Voilà, donc
L'interprète a une moue de mépris. La main en abat-jour sur les yeux, il les fixe longuement.
La moue de mépris s'accentue :
— Ça pas guerriers ! ça captifs ! Lahmc '. Un Romain n'eût pas mieux dit.
— Mais quel est donc celui qui a fait « parler la poudre » tout à l'heure ?
Le chamelier vient de rentrer... — Où étais-tu? Geste vaguement indicatif.
— Donne ton fusil !
La cartouche est vide.
Une semaine de privation de tabac, avec inscription du motif sur le livret de route, à Abdallah, « pour avoir quitté son poste sans autorisation, et avoir tiré un coup de feu sans nécessité ».
Un Maure me remet une lettre. Dans cette lettre Baba-Ould- Hamdi nous annonce de « gros dangers ». — Veillez sur vos têtes, les Elib vous guettent !
Brave Baba! Mais je déchante en lisant le post-scriptum :
« Envoie-moi de suite, par celui qui te remettra ce papier, deux pièces de calicot blanc. »
A quel mobile a olDéi le grand marabout idou-el-hadj ? A-t-il voulu charitablement nous avertir du péril qui nous menaçait, ou, supposition tout aussi admissible, a-t-il j^ris ce prétexte pour alléger encore notre pauvre pacotille?
Problème difficile, que je ne parviendrai jamais à résoudre.
1. Esclaves traités de lahmé. c'est-à-dire: « viande bonne à manger ».
15 mai.
DE grandes plaines encore ; de grandes plaines toujours. Une mer d'herbe jaune se creusant en vagues sous le vent...
Puis des dunes de sable rouge très hautes, droites comme des murailles ; et, au pied de ces dunes, des marais salants qu'au loin on prendrait pour des lacs paisibles, — des marais salants pleins de soleil...
Le long de la route, dans l'empâtement des boues argileuses, des herbes spirales rachitiques, exfoliées, que paissent, avec plus de bon vouloir que de réel succès, de maigres troupeaux de moutons ; des tentes en mauvaise toile de guinée abritant, pêlemêle, des familles d'indigènes el-boëni. Et voilà mi tableau bien couleur locale.
La lumière enveloppe, pénètre toutes ces formes, en accuse tous les reliefs, en magnifie tous les contours. Pas un détail ne manque. Le grain de sihce piqué dans le sol strie le sol d'éclairs ; une coquille d'alluvion ourlée de gypse rose, comme une oreille de femme, devient un bibelot précieux serti de diamants. Il n'est pas jusqu'à l'inît, tapi en touffes épaisses au bord du puits, qui ne se couvre de tons fauves... se fige en des immobilités lourdes de métal.
Collines et steppes déroulés semblent quelque titanique planche à l'eau-forte gravée par quelque Piranèse surhumain... Du ciel à la terre, c'est un égrènement sans fin d'impalpable
poussière, tourbillonnant en masses d'or devant les yeux éblouis... L'immensité n'est faite que de soleil.
n mai.
Des traces de lion !
— C'est sérieux, ce que tu nous racontes là ?
— Aussi vrai qu'y a Bon Dieu là-haut, affirme Mohamed.
— N'y aurait-il pas moyen d'en voir un? Voyons, Mohamed, sois gentil, montre-nous un petit lion!
Mais Mohamed, froissé de tant de scepticisme, s'en est allé.
Est-il besoin d'ajouter que pas plus aujourd'hui que les jours précédents, pas plus les jours précédents que les jours suivants, nous n'avons aperçu de « seigneur à la grosse tête » '.
Auraient-ils raison ceux qui, avec Alphonse Daudet, affirment qu'il ne reste plus un seul lion dans le Désert ?
L'auteur de Tarlarin est persuadé que le dernier de ces intéressants animaux habite les environs de Géryville. Très vieux, aveugle, perclus de rhumatismes, ce Bélisaire de l'Atlas se tient sur la route nationale, attendant qu'un voyageur charitable veuille bien verser son obole dans la petite sébile qu'il porte suspendue au cou.
Cette histoire, quelque navrante qu'ehe soit, doit être tenue pour vraie.