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En route: sept jours dans les provinces maritimes

Enregistré conformément* à l’acte du parlement du Canada, en l’année 1888 par Faucher de Saint-Maurice Narcisse-Henri-Edouard, au bureau du ministre de l’Agriculture à Ottawa.

mes amis Paul de Cazes

officier de l’Instruction Publique de France et

Jules Tessier député à l’Assemblée Législative

EN ROUTE ! — SAINT-JEAN — LE NOUVEAU BRUNS¬ WICK — UNE TRAVERSÉE — LE FORT LA TOUR — UNE HORREUR !

Il y a des temps d’arrêt qui comptent dans la vie. Pour ma part je ne saurais oublier le voyage que le syndicat de la presse a fait dans les provinces maritimes en 1883.

Il y a déjà cinq ans de cela, et pourtant il me semble que ces choses datent d’hier.

Nous sommes au mois de septembre. Il est huit heures du matin. Chacun est au rendez-

vous, et bientôt le train s’élance vers les provinces maritimes. Il pleut des hallebardes ^ vers deux heures, les nuages se dissipent. Le soleil reparaît plus chaud, plus lumineux que jamais, et nous commençons à jouir de ce temps charmant qui ne nous a pas quitté du voyage.

Le train est pavoisé aux couleurs de France et d’Angleterre. L’un des surintendants de l’Intercolonial, M. Roderigue MacDonald, nous accompagne jusqu’à Campbelltown. Cet officier, aussi intelligent que populaire, est aux petits

soins avec la presse. Aux Trois-Plstoles, il nous

fait servir un lunch excellent ; à la Rivière-

du-Loup, il nous fait visiter en détails les usines

de l’administration. Elles sont sous la direction

d’un bon mécanicien, M. Ouëîlet. L’habileté

de ce spécialiste est reconnue par les autorités

de l’Intercolonial ; elle fait honneur à notre

race. Les usines de la Rivière-du-Loup sont

bien tenues, mais nous aimerions à y voir régner

un peu de cette activité que l’on retrouve dans

les ateliers de Moncton. Ces derniers tendent

à centraliser chez eux les réparations faites au

matériel roulant de l’Intercolonial.

A Campbelltown, nouveau dîner. Ici, nous nous séparons de M. Mac Donald. Une adresse lui est présentée. Les hourrahs des journalistes el des spectateurs répondent, et la locomotive nous entraîne sous la direction du surintendant, M. Price. Il se montre fort complaisant pour nous.

Le lendemain nous retrouve à Saint-Jean du Nouveau-Brunswick.

En 1881, cette ville comptait 26,127 âmes* En 1871, elle en avait 28,805.

La diminution de la population de Saint- Jean est due au grand incendie qui eût lieu en 1877. Il réduisit en cendres la moitié de la ville. Cette catastrophe obligea un grand nombre de personnes à se rendre dans les districts environnants. Plusieurs d’entre elles, ne retournèrent plus à Saint-Jean.

La situation commerciale et militaire de cette ville est superbe. Il s’y fait un grand commerce de bois et de poisson.

Saint-Jean est un rival sérieux pour Halifax ; son port est libre des glaces.

La race chevaline est belle et attire l’admiration de nos camarades. On emploie ici comme bêtes de trait des chevaux que nous attellerions, chez nous à des carrosses.

Depuis la cession jusqu’en 1787, époque où il fut séparé de la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau- Brunswick portait le nom de comté de Sunbury. Cette province renferme 17,393,410 âcres de terre, soit 70,378 kilomètres carrés. La population est de 209,934 âmes. Le Nouveau- Brunswick compte plus de 545 milles de côtes maritimes : la Nouvelle-Ecosse, en compte 1170 milles. L’avant dernière province est irriguée par plusieurs cours d’eau.

Le plus considérable est la rivière Saint-Jean. De gros navires la remonte à soixante milles ; ceux qui jaugent au-dessous de cent tonneaux peuvent aller jusqu’à cent milles de son embouchure. Découverts en 1604, le jour de la Saint- Jean-Baptiste, par de Mons qui croyait avoir trouvé ainsi la route la plus courte pour arriver à la baie des Chaleurs et à Tadousac, les bords si tranquilles, si pittoresques de la rivière Saint-

Jean, ont été ensanglantés plus d’une fois par les luttes des guerres acadiennes. Plus d’un coup de mousquet s’y est fait entendre depuis le temps des de la Tour jusqu’à l’époque de la cession définitive de la Nouvelle-France. Il en a été de même de la rivière Sainte-Croix. Ses rives longtemps contestées servent aujourd’hui de frontière entre l’état du Maine et le Nouveau- Brunswick. De jolis villages s’étendent le long de ses bords. Partout florissent les arts de la paix ; les échos ne sont plus éveillés que par le sifflet de la locomotive qui court maintenant à toute vapeur au milieu de ces champs fertiles, où jadis de Mons et de Champlain sont venus à la tête d’une poignée d’hommes prendre possession de la solitude et y faire flotter les couleurs de France.

La capitale du Nouveau-Brunswick est Frédéricton : elle se trouve à quatre-vingt-quatremilles de la baie de Fundy. Elle a pour rivale, Saint- Jean, bâti- sur les bords de la rivière de ce nom. Elle fut érigée en ville par une charte royale en date de 1785.

A Saint-Jean, il y a des promenades ravissantes. Une visite à Carleton, à Montplaisant, au pont suspendu, laisse aux voyageurs d’excellents souvenirs. Cette dernière excursion est la plus agréable. Après avoir parcouru 450 milles et au-delà de quinze millions d’âcres de terre, la rivière Saint- Jean se précipite dans une gorge qui, en quelques endroits, n’a pas une largeur de plus de 450 pieds. A marée basse

11 se fait ici une chute de quinze pieds de hauteur. A marée haute le courant se renverse 1 il remonte la rivière. A l’étale, la navigation fluviale s’y fait sans danger.

Parmi les édifices publics, j’ai remarqué le palais de l’exposition, la cathédrale catholique, l’asile des aliénés et le marché. Il est d’une grande propreté. Au centre de la ville, il y a un vieux cimetière. Il sert de promenade. Les enfants jouent, les jeunes filles flirtent , les bourgeois flânent sur les tombes, comme ailleurs on prend ses ébats, on cause, on rêve auprès des roses et des œillets.

Saint- Jean s’est relevé rapidement de la con-

flagration du 20 juin 1877. En dix heures, elle détruisit pour trente millions de dollars de propriétés.

M. Stewart, rédacteur du Morning Chronicle, a fait la chronique de cette journée de malheur. C’est une page à lire.

Saint- Jean serait un séjour agréable pour le touriste qui passe : mais .... il y a un mais î Hélas ! dans certain hôtel on s’évertue de toutes les façons à écorcher les voyageurs.

La promenade y est aussi fort dispendieuse. Vous faites un marché avec un cocher déplacé. Il est convenu que telle course ne vous coûtera que deux piastres ; au retour il plaidera pour avoir quatre dollars. Les journalistes qui sont descendus à V Hôtel Duffenn de Saint -Jean assurent à leurs confrères plus heureux de l’ Hôtel Waivrley qu’ils y ont été rançonnés sans pitié. Malgré toute la finesse qu’il faut employer pour spéculer sur la bourse d’un rédacteur de journal, avouons que ce n’est pas en y réussissant, qu’un hôtel se fait de la réclame.

Carleton se trouve en face de la ville, sur la rivière Saint-Jean. C’est de ce côté-là que se dressait jadis le fort qui fut si vaillamment défendu par madame de la Tour. Après un combat de trois jours, cette héroïque femme trahie par un de ses soldats, un Suisse, fut obligée de se rendre. Son vainqueur, d’Aulnay, promit la vie sauve à la petite garnison, mais une fois dans l’enceinte il la faisait pendre sans pitié sous les yeux de madame de la Tour. Quelques semaines après celle-ci mourait de chagrin, et elle était enterrée dans le fort qu’elle avait immortalisé par son courage.

Gérin-Lajoie a su tirer de cet épisode sanglant de notre histoire, un drame que le Répertoire national a publié.

Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un monticule du fort la Tour : il fait face à l’île de la Marine, — Navy i si and. L’emplacement où s’élevait la forteresse appartient à M. Bullier, descendant d’une famille française venue de Bordeaux, au commencement du siècle, mais complètement auglicisée aujourd’hui. Il nous fait, avec plaisir, les honneurs de sa propriété, devenue historique ;

et il nous dit qu’un peu plus loin que sa maison, au milieu de la rue, il a trouvé, il y a quelques années, un squelette enveloppé dans des four-, rures assez bien conservées. Auprès de lui il y avait une pipe et un tomahawk.

Le nom de la Tour semble être complètement oublié ici. On a négligé de rappeler au passant le souvenir de l’héroïsme d’un autre âge. Seule une locomotive, fait le service d’un quai : elle s’appelle La Tour ?

Pourquoi le gouvernement du Nouveau-Bruns-wick n’érigerait-il pas un monument sur le tertre qui indique les derniers vestiges du fort la Tour? Ge souvenir historique ferait pendant à la fontaine que les citoyens de Saint- Jean ont élevée à la mémoire des Loyalistes de 1783.

Les campagnes avoisinantes sont sur pied. Le cadavre d’une personne bien connue, morte il y a quelques jours, a été enlevé.

Les étudiants en médecine manquaient de sujets d’anatomie. Pour s’en procurer, quelquesuns d’entr’eux ont parcouru les campagnes, enfoncé les charniers, enlevé des cadavres. Il y

a eu pis que cela. Des familles éplorées venant réclamer des dépouilles vénérées, ont été dans l’obligation de payer certaines sommes avant de pouvoir ramener les leurs au cimetière. C’était la vie faisant chanter la mort ; et vraiment; d’une chose navrante on avait réussi à en faire une dégoûtante escroquerie.

Qui n’a pas eu une grande douleur dans sa vie ? Un des vôtres meurt. Vous le déposez dans sa tombe ; vous le confiez à cette terre qui est la patrie ; vous le descendez dans cette fosse qui est la porte de l’éternité et de l’immortalité !

Vous croyez prier sur son tombeau. Et la veille, sous prétexte de science, des spéculateurs sont venus furtivement enlever la sainte qui a été votre mère, l’homme bon, énergique, dévoué qui fût votre père, la vierge qui a été votre sœur, ce camarade a l’esprit vif, entrainant, affectueux qui a été votre frère.

Un coup de pic est donné. Le cercueil craque, se disjoint. Un de ces corbeaux de la nuit est là, au fond du trou. Il dépouille violemment le cadavre de ses vêtements. Une corde est passée autour du cou de l’être vénéré.

— Houp ! enlevez !

Tout est fini. La terre est remise en place, bien foulée ; les fleurs sont soigneusement replantées. La croix reste toujours là pour indiquer l’endroit sacré par le contact de dépouilles chéries : et tout est dit.

Et pendant que vous priez sur ce tombeau vide, le cadavre plié, tordu, jeté dans un quart, dans une boîte quelconque, roule de par la ville dans un tombereau. Il va à la gare du chemin de fer prendre la route de telle ou de telle école de médecine. Il est passé à l’état de marchandise : il a maintenant une valeur de $40, de $50 de plus !

Et, le lendemain, des mains brutales palpent, taillent cette chair qui fut la vôtre. Elle est là, inanimée, raide, meurtrie, exposée aux lazzis, aux indiscrétions des yeux. Des membres pantelants, déchiquetés, traînent dans la salle de dissection.

Dans quelques jours, les os bien nettoyés, bien blanchis, reliés ensemble par du fil de laiton, formeront un squelette que l’on placera dans un

coin de chambrette : on fumera des pipes autour et on boira des choppes.

Triste ! n’est-ce pas ?

Les morts vont vite, mais respectons les morts.

Demain nous voguerons sur les vagues grises de l’ancienne baie Française, de la baie de Fundy. Gare aux estomacs délicats ! La baie ne jouit pas d’une réputation de grande douceur. C’est ce que semblait savoir mon camarade de chambre : car il souffla sa lampe en récitant ce vers de Lafontaine :

Le plus sage s’endort sur la foi des zéphirs.

LA BAIE DE FUNDY — LESCARBOT — L’ORDRE DU BON-TEMPS — ANNAPOLIS ET PORT-ROYAL.

Demain, l’insaisissable demain est arrivé et il donne raison à La Fontaine. Jamais la baie de Fundy ne s’est montrée aussi calme, ni aussi

ensoleillée. Notre bateau à vapeur YEmpress, ;glisse doucement sur le flot endormi ; déjà s’efface la rade de Saint-Jean. On n’entrevoit plus qu’un coin du port. Il est moucheté de flocons d’écume. De loin on croirait que c’est la débâcle. Cette mousse légère est produite sur les eaux, à marée basse, par le courant des rapides de la rivière Saint-Jean.

La baie de Fundy est renommée dans le monde entier, pour ses grandes marées. Elles atteignent quelquefois 76 pieds.

En route, chacun fume, lit, cause, flâne. ’ Le guide de Osgoode « Maritime provinces, » a les honneurs de la journée. On se le prête : on le commente ; on reconnaît sa précision de renseignements, et l’on a raison. Ce livre est un nade mecum précieux pour celui qui veut étudier a vol d’oiseau cette intéressante partie du Dominion.

UEmpress entre dans le détroit de Digby. A

■droite, se dressent des falaises de 610 pieds,

sombres, couvertes de sapins. A gauche, elles sont en pente assez douce et n’atteignent que 560 pieds. Deux milles encore de course, et nous sommes dans le fameux bassin d’Annapolis. Cette vaste nappe d’eau ressemble à celle qui s’étend entre Québec et l’ile d’Orléans. La ville d’Annapolis-Royal est à dix-huit milles du village de Digby. Ce dernier compte 1000 habitants. Il y avait jadis icir un fort français. Un peu plus loin, se trouve un îlot désigné dansla carte de Charlevoix sous le nom de Lescarbotine. Je n’ai pu savoir comment les Anglais; la nomme aujourd’hui, mais on devrait lui conserver le nom de Lescarbot, de ce joyeux avocat,, sympathique auteur des Muses de la Nouvelle- France, créateur de l’ordre du Bon temps, ami fidèle de Champlain, de Mons et de Poutrineourt.

Lescarbot avait été avocat au Parlement de Paris. Il naquit à Yervins et sa famille, qui était de noblesse de robe mais très pauvre, lui fit donner de l’instruction. D'humeur gaie, facile, Lescarbot tournait assez gentiment le vers. Il se montrait partout plein de zèle, de bons sens,-

Joignant à des vues larges une conversation enjouée et spirituelle. Les historiens qui ont écrit sur les commencements de la Nouvelle- France font grand cas de ses ouvrages. Garneau disait que « cet homme très instruit a été le premier à indiquer les vrais moyens de donner à un établissement, de ce genre une base durable- Il représenta que la culture de la terre était la seule garantie du succès ; qu’il fallait s’y attacher particulièrement, et donna lui-même l’exemple aux colons.» « Il animait les uns, — dit à son tour Charlevoix, — piquait les autres d’honneur, se faisait aimer de tous et ne s’épargnait lui-même en rien. Il inventait tous les jours quelque chose de nouveau pour l’utilité publique, et jamais l'on ne comprit mieux de quelle ressource peut être dans un nouvel établissement un esprit cultivé par l’étude, que le zèle de l’Etat engage à se servir de ses connaissance et de ses réflexions. C’est à lui que nous sommes redevables des meilleurs mémoires que nous ayons de ce qui s’est passé sous ses yeux, et d’une histoire de la Floride française. L’on y voit un auteur exact, judicieux, un homme qui a des

vues et qui eût été aussi capable d’établir une colonie que d’en écrire l’histoire.» Nature originale et pieuse tout à la fois, Lescarbot disait de l’oeuvre de Poutrincourt qu’il n’avait pas comparé ses périls à ceux d’Ulysse et d’Enée, de peur de souiller une sainte entreprise au contact du paganisme. Les ouvrages de Lescarbot ont eu de la vogue dans le temps. Ils furent traduits en allemand et en anglais. Cet esprit fin et pratique tout à la fois, raconte ainsi comment se passait le temps au fond des bois de l’Acadie.

« — Je dirai que pour nous tenir joyeusement et nettement quant aux vivres, fut établi un Ordre en la Table du dit Sieur de Poutrincourt, qui fut nommé l’Ordre de Bon-Temps, mis premièrement en avant par Champlain, suivant lequel ceux d’icelle table étaient Maîtres-d’hôtel chacun à son tour, qui était en quinze jours qu’une fois. Or, avait-il le soin de faire que nous fussions bien et honorablement traités. Ce qui fut si bien observé que, quoique les gourmands de deçà nous disent souvent que là nous n’avions point la rue aux Ours de Paris, nous y avons fait ordinairement aussi bonne chère que nous sau-

rions faire en cette rue aux Ours, et à moins de frais. Car il n’y avait que celui qui deux jours devant que son tour vint, ne fut soigneux d’aller à la chasse, ou à la pêcherie, et n’apportât quelque chose de rare, outre ce qui était de notre ordinaire. Si bien que jamais au déjeuner nous n’avons' manqué de saucepiquets de chair ou de poisson ; et au repas du midi et du soir encore moins : car c’était le grand festin, là où l’Architriclin ou Maître-d’hôtel, ayant fait préparer toutes choses au cuisinier, marchait la serviette sur l’épaule, le bâton d’office en main, le collier de l’Ordre au cou, et tous ceux d’icelui Ordre après lui portant chacun son plat. Le même était au dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir avant de rendre Grâce à Dieu, il résignait le collier de l’Ordre, avec un verre du vin à son successeur en la charge, et buvaient l’un à l’autre.»

Ainsi parle Lescarbot dans son livre vi, chapitre XVI.

Un peu plus loin que Lescarbotine , nous relevons l’île aux Chèvres — Goat island. Elle est cou-

verte de bois à essences résineuses. C’est ici que 1 'Annibal, fre'gate anglaise escortée par deux bricks de guerre, fut repoussée en 1707 par les Français. Quatre-vingt quatre ans après, la frégate anglaise le Buckram, venait, à son tour saborder un brick américain de huit canons et le forçait à amener son pavillon.

En 1827, en poursuivant quelques travaux sur cette île, on a mis a découvert une pierre portant le millésime de 1606.

Or les documents de l’époque cités par Harrisse dans ses «Notes pour servir à l’histoire de la Nouvelle-France » disent que Lescarbot partit de la Rochelle sur le Jonas le 13 mai et qu’il arriva à Port Royal le 27 juillet 1606.

En arrivant à Annapolis il y a des ilôts à fleur d’eau. Ils sont couverts de meules de foin. Tout respire ici la paix, l’aisance, le bien-être. Ce sol imbibé de sang humain, ce sol où dorment côte-à-côte français, anglais, espagnols, indiens catholiques, protestants, idolâtres, tous morts en combattant pour sa possession, ce sol trempé de larmes, sourit au soleil, comme si ses riches moissons ne germaient pas dans les squelettes

SEPT JOUES

humains qui le forment et qui l’enrichissent Ainsi vont les choses d’ici bas !

Annapolis est un village de 700 âmes. Pendant plus de deux siècles, les événements les plus importants de l’histoire de l’Acadie sont venus se dérouler à ses portes. Aujourd’hui, il ne reste pas grand’chose de cette forteresse, jadis si célèbre. On y voit le vieuxfort anglais ; et en batterie, quelques canons rouillés, Mais pour nous, l’intérêt ne repose pas sur ces pierres. Elles ne nous parlent que de proscriptions que d’abominations. Nous songeons à Port Royal. Nous voulons “voir le berceau de la Nouvelle- France.

« Une activité intelligente a régné, ici.»

C’est ainsi que Garneau notre grand historien national écrit sur Port-Royal.

— « Gn fit du charbon de bois ; des chemins furent ouverts dans la forêt ; on construisit un moulin à farine, lequel était mû par l’eau ; on fit des briques et un fourneau dans lequel fut placé un alambic pour clarifier la gomme de sapin et en faire du goudron ; enfin tous les procédés des pays civilisés furent ici mis en usage. »

Nous voulions visiter— Charlevoix, Champkin, Lescarbot en mains — l’endroit où Membertou avait été baptisé, où Champîain, de Mons, de Poutrincourt avaient vécu une partie de leur rude vie d’explorateurs et de découvreurs. Nous tenions à fouler la terre où Lescarbot rimait ses <c gaillardises », où il cultivait son jardin, où il écrivait ses ouvrages sur la- Nouvelle-France. Hélas ! la vapeur nous entraînait : nous ne- faisions que passer.

Et pourtant n’était-ce pas là un pays que Ta presse de Québec devait étudier ?

Port-Royal est situé à l’endroit indiqué par la carte de Charlevoix, carte faite en 1744. On distingue les contours effacés des fossés. La colline — elle est artificielle — conserve encore les allures d’une ancienne fortification. Quelques maisons dominent ce tertre couvert de pommiers. Au point de vue stratégique, le choix de cet endroit fait honneur à nos pères. Un terrain plat surveillé par le fort s’étend en arrière : de ce côté, pas de surprises possibles. De Port- Royal on commandait aussi l’île où se trouve aujourd’hui Annapolis et le bassin.

Mais, ne causons plus de ces choses. Nous allons toujours, et nous n’entrevoyons tout cela qu’au milieu des escarbilles, de la fumée, du bruit de la locomotive. Elle dévore l’espace.

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