‹ En route: sept jours dans les provinces maritimesChapitre 17 sur 19 · ENFANTS SONT PAR DOUZAINE · texte numérisé non relu

ENFANTS SONT PAR DOUZAINE

Ce premier voyage à Saint-Pierre fut fait sur le Shattuck. Depuis, j’ai conduit dans l’île, le syndicat de la presse de la province de Québec. , Nous étions sur le Saint-Pierre. Ce steamer jauge 861 tonnes, mesure 41 mètres de longueur, 7 mètres de largeur. Sa machine est de 70 chevaux, sa vitesse moyenne de 8 nœuds à l’heure. Son permis de mer dit qu’il est aménagé pour 32 passagers. Sa coque est en bois i7

avec une étrave blindée réunie à un soufflage en bois dur appliqué sur toute la longueur du navire à la ligne flottaison : construction nécessitée, mentionne le contrat signé par le constructeur, à raison des glaces que le steamer peut rencontrer dans sa traversée entre Halifax et Saint- Pierre..

Il est commandé par un québecquois, ancien capitaine de Shattuck, le capitaine Angrove. Hiver comme été il fait depuis 36 ans, la navigation périlleuse de Saint-Pierre et Miquelon. Angrove est un marin expérimenté dans toute la force du terme. L’été dans la brume, l’hiver par la neige il dirige hardiment son navire. Souvent on l’a cru perdu. Toujours le capitaine est revenu à son quai au milieu des félicitations de ses amis. Voilà un homme précieux pour une compagnie d’armateurs. Loup de mer plus solide que Angrove se trouve difficilement. Hélas 1 que ne puis-je en dire autant de son bateau ! Il est aussi instable que le poing d’Angrove est immuable quand, il appuie le grappin sur quelqu’un, ou sur quelque’chose. A bord du Saint-Pierre chacun peut réfléchir à

loisir sur ces quatre mots latins qui ne peuvent bien se comprendre qu’en mer, mieux encore peut-être sur les bancs de Terreneuve. — « Viscera éructantes cum gemitu. »

Cette seconde fois, comme pour la première, notre voyage hélas ! trop court ne fut qu’une série de fêtes. Réception au câble transatlantique français, où nous fûmes accueillis par M. Sweeney, remplaçant, depuis la veille, M. Walter Betts, nommé directeur du télégraphe de Paris à New-York; déjeuners chez le commandant*? chez M. Caperon : chez M. Certonciny, chef du service maritime : dîner au mess des officiers présidé par le commissaire de la marine, Gleizes ; (i) pic-nic à Robinson ; visite à la sécherie Dupont; visite au révérend P. Ost'er, digne prêtre alsacien, remplaçant par intérim Mgr Letourneux, préfet apostolique, en voyage au Canada ; visites chez mon compagnon d’armes du Mexique le lieutenant-colonel de Boulan, trésorier -payeur ; chez M. LeFol, directeur du service administratif; chez M. Hébert-Suffrin, procureur de la

(i) M. Gleizes est maintenant au Tonquin. Il est sousintendant militaire de la io région et du cercle des S pt Pagodes de la 9e région, avec résidence à Dap-Caw.

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République; chez M. Venot, juge de première instance; chez M. Littaye, père, le patriarche de l’île ; poignées de mains à toute la ville ; dîner offert par la Presse canadienne-française ; revue de la compagnie des disciplinaires commandée par deux héros du Tonquin, le capitaine Lecorgne et le lieutenant Paul Berthe, de l’infanterie de marine ; dîner de gala donné au cercle de l’Union, par les citoyens de Saint- Pierre présidés par M. Dupont ; punch offert à l’àôtel de Joinville, par le capitaine au long cours Vincent ; souvenirs délicats offerts à la Presse par Madame veuve Cordon et par son fils, voilà à peu près le bilan des soixante heures passées en ces temps là par nous à Saint-Pierre et Miquelon.

De tous côtés nous arrivaient des invitations.

Les deux journaux de la colonie nous souhaitèrent la bienvenue.

L’un deux, la Gazette officielle disait :

« Cette visite toute d’amicale courtoisie, tend à affirmer plus énergiquement encore le lien de sympathie patriotique qui existe entre la France

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et ces populations du Nord de l’Amérique dont elle a été séparée il y a un siècle et dont notre colonie à l’heureuse fortune d’être la voisine.

» Les journalistes Canadiens ont été reçus chez nous avec une joie discrète, sans manifestations bruyantes, comme des camarades depuis longtemps attendus et auxquels la meilleure place est toujours réservée sous notre toit.

» Ils sont nos hôtes pour quelques heures seulement. Puissent-ils apprécier, malgré la courte durée de ce séjour, l’affection des Français pour le pays qu’ils représentent, et à leur retour dire à ses compatriotes combien elle est profondément vive et fraternelle.»

De son côté L 'Indépendant, organe républicain des îles Saint-Pierre et Miquelon, disait dans son numéro du 1 1 août 1887.

« Aux représentants

de la Presse Française du Canada.

» Nous avons lieu de considérer comme une bonne fortune de posséder depuis hier parmi nous plusieurs journalistes de la presse fiançaise canadienne.

» Malgré l’aridité de notre rocher, nos aimables touristes trouveront l’accueil le plus cordial et le plus empressé de la part d’une population essentiellement française, ayant les mêmes origines et les mêmes affinités de race que leurs ancêtres.

» Par un sentiment de haute convenance, Y Indépendant, dans sa modique situation, se trouve trop heureux de pouvoir être l’interprète des sympathies séculaires que le Canada a laissées dans les cœurs vraiment français.

» Nous savons, (nous sommes fiers de le constater à chaque instant), que la réciprocité de sentiments existe à notre endroit sur les bords du Saint-Laurent, d’où jamais désormais, quelles que soient les destinées des deux pays, ne disparaîtra le culte voué au nom de la France, la première mère-patrie du Canada.

» Notre colonie a vue avec plaisir se resserrer les liens de cette attraction réciproque par la création d’une ligne de vapeurs directe entre la France et le Canada. La réalisation de ce désidératum de tant d’années vient enfin de s’accomplir et fonctionne déjà dans les meilleures

conditions, grâce aux efforts persistants de la compagnie Bossière, frères, du Hâvre, qui hâtons noms de le dire, a trouvé bon accueil des deux côtés de l’Atlantique.

» Heureux des beaux résultats obtenus, nous avons espoir de récolter notre petite part de.ces bienfaits et de devenir le trait d’union naturel des relations amicales de ces deux beaux pays ; ce sera le plus sûr moyen de ne plus être les tributaires de nos chers voisins, et les Américains, qui, n’ont de culte que pour nos dollars sans la moindre reconnaissance pour les mains qui les leur prodiguent

« En présentant à nos aimables hôtes nos compliments de bienvenue, souhaitons qu’ils emportent malgré leur trop court séjour, un agréable souvenir tant de notre pays que de la bienveillante et courtoise hospitalité de notre bonne population.

Lors de mon premier voyage à Saint-Pierre j’avais été l’hôte du gouverneur le capitaine de frégate Guien, aujourd’hui capitaine de vaisseau. Le capitaine Guien était de taille moyenne,

sec : il doit l’être encore. Sous son apparence de loup de mer- il cachait un cœur de sœur de charité. D’ailleurs tous les matelots — les vrais — sont coulés dans ce moule.

Je le revois encore les deux pieds sur le devant de sa grille.

Nous étions dans le grand salon de l’hôtel du gouvernement. Pendant que ses invités étaient au billard, le commandant me causait des primes de pêche, de la boëtte, de ses administrés, de ses campagnes lointaines. En regardant ce marin tissonner son feu on voyait qu’il regrettait la mer, la mer avec ses sombres tristesses, la mer avec ses âpres joies.

Tout autre je trouvai son successeur le comte de Saint-Phalle. De haute taille, type du général de cavalerie, d’un abord froid, il savait au bout de quelques minutes de causerie, faire vibrer son interlocuteur. Il aimait surtout à causer d’elevage, d’agriculture, de vignobles ; il avait aussi un faible pour la chasse, les fourrures — il avait en de fort belles,— et au milieu de ses administrés il demeurait malgré son aménité le modèle delà discipline, le type de l’homme énergique.

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A ce gentilhomme, avait succédé — lors de mon troisième voyage, un ami personnel, M. Henri de Lamothe, ancien callaboratear du Temps.

Esprit vif, profond observateur, caractère juste,, délicat, véritable encyclopédie, c’est un patriote dans le fond du cœur et un écrivain remarquable Il a signé plusieurs volumes intéressants, entr’ autres : “ Cinq mois chez les Français d’Amérique. ”

M. de la Mothe est un grand voyageur et un grand causeur devant l’Eterneh II a parcouru presque tout l’univers, soit comme touriste, soit comme correspondant de guerre des grandsjournaux parisiens. Il a fait les campagnes de France, de Russie, de Turquie, du Monténégro, d’Egypte, de Serbie, de Bulgarie. C’est un soldat doublé d’un lettré et d’un jurisconsulte.

Nous fûmes accueillis comme des frères par lui et par le président de la cour d’appel, M. Maurice Capron un des plus charmants esprits qui se puisse rencontrer. Ecrivain très fin, très observateur, brillant styliste, M. Capron 'va

nous donner bientôt sur la colonie française de Saint-Pierre un livre qui aura du succès.

Voulez-vous connaître son genre ? Je vais vous en donner une idée.

« La ferme Théberge, sur Langlade,* n’a rien de particulier au point de vue agricole. On y cultive le naufrage. Je m’explique. Vous n’êtes pas sans avoir entendu parlé d'Aimé Théberge, qu’on pourrait surnommé le Monk des navires échoués. Je lui demandais un jour combien de navires il avait relevé.

— Vingt-trois, me répondit-il, avec cette mine d’Ajax qu’il a en toute chose, et monologuant plutôt que s’adressant à moi, Théberge ajouta :

— Quels soins ! quels succès ! Et le Douro ! Et X Aimée Bell ! Et la Henriette 1 Et le Sébastopol ! Oh seraient-ils sans moi ? Ah ! ils me doivent une hère chandelle, un cierge qui vaudrait tous ceux que la bonne femme a fait brûler à mon intention. . . .Tenez, pour les navires Henriette et Aitnée Bell, dont je vous parlais tout à l’heure, le croiriez-vous ? Eh bien ! Je les ai fait passer par la dune — de l’ouest à l’est avec mâtures, ancres, chaînes, apparaux et tout. Un

travail de Breton ! Un navire voyageant sur la terre ferme, ça ne se voit pas tous les jours ; 990 mètres à franchir ..... huit bœufs qui tramaient. Quel charroi ! Pour V Henriette, j’ai peut-être triché un peu, mais c’était malin de ma part. Ecoutez un peu. Nous étions en février, le petit février comme ils disent ici. Il pique dur ce vingt-huit jours ! Alors qu’ai-je fait ? J’ai pratiqué le système employé par l’anglais Erskine du Skatinç Rink. Mes hommes et moi, tous les soirs, nous creusions un chenal d’une certaine longueur que nous remplissions d’eau. L’eau gelait pendant la nuit, et le matin sur ce rail improvisé, le navire se hâlait, absolument comme on tire un lit sur ses coulissaux. Les bœufs étaient enchantés, nous aussi. Tout marchait à souhait quand le propriétaire du navires nous dit :

— Croyez-vous que je vais passer le carnaval ici? C’est trop triste! Je veux le passer à Venise. ..Venise c’était Saint-Pierre.

Il fut trois jours. - . . Trois jours de trop ! Quand il revint, dégel complet. YJ Henriette était enfoncée dans le sable ! Tableau ! Il nous

fallut à l’aide de coins soulever le navire. Heureusement le- temps s’étant mis à la gelée, nous

continuâmes notre système de glissades. Au bout de 17 jours de travail, X Henriette se promenait dans la baie . . Oh ! dame c’était une belle goélette.

Ici, Théberge eut un geste large, comme si tous ces heureux souvenirs qui affluaient simultanément à sa mémoire et qui le reportaient à vingt ans en arrière, lui mesuraient le champ dévolu désormais à son activité. Il reprit avec un grand souffle :

— Voyez-vous relever des navires, c’est ma vie, c’est ma santé ! Une bonne chaloupe comme moi ne doit pas se reposer. Je ne me porte bien qu’à Langlade. Là, il me semble que tout l’air de la mer m’entre dans la poitrine. Je me sens d’une force, d’une vigueur à soulever des montagnes, à prendre un navire à la côte dans le creux de la main, et à le transporter au haut des clochers de Saint-Pierre.

En parlant ainsi Théberge était d’une beauté surhumaine.

Théberge est considéré comme un oracle en matière de sauvetage. Quand il y a un sinistre à la côte, il faut savoir comment les choses se passent. Le bâtiment en danger a d’abord autour de lui un tas de médecins consultants, les premiers arrivés, qui émettent sur son compte des opinions assez contradictoires.

— -On le relevera . . .on ne le relevera pas. Où est Théberge ? Que pense Théberge ? Attendons Théberge.

Le voilà Théberge ! Il apparait comme une célébrité médicale au chevet d’un mourant. Il ausculte le navire généralement assez mal fichée, l’examine dans toutes ses jointures pour s’assurer s’il n’est pas perforé, lui tâte le pouls pour savoir quel est son tirant d’eau, en fait le tour pour se rendre compte s’il n’est pas ankylosé irrémédiablement, puis cet examen terminé il prononce la diagnostic suivant :

— Ce n’est rien encore pour cette fois : je le guérirai avec des amarres et mes bœufs.

Théberge a parlé. . . .Tout le monde s’incline. On va quérir les bœufs à la ferme, des bœufs forts comme des éléphants qui n’obéissent qu’à

Thébérge. Le renflouement commence. Les

bœufs hâlent, les amarres se tendent, le navire échoué a des craquements inquiétants.

Théberge n’a qu’une peur, c’est que les amarres cassent.

— Si elles tiennent bon, s’écrient-il, enfants le navire est à nous !

Et telle est la confiance de Théberge dans le résultat final qu’il électrise tout son monde.

— Hardi là ! garçons, raidissez ! soulagez par ici ! soucquez dur ! encore un coup, hip !

Il est partout à la fois. On voit 36 Théberge dans le navire, sur la plage, dans la mer, au guindeau, près des bœufs.

C’est à n’en pas croire ses yeux.

Aussi quelle satisfaction, quelle récompense n’obtient-il pas quand l’opération a réussi au gré de ses désirs ? Rappelez-vous ce qui s’est passé pour le Douro , Après des peines infinies ce navire avait été remis à flot. Survint unesaute de vent qui rejeta le navire à la côte. Tout était à refaire : Théberge se remit résolument à l’œuvre. Il avait contre lui tous les ingénieurs de la localité, y compris même ceux des Ponts et

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Chaussées : Théberge ne désespéra pas. Il avait fourré dans sa tête qu’il relèverait le Douro.

Il ne voulait pas en avoir le démenti. Le ciel témoin de tant d’efforts, se mit du côté de Théberge. Le vent au lieu de souffler du Nord- Ouest, souffla du Sud-Est.

— Hissez ! cria Théberge, et les voiles mises en place, voilà le Douro qui évolue au gouvernail et s’éloigne de cette côte de Langlade où son sépulcre était déjà moulé. Quelle entrée triomphale en rade de Saint-Pierre quand le navire sauveté doubla la pointe du Cap à l’Aigle. Non, jamais proconsul Romain chargé des dépouilles opimes ayant à son char attellées des jeunes esclaves Syriennes, n’a eu un air plus vainqueur que Théberge conduisant au port de ces concitoyens le Douro £- valant trente mille piastres comme un sou ” disait-il avec un rire qui découvrait une rangée d’incisives fines et blanches, comme les dents aiguisées d’un jeune loup.

Mais faisons trêve à ces récits de la mer * L’heure est venue de nous séparer.

J’ai tenu, ami lecteur, à vous faire part de ce que j’ai appris dans ces nouveaux voyages. J’ai, tenu surtout à vous dire comment nous avons été' reçus chaque fois que nous y sommes allés, par ceux qui forment la petite France du golfe Saint- Laurent.

Si vous interrogez mes excellents compagnons de voyage, M. Joseph-Edmo'nd Roy, ancien rédacteur du Quotidien , M. Jules Tessier, député de Portneuf, M. Paul de Cazes, officier de l’Instruction Publique, et bien d’autres encore, il vous en conteront long sur le chapitre des choses agréables entendues, de l’hospitalité reçue. Le premier a déjà donné à Levis deux charmantes conférences sur Saint-Pierre et Miquelon, sur la côte française de Terreneuve, les pêcheries, le grand banc, le conflit anglo-français. Le second m’a lu des pages inédites et ravissantes sur les îles françaises ; le troisième qui a beaucoup promis se contente de me lire.

Il s’est laissé distraire par les milliers de paperasses qui l’attendent à l’Instruction Publique, bon an, mal an, depuis le ier janvier, jusqu’au 31 décembre.

Un jour, j’en suis certain sa plume exercée viendra, elle aussi, dire son mot sur les bonnes gens de Saint-Pierre qui, comme nous, croissent et multiplient lentement, mais sûrement.

Là bas sur leurs îlots désolés, basques, acadiens, bretons, normands, mettent en pratique, tout comme leurs pères du Canada et des pro- . vinces maritimes, le refrain de la vieille chanson normande, qui a tant fait réfléchir ceux qui le comprennent bien : —

Nos enfants sont par douzaine Par cent nos petits enfants.

C’est qu’elle est bonne la graine Qui fait pousser les Normands.

SPlÈCE JUSTIFICATIVE

Au moment de terminer ce récit de voyage, je reçois de France la curieuse pièce suivante sur l’histoire de Saint-Pierre Miquelon.

L’original est signé par Louis XVI. J’en ai fait hommage à l’Université Laval.

De Par le Roy.

Sa Majesté considérant que les Isles Saint- Pierre et Miquelon ne peuvent être regardées que comme propres à servir d’abris aux pêcheurs français et voulant les réduire à l’état de simples pêcheries, Elle a jugé qu’il n’était nécessaire d’y entretenir ni gouverneur, ni ordonnateur, et que le service, tant militaire que civil, pouvait être utilement rempli à l’île Saint-Pierre, chef lieu,

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