‹ En Sahara à travers le pays des Maures nomadesChapitre 29 sur 57 · Monsieur · texte numérisé non relu

Monsieur

2 juin. .

NOUS sommes depuis la veille clans le dernier village des Elib, en Agneitir. Village important s'il en fût : deux cents indigènes, au moins, sans compter les femmes et les petits.

Il n'est pas encore six heures du matin, et déjà on nous annonce la visite du chef Mouley.

Ce chef Mouley — un géant, tout en os, avec une grande barbe noire dure comme filin — paraît tout d'abord bon diable. Puis, en l'examinant de plus près, on s'aperçoit bien vite qu'il cache sous ces dehors engageants une âme retorse de vieil huissier picard.

L 'affreux bonhomme commence par percevoir vingt-cinq pièce s de guinée pour droit de passage. Et ses exigences augmentent bientôt en de si phénoménales proportions, qu'en fin de compte il se trouve nous avoir enlevé un quart de toute la pacotille que nous possédons.

Refuser? Impossible. Le Mouley est gars de décision. Il a fait envahir notre campement par ses captifs. Nous ne sommes plus maîtres de la place. Il n'a qu'un mot à dire, et deux douzaines de ces voleurs nous désarment.

— Ce qui m'étonne, murmure Bonnival, c'est qu'il ne l'ait pas encore dit, — ce mot.

— Patience ! Nous n'avons jDeut-être rien perdu pour attendre. Cependant Mohamed a tiré de son haïck la lettre que l'émir

des Trarza nous n remise — on s'en souvient — lors de notre départ de Bouzoubra. Mais cette lettre lui est rendue immédiatement, presque avec dédain, sans une syllabe de commentaires... J'en conclus que les Elib ne sont pas fidèles sujets de Sa Majesté Ahmcd-Saloum ; — qu'ils ont même pour sa royale personne un mépris que les cinq cents kilomètres qui les séparent de la capitale guébélé expliquent du reste parfaitement.

— Il y a autre chose...

— Quoi donc?

— Nous le saurons bientôt. Dieu veuille alors qu'il ne soit point trop tard.

Et la foule va toujours s'amassant. Cinquante paires d'yeux

fixent nos marchandises.

Exigences continuelles ; les mains se tendent, prennent ce qui se trouve à leur portée, disparaissent un instant dans la large ceinture du boubou, — pour reparaître plus avides, plus menaçantes.

— Omar, Abdallah, Idris, debout ! et baïonnette hors du fourreau.

Gn entend le bruit sec de la lame se fixant sur le canon.

Mais cette démonstration de force ne produit pas du tout l'effet voulu. Loin de faire peur, elle irrite, elle exaspère.

Nous sommes frais, si nous donnons prétexte à représailles. Bas les armes !

Il est temps. Deux minutes encore, et les laptots étaient littéralement assommés.

Courte accalmie. Les derniers venus en profitent pour

s'avancer à pas de loup... Nous ne sommes point afin de peines. La malechance nous réserve un pendant à l'aventure de Tiourour. Et cela sans tarder, car voici que des cris, des hurlements, des vociférations se font entendre. Pourquoi ? ; . Les faits suivants se sont passés :

Un jeune guerrier, pénétrant sous la tente, a voulu s'emparer d'une ceinture de laine, propriété de Mahmadou-Dialo. Mahmadou a protesté, et comme il est très brusque, le brave Ouoloff, et très vigoureux, il a saisi à la nuque son voleur, et l'a proprement batonné. D'où, ces cris, ces. hurlements, ces vociférations.

La bagarre est sérieuse : piquets arrachés, malle brisée à coups de crosses'. Dix ou douze de ces gueux se sont mis près de nous, bien résolus à se servir de leurs fusils si nous tentons la moindre résistance. Mais nous ne bougeons pas, — poitrine contre poitrine, souffle contre souffle, le regard droit sur eux. Et ce calme leur en impose ; et ils finissent par s'en aller.

— Sais-tu que si cela continue, il ne va plus rien nous rester ? s'écrie Bonnival furieux.

— J'ai envoyé Mohamed chercher Mouley, dis-je. Mais Mouley n'arrive pas : ce coquin est complice ; c'est sur son ordre c[ue nous avons été battus, volés...

— Et pas contents! Oh! Mouley, Mouley, que j'aurais plaisir à loger une balle dans ta sale tête ! Forçat ! pirate ! Tiens, te voilà, vieux bandit ! Allons, prends tout, va, vivres, effets, guinées ; prends tout, et débarrasse-moi bien vite de ta présence ! achève mon compagnon, rouge de fureur.

Mais Mouley, du haut de la cofline, a levé le bras, et les deux cents sauvages hurlant, vociférant, se sont tus.

Mouley a parlé, et les deux cents sauvages se sont enfuis tête basse comme une bande de chacals « cpii voit le sidi à la grosse tête ' », a ajouté Mohamed toujours lyrique.

Il n'est pas prudent de passer une seconde nuit en pareil lieu ; aussitôt je donne l'ordre de plier bagages. Contre mon attente, le chef ne fait aucunes difficultés pour nous laisser partir, — on saura pourquoi plus tard.

Après quelques heures de marche la caravane s'arrête au bord d'un puits (toujours de l'eau saumâtre, pour changer).

Durant que les hommes emplissent les outres, je réunis « l'étatmajor» au grand complet. On discute longuement. Enfin la combinaison suivante est adoptée :

Nos chameaux étant las à tel point qu'il leur serait impossible d'aller plus avant ; d'un autre côté, l'insuffisance de nos ressources ne permettant pas d'en acheter de nouveaux, surtout en un pays où l'hostilité des naturels nous les ferait payer très cher,

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