A TRAVERS BROUSSE ET SEBKA
pompeux : « honneur », « patriotisme », « désintéressement », « mépris de la vie », « gloire », « médaille militaire ».
Mais Idris n'est rien moins que cocardier. Et les joies que procure l'accomplissement du devoir lui sont un maigre stimulant.
Il continue donc de rechigner, — à voix basse au début, très fort ensuite.
Les autres, enhardis, l'appuient.
— Bref, que voulez -vous?
— Retourner au Sénégal.
— Par quel moyen ?
— Avec les chameaux que tu nous donneras.
— Jamais je ne vous donnerai de chameaux. Quant au premier qui s'avisera d'en prendre un, il peut être certain que nous lui casserons la tête à coups de crosses. Et maintenant, retenez ce que je vais vous dire :
« Je ne souiïrirai point de mauvaise volonté dans mon escorte. Que le lâche qui veut s'en aller, s'en aille, — mais sans armes, sans monture, sans vivres. Si les lions ne le mangent pas dans la plaine, s'il n'est pas assassiné ou fait captif par quelque tribu, il reverra Saint-Louis. Et alors savez- vous ce qui l'attend? Lé gouverneur le jettera en prison pour le punir de n'avoir pas suivi jusqu'au bout ses chefs blancs !
« Mais voyons ! oii est-il donc ce Ouoloiï qui a peur? Que son père le maudisse ! que ses femmes lui crachent au visage ! que ses fds se détournent de sa route !
« Mais où est-il donc? Qu'il se sauve à l'instant même comme un vautour, comme un chacal devant le bâton qui le menace ! »
Je ne saurais vous dire combien cette petite harangue, de forme sénégalo-mauresque, obtint de succès.
— Nous pas peur ! cria Omar.
— Nous tuer mais pas parti ! tonitrua Mahmadou.
— Pardon ! murmura Idris.
Et à partir de ce jour il n'y eut pas de serviteurs plus dévoués, plus vigilants, plus courageux, que les trois laptots Omar-Semba, Idris-Sar et Mahmadou.
Nous allions bientôt avoir besoin de leur dévouement, de leur vigilance et de leur courage.
IMPRESSIONS de caravane :
Un vieux, bien vieux, tout cassé, tout voûté, l'air de la fée Carabosse habillée en homme, est assis sur le sable, nous regardant venir.
En un geste qui déploie comme deux ailes noires les manches de son manteau, il nous fait signe de nous arrêter. Mohamed met pied à terre. Une longue conversation s'engage.
Mohamed remonte sur son chameau :
— Nous allons tous mouri ! murmure-t-il en passant près de moi. Le marabout Abderrhaman l'a dit...
Et d'un !
Près des salines de Tinidjmara, que le soleil martèle de taches lie de vin, des pâtres dorment sous la tente. Ils se réveillent pour crier que les Oulad-Delim nous massacreront si nous poussons plus loin.
Et de deux !
Auprès du puits de Melmough, cinq captifs trayant des chamelles interpellent Abdallah. Il paraît c|ue dans une semaine nous serons reçus à coups de fusils par les Elib !
Et de trois.
Comme ces gens-là sont gais !
10 mai.
J'imagine que le métier de peintre orientahste doit être, ce qu'il y a au monde, de plus facile. ' .
Veut-il faire iiii « désert », il lui suffit d'appliquer successivement, sur une grande toile, une épaisse couche d'indigo — la voûte céleste, — une épaisse couche de blanc — la terre.
Et, ceci achevé, il a une a'uc exacte de ce Tarad-Emelil que nous traversons aujourd'hui.
Mais je me repens bientôt d'avoir prononcé ces paroles impies.
— Regarde ! me dit Bonnival,
Vers le nord, ce sont des teintes très douces : rose clair,
gris cendré, qui poudrent le ciel à frimas.
Plus près de nous sonne la fanfare des bleus crus à la Delacroix, — des rouges qui éclatent dans les massifs floconneux des nuages comme autant de grenades ouvertes, des « laminés » de violet coupés en écharpes et en banderoles. De larges appliques d'orangé s'écrasent sur ces fonds de gloire, tels des boutons d'or en un manteau de velours...
Mais soudain, dans une dernière convulsion, une déchirure se produit — une déchirure droite comme un portique, et tellement grande qu'elle paraît menacer la terre.
Et de ce trou béant, des lueurs pourpres surgissent, s'allument comme des torches, roulent comme des vagues.
L'incendie gagne. Le flot de sang couvre tout. L'empereur Soleil disparaît.
Et le crépuscule tomba lentement ce soir-là. Et avec le
crépuscule les dernières flammes s'éteignirent.
Seules les teintes très douces, réfugiées très loin là-bas, dans une atmosphère différente, restèrent figées dans la brune. — Et ce fut la seule note de pitié en toute cette magnificence.
LE Désert est bien « désert ». Par delà les dunes, très loin, la lunette d'approche n'annonce rien de suspect. Les nomades s'en sont allés en Inchiri. Le sable garde encore traces de leurs pas.
Donc une journée de repos. Nous l'avons bien gagnée. Les dromadaires n'en peuvent plus ; un de nos noirs souffrant de diarrhée symptomatique faibUt à vue d'œil ; mon compagnon, lui-même, malgré toute son énergie, demande grâce.
Nous nous étendons sur nos lits de camp. Les malades absorbent calomel sur magnésie, — durant qu'Idris, toujours infatigable, fait la popote, et que Mohamed, atteint d'un prurit religieux, vraiment bien extraordinaire chez lui, « selamise » trois ou quatre fois de suite, avec la ferveur d'un vieux marabout.
« Tout est paré », phrase sacramentelle du maître-queux. A table. Bon Dieu ! qu'il fait chaud ! — Et le mouton qui mijote dans la marmite et l'eau saumâtre, encore gluante de boue, n'excitent guère l'appétit.
Bast ! on se bouchera le nez pour boire, — et se souvenant, à propos, du précepte « qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger » , on se bourrera de chair dure barbouillée de saindoux.
Une captive mandingue.
Une bonne pipe, par là-dessus, — et de nouveau la sieste sur les lits de camp.
A quatre heures : réveil. Je mets à jour mon carnet de voyage. Bonnival passe l'inspection des armes. L'escorte, massée dans un coin, bavarde. Les chameaux ruminent. Et Mohamed, déplus en plus féru de dévotion, converse avec son Prophète.
Enhn le soir arrive. Petite promenade autour du bivouac.
— Que fait-on à Paris?... Et c'est surtout clés préoccupations de joies physiques qui nous poursuivent en cette existence de perpétuelles privations, — un bock ! comnie ce serait bon ! Et un bifsteck aux pommes ! un énorme chateaubriand, cuit à point, arrosé de quelques bouteilles de vin frais ! . . .
Oh ! du vin frais ! Un royaume pour du vin frais !
La nuit vient de recouvrir cet infini dont nous sommes les
seuls points vivants.
Pourquoi — par c|uel phénomène de télépathie — nous semble-t-il voir maintenant devant nous ceux que nous aimons, ceux que nous avons aimés — vivants ou morts?
Ils passent et repassent processionnellement, en de familières attitudes. Leurs voix nous psalmodient des choses très belles et très tristes...
Et puis, trop tôt, ces voix s'éteignent...
Et nous restons sans voix nous-mêmes — bien près de pleurer.
Fin de notre conversation :
— Somme toute, pourra-t-on me dire ce que c'est que le
devoir ?
— Le devoir, répondis-je, c'est ce que tu fais depuis deux mois.
Et je crois cjue j'eus raison, ce soir-là.
TROUVÉ hier, dans le fond de ma malle, un livre. L'auteur? — Je ne me souviens plus de son nom.
Le titre? — Qu'importe?
C'est une œuvre tout entière de mièvrerie sentimentale, taillée sur patron romanesque. Trame vieillotte ; sujet rococo. A la fois Feuillet, Ohnet, Tlieuriet ; réminiscences de George Sand...
Cette œuvre d'imagination puérile, sans le moindre souci du réel, seulement à l'usage des mondaines chercheuses d'émotions faciles, — cette œuvre je la lis, la relis sans m'en jamais lasser...
Et une impression pénible se dégage de ma lecture. Cette vie factice aux lumières, ce luxe, dont tous les héros de machinations livresques sont entourés, ces femmes en « robes de soie mauve garnies de larges plastrons de dentelle » , allongées au fond de leur Victoria, dans le lent défilé d'un retour du Bois — ces femmes, statues finement ouvrées, mises au monde pour le seul plaisir des yeux ; ces hommes c{ui mourront sans savoir même ce que c'est que l'effort... cette plénitude de bonheur matériel en ce moment où je mancj[ue de tout... tout cela me révolte, — et mon isolement à la fin de cette journée très lourde me pèse ainsi qu'un exil...
Je ne cherche pas à analyser le roman. Que me fait de savoir que M"^*' de X... aimera d'abord M. Y..., pour le tromper ensuite avecM. Z...?
J'établis simplement un parallèle entre leur situation et la mienne, et je gémis sur mes misères en pensant à leurs joies !
Et je m'aperçois bien lard que ce que je viens de dii"c est folie... Car, enfin, si j'avais voulu éviter ces misères, rien ne m'était plus facile que de rester chez moi.
Qu'on me pardonne. Ce sont accès passagers de mauvaise humeur, — accès bien connus de tous ceux ayant fait campagne aux colonies.
Cela s'appelle, au Soudan : la soudanite; au Tonkin : la tonkinile; en Guyane : la guyanite.
Cela débute un beau matin, — on ne sait trop comment. On se lève furieux contre cette chaleur suffocante, ce ciel si bêtement bleu, cette eau si saumâtre, ce sol si monotonement plat, ces noirs si apathic|ucs...