et anglais. Ce commerce va enrichir le Canada et en faire une des premières puissances du monde.

Relativement à la province d’Athabasca (c’est-à-

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dire de Peace-River), je me garderai bien de partager les vues pes-imistes qui furent la sauvegarde des intérêts et des privilèges de l’ancienne Compagnie de la Baie d'Hudson. Il est vrai que, par la route fluviale que j'ai suivie pour me transporter jusqu’à Athabasca, Je n’ai guère vu que des roches de fusion ou de la silice pure, matière impropre à produire autre chose que du verre. Ces terrains primaires ou dus au métamorphisme se perpétuent au delà du lac, vers le Nord- Ouest, jusqu’à l'extrémité des portages de la rivière des Rochers. Mais je suis convaincu que, immédiatement à côlé de cette zone de roches cristallines, sont des terres éminemment propres à la culture. La vaste prairie qu’arrose la rivière la Paix offre, dit-on, une terre de premier choix.

Le lac Athabasca lui-même apporte avec lui la preuve de celte appréciation, en ce que toutes les dépressions du granit qui ont pu retenir des terres de sédiment sont excellentes et trouvent, dans labri et la réfraction des rochers, une chaleur qui rend la végétation plus prompte et plus vigoureuse qu'ailleurs. Je prends pour exemple la mission catholique du fort Chippewayan. Elle est parvenue à défricher et à mettre en culture 28 hectares de terre arable après les avoir dépouillés et purgés de leur vigoureuse végétation vierge. Dans ce champ exigu, elle récolte annuellement de 80 à 100 minots de blé, et de 30 à 50 minots d'orge qui, à l'Exposition du Centenial, de Philadelphie, er 1876, oblinrent une médaille d'argent du groupe IV, dont le diplôme occupe une place honorable dans le parloir de la mission.

Les pommes de terre rapportent annuellement à la même mission de 500 à 550 bushels, soit 192 hectoli-

tres. En outre on y récolte toute espèce de légumes et plusieurs variétés de fleurs d'Europe.

Depuis que M. Roderick Mac-Farlane, l’ancien bourgeois des Esquimaux, est chef du district Athabasca, le fort Chippewayan aété entièrement et magnifiquement reconstruit. Ce poste commercial est, sans contredit, le plus beau, le plus élégant et le mieux installé de tous ceux que j'ai vus dans le Nord-Ouest. Aperçu du lac, son apparence est celle d’un joli village des pays civilisés. L’œil, déjà habitué à la désolation et à la sauvagerie du désert, quelque pittoresque qu’il puisse être, est délicieusement surpris d’apercevoir les gracieux et nombreux bâtiments du fort, auxquels fait escorte une respectable rangée de blanches maisons, identiques de forme, de dimensions et de disposition. L’alignement se termine par une chapelle el un parsonage anglicans.

En 1879, pendant un séjour de trois mois que je fis au lac Athabasca, j'étudiai avec soin la question de la colonisation future de cette contrée qui formera bientôt une province nouvelle. Je parcourus les deltas des rivières la Biche et … Paix, et composai un rapport circonstancié de mes appréciations, sur la demande de la Société de géographie de Londres. Cette société daigna publier mon travail, en 1883, année où elle récompensa mes explorations géographiques et mes études ethnographiques, en me décernant le prix de Back, qu'aucun Français n’avait encore obtenu depuis sir Francis Garnier.

Je ne peux répéter ici ce que j’ai mentionné dans ce mémoire; mais ce que je ne puis m'empêcher de constater, c’est que la partie occidentale du lac Athabasca tend à se combler entièrement. C’est au point que, en

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1879, j'ai circulé de partout à pied, en chassant l’outarde et l’oie sauvage, dans de vertes et immenses prairies que j'avais traversées en barque: en 1862, en 1871, en 1873 et même en 1876 ! L’archipel gracieux d'ilots granitiques, qui m'apparaissait alors comme une flotte en panne dans une rade, avait été transformé par la sécheresse en forts détachés, du haut desquels on dominait de vertes pelouses et des plaines délicieuses, dans lesquelles serpentaient d’étroits canaux naturels, derniers vestiges des anciens courants sous-lacustres.

Ces prairies récentes n’attendaient plus que es soins du laboureur.

Les alentours du lac Mamawi depuis longtemps essorés, le long portage des Rats musqués, et celui non moins long des Canards, m’avaient présenté les mêmes îlots boisés, changés alors en buttes rocailleuses, éparses dans des plaines de sédiment. Dans dix ans, personne ne voudra croire à l’assertion que je consigne ici, lorsque toutes ces boues ravies à l’élément aqueux, affermies et couvertes d’une rapide et dense végétation de saules, d’aunes et de peupliers, constitueront de nouvelles et jeunes forèts.

De quelle richesse ne doit pas être un sol tout d'engrais, formé par les apports sédimentaires, de deux vastes rivières, et dans lequel il ne se rencontre pas seulement un caillou de la grosseur d’une noisette? Quels heureux propriétaires ne seront pas ceux qui s’établiront sur ce sol fécond qu’il suffira de gratter pour qu’il rapporte au centuple? |

Un examen tant soit peu intelligent de toute cette zone constate donc que l’estuaire commun des rivières Athabasca et la Paix s’est comblé à quatre différentes époques, en avançant toujours davantage versle nord-

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est; ce qui ne peut avoir lieu que par la diminution sensible du volume de leurs eaux. Ce travail des rivières, qui a depuis longtemps cessé, en Europe, est, en Amérique, en pleine activité. Le dernier estuaire, à la formation duquel j'ai assisté, en 1879, et dont j'ai eu l'avantage de protiter pour mes évolutions cynégéliques, est demeuré émergé et étanche. M. Mac-Farlane m’écrivait, près de trois ans après, que ce desséchement qui lui paraissait étrange mais qui n’est, après toui, que très naturel, était une vraie calumité pour les Indiens du lac Athabasca, qui jadis faisaient leurs. pêches les plus abondantes dans les mêmes lieux où l’on pourrait aujourd’hui cultiver des choux et du blé à discrétion.

Mes fréquentes excursions dans l£s deltas de la rivière la Paix, en 1879, me révélèrent le mème phénomène sur une échelle immense. Ce fut avec un étonnement mêlé de plaisir que je parcourus ce gigantesque delta plus grand que notre Camargue, coupé de ruisseaux, diapré d’étangs et de lagunes laissés par la retraite du fleuve, et littéralement couvert des grands troncs d’une myriade d’arbres que les eaux y avaient jadis charriés et qu'elles y ont abardonnés en se retirant. Elles ont aiusi assuré pour longtemps, aux futurs cultivateurs de ces riches plaines, une belle provision de combustible. Des récoltes de premier choix pourraient être réalisées dans ces prairies et même tout le long de la rivière des Esclaves, à l'exception de la zone des Rapides; parce qu'il est bien clair que le terrain y est analogue. Dans les Rapides seuls reparaiît le noyau planétaire ainsi que des amas de sable quartzeux que les eaux amoncelèrent jadis contre ce barrage naturel.

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L'ATHABASCA, 303

Voilà donc des terrains qui conviennent à l’homme civilisé et dont la culture modifiera le climat du pays. Et cependant, dans tout le district d’Athabasca uni à celui de larivièrela Paix, iln’y avait, en 1879, que 2,268 âmes, dont 57 Blancs, 150 Métis, 251 Cris et 1,810 Castors et Tchippewayans!

Les animaux comestibles et ceux à fourrure sont encore assez nombreux dans l’Athabasca, à l'exception du cerf-bossu ou Wawaskisiw. L’élan américain ou orignal s'y rencontre fréquemment aussi. Je n'ai Jamais navigué sur la rivière Athabasca — ce qui m'est arrivé six fois, — sans apercevoir plusieurs de ces vilains animaux ensemble. L’ours noir frugivore y est également commun, ainsi que le lynx, la loutre, le castor et le musqwach. Au mois de juin 1879, je rencontrai deux chasseurs cris qui m'assurèrent avoir tué à eux deux, en trois mois, le long de ladite rivière, 200 castors, 25 élans dix-cors, 20 ours noirs et 5 cerfsbossus. Quant aux lynx et aux ondatras, ils ne les avaient pas comptés. Comme je suis certain, par lexpérience que j'ai des Peaux-Rouges, qu'ils ont plus de propension à diminuer qu'à exagérer le résultat de leurs chasses, on peut juger par ces chiffres des hécatombes que ferait une population plus dense, et quelle quantité de ruminants et d'animaux à fourrure nourrit encore le district d’Athabasca.

Les Tchippewayans d’Athabasca sont des néophytes doués d’une grande foi, qu’ils doivent à l'innocence de leur vie, à leurs mœurs naturelles, à leur esprit de droiture et à un grand fonds de jugement. Mais cette foi n’exclut pas chez eux une originalité native. Je vis à Athabasca un vieillard nommé Pierre Dènè-gonouzié qui est le prototype des Indiens de cette trempe

bizarre. C’est une nature solide que le malheur n’a pu abattre, qui a vu le doigt de Dieu et le bon plaisir

de la Providence en tout ce qui lui est arrivé de déplai-.

sant, et dont la conduite fit le plus grand honneur au prêtre français, maintenant évêque d'Amour et vicaire apostolique du Mackenzie, qui fut son instructeur et son guide avant de devenir son premier pasteur.

Au fond: de ses bois ou au milieu des steppes, Dènègonouzié se faisait un plaisir de remplacer le missionnaire. Mà par sa foi et sa religion, il réunissait ses compatriotes, leur transvasait la dose d’instruction qu’il avait reçue, apprenait les prières à ceux qui ne les savaient pas, chantait des cantiques et, comme Tobie, ensevelissait ses frères quand ils venaient à mourir loin de l4 mission. Dans ce cas, il ne manquait pas d'asperger d'au claire le corps et la fosse.

Cela fut rapporté au missionnaire qui en fit des remontrances à l’Indien :

— Pierrèh, lui dit-il, à quoi penses-tu donc quand tu arroses les défunts d’eau de rivière? Cette eau n'ayant pas été sanctifiée par les prières de l'Église, ne possède aucune vertu. Pourquoi t'en servir ?

— Och! fit Dènè, parce que je n’en ai pas d’autre. On se sert de ce que l’on a ikkèla. D'ailleurs, écoute, voilà ce que je me dis: Dieu qui est mon père est si bon qu'il suppléera à la vertu qui manque à cette eau. Donc, en bénissant les défunts au nom de la Sainte Trinité, je ne manque pas d'ajouter : « Puissant bon, je n’ai point d’eau sainte pour en purifier le cadavre de mon frère, bénis donc celle-ci, elle en vaudra tout autant » dessi la !

Le missionnaire se mit à rire et le laissa faire,

Outre le livre de prières que Dènè-gonouzié avait

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