‹ En route: sept jours dans les provinces maritimesChapitre 2 sur 19 · RACONTÉ PAR UN ANGLAIS — SA VÉRI¬ TABLE CAUSE · texte numérisé non relu

RACONTÉ PAR UN ANGLAIS — SA VÉRI¬ TABLE CAUSE

Le pays que nous traversons est tout simplement merveilleux. C’est une succession de vallées, de b-ras de mers, de vergers, de prairies enclavées dans ces fameux aboitteaux dont les Acadiens ont emporté le secret de construction.

Diéreville qui a écrit de curieuses choses sur l’Acadie, fait ainsi la description de ces digues dans sa « Relation du voyage du Port-Royal » publiée à Amsterdam en 1710

« On n’arrête pas le cours de la mer aisément : cependant les Acadiens en viennent à bout par de puissantes digues qu’ils appellent des Aboitteaux, et voici comment ils font. Ils plantent cinq ou six rangs de gros arbres, tous entiers, aux endroits par où la mer pénètre dans le marais, et entre chaque rang ils couchent d’au-

très arbres les uns sur les autres, et garnissent tous les vides si bien avec de la terre glaise bien battue que l’eau n’y saurait plus passer. Ils ajustent au milieu de ces ouvrages un Esseau, de manière qu’il permet à la marée basse, à l’eau des marais de s’écouler par son impulsion, et défend à celle de la mer d’y entrer. Un travail de cette nature, qu’on ne fait en certains temps que. la mer ne monte pas si haute, coûte beaucoup à faire et demande bien des journées : mais, la moisson abondante qu’on en retire dès la seconde année, après que l’eau du ciel a lavé ces terres, dédommage des frais qu’on a faits.»

Il n’y a pas d’endroit au monde où l’on respire mieux qu’ici la paix, où l’on jouit mieux du bonheur de se sentir vivre. Fruits, moissons, paysages, murmures des ruisseaux, brises parfumées de la mer, ciel admirable, tout concourt à donner à cette contrée l’aspect d’un jardin enchanté.

Pourtant chaque chose ici bas a son requiem ! Ici il faut se souvenir et prier. Sous ces fleurs gît le tombeau de l’Acadie.

Je ne raconterai pas en détail les faits odieux qui se sont passés ici, au siècle dernier. Ils sont inscrits en caractères sanglants dans notre histoire.

Aux foyers acadiens comme aux foyers canadiens-français, — et nous sommes de la même souche — on en parle souvent à la veillée.

Qu’il me suffise d’écrire que les Anglais de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick rougissent pour la plupart, de ce qu’ont fait leurs pères.

Ils le disent à leurs enfants.

C’est ainsi que s’exprime M. Duncan Campbell, un historien accepté parle conseil de l’Instruction publique de sa province. Son livre est fort répandu là-bas dans les écoles. Je traduis cette partie de son travail : il forme partie du chapitre VIL

« Nous sommes maintenant rendu à cette période palpitante d’intérêt où les Acadiens furent expulsés de la Nouvelie-Ecosse. On en comp-

tait à peu près 7,000 : ils étaient propriétaires de 5,000 têtes de bétail, sans mentionner nombre de troupeaux de porcs et de moutons. Cette population reconnue pour être excessivement morale, vivait en paix. Elle jouissait du bien-être dans la partie la plus fertile de la province. Le gouvernement anglais crut que la présence des Acadiens était dangereuse. Ils étaient, se disaitil, demeurés sympatiques à la France, à la patrie de leurs ancêtres et la grande-Bretagne faisait constamment la guerre à la France. Ils avaient toujours refusé de prêter le serment d’allégeance et devant cette fermeté, l'Angleterre prit la résolution de les faire disparaître. Les pauvres Acadiens faisaient la moisson, lorsque leur sort fut décidé.

«: Le 2 septembre 1755,1e colonel Winslow fit placarder un ordre écrit ordonnant aux habibitants dç Grand-Pré, du Bassin des Mines et autres lieux de se réunir à l’église paroissiale de Grand-Pré, pour y recevoir certains ordres de Sa Majesté Britannique les concernant. On s’y rendit en foule. Personne ne se doutait du coup de foudre qui allait éclater, lorsque

Winslow leur dit brutalement qu’ils allaient être ■déportés par ordre du Roy. D’un coup de -filet il prit 1,923 personnes à Grand-Pré. Quelques unes purent s’échapper dans les bois d’oîl elles contemplaient l’incendie de leurs maisons ; car, l’ordre de détruire toutes les habitations et tout ce qui pouvait servir à la subsistance avait été ponctuellement et instantanément exécuté. Dans le district des Mines on brûla 255 maisons, 276 granges, 155 bâtiments, 11 moulins et une église. Le 10 septembre, tout ce qu’il y avait d’Acadiens, hommes, femmes, enfants, furent séparés et embarqués à bord des transports de guerre anglais, au milieu des larmes et de l’excitation la plus intense.

» On ne put mettre la main sur ceux d’Annapolis et de Cumberland. Ils avaient gagné le bois. A Cumberland, en brûla 253 maisons et on détruisit la moisson. Ainsi furent déportés les Acadiens à la Virginie, à la Caroline du sud, à d’autres endroits, 011 ils ne purent trouver personne pour comprendre ni leur religion ni leur langue.

Éîr RoütÊ

» Dans les différentes- colonies où ils furent débarqués, les- malheureux Acadiens furent loin d’être les bienvenus. L’hiver était dans toute sa rigueur. Ils ne purent trouver d’ouvrage. Ils devinrent un fardeau onéreux aux gouvernements coloniaux!

» Les gouverneurs écrivirent à leur collègue de la Nouvelle-Ecosse, à Lawrence, demandant de l’argent pour leur venir en aide. Le gouverneur Lawrence ne s’inquiéta guère de répondre à ces demandes.

—Son but était tout simplement de se débar -rasser des Acadiens, sans s’occuper de la manière dont ils pourraient se tirer d’affaire sur lés terres étrangères choisies* de manière à empêcher leur retour dans leur province, (i) «

M. Duncan Campbell, historien de la Nouvelle-Ecosse, aurait dû insérer, ici, le texte de la proclamation du gouverneur Lawrence, invitant les habitants de la Nouvelle- Angleterre à colo-

(i) His object beingsirripiÿto be quit of the Acadians, without according hiraself as to how they fared in the lands to whkh they had been transported, provided their return to' the province was prevented-

SEPT JOURS 3 î

nîser l’Acadie. Il aurait donne' ainsi la clef de la situation. Cette proclamation disait :

# — Venez : cent milles acres de terre ont été' cultivés ici et ont produit du blé, de l’orge, de l’avoine, du lin, du chanvre, depuis le siècle dernier, et sans mécompte. »

» — 100,000 acres of land liai been cultivaied and had borne wheat , rye, barley, oats, hemp,flax\ ârc, for the Idst century without failure. »

En continuant son récit M. Duncan Campbell dit courageusement la vérité aux générations néo-écossaises.

» Cette question posée :

» La proscription des Acadiens étant absolument exigée par des raisons d’Etat, on se demande si le gouvernement anglais était justifiable de déporter ainsi toute une population hommes, femmes, enfants ? Etait-il justifiable de les envoyer dans des colonies où leur langue était inconnue, où leur religion était considérée

comme une hérésie, où même on n’avait pas etl la prévoyance de faire des provisions pour les nourrir ?

b A ces questions nous répondrons :

» Non !

» La solution du problème est bien simple : il fallait les renvoyer en France.

» A plusieurs reprises, les Acadiens furent informés qu’ils seraient exilés ; que leurs biens seraient confisqués s’ils ne consentaient pas à devenir sujets anglais. Mais on ne leur avait pas dit alors que ce crime serait puni par un emprisonnement à bord de navires de guerre, qu’ils y seraient parqués comme du bétail pour être transportés dans des pays où leur langue, leur religion ne seraient pas comprises. On ne leur avait pas dit qüe nombre de leurs familles seraient cruellement dispersé, que les patriarches, que les vierges de leur race seraient réduits au dur métier de monter et de descendre l’escalier d’autrui. Cette déportation, telle qu’elle a été « exécutée, » est une abomination. Il est beaucoup plus viril de reconnaître ce fait que de

s’évertuer à pallier un acte qui, lorsqu’on l’analyse, révolte tous les instincts du cœur humain.»

Bravo !

Voilà ce que l’on enseigne aux enfants dans les écoles des provinces maritimes et nous félicitons M. Campbell de son impartialité.

Le dernier mot n’a. pas été dit à propos de cette abomination. M. l’abbé Casgrain, de la société Royale et lauréat de l’Académie française, écrivait dernièrement :

« Je fais transcrire aux Archives de la marine et des colonies, à Paris,- et au British Muséum ainsi qu’au Public Record Office de Londres, une masse de documents qui n’ont jamais été publiés.

» Tout cela est destiné à voirie jour et jettera des flots de lumière dans les recoins de l’histoire restés inconnus, et qui ont été laissés à dessein dans l’obscurité. On sera stupéfait de constater jusqu’à quel point certains compilateurs et certains historiens, ont trahi, la. vérité et trompé le

public en laissant systématiquement dans l’ombre les pièces accusatrices qu’ils avaient sous les yeux, pour ne publier que celles qui pouvaient couvrir ou pallier les iniquités commises contre les Acadiens. »

Je pensait encore sur beau passage que M. Campbell consacre aux Acadiens dans son histoire élémentaire de la Nouvelle Ecosse lorsque

le conducteur traversa le wagon en criant :

— Grand Pré !

Instinctivement tout le monde se leva.

A quelques mètres de la gare deux vieux •ormes indiquaient l’endroit où avait chanté et pleuré l’église. C’était là que Winslow avait accomplir son œuvre de misérable.

Et pourquoi ?

Eh ! bien vous allez l’apprendre.

Dernièrement on découvrait, c’est le Moniteur Acadien, qui le dit — un document historique d’une grande importance. Il était dû à la plume du juge Isaac Duchamps, qui habitait Windsor avant 1755. lia été lu devant la société historique

d’Halifax. C’est le Dr. Aikins, un chercheur ■éminent, qui obtint de feu le juge Williams copie de cette pièce. Dans cette lettre, l’auteur donne une description de la culture des Acadiens, *« — En une seule année ils cueillaient assez de blé dans le township de Horton et les environs, pour •suffire à leurs propres besoins et pour en exporter ■■6,000 boisseaux. Ils faisaient leurs labours tard dans l’automne et quelques fois de bonne beure en février. Ils semaient fréquemment leur blé dans la neige fondante qui recouvrait la •terre en hiver, mais jamais plus, tard que le 1er -avril. Les marais endigués donnaient de 16 à *ï8 boisseaux à l’arpent, et la terre valait de £10 à £ 18 l’acre. »

La convoitise des biens et des fameux abboit- 4eaux de l’Acadien, autant que son inviolable attachement à la France, ont été le mobile de cette lâcheté du gouvernement de l’époque et la cause du grand dérangement.

Les preuves abondent en ce sens.

Un journal de la Nouvelle-Écosse ne publiait-il pas dernièrement la correspondance suivante ?

Je traduis :

« Il y a bien des annéès, lorsque les premiers colons français explorèrent pour la première fois la vallée de Port-Royal à Grandpré, ils firent des rapports favorables sur la fertilité naturelle du sol et sur le succès qui couronna leurs premiers essais dans l'agriculture et l’horticulture. Pendant. les centcinquante ansqui s’écoulèrent depuis ce temps jusqu’à l’expulsion des Acadiens en 1755., la culture des pommes,, des poires et. autres fruits était devenue presque générale dans les différents établissements de la vallée. Presque chaque chaumière avait un jardin planté de pommiers et de poiriers. Par le recensement du district de Port-Royal établi à Paris, en 1698,. nous avons la première et l’unique mention des fruits qui se trouvent dans les documents. Il donne le nombre des arbres fruitiers dans ce district comme étant de 1584, et le nombre dés familles de 98 — un peu plus de 16 arbres par famille. Il donne à Beaubassin 30 familles et 32 arbres fruitiers ; mais il ne mentionne pas les Mines. Plus tard, en 1701;, nous voyons ,

que la population des trois établissements était: Port Royal, 456 ; Beaubassin, 188 ; les Mines 490 âmes. En 1731, nous trouvons, dans une note jointe aux rapports de l’année, que i) les Mines (Grandpré et la Rivière au Canard) « ont 168 familles qui sont riches ; Beaubassin » 150 familles moins prospères que les précé- » dentes; Cobequit, 68 ; Piquiquit, 150 familles « qui ne sont pas à l’aise ; et à Port -Royal (où se trouve la garnison anglaise) 160 familles î) pauvres, n

Les Acadiens avaient réussi à endiguer et à mettre en culture d’immenses prairies artificielles que la mer venait fertiliser à certaines époques de l’année. Là, dans ces grandes prées on cultivait le foin, le lin, et le chanvre: leur système d’écluse permettait de les inonder à volonté. Du village d’Horton — les Mines — on avait réussi à conquérir par ce moyen 2,100 acres de terre sur POcéan. Après le départ de leurs légitimes propriétaires, ces abboiiteaux vieillirent -, la mer finit par les ronger, et comme en disant adieu à la patrie les Acadiens avaient emporté avec eux le secret de la construction de ces digues, les

envahisseurs ne purent jamais leur donner le degré de solidité qu’elles avaient eu jadis. Néanmoins, en 1851, ils y avait encore à la Grande Prée 6988 acres de prairies. Presque toutes, elles avaient été endiguées par les Français, une centaine d’années auparavant, et de nos jourselles étaient estimés à dix-sept louis l’acre. »

N’oublions pas en lisant ces lignes ce que disait la proclamation de Winslow.

- — Venez : cent milles acres de terres ont été cultivés ici et ont produit du blé, de l’orge, de de l’avoine, du lin, du chanvre, depuis le siècle dernier et sans mécompte.

Certes, voilà une phrase qui explique bien des abominations ! Elle ne doit pas être oubliée.

LES SUITES ET LES PRÉCÉDENTS DU GRAND* DÉRANGEMENT — UNE LETTRE ET UN PLACET

Qu’advint-il aux malheureux proscrits., et comment ces verdoyantes campagnes ont-elles si tôt perdu leurs souvenirs ? Ils furent jetés au hasard

dit M. de Bonnechose, « la mère ici, là le père, les enfants partout, pendant que dans leur patrie tout changeait de nom, la terre et l’eau.» 1,500 d’entre eux dirigés sur la Virginie furent renvoyés en Angleterre, où on les interna à Liverpool, à Southampton, à Pennynn, à Bristol. 1,200 abordèrent au Maryland et parvinrent à obtenir du travail. Le convoi destiné à la Pennsylvanie fit naufrage et les 450 survivants parvinrent à Philadelphie où on voulut les vendre comme esclaves. 1,000 allèrent a Boston d’où plus tard ils eurent la permission de revenir en Acadie et de s’établir dans le comté de Clare, du côté opposé à leurs anciennes concessions ; enfin 2,000 dirigés sur la Caroline se virent refuser l’accès des côtes, remirent le cap sur la Virginie où on leur défendit d’aborder. Ils finirent par s’emparer de la frégate anglaise qui les portait et par retourner à la baie de Fundy où, sous les ordres du capitaine Brosnard-Beausoleil, ils s’armèrent en corsaire et commencèrent à courir sus à l’Anglais. Un des leurs, le capitaine Beaulieu, dit l’abbé Casgrain, en avait tait autant. Les autres, furent éparpillés à la Louisiane ; à la Marti-

nique ; à Saint-Pierre et Miquelon ; à la Guyane, en France dans le département de la Vienne, à Belle-Isle en mer, à Montoiron dans le Poitou ; en Corse ; à Cayenne ; dans l’Océanie où Bougainville retrouva pendant son fameux voyage autour du monde des Acadiens qu’il avait connu à Québec. A Saint-Domingue, dernièrement encore un voyageur français, le regretté M. Auguste Achintre, recevait l’hospitalité dans la colonie acadienne de Bombardopolis.

En Louisiane ils forment aujourd’hui une colonie importante, fort prisée en temps d’élection par les politiques.

Sous le titre de Bonaventure , George W. Cable vient de publier sur ces exilés un roman très lu aux Etats-Unis.

Quelques-uns des malheureux proscrits se réfugièrent à Shédiac et à Miramichi, ou se cachèrent au fond des bois. M. Rameau assure d’après M. Haliburton, que jadis il y avait au sud de la Grande Prée, « un petit noyau d’Acadiens qui n’avaient pas mangé de pain depuis le jour de la dispersion de leur race. Us vivaient

SEPT JOtTRS

•dans les bois de légumes, de poissons et du peu de bétail qu’ils avaient sauvé, n’osant plus retourner sur leurs terres, crainte d’éprouver le sort de leurs compatriotes.»

L’histoire a pourtant de sévères enseignements. En reportant ses regards -vers le . passé, l’Acadien aurait dû se douter que la tranquillité dont semblait vouloir l’entourer l’Anglais, ne pouvait être que factice. N’était-ce, pas Nicholson qui en 1771 avait déporté 252 habitants de Port-Royal à la Rochelle ? L’Angleterre n’avaitelle pas, lors du siège de Louisbourg en 1744, embarqué toute la population de cette ville sur ses transports, et n’avaient-elle pas été la jeter sur la côte de Brest? puis en 1757 n’y était-elle pas retournée reprendre à bord de ses navires 1700 autres habitants de Louisbourg, pour les diriger sur La Rochelle ? Plus tard, après l’infamie du 10 septembre 1755 n’était-ce pas encore l’Angleterre qui, en 1761, apprenant l’arrivée à Terreneuve d’une petite escadre française, ordonnait la déportation de cent trente paysans acadiens au Massachusetts? Enfin, n’était ce pas le

cabinet anglais qui poursuivant toujours sa politique machiavélique, enlevait d’un seul coup les sept mille acadiens de l’île du Prince- Edouard et les forçait à leur tour, à prendre le chemin del’exil ? A cette époque la marine anglaise faisait un triste métier. Elle passait son temps à convoyer sur l’océan un peuple arrache' violemment à ses foyers. Ses matelots, ses soldats d’infanterie, ses canonniers s’escrimaient à qui mieux mieux pour effrayer des femme et des enfants laissés par calcul sans défense ; et les colonies américaines, donnant à coeur joie dans ce système de politique féroce, trouvaient très drôle de refuser l’hospitalité à ces malheureux. Une fois en vue des côtes, ils étaient impitoyablement repoussés vers la haute mer.

Mais n’oublions pas certaines preuves.

Deux documents trouvent une place dans ces notes de voyage.

L’un est la lettre des habitants de Port-Royal, adressée à M. Daudin, leur ancien missionnaire. Elle est en date du 31 juillet 1756 et disait :

« Nous bénissons la Divine Providence qui, au

milieu de nos afflictions, a daigné nous faire avoir de vos chères nouvelles par l’entremises du R. P. de la Brosse, père Jésuite, qui a demeuré quelque temps avec nous à la rivière Saint-Jean. Vous saurez, monsieur, qu’après avoir reçu dans l’église votre absolution générale nous partîmes 30 députés du Port -Royal pour Chibouctou, et après plusieurs interrogations du gouverneur et autres puissances, sur le parti que nous voulions prendre pour l’État et la Religion,, et voyant que nous étions tous résolus de plutôt mourir que de renoncer à notre religion et à la France, notre véritable patrie, on nous a rélégués neuf semaines sur une Ile, ne nous donnant par jour que deux onces de pain et un once de viande, espérant par là nous réduire et nous faire changer de sentiments. Mais inutilement, grâce à Dieu. Ainsi, désespérant de nous faire changer, il nous ont fait conduire par des soldats jusqu’au Port Royal, comme des criminels, ont mis le feu à nos maisons et ont fait embarquer les habitants qui ne s’étaient pas sauvés dans les bois (s’en était sauvé 900 personnes).

« Le reste des habitants a embarqué dans six navires ; le 4 décembre, cinq de ces navires ont fait voile vers les côtes de Boston et de la Caroline. Les gens du Cap, les Boudrot, Charles Dugas '{1) et les Guilbaud, deux familles de Granges, qui étaient dans ces navires se sont révoltés, et sans aucune défense des Anglais se sont rendu maîtres du navire, et ont arrivé heureusement à la rivière Saint-Jean, d’où nous avons l’honneur de vous écrire. Nous y avons trouvé un accueil favorable dans la personne de M. de Boishébert.

» Nous avons appris par d’autres Acadiens qui se sont sauvés de la Caroline, que la maladie s’est mise dans deux navires, ce qui a fait mourir un grand nombre des nôtres ; de plus que les Blanc, Gosme, Louis Prudent et quelques autres, sont à Boston et aux environs .... Nous sommes sur le point de partir pour le Canada, parce que les vivres sont fort rares ici . .

Ont signé : Denis Saint-Denis , Chaides Dugas, Joseph Guilbaud, Pierre Gourdeau, Denis

(1) Ce vaillant Acadien était un des ancêtres de feu M. le Dr Dugas, de la paroisse de Saint-Henri, père de l’honorable juge Dugas. (Montréal).

Saint-Seine, fils au nom de tous les autres habitants. ‘

Le second document est le plaeet des Acadiens à M. de Vaudreuil.

Cette pièce est navrante»

-—Les habitants de toute l’Acadie représentés, dit-elle, par leurs Députés, ont l’honneur de vous exposer leur triste état et celui oïi iîs sont prêts à tomber, si vous ne leur tendez une main secourable : pourriez-vous, Monseigneur, n’être pas attendri sur le sort ? Épars çà et là, persécutés par les Anglais, privés de tout asile, il semble que la nature ne les regarde que comme l’objet de la vengeance publique. Observez, — ils vous supplient, — que l’unique objet de leur misère est leur seul attachement pour la France et leur qualité de sujets de cette couronne, à laquelle les Anglais n’ont pu les contraindre de renoncer ; élevés par leurs pères dans des sentiments uniformes d’attachement pour leur Roy, dont ils ont en différents temps éprouvés les bontés, peuvent-ils sans manquer à leur religion et à

'eux-mêmes, adhérer à ce qu’on exige d’eux, surtout dans un temps oit la France armée prend hautement le parti de les venger. Les habitants des Mines, ceux de Beaubassin, ceux des rivières, sont où errants dans les bois ou prisonniers chez les Anglais 5 il est rare de trouver actuellement une famille rassemblée, et il ne reste à ceux qui le sont que le désir de se venger ; il ne dépend que de vous de les mettre les armes à la main ; mais de grâce, accordez leur des vivres afin que tous unis ensemble, ils puissent se venger sous les lois d’un Roy, qui leur devient plus cher par la protection visible dont il les honore. Leur misère actuelle, ce qu’ils ont fait par leur refus constant d’obéir aux Anglais ne parlent-ils pas en leur faveur ? et ne détruisent-ils pas les mauvaises impressions que quelques-uns se sont efforcés de vous donner contre eux, dans l’affaire de Beauséjour ? Observez, Monseigneur, leur perplexité dans ce temps critique ; alternativement intimidés et caressés par une armée Anglaise supérieure -aux forces Françaises, ils n’osaient ni agir ni .parler ; d’ailleurs que ne les mettait-on aux prb

ses avec l’ennemi ? ils se seraient peut-être, dès ce temps, familiarisés avec la guerre ; les suppliants se sont retirés à Miramichi au nombre de 3,500 parce qu’ils pensent que c’est le seul endroit ou les familles peuvent plus facilement se rassembler, et où ils vivront avec plus de commodité par rapport à la pêche ; c’est pour quoi ils vous supplient d’y faire envoyer des vivres ; mais comme dans ce temps critique, ils ne semble pas possible d’envoyer des vivres suffisamment pour tant de monde, ils vous prient de faire donner beaucoup de bois et de fèves, et très peu de farine et viande, parce qu’ils y suppléeront par la pêche et le secours de quelques animaux ; au reste, Monseigneur, les habitants n’insistent à demeurer à Miramichi, que parce qu’ils prévoient que le transport de tout le monde est presqu’impossible pour cette année, et que leur établissement dans cet endroit est favorable à la Colonie du Canada.

Ainsi parlaient les malheureux Acadiens à M> de Vaudreuil.

Mais trêve de ces souvenirs.

Hélas oui, nous sommes à Grand Prée ! La locomotive prend de l’eau pendant qu’un gamin distribue à la gare des fragments d’un cercueil acadien que l’on vient de trouver !

Pauvres gens ! on les poursuit, on le& traque jusque dans la mort !

Le reste du voyage n’est pas gai. Le crépuscule s’étend comme un suaire sur ces paysages à la Rosa Bonheur. Au loin, le cap Blomidon s’estompe dans le brouillard. Nous passons à toute vapeur les douze stations qui nous séparent d’Halifax. Ici nous attend la maison hospita^ libre de MM. Esslfine, le Halifax Hôtel. Ici nous accueillent de la manière la plus délicate, la plus charmante, nos confrères de la presse néo-écossaise.

HALIFAX. — LA BIENVENUE.— PROMENADES ET CAUSERIES. — PAYSAGES. — M. LONGLEY..

— « Si l’on interroge un dictionnaire de géographie au mot Halifax — on y verra qu’il s’agit d’une ville capitale de la Nouvelle-Ecosse, ayant tout à la fois un beau port, un commerce actif, Une citadelle, un arsenal, deux évêques, l’un.

catholique, l’autre protestant. L’Anglais que l’on questionnera sur cette même ville sera plus explicite ; elle sera pour lui la clef des possessions britanniques de l’Amérique du Nord. Pour l’habitant des provinces voisines, Halifax sera avant tout la ville du mariage, a place famous for picking up wives ; le militaire y verra par excellence le pays loyal et dévoué à la croix de Saint- George ; le marin n’en parlera que comme du paradis de sa longue campagne.»

Ces choses sont bien dites ; elles sont vraies, et pour ma part je n’oublierai pas l’impression que me fit de prime-abord cette ville propre, bien aérée, jetée en amphithéâtre sur le versant d’une colline assez élevée.

Halifax est bâtie sur le côté ouest de l’ancienne baie française de Chibouctou. Fondée en 1748, sur la demande des habitants du Massachusetts qui voulaient en faire une barrière contre l’élément français, cette ville ne vit arriver ses premiers colons que l’année suivante, sous les ordres du colonel lord Cornwallis. Quarante deux ans plus tard, Halifax — ainsi nommée, en l’honneur du comte Halifax alors

président du bureau de commerce, — comptait 700 maisons où logeaient 4,000 habitants, et ce nombre, lors du dernier récensement, se voyait porter à 36,100.

Le bon ton est à l’ordre du jour dans cette ville ; ses habitants sont peu expansifs, mais une fois la glace rompue, ils se mettent entièrement à votre service. C’est ainsi qu’à peine arrivés, le consul d’Espagne, don Antonio de Zéa et M. Beemish, nous ouvraient les portes du club, l’un des plus at home de la Puissance.

M. de Zéa a toutes les qualités de sa race : bon causeur, excellent musicien, cœur sur la main, il a été pendant longtemps le favori de la population de Halifax. Aujourd’hui il représente sont beau pays à Guayaquil, dans l’Ecuador?

Nous n’avons qu’une journée devant nous, et il ne faut pas flâner. Des dix heures du matin, nos confrères d’Halifax, les honorables MM. Fielding et Longley députés,, M. Blackadar, M. Denis, M. Stewart, M. Crofton conservateur de bibliothèque de la législature, se mettent à notre disposition. Nous visitons la citadelle. Elle ressemble à celle de Québec. Du haut du

bastion du mât de pavillon on a une vue superbe de la ville et du bassin de Bedford.

Le parlement est auprès.

La salle du Conseil législatif renferme quelques -bons portraits, entr’autres ceux des reines Charlotte et Caroline. On y voit aussi des peintures représentant les illustrations de la Nouvelle- Ecosse. Les mieux réussies sont Sir Femvick Williams, le héros de Kars, et le juge Haliburton, auteur de « Sam Slick ». Dans la bibliothèque qui n’est pas très considérable, on montre un brevet signé il y a cent vingt quatre ans par le •comte de Raymond, commandant les troupes françaises de Louisbourg, et nommant un indien chef de tribu. Pendant plus d’un siècle, ce précieux parchemin a été porté au fond des bois par ses différents propriétaires jusqu’au jour où. il fut acheté à une vieille, sauvagesse par un journaliste d’Halifax.

Qui n’a pas vu le jardin public de la ville, n’a ■rien vu. Le jardinier qui a su disposer de toutes ces fleurs d’une manière aussi gracieuse, est un grand artiste. Le Springjlower Gardai, avec ses allées ombreuses, ses lacs endormis, sillonnés

par des cygnes, avec ses kiosques, ses- plantes exotiques, ses grands arbres, est un des endroits ravissants de l’Amérique du Nord.

Le jour ou nous le visitâmes une brise embaumée passait. Il y avait dans l’atmosphère des soupirs, des chants d’amour, Nous nous trouvions en plein paysage, tels que les aimait Corot ce pinceau regretté, qui connaissait si bien les torsions des troncs noueux, les chatoiements de la lumière sous la ramée,, la vie de la sève les rougissements, les languissements, l’agonie des feuilles, tous les mystères de la forêt.

De là nous allâmes faire une promenade au North West A rm.

Pendant une heure, nous avons respiré leparfum des fougères ; nous avons ' admire' les grands pins, nous avons flâné sous les érables.

Ici on a le respect des arbres

Tout en causant je ne pus m’empêcher de remarquer qu’au Canada, chaque fête de famille devenait un signal de destruction pour la forêt,.

Une paroisse reçoit-elle la visite de l’évêque? Vite, on coupe tout ce qu’il y a de sapins dans les environs. Chômons-nous la Saint- Jean-Baptiste ? .'Sous prétexte qu’une feuille est notre emblème national, on se précipite sur les érables. On •en borde nos rues, et le lendemain, il faut voir l’aspect attristé que donnent à une ville tous ces arbres sans racines, aux feuilles desséchées, toute cette forêt artificielle ! Or, pour ceux que l’on veut honorer ainsi, je crois que ce serait plaisir plus grand si l’on plantait des arbres en souvenir d’eux ! Passant plus tard dans une paroisse, le cultivateur qui conduirait, dirait :

— Voyez-vous, là-bas, ces sapins, ces érables: iis poussent, ils promettent belle venue ! Ils ont été plantés la veille de la visite pastorale de Monseigneur l’archevêque.

— Voilà une paroisse, qui a l’esprit pratique : elle sait honorer délicatement les siens, songerait de suite le touriste.

Le West Ann tient des paysages de Corot et de ceux de Rosa Bonheur, cet artiste qui sait rendre si bien l’étable, l’abreuvoir, les prairies,

ensoleillées, les gazons veloutés et savoureux, les troupeaux bêlants, les moutons dormants près des buissons. Tout le monde fredonnait en route :

J’ai deux grands bœufs- dans mon étable,

Deux grands bœufs blancs marqués de roux.

Non loin du Spring Flower Garden on voit l’Académie du Sacré-Cœur, couvent de première classe, où bon donne une excellente instruction. Les meilleures familles des environs y envoient leurs jeunes filles. Il en vient de Saint Pierre- Miquelon.

Mais il ne s’agit pas de s’arrêter trop longtemps, dans ce paradis terrestre. Nous devons traverser le bassin de Bedford j nous allons à Mount- Hope, à bord du Bertha . Mount-Hope renferme ceux qui n’ont plus d’espérances. C’est an asile d’aliénés fort bien tenu, mais pas aussi considérable que celui de Beauport. Le gouvernement local de la province offre, ici, un goûter à la presse de Québec, Les mets s’enlèvent rapidement ; au dessert, pluie de toasts et de santés. Nos confrères français répondent en anglais à ces. politesses, et chacun semble étonné ici, de la facL-

lité avec laquelle la plupart d’entre eux se tirent d’affaire. Les joyeux chorus de Vive la Canadienne t A la claire fontaine font retentir les échos de Mount-Hope. On sort de table sur une chanson de rames, et chacun de se rendre au bateau pour croiser pendant quelques heures dans le port.

Nos confrères de Halifax restent toujours empressés autour de nous : rarement il est donné d’être reçu plus cordialement et avec moins d’ostentation. L’un d’eux, est M. Longley, membre du parlement pour le comté d’Annapolis et procureur-général. Quel jovial convive ; quelle délicatesse ; quelle finesse dans les traits qu’il sait lancer sans blesser ; quel observateur il fait ! Lorsque sur un husting, cet homme aimable tonne contre des griefs imaginaires, il me semble qu’il doit conserver sur le coin de ses lèvres ce pli de bonhomie sarcastique qui lui sied si bien, et qui attire vers lui. M. Longley et ses confrères nou's font les honneurs d’Halifax d’une façon charmante. Le syndicat de la province de Québec ne saurait oublier ce galant homme.

LE DUC D’ANVILLE — UNE SUGGESTION — A TOUTE VAPEUR — CHARLOT1 ETOWN- — LES ACADIENS

DE L’iLE DU PRINCE EDOUARD -

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