LE PROBLEME DE LA PENETRATION
PUISQUE, d'après les Conventions de 1890, le Sahara est nôtre, nous voulons, nous devons avoir une politique saharienne. Et cette politique sera simple : unir l'Algérie au Sénégal et au Soudan.
Simple, — il suffit de jeter les yeux sur la carte pour s'en convaincre.
Très simple, quant à la conception. Reste l'exécution? C'est ici que les difficultés commencent.
Beaucoup de tentatives ont été faites, — toutes ou presque toutes par la Méditerranée.
Résultats décevants :
Dournaux-Duperré et Jobert, morts ; Flatters et ses compagnons, morts ; Camille Douls, Mores, Marcel Palat, CoUot, morts ' ;
Largeau, arrêté aux portes d'In-Salah ; Say, touchant à grand'peine Temassinin ; M. Pouyanne, chasse de Tiout, à 450 kilomètres de la côte oranaise; M. Foureau, chaque année, avec une achnirable persévérance, reprenant le même itinéraire, pour se replier chaque année sur Biskra, — battu, volé, pillé ;
Gaston Mérv et M. Bernard d'Attanoux, les seuls effectuant à
1. Sans oublier les missionnaires Paumier, Bouchard, Minoret, Richard, Morat et Pouplard.
peu près indemmes leurs voyages, sans toutefois pouvoir atteindre le but proposé
Partout échecs, — tout au moins demi-succès. Ici ce sont les Touareg qui barrent la route, et là des tribus chaamba révoltées.
Bou-Amema rallie contre nous les détrousseurs du Sud, les fanatiques senoussites, ce pendant qu'aux environs de Figuig, des rezzou dirigés par le fameux chef Amarben bon Kheclibu désolent rOued-Guii'
Plusieurs ne sont pas loin d'accorder au Maroc sa part principale dans ces échecs répétés.
« Le Maroc, disent-ils, groupe comme siennes toutes les grandes oasis : Gourara, Touat et Tidikeult. Il s'opposera jusqu'au bout à notre mainmise sur ces territoires. »
Qu'il s'y oppose — et par tous les moyens en son pouvoir, — cela est.
Mais qu'il considère comme siennes les oasis en question, cela n'est point.
Il n'y a pas à proprement parler de limites entre la France et l'empire du Maghzen.
L'article 6 du traité de délimitation stipule : « Quant au pays qui est au sud des ksours des deux gouvernements, comme il n'y a pas d'eau, qu'il est inhabitable et que c'est le Désert proprement dit, la délimitation en serait superflue ».
En 1870, le général de Wimpfen s'avança de plus de 300 kilomètres en terre ennemie, sans soulever la moindre protestation.
Et aussi bien le Touat se considère tellement peu comme sujet du Sultan, qu'en 1857 il ne craignit point de demander notre protectorat. Nous refusâmes.
Lors de la marche du général de Gallifet sur El Goléah, en 1873, les notables du pays renouvelèrent leurs propositions. Nous refusâmes encore.
Les grandes oasis sont donc bien indépendantes. Est-ce à dire pour cela qu'elles ne subissent pas l'influence marocaine ?
Non certes, car il y a l'Islam. Tout ce Sahara du Nord est
travaillé par des Zcwuia qui reçoivent, à n'en plus douter, leur mot d'ordre de Fez en même temps que de Djahiboud '.
Je crois l'avoir déjà écrit quelque part, si nous voulons un jour nous rendre maîtres absolus du Désert, il nous faudra tout d'abord, par des menaces, par un coup de force peut-être, exercer une action directe sur le Maroc, frapper au cœur la citadelle religieuse de l'Afrique.
Mais nous n'en sommes pas encore là. Notre diplomatie exige plus de prudence, — ou plus de pusillanimité
Nous continuerons d'avoir avec le Maroc des rapports froidement amicaux. Nous recevrons ses ambassades, il recevra les nôtres. Et s'il se passe en Sahara quelques faits,... nous fermerons les yeux, pour nous dire après tout que ce pauvre Sultan ne saurait être rendu responsable de tout ce qui s'agite en son nom. Nous ne devons pas avoir, à l'heure présente, une trop haute idée de la puissance temporelle d'un souverain du Maghreb.
Mouley-abd-el-Aziz règne plutôt qu'il ne gouverne. Son autorité n'existe réellement cjue clans sa capitale, et les c[uek|ues rares villes de la côte. A l'intérieur, si l'on en croit M. de la Martinière — et on peut l'en croire, - — à l'intérieur, malgré la soumission des tribus c|ui avaient pris part au dernier mouvement insurrectionnel, c'est la presque anarchie qui règne : plus d'armée, à peine quelques centaines' de réguliers ; les impôts non répartis, les routes peu sûres, et les cantons ruinés par les exigences des ka^■ds^ Péril au dehors, péril au dedans ; — la situation est grave. Le Commandeur des Croyants n'a pas trop de ses efforts et de ceux de ses vizirs, pour arriver à mettre enfin un peu d'ordre dans ce désordre. Comment et où trouverait-il le temps de s'occuper de ce qui se passe chez ses voisins ?
1. Djalirboud, dans l'oasis de Farèdg-ha, est le centre de l'empire religieux des Senoussya, secte musulmane puritaine dont les ramifications sont très étendues et toutes-puissantes.
2. La dépréciation brusque de la monnaie espagnole a eu pour effet de réduire d'un tiers la fortune publique.
C'est donc bien moins le Maroc qui nous arrête dans nos essais de pénétration, que les indigènes sahariens euxmêmes.
Ce sont des Adzgoer qui ont tué Dournaux-Duperré ; ce sont des Ahoggar qui ont tué Flatters ; ce sont des Chaamba qui ont tué Mores.
Et, franchement, devra-t-on s'étonner outre mesure que des peuplades aussi jalouses de leur indépendance nous traitent en ennemis? L'occupation d'El Goléah, la création de postes fortifiés dans l'Extrême-Sud algérien, et plus tard la prise de Tombouctou et de Bassikounou, expliquent amplement, sans les excuser, ces nombreux crimes.
Examinons le Targui meurtrier.
On lui a fait bien à tort une réputation de générosité et de noblesse.
Le Targui n'a ni l'une ni l'autre de ces deux grandes forces morales, — et ce, pour cette simple raison qu'il ne sait pas, qu'il n'a jamais su ce que c'était que l'honneur, ce que c'était que la générosité.
La générosité, la noblesse, ne se peuvent rencontrer que chez les peuples à conscience très élargie, — et par conséquent à civilisation très avancée.
Il en est, avec Rousseau, qui soutiennent le contraire. Je crois qu'ils ont tort. Je les défie de trouver chez un sauvage, voire un
demi-sauvage — Indien, Hova ou Touareg — quel qu'il soit, la notion même embryonnaire du bien et du juste.
Mais c'est à peine si nous commençons à l'avoir, nous ! Comment l'auraient-ils, eux?
La générosité appelle le pardon. Or le sauvage ne pardonne pas. Chez lui les haines de familles, de castes, de tribus, de religions sont incessantes, terribles, et jamais désarmées.
Impitoyable, il ne connaîtra qu'une seule loi, celle qui préside à l'origine de toutes les sociétés humaines : la loi du talion.
Le Touareg tuera donc le chrétien, d'abord parce que chrétien. Il le tuera avec l'espoir de conquérir les faveurs suprêmes de son Prophète. Et il accomplira cet acte avec une foi aussi naïve, aussi irraisonnée, que celle qui arma au xvi® siècle les catholiques de la Saint-Barthélémy.
Mais ce ne seront pas là les seuls mobiles qui détermineront le Touareg à agir.
Souvent la croyance viendra fort à propos cacher la véritable raison du mouvement. Le Touareg tuera parce que la misère est grande chez lui, parce qu'il a faim, et que son sol sablonneux ne produit rien. Une caravane passe. Il l'arrête. Le khéhir résiste. Il le tue.
C'est le struffCf le forîife.
Struc/ffîe for life encore la troisième impulsion qui le portera, la lance au poing, contre la troupe européenne en route pour l'Azben ouïe plateau des Azgar. Barbare simpliste, il se persuadera que cet exemple, terrorisant son ennemi, l'empêchera de pénétrer plus avant dans ce Désert dont il veut garder pour lui seul, la seule indépendance.
. Et il faudra bien enfin nous décider à reconnaître que, jusqu'à présent, ce barbare simpliste n'a eu qu'à se louer d'avoir appelé à son aide de pareils moyens.
Les événements survenus durant ces vingt dernières années ont diminué notre prestige dans le nord de l'Afrique.
Quatre, cinq, six assassinats dont nous avons oublié de tirer vengeance. Cette loi du tahon que nous semblons ne pas
connaître... que signifie?... sinon — le mot est dur — impuissance ou lâcheté !
Je n'ai point à examiner ici la possibilité ou l'impossibilité d'une expédition militaire '.
Je me bornerai à répéter — ce que tout le monde sait, du reste — qu'à l'heure actuelle notre situation dans le Désert est fort amoindrie. Que chaque jour voit se perdre notre influence, — et à ce point, que l'on peut tenir pour assuré : que de tous les voyageurs qui tenteront la pénétration par l'Algérie, pas un ne réussira ^
Comment faire? Renoncer. C'est alors que les Touareg pourraient nous traiter, avec justes preuves, de lâches ou d'impuissants !
Continuer, alors? Certes, — mais en prenant une autre route que celle du nord, puisque le nord nous est fermé.
Par l'est? — Nous ne sommes pas chez nous.
Par l'ouest ? — Nous manquons de bases solides pour le départ .
Reste le Sud. — C'est le Sud qu'il faut choisir ^
1. M. Vivarez, dans une rccp;.le brochure, préconise la formation d'une colonne de fantassins dirigée sur l'Alioggar. Six cents hommes environ à dos de méhari
Projet fort bien présenté, à étudier sérieusement.
2. Le récent retour de M. Foureau en est une nouvelle preuve.
3. Se rappeler l'admirable voyage de Monteil, qui partit du Tchad pour atteindre Tripoli.
LA, notre situation se simplifie. Les indigènes, moins directement sous notre influence, ont moins de raisons pour nous combattre. Et puis ils (ces indigènes) sont relativement plus doux, plus malléables, avec peut-être un fanatisme atténué.
Le pouvoir que nous exerçons en deçà de leurs territoires — au Sénégal et au Soudan — est plutôt fait pour les réjouir que pour les irriter, puisqu'il pèse tout entier sur les nègres, — leurs ennemis naturels.
Nous avons donc là un point de contact plus sûr, un thème d'opérations plus rationnel.
A notre avis, un voyageur qui voudra pousser avant dans le Sahara, à fin de pénétration complète, devra partir de Saint-Louis, pour remonter le long de la côte atlantique jusqu'au cap Blanc'; quitter le cap Blanc en se dirigeant vers les oasis de l'Adrar par le Tiris ;
Séjourner en Adrar, traiter à Ghingueti avec l'émir Alimedould-Soueyd-Ahmed-ould-Aïda, pour essayer, grâce à la protection de ce cheikh, la traversée des massifs inconnus des grandes dunes (Igl*idi);
Atteindre le Touat et le Gourara dont il pourrait ainsi être fait une étude à peu près sérieuse ;
1. La mission devra partir de Saint-Louis, et non pas de Tombôuctou, pays moins sûr, à cause des souvenirs de la conquête encore trop présents à l'esprit des indigènes.
Suivi'c rOucd-Mcssaoura jusqu'à Bcni-Abbès, Igli, et enfin Figuig, — el enfin Oran, point terminus.
Programme d'une netteté parfaite puisqu'il consistera dans la
PROJET DE VOYAGE scientifique et commercial
DU SÉNÉGAL EN ALGÉRIE pnr le Sahara
par Gaston Donnet.
traversée intégrale du Désert, exécutée en s'appuyant sur des naturels en partie favorables à l'expansion française.
Et maintenant que nous venons d'établir notre itinéraire, examinons rapidement sur quel centre de populations cet itinéraire devra porJ:er.
LE Sahara occidenlal cl méridional, à peu près dans son ensemble, appartient aux Maures ; ainsi appellc-t-on de vastes tribus nomades : tribus de pasteurs, tribus de pêcheurs, tribus de commerçants, toutes d'origine berbère, toutes descendantes des Zenaga', peuple fort qui fonda le fameux empire des Almora vides.
La grande famille maure, voisine du Sénégal, se partage en trois branches : les Trarza et les Oulad-bou-Seba au nord du Oualo ; les Brakhna au nord du Dimar et du Fouta, et les TDowlche au nord-est du Damga.
Il est impossible d'assigner un emplacement précis aux indigènes de ces contrées. En cet enchevêtrement de castes, de familles mi-arabes, mi-])erbères, mi-gens de couleur, qui constitue l'agglomération idou-el-hadj , il est déjà bien difficile de délimiter les frontières d'un groupe de même race. Gomment, à plus forte raison, ne serait-il pas impossible d'arrêter définitivement sur le papier un emplacement à des douars riches d'à peine vingt-cinq tentes ! Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que la division naturelle entre les tribus paraît être : celle des Maures septentrionaux qui ne quittent jamais les plateaux du Désert, et celle des Maures du sud — Guébélé — qui vont aux escales du fleuve vendre leur gomme aux traitants de Saint-Louis.
Les Trarza, mélangés d'Oulad-bou-Seba et d'Oulad-Delim, sont les seuls indigènes dont nous aurons à traverser le pays pour
gagner l'Adrar.