Ea Arabe : l'Escale
soudain une barre jaune brutalement tracée, comme un reste de couleur oublie sur cette immense palette qui est le firmament.
Et puis l'on ne voit plus rien, mais l'on devine de nouvelles étendues bleues, bien loin, très loin, jusqu'au seuil de l'Amérique... passé l'Amérique, en ces mêmes eaux tropicales qui baignent d'autres contrées aux végétations géantes.
Et cet (( incommensurable » fait peur!
SABLES ravinés, sillons profonds. De véritables gorges resserrées, des pitons, des semblants de créneaux couronnant des chehka. Une terre dure, criblée de gravier, martelée de coquilles pétrifiées : c'est le commencement de l'Inchiri.
26 mai.
Les puits sont vides.
Les dromadaires, à chaque pas, se couchent. Cinq sur douze sont déjà à moitié morts, incapables de porter charge quelconque.
Ils font pitié. Ils se traînent pattes « cotonneuses » , tête frôlant le sol, ne sentant plus les coups. La feuille de tabac introduite dans l'œil, leur arrache des mugissements de douleur, sans les faire sortir de leur immobilité de bêtes malades...
Nous nous débarrassons de nos marchandises encombrantes, afin de marcher plus rapidement. Laisser là tous ces objets — des trésors pour nous — qui devaient aider à atteindre le Sud-Marocain ! quel crève-cœur !
L'eau : nous en avons trouvé. Misère I elle est infecte, pourrie, — du purin.
Sera-t-elle meilleure là-bas ? Allons toujours.
Plus loin, elle est empoisonnée. Un mouton mort, panse ouverte, surnage.
Les laptots veulent boire quand même. A grands efforta je parviens à les retenir.
— Tu connais, me dit l'interprète, que ça peut pas rester là !
— Tu as raison, lui ai-je répondu ; malheureusement nous venons de faire dix heures de route, et nos djemels
— Toi mouri alors ?
Je fais signe à Bonnival, qui s'est affalé dans un coin :
— Nous crois-tu capables de pister encore pendant quarantehuit heures?
— Ce sera dur. Enfin on essaiera !
— En avant!
Omar ne bouge pas.
— Qu'est-ce que tu as ?
— La... colique.
— Allons, mon brave, un effort : après-demain tu pourras te soigner !
Cinquante-cinq degrés ! Du feu dans la gorge !
Abdallah s'arrête — pris soudain de névralgie violente.
Je mets pied à terre et je fais avaler au chamelier deux cachets d'antipyrine.
Soulagement presque immédiat.
Et encore de bien longues heures, chevauchant. Personne ne dit mot. J'essaie d'allumer la conversation. Peines perdues. La misère est trop grande.
Omar se tord sur sa selle. Le malheureux est livide.
J'intei'roge Mohamed.
— Demain soir, si nous marchons bien, me crie-t-il de loin.
Mais nous ne marchons pas, nous nous traînons. C'est exaspérant ! Je deviens cruel. Je voudrais me ruer sur toutes ces bêtes et leur faire prendre le galop à coups de matraque dans le ventre...
Le galop? Nous en sommes loin. La monture de Bonnival vient de s'abattre.
J'aide mon compagnon de voyage à se relever.
— A quoi bon? me déclare-t-il avec le plus grand sang-froid : je ne pourrais aller davantage. Je suis à bout de forces. J'ai le palais desséché, cuisant comme une plaie.
I~1 T voici que nous sommes seuls, en plein steppe — en pleins ^ sables, à double étape de distance d'un puits, avec deux malades sur les bras. La situation est affreuse !
— Déroulez la tente et campons !
A peine étendu sur son lit, mon pauvre camarade a vu ses douleurs d'intestins s'accroître. Une fièvre intense le fait délirer, et, pour combattre ce dessèchement des muqueuses qui tue, je n'ai rien que des pastilles de citron.
Mohamed est parti, un peu au hasard, à la recherche de quelque ksar de bergers.
Trouvera-t-il? S'il ne trouve pas, il n'y a plus à attendre — il y va de la vie : — il faut toucher coûte que coûte au puits.
Mohamed a trouvé. On voit osciller au loin la silhouette
apocalyptique de son chameau.
Il arrive. 0 bonheur ! deux outres rebondies pendent à la selle.
Le lait est aigre, quasi décomposé. Qu'importe ! il est reconnu exquis. Plusieurs jattes sont vidées en un clin d'œil. Nous sommes sauves. La fièvre de Bonnival a disparu. Une grande faiblesse seule persiste. Deux bonnes journées de repos lui rendront toutes ses forces.
Quelle triomi^hante pipe j'ai bourrée ce soir-là, assis sur mon pliant, à l'entrée de la tente ! Je vous assure que je fus parfaitement
heureux. J'avais mangé, j'avais bu à ma soif. En vrai sage, mes désirs n'allaient point au delà.
A quelques pas de moi, Mahmadou, à plat ventre sur le sol,
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Vers Portendik.
suit de l'œil, tranquille curieux, une vipère rose regagnant son
fourré.
Je lève mon bâton. Mais lui, d'un geste de la main m'arrête : — Ne la tue pas, moussé ^ En la tuant pas, plus rien mauvais
t'arrivera dans ta route. Tu laisseras le mal derrière loi. Honnête Mahmadou, puisses-tu dire vrai!