LES PHARES MIQUELONNAIS - LE CAPITAINE
LORRAINE — NOTES SUR LES ILES — LEUR GOUVERNEMENT — LA BOETTE — STATISTIQUE ET COMMERCE
Nous sommes en route.
Langlade est célèbre par ses nombreux naufrages, et le gouverneur des iles M. le comte de Saint Phalle me montra une carte 011 il avait fait relever le lieu du sinistre et les noms des navires perdus. A peine peut on glisser une épingle entre les croix indiquant ce lugubre défilé.
Cette navigation, jadis redoutée, est devenue relativement facile aujourd’hui. Déjà l’île de Saint-Pierre, était éclairée « par le phare de Galantry. » « Ses feux, de l’aveu de tous, sont
les plus brillants de toutes les côtes de Terreneuve.» Aujourd’hui, Langlade a ses lumières et la sirène qui annonce les brouillards est la plus perfectionnée, la plus puissante du monde. Elle a coûté 60,000 francs. A la suite du naufrage de la frégate anglaise, la Nioi'e , l’amirauté d’Angleterre avait demandé au ministère de la marine de construire un phare à cet endroit, s’offrant d’en faire la dépense dans le cas où le gouvernement français ne serait pas disposé à donner suite à cette demande. La France s’empressa de se rendre à cette suggestion. Le comte de Saint Phalle fut chargé de faire exécuter les travaux. Il a attaché son nom à cette grande œuvre humanitaire. Il n’est pas arrivé à ce beau résultat sans rencontrer d’obstacles. On lui faisait la guerre dans certains quartiers ; mais le caractère ferme et froid du gouverneur a su passer outre. Aujourd’hui le phare de la Pointe Platte ! — pourquoi ne l’appelle-t-on pas le phare
de Saint-Phalle ? — complète la magnifique série des lumières du golfe Saint-Laurent.
Les temps ne sont plus où il nous sera donné d’entendre dire à un capitaine de frégate — j’en ai été le témoin à Paris, — lorsqu’il s’est agi de la création d’une ligne de bateaux à vapeur entre Québec et le Hâvre, avec escale à Saint-Pierre et Miquelon :
— « Le golfe Saint-Laurent est l’endroit le plus dangereux du monde. Il n’y a pas de phares, ni d’amarques. La brume le couvre depuis la saint-Sylvestre jusqu’à la saint-Urbain. »
En causant des difficultés qu’il a éprouvées pour la construction du phare de la Pointe Platte, le comte de Saint-Phalle m’a assuré que les travaux et les cartes du commandant Fortin — mort sénateur du Canada — lui avaient été de la plus haute utilité. Honneur à qui de droit !
Il est assez curieux de constater comment ■s’est accompli ce travail gigantesque. Chacun se
rappelle avec douleur les malheurs qui assaillirent la compagnie transatlantique française, après la guerre franco-prussienne. Une série de naufrages, d’accidents, d’avaries de mer faillirent compromettre gravement les succès que n’avait cessé de remporter cette puissante entreprise. Vers cette époque une frégate anglaise, la Niobé, commandée par sir Charles Lorraine — un nom qui oblige — se trouvait en rade de New York.
Fêté par les officiers de la marine américaine, sir Charles Lorraine eût le goût douteux de faire allusion aux malheurs des transatlantiques français. Il s’agissait d’un toast porté à Y American Navy. Il y avait impéritie, disait-il, manque d’études, de surveillance, de discipline chez les Français. Que sais-je encore? Quelques jours après, la Niobé par un temps calme mais brumeux allait se jeter sur Saint-Pierre et Miquelon. L’équipage fût sauvé a grande peine par des Français, et sir Charles passa par un conseil de guerre qui aurait pu lui permettre de réfléchir longuement sur les lacunes qui existent dans les marines du monde.
Il est vrai que cet aventure autant que l’énergie du comte de Saint-Phalle, ont puissement contribué à l’érection du phare de la Pointe Platte.
D’après 1VL Maurice Caperon « la constitution géologique des îles Saint-Pierre et Miquelon n’est pas compliquée. Ces îles sont presque exclusivement formées par des porphyres pétro siliceux, à pâte d’un brun violâtre, ou d’un rouge vineux, dont les fissures sont remplies par des injections de quartz le plus souvent opaque, quelquefois limpide, vitreux, et alors cristallisé.»
Toujours d’après la même autorité « en 1874- 75 on a trouvé à Miquelon des minières de terre de Sienne en ocre jaune. En outre il y a trois ans des schistes ardoisiers ont été découverts sur Langlade. Les ardoises dures sont rouges, violettes et vertes.
» La superficie totale est évaluée à 23,500 hectares ; la Grande Miquelon entre pour 12,000 et la petite Miquelon pour 9,000 hectares dans cette évaluation : il ne reste à l’île Saint Pierre, qui dans sa plus grande longueur n’a pas plus de sept kilomètres et demi, et ne mesure que sept
kilomètres en largeur, de la Pointe Verte à la pointe de Gallantry, qu'une superficie de 2,500 hectares.» En été, règne sur cet archipel une température égale à celle d’Archangel ; l’hiver ressemble à celui du sud de la Suède.
Saint-Pierre ne saurait être trop connue du Canada, au point de vue historique, géographique et commercial-.
Un lieutenant de l’infanterie de marine, M. Nicolas, — il vient de faire une fort belle campagne au Madagascar — commandait alors la petite garnison de Saint-Pierre. Il charmait ses loisirs en écrivant ses observations. Réunis plus tard, elles devaient être un des meilleurs chapitres de la France coloniale de Rambaud.
— Ici, disait Nicolas, les pouvoirs publics sont exercés par un commandant qui est dépositaire de l’autorité du gouvernement. Il est chargé de l’exécution des décisions du conseil général et de la commission coloniale . Il est assisté d’un chef du service judiciaire. Le chef du service administratif de la marine est préposé à l’administration et à la comptabilité des
dépenses des services militaires à la charge de l’Etat.
« Le conseil général est composé de 12 membres élus, dont 9 pour Saint-Pierre, 1 pour l’île aux Chiens, et 2 pour Miquelon et Langlade. Il est chargé de l’administration des ressources locales. Une commission coloniale est tirée du sein du conseil, pour étudier toutes les questions cpii lui sont déférées par la législation en vigueur.
« Un conseil privé est placé près du commandant pour l’éclairer de ses avis.
» Chaque commune comporte un conseil municipal. A Saint-Pierre, ce corps est divisé en deux sections, dont une pour l’île aux Chiens. Ce corps se compose d’un maire, de 3 adjoints dont un remplit les fonctions d’officier de l’état civil à l’île aux Chiens et de 16 conseillers municipaux.
» A Miquelon il y a un maire, 2 adjoint et 12 conseillers municipaux.
« La colonie n’élit ni sénateur, ni député. Elle envoie un délégué pour la représenter à Paris.
« Il y a une justice de paix à Miquelon et une autre à Saint-Pierre. Il y a aussi un tribunal de première instance et une cour d’appel.
» A Saint-Pierre il y a une chambre de commerce et un tribunal de commerce.
» Le délégué représentant la colonie auprès du conseil supérieur des Colonies est élu pour 3 ans par les citoyens français, âgés de 21 ans, jouissant de leurs droits civils et politiques et résidant dans la colonie depuis six mois au moins. »
Voilà le rouage politique de Saint-Pierre et iquelon tel que me l’expliqua le lieutenant Nicolas.
Chacun de vous a entendu parler du fameux Sait Mil , le bill de la Boëtte, que vient de passer la Législature de Terreneuve. Cette île a le prévilège d’ouvrir les deux premiers boëttes, le hareng, puis le capelan. Il n’arrive qu’après sur les côtes de Saint-Pierre. Quant à la troisième boëtte, l’encornet, —le squid des anglais, — elle se
prend entièrement dans les îles de l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon. Le hareng se pêche ordinairement toute l’année ; le capelan au mois de juin ; l’encornet en juillet.
Voilà pour la boëtte.
Un mot maintenant de statistique. Voici le résumé commercial pour 1884. Il est fourni par les documents officiels de la colonie.
Valeur des exportations en France, aux colo nies françaises et dans les pays étrangers, 16,639,229 francs.
Importation à Saint-Pierre de marchandises françaises et étrangères, 12,692,425 francs.
Valeur du commerce des îles Saint-Pierre et Miquelon pour l’année 1884, 29,331,654 francs.
Les principaux objets importés de France sont les étoffes, les habillements confectionnés 121,200 francs : les divers tissus de laine 245,- 000 francs : la quincaillerie, la bimbelotterie, le beurre, le lard salé, le vin, 597,764 francs : le cidre, les alcools, 256,356 francs : les liqueurs, 159,335 francs : le sel de pêche, 978,946 francs les ustensiles de pêche, 99,600 francs.
M. Caperon écrivait :
» De petits bateaux, dits Galopeurs, faisaient le va-et-vient entre la côte méridionale de Terreneuve, jadis avec de la boëtte. Dorénavent ce commerce étant supprimé, ils ne porteront que du bois de chauffage. Entre notre port et le cap Breton, voyagent également des petites goélettes de 45 à 60 tonneaux, appelés ici Jocotards. Ils portent des bestiaux, des légumes frais, des . volailles et du gibier. Notre charbon vient de Sydney, Cap Breton. Le Canada nous fournit les farines, les beurres, les fourrages, les bois de construction : Halifax, ses articles de manufacture pour métier et pour ménage. De Bangor, nous arrivent les matériaux à bâtir, la chaux, la brique. Boston et New-York fournissent la poëlerie, l’anthracite, les doris et en général divers objets de première nécessité que le commerce de France ne saurait importer qu’à des prix très onéreux pour la consommation. Des commis voyageurs, munis d’échantillons, visitent nos négociants et obtiennent d’eux des commandes qu’ils font exécuter par les maisons de commission qu’ils représentent.
» Chaque année, deux ou trois navires français hnportent de Rotterdam un chargement de 250 à 300 tonneaux de genièvre en caisses et en barils ; aussi du tabac et des cigares.
» Il nous vient encore du tabac du Canada. » » Chaque année, un navire anglais vient de Liverpool, au printemps avec un chargement de chaines, d’ancres de toutes dimensions, d’hameçons, de fer en barres, de peinture, d’huile de lin, de caisse de pipes, de ballets, de filets à hareng, de patins, de caisses de verres à vitre, de cloches, de petits canons.
» En 1884, 23,454 tonneaux de sel, ont été importé d’Espagne. Il venait de Cadix.
» En 1885 la population des îles Saint-Pierre- Miquelon était de 6377, soit une augmentation de 632 habitants sur le recensement de 1884.
« Le mouvement maritime en 1885 a été comme suit :
3475 entrées 3446 sorties
ce qui représente un tonnage de 377,275. » Tous ces chiffres, bien minutieux, peut-être, vous renseigneront mieux que mes phrases sur
le commerce et le mouvement annuel de Saint- Pierre et Miquelon.
Ces données sont puisées aux meilleures sources.
L’AMOUREUSE DE CHATEAUBRIAND — FLEURS ET MUSIQUE — TAMBOUR ET CLAIRON — TORÉADORS BASQUES — VISITE AU CIMETIÈRE— FLANERIES EN VILLE
Saint-Pierre est un rocher couvert de mousses et de lichens. Il est fait pour ceux qui aiment la solitude, l’isolement ; pour ceux qui se sentent portés vers la mélancolie. Chateaubriand y a laissé son cœur. Vous rappelez-vous de cet épisode de la vie de l’illustre breton ? Elle est racontée ainsi dans ses mémoires d’Outre Tombe ?
« — Un matin, à Saint-Pierre-Miquelon, j’étais allé seul au Cap-à-1’ Aigle, pour voir se lever le soleil du côté de la France. Je m’assis au ressaut d’une roche, les pieds pendants sur la vague qui déferlait au bas de la falaise. Une jeune
marinière parut dans les déclivités supérieures du morne ; elle avait les jambes nues, quoiqu’il fit froid, et marchait parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le mouchoir des Indes, dont sa tête était entortillée ; pardessus ce mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays en façon de nef ou de berceau. Un bouquet de bruyères lilas sortait de son corsage. De temps en temps, elle se baissait et cueillait des feuilles d’une plante aromatique qu’on appelle, dans Plie, thé naturel. D’une main, elle jetait ces feuilles dans un panier qu’elle tenait de l’autre main. Elle m’aperçut : sans être effrayée, elle se vint asseoir à mon côté, posa son panier près d’elle, et se mit, comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à regarder le soleil.
» Nous restâmes quelques minutes sans parler : enfin, je fus le plus courageux et je dis : « — Que cueillez-vous là ? La saison des bluets et des atocas est passée.» Elle leva de grands yeux noirs, timides et fiers, et me répondit : « — Je cueillais du thé.» Elle me présenta son panier. « — Vous portez ce thé à votre père et à
votre mère ? » « — Mon père est à la pêche avec Guillaumy.:» « — Que faites-vous dans Pile ? » « Nous tressons des filets, nous pêchons les étangs, en faisant des trous dans la glace ; le dimanche, nous allons à la messe et aux vêpres, où nous chantons des cantiques. »
h — Votre père va bientôt revenir ? » «—Oh ! non ! le capitaine mène le navire à Gènes avec Guillaumy » — « Mais Guillaumy reviendra ? » « — Oh ! oui, à la saison prochaine, au retour des pêcheurs. Il m’apportera un corset de soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir» ■ — * Et vous serez parée pour le vent, la montagne et la mer — « Voulez-vous que je vous envoie un corset, un jupon et un collier ? »— « Oh ! non. »
» Elle se leva, prit son panier et se précipita par un sentier rapide, le long d’une sapinière. Elle chantait d’une voix sonore un cantique des missions :
Tout brûlant d’une ardeur immortelle C’est vers Dieu que tendent mes désirs.
» Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appelés aigrettes, à cause du panache
de leur tête : elle avait l’air d’être de leur troupe, Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile et s’assit au gouvernail : on l’eût prise pour la Fortune ; elle s’éloigna de moi. »
Depuis Chateaubriand a promené son cœur et sa mélancolie un peu partout.
— Son amoureuse du Cap-à-1’ Aigle s’appelait mademoiselle Dupont. Mon père l’a bien con= nue, me disait Littaye, mon ami.
Les négociants, les hommes d’affaires qui habitent Saint-Pierre ne sont guère portés au sentimentalisme. Leurs mémoires d’Outre- Tombe s’écrivent dans leurs grands livres. Leur éditeur est l’Océan. Ils y puisent d’intarissables richesses. Ils s’efforcent de corriger ici autant que se peut faire l’aridité de leur rocher. Il n’y a guère d’humbles maisonnettes de pêcheurs où les fenêtres ne soient pas ornées de fleurs.
En faisant un tour de jardin avec le patriarche de l’île, M. Littaye, il m’offrit une rose et des violettes en souvenir de son fils. Son œil se mouilla en me rappelant celui qui n’est plus,
celui qui était destiné dans ses rêves à faire l’orgueuil de sa vieillesse.
Il me lut une étude charmante trouvée dans les papiers de son fils. Elle était signée par Louis Veuillot.
«Un soir, écrivait-il, j’écoutais avec receuilement le bruit de la mer calme, brisant sur sable : je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent toujours ensemble à des intervalles réguliers, comme un rhythme marqué dans l’harmonie éternelle. J’entendis un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos dans sa barque. Sans doute, j’avais entendu le chant des pêcheurs de la côte, et celui la peut-être aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient toujours été fermées à la musique comme mon cerveau à la poésie. Je n’avais vû dans les chants du peuple que l’expression des passions grossières, et j’en avais détourné mon attention avec mépris. Ce soir là, comme les autres soirs, je fus d’abord blessé d’entendre cette voix qui couvrait celle des flots et qui troublait mon audition : mais au bout de quelques instants, je
remarquai que le chant du pêcheur suivait instinctivement le rhythme de la mer, et je pensai que c’était là peut-être un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même prend soin d’instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignorés comme ils ont vécu. J’écoutais donc sans impatience le chant à demi sauvage de cet homme, à demi sauvage aussi qui célébrait d’une voix lente et mélancolique les mystères de la nuit et la douceur de la brise. Les vers avaient peu de rime et peu de mesure, les paroles encore moins de sens et de poésie ; mais le charme de sa voix, l’habilité naïve de son rhythme et l’étonnante beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme celle des vagues, me frappèrent si vivement que tout à coup la musique me fut révélée. La musique me semble devoir être la véritable langue poétique de l’homme, indépendante de toute parole et de toute poésie écrite, soumise à une logique particulière et pouvant exprimer des idées de l’ordre le plus élevé «les idées trop vastes pour être bien rendues dans toute autre langue. »
A Saint-Pierre, chaque famille a son jardinet. Il y pousse des fleurs et des légumes superbes. Les choux, les oignons, les carottes, les salsifis, les concombres arrivent bien, mais à force de soins. Ce qui manque à Saint-Pierre, c’est le terreau ; quelques chargements de navires s’y vendraient chaque année avec avantage.
Le couvre feu existe encore à St. Pierre. Un roulement de tambour annonce à dix heures la fermeture des cafés : exception toute fois est faite pour l’hôtel de Joinville. Il a le privilège de recevoir les consommateurs jusqu’à n heures.
Clairons et tambours jouent un grand rôle ici. Us annoncent les enchères, les ventes, les objets perdus ou trouvés, les récompenses promises, les décrets municipaux, tout ce qui peut intéresser les habitants.
Ce sont les chroniqueurs de la ville ; aussi quand tambour ou trompette se campent au coin d’une rue, bat un ban, ou fait retentir une sonnerie, chacun de s’empresser. On écoute d’un air grave, puis on reprend la route en dis-
cutant l’annonce pendant que le ban ou la sonnerie va se répétant un peu plus loin.
Qui le croirait ? Cette vieille coutume faillit disparaître dans les neiges d’entan. Le général Farre était au ministère de la guerre. Il voulut frapper un grand coup pour laisser trace de son passage : il supprima le tambour. Le clairon de Saint-Pierre eut alors la préséance, et son collègue allait être emporté par la nostalgie, quand il y eut un autre changement de ministère. Hélas, ils sont tous exposés à ces choses ! Le nouveau ministre de la guerre ne voulut pas frapper un moindre coup que son prédécesseur. Il rétablit le tambour. La peau du descendant de l’âne de Buridan a maintenant le haut du pavé, et cette question de préséance est définitivement réglée. Tant pis pour la trompette.
Le mouvement de la ville est curieuxà observer. Ce qui frappe le plus, ce sont les conducteurs des attelages. Ici il n’y a que des bœufs. La colonie de mon temps ne possédait qu’un cheval ; il appartenait au boulanger, et celui-ci s’en montrait tout aussi fier que notre ancien gouverneur M. de Montmagny, l’était du sien.
Les bœufs vont deux par deux, soutenus par d’énormes bâts. Lents, lourds, ils trainent des charrettes aussi lourdes que leur marche. Les piqueurs, tous basques, portent bérets, chemises, pentaions bleus relevés par une ceinture rouge. Ils poussent de temps à autres le cri : Hu ! Dia ! Les basques tiennent leur longue pique comme un sceptre tout en conservant le pas majestueux de ceux qu’ils mènent, ou plutôt soyons francs r de ceux qui les conduisent.
J’emboitai le pas derrière l’un d’eux et j’arrivai à un cimetière. Il se trouve dans le haut de la ville. Il est adossé à un morne. Rien de mélancolique comme ce champ de la mort. L’herbe y pousse, les poules y picorent. La plupart des croix sont brisées où s’affâisent de vétusté. Une tombe est assez remarquable. C'est celle d’un aumônier de la division de la station navale des Antilles, mort en mer, à bord de la Minerve. Elle est entourée d’un treillis en métal. Au pied de la croix en fer est placé un calice en cuivre doré. Un peu plus loin est la tombe d’un maréchal de logis chef de l’artillerie de marine. Les camarades pour ho-
SEPT JOUES
norer sa mémoire ont sculpté quatre petits canons en bois. Ce sont les seuls, qui défendent le morne. A côté gît un matelot, mort dans le triste abordage du Marquis de Canisay avec la Louise . D’autres tombes ne sont couvertes que de pensées et de marguerittes. Une seule est ombragée à peine par un petit saule. Tout cela est fort touchant, mais tout çela est fort triste.
Le mur d’enceinte est en cailloux ronds empilés.
Saint-Pierre compte deux autres cimetière.
La ville a un excellent acqueduc: elle est éclairée au schiste. Son église est grande : elle contient quatre autels. Celui du milieu est disposé comme la confession de Saint-Pierre : celui du fond est dédié à la Sainte-Vierge. Il y a des bancs comme chez nous ; un orgue est dans le jubé, un harmonium derrière le maîtreautel. J’ai entendu la messe ici. La mer rapproche de Dieu ; j’ai été frappé du récueillement, de la dévotion de tous ces matelots, de tous ces pêcheurs. Au sortir de l’église rien de gai, de pittoresque comme de voir les femmes former
des groupes et causer ensemble. Elles portent, suivant leur origine, la coiffure des pays basques, bretons, normands. J’ai vu ce jour là une coiffe du pays de Caux qui en aurait remontré à ce légendaire bonnet de coton que Béranger prête au bon roy d’Yvetot.
Il était un roy d’Yvetot Peu connu dans l’histoire,
Se levant tard se couchant tôt.
Dormant fort bien sans gloire.
Et couronné par Jeanneton D’un simple bonnet de coton,
Dit-on ?
Mais passons vite.
Au palais de justice un crucifix semble pardonner à l’article 7. Il contemple avec une résignation vraiment touchante un buste en plâtre de la république.
Le collège de Saint-Pierre est dirigé par les P.P. du Saint-Esprit et du Sacré Cœur de Marie. Son programme comprend l’enseignement primaire élémentaire, l’enseignement primaire supérieure, l’enseignement secondaire. La langue anglaise y est obligatoire : l’allemand est facultatif.
Qui le croira ? Le collège de Saint-Pierre a été autrefois, sous le règne de Napoléon Ier, une des casernes de Bayonne. Les bois furent transportés ici pour construire la première eglise ; puis le sanctuaire servit de dépôt aux disciplinaires, puis au séminaire.
La société de Saint-Pierre est charmante. Elle se livre peu. Une fois la porte ouverte on est de la famille. Il y a ici une colonie anglaise fort agréable, composée d’officiers des deux compagnies du cable translantique. Us ont leur chapelle protestante, leur skating rink, leur lawn-tennis. Us étaient 42 lors de mon dernier passage : leur traitement variait de $800 à $1,500.
L’AGRICULTURE a SAINT-PIERRE — LA CHASSE — LA CUEILLETTE DES GRAINES —UN MOT DE BOTANIQUE ET DE PÊCHE
Tout voyageur sait qu’à terre les marins aiment les chevaux, les voitures et qu’ils s’improvisent volontiers élèves d’équitation. Dans les garnisons maritimes, les troupes de terre
passent leurs loisirs à canoter, à pêcher. Les uns, — les soldats, — ne rêvent que Yatch Club ; les autres, — les marins, — que “ steeple chase,’’ course au clocher. Il en est ainsi des Saint- Pierrois. Ils aiment à causer de ce qu’ils n’ont pas. L’agriculture est un de leur thème favori. D’autre vont plus loin : ils mettent leurs idées en pratique. C’est ainsi qu’il y a deux fermes à Saint-Pierre, et que Langlade en compte treize.
— « Quelques-unes de ces fermes prospèrent bien, nous assure l’Annuaire. Les céréales ne sont pas l’objet d’une culture suivie. Les fermiers se contentent d'entretenir du bétail sur des pâturages, plantureux par endroits, notamment aux environs du Grand-Barachois. Les herbages sont hauts et drus, entremêlés de boutons d’or et de marguerites, et aussi d’une fleur de pois sauvagès dont les vaches sont très friandes. Et août, toute cette frondaison aqueuse est fauchée, séchée, mise en moule et engrangée. C’est du foin pour la nourriture des animaux pendant l’hiver. Comme on le voit, les efforts des fermiers tendent surtout a engraisser des
bestiaux achetés sur les pays voisins, à des prix inférieurs, pour les revendre ensuite en belle chair. Cette opération assez simple — qui est plutôt du commerce que de l’agriculture, — donne des bénéfices certains.»
Le Canada trouverait à' Saint-Pierre un marché pour la vente du bétail. Le gouverneur, M. le comte de Saint-Phalle,— il est de la Nièvre, pays d’élevage par excellence, — me disait qu’il était tout étonné du bon marché de nos animaux. Des vaches du Cap-Breton se sont vendues ici 40 et 50 francs. On les fait paître sur les pseudofermes de l’île, pendant l’hiver : ceux qui les ont achetées les revende 250 à 300 francs.
« L’eau fraîche est abondante dans les îles : Saint-Pierre est desservi par l’Etang du Pain de Sucre. Dans certains endroits on prend de la truite. A la Belle-Rivière, on pêche le saumon, et ce poisson se trouve en quantité à Miquelon.
» La chasse est abondante. On peut l’hiver tuer ici beaucoup de lagopèdes, — perdrix blanches du pôle. On tire ici la bécassine, le canard sauvage, le pleuvier, le courlis, les oiseaux de neige et tous les palmipèdes familiers aux mers du nord.
» En 1881, l’administration a essayé d’âcclimater le lapin sur Langlade. Vingt et un couples y ont été lâchés.»
En parlant de la chasse à la moyac, au cacaouite et autres oiseaux de mer, l’annuaire dit : « Cette chasse n’a lieu que pendant l’hi¬
ver et par les pêcheurs résidents alors inoccupés. Bravant la neige, les verglas, le poudrin —qui est notre poudrerie du Canada, — ils attendent à l’affût, quelquefois un jour entier. Un chien de Terreneuve, dressé à cet effet, ira chercher dans les flots glacés, si le coup a porté juste ! »
Une autre chasse assez curieuse et toute spéciale au chien de Terreneuve nous est décrite par M. Maurice Caperon.
« Dans le grand barachois de Langlade, quand la mer découvre, les loups-marins s’assemblent sur les plages laissées à sec. On les voit par bandes de cent à cent-cinquante paresseusement étendus au soleil sur le sable garni de coquilles et d’écailles de moules ; à la première alerte, le campement est levé avec une célérité qu’on ne saurait égaler. Mal servis par leurs pattes trop
courtes, ils sautent les uns par dessus les autres. C’est, pendant quelques minutes, une bousculade, un pêle-mêle de dos noirs et de ventres blancs, — le ventre des petits— une hâte effrénée vers la coulée d’eau la plus voisine. Ils plongent avec fracas, et de toute cette troupe affolée un bouillon d’eau atteste seul le passage. Un moment invisible, ils reparaissent à une cinquantaine de mètres plus loin ; mais on ne voit que leurs têtes émerger de la surface de l’eau, un point noir percé d’un petit œil rond. C’est là toute la cible qu’ils présentent à la balle du chasseur. Aussi ne sont ce pas les chasseurs qui puissent prétendre à leurs dépouilles. Ce sont les chiens de T'erreneuve, qui profitent de 4a sieste de ces amphibies sur la plage, pour courir sus aux retardataires et les étrangler sur place. Le propriétaire de ces molosses, un fermier établi au goulet de Langlade, tire profit de ces loups-marins capturés, dont, l’huile et la. peau se vendent un bon prix. »
Quant aux ours blancs entrevus par Châteaubriand, et qui « semblent, écrivait-il, avoir accro-
ché leur poil aux arbres, dont ils sont les étranges grimpereaux, » de mémoire de vieillard, il n’en a été vu dans ces îles. Refoulés, avec le morse, vers les solitudes arctiques, ils vont cacher sous lés glaces éternelles du pôle leurs orgies de viandes de phoques et leurs terribles amours.
Il n’y a pas que la chasse qui attire à Langlade : les plaisirs champêtres ont aussi leur tour.
L'annuaire de Saint-Pierre mentionne ainsi la cueillette des graines.
« Vers la fin de juillet, on remarque, tranchant sur l’éméraude pâle des mousses, des petites baies de couleur écarlate, ou bien d’un bleu foncé, ou encore d’un jaune safran. Ce sont « les pommes des prés, les bluets, les plats de bière. » Quand vient l’époque de la l’amasser, la montagne se couvre de bandes joyeuses. Elles vont aux graines. On fait une ample provision de ces petits fruits d’un goût fruste qui, plongés dans l’eau bouillante, avec additions de beaucoup de sucre, font d’excellentes confitures que la ménagère précautionneuse gardera pour
l’hiver. A Miquelon, comme à Terreneuve, ces graines tapissent le sol par endroits, en quantité considérable. Il y a, en outre des fraisiers et des framboisiers sauvages, délicieux. »
« Une autre récolte précieuse çst celle de la Sarracenea purpurect. C’est un remède efficace contre les rhumatismes. La faculté de médecine de Paris le fait souvent demander à Saint- Pierre, par l’entremise du ministère de la marine. «
La sarrazine se trouve au Canada, généralement partout où il y a des savanes. Cette plante est l’antithèse du fameux ginseng, décrite si bien par le père Lafiteau. Le ginseng ne pousse que dans les bois francs, surtout dans les terrains où viennent les noyers. M. Saint-Cyr, un savant, aussi modeste que distingué, me disait dernièrement qu’il y en avait beaucoup dans le comté de Bagot, et dans le comté de Champlain, à Ste-Anne de la Pérade.
En 1866, un pharmacien de la marine, M. Alphonse Gauthier, écrivait une étude intitulée : « Quelques mots sur F histoire naturelle et la météorologie des îles de Saint- Pierre-Miquelon. »
Dans ce livre, fort rare aujourd’hui, il jette un coup d’œil sur la flore miquelonaise. Elle consiste en algues de toute beauté, en lichens, en champignons, en mousses, en fougères, en graminées, en ériocaulonées — il n’y en a qu’une seule espèce — en juncacées, en smilacées, en iridées, en orchidées — dont trois sont fort remarquables — en conifères, en juliofîorées composées.
Né à Dinan, département des côtes du Nord, M. Gauthier a été tour à tour pharmacien universitaire de première classe et pharmacien de la marine. Il est allé mourir tout jeuneau Tonquin, et sa mort a été vivement ressentie dans le mondesavant.
Il a classé ainsi les plantes élémentaires qui acquèrent à Saint Pierre un développement suffisant pour pouvoir servir à la nourriture de l’homme et des animaux.
-Elle comprennent :
— Le maïs, l’avoine, l’orge, le seigle, le froment, l’ail, la ciboule, la ciboulette, le poireau, l’oignon, l’épinard, l’arrache, la betterave, le blé noir, l’oseille, l’artichaut, la chardonnette, la chicorée, la laitue, la pomme de terre, la
carotte, le cari, le panais, le cerfeuil, le persil, le céleri, le cresson, le choux pommé, le choux rave, le choux fleur, la rave, le radis, le raifort, les pois sucrés, la luzerne, le trèfle, la grosseille rouge et noire. .
On fabrique ici de la bière de spnice , qui sé vend au commerce et à la marine marchande et militaire. Elle est distribuée en ration aux matelots de la croisière de Terreneuve.
A Saint-Pierre, l’étendue des terrains mis en valeur est de 2,551 hectares. La main-d’œuvre est chère : la pêche absorbe tous les bras disponibles.
En terminant son intéressante étude sur la culture et les produits de Saint-Pierre et Miquelon, M. Caperon conclut ainsi :
« — Le voisinage du Canada et de l’île du Prince Edouard, contrées de céréales et de fruits anéantit dans son germe toute velléité de concurrence. Saint-Pierre recevra toujours à meilleur compte des pays voisins plus favorisés, des fourrages qui demanderaient de grands frais
et des labeurs ardus. Ce sol est improductif. Pourquoi le nier ? Mais il est baigné par une nier qui rachète aux centuple l’infécondité terrestre, par une mer qui fournit aux monde entier un poisson toujours pêché, jamais épuisé. »
Un journal français admirablement fait — la Nature — disait dernièrement.
— Dans une conférence faite à Londres, le professeur Huxley estime qu’en janvier et février 1886, les morues étaient si abondantes sur les côtes de Norvège qu’elles auraient formé une hauteur de 120 à 160 pieds, consistant en 120 millions de poissons par mille carré. En calculant que chacun d’eux mangeât un seul hareng par jour ils en consommeraient à eux tous 840 millions par semaine. Tous les pêcheurs de la Norvège réunis ne sont jamais parvenus à en prendre 400 millions.
« La totalité des pêcheurs du monde entier ne prennent pas encore 5 pour xoo des poissons auxquels ils font la chasse : morues, maquereaux, harengs, sardines. — En d’autres mots, les richesses en poisson dans l’Océan sont inépuisables.»
Les pêcheries canadiennes valent encore mieux que celle de la Norvège.
Quand ferons nous comme la Hollande ?
N’est-ce pas Jules Janin qui disait?
—Il n’y a pas de petits services rendus à la cause de l’humanité. La Hollande a élevé une ■statue au matelot qui lui a enseigné à sécher le hareng.
XTI