‹ En son nom: Pierre Valdo et les "Pauvres de Lyon"Chapitre 1 sur 81 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Quand une lecture vous élève Tesprit, et qu*elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon et fw.it de main d'ouvrier.

Là Bruyère.

Voici, mis en français, le beau roman de M. Edward Everett Haie, intitulé : In His Name. Xe livre est traduit fidèlement, sans retranchement ni addition, ni altération aucune des pensées de T auteur. La traductrice n'a pas voulu être traîtresse : traduttore^ traditore ; et elle s'est efforcée de reproduire l'œuvre anglaise dans un livre français que les Français puissent lire sans trop s'apercevoir que c'est une traduction.

En Son Nom n'est pas un roman d'amour. Il n'y a dans le livre ni amour ni amourette, rien

ÎV PRÉFACE

qui trouble, agite ou corrompe les âmes : ni valses ni violons ; pas même Mvat flirtation américaine ni une coquetterie française. I^a femme que M. Haie a mise au centre de son histoire, Félicie Valdo, est une toute jeune fille, charmante et angélique, qui n'a d'autre amant que le Mont-Blanc, à qui elle envoie tous ses baisers, et deux brins de duvet qu'elle confie au vent d'ouest, qui les porte pour elle au mont sublime.

C'est pour cette raison, et pour louer hautement le livre de* M. Haie, qu'on a mis en tête de cette préface la pensée de La Bruyère, que nous devrions nous rappeler toutes les fois que nous ouvrons un livre nouveau, et surtout avant de recommander une œuvre littéraire quelconque à nos amis ou au public. En Son Nom élève l'esprit et inspire des sentiments nobles et courageux. On ne cesse de l'éprouver pendant la lecture du livre, et l'on sent bien que l'écrivain américain a fait sien cet article de foi de son héros, que tous les actes de notre vie doivent être faits En Son Nom, et pour le bien de nos frères.

Mais M. Haie est aussi créateur et poète, et

maître dans Part d'écrire. Son roman n'est pas moins intéressant ni moins émouvant que les meilleurs romans d'amour, ce qui a fait dire à un bon juge, l'ancien professeur de l'Université Harvard, M. A. P. Peabody, le jour où il lut le livre : « Je n'ai jamais rien lu de meilleur. Votre livre a réveillé en moi, et cette fois avec plus d'intensité et dans un ordre plus élevé (with a higher consécration), l'émotion que j'avais éprouvée à la lecture du premier et du plus beau des Contes de Noël du grand romancier anglais, Charles Dickens. Vous avez supérieurement rempli votre haute mission d'éducateur des âmes, et vous avez su pénétrer au fond du cœur du divin Maître. > Et encore : « I^e cadre et la disposition des scènes de votre roman sont dignes de l'histoire que vous contez, et cette histoire vous l'avez contée en artiste qui sait peindre les choses du ciel. (*)

(*) On a traduit très librement, et pauvrement, les paroles de M. Peabody. Il y a des choses que la langue anglaise dit mieux que la langue française ne puisse le laire. Les Anglais sont si familiers avec le vocabulaire de leur admirable' Bible !

C'est autour du lit de Félîcie, malade et etiipoisonuée, que se déroulent les événements du roman. I^' intérêt du lecteur ne Tabandonne pas un instant. Mais cet intérêt, tendre et intense, qui s'attache à Félicie est, si j'ose ainsi m'exprimer, au rez-de-chaussée de T œuvre de M. Haie. Il y a quelque chose au-dessus de ce rez-dechaussée, quelque chose de grand, d'une grandeur morale et religieuse, une puissante commotion dans l'église chrétienne, une révolution sainte, bravement opérée à Lyon, au Xlle siècle, par Pierre Valdo, le véritable héros du livre. Il est mort cependant quand les aventures du roman s'accomplissent. Jamais présent, et toujours là, rappelé sans cesse à la pensée par les grands acteurs du drame, c'est lui qui règne, qui gouverne et qui inspire les Pauvres de Lyon,

C'est ainsi que le grand personnage du chefd'œuvre de Racine, l'acteur divin, l'Étemel, ne vient pas sur le théâtre dans Athalie ; ni non plus dans L'Aiglon de Rostand, l'aigle fameux, qui émeut, passionne et fait mouvoir tous les personnages du drame. Et le père de Hamlet,

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qui n'est qu'une apparition, un revenant, dans la tragédie de Shakespeare, n*est-il pas le personnage absent qui inquiète, encourage ou 'épouvante tous les autres? Et n'est-ce pas Darius, une autre ombre royale, qui apporte d'outretombe cette terreur tragique qui envahit le théâtre d'Athènes dans Les Perses d'Eschyle?

Il faut qu'un personnage soit très grand pour gouverner de la sorte les événements humains de loin, d'en-haut, ou d'outre-tombe: l'Éternel, Napoléon, le père de Hamlet, Darius. Ainsi fut grand le héros de notre histoire, Pierre Valdo. M. Haie n'a pas craint de le mettre à côté de saint François d'Assise, le plus grand des saints et des révolutionnaires religieux du moyen âge. c Pourquoi ces deux hommes ne se sont-ils pas rencontrés ! > dit-il.

En efifet, Pierre Valdo et François d* Assise n'ont pas pu se rencontrer: quand l'instituteur des Franciscains naquit en 1182, l'instituteur des Pauvres de Lyon avait déjà accompli sa réforme, et l'avait présentée au pape Alexandre III, en M 79. Mais quel dommage vraiment qu'ils ne

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soient pas venus à la même heure pour unir leurs forœs et travailler En Son Nom, ensemble et sous le même drapeau, à T accomplissement de leur grande entreprise, le rétablissement sur la terre du christianisme primitif, le christianisme du Christ !

Hélas ! il y eut deux drapeaux dans ces deux armées, également vaillantes dans leurs batailles pour la réforme de T Église, et également fidèles au Dieu de T Évangile ; et leurs chefs eurent des fortunes contraires : François fut mis après sa mort sur les autels par le saint-père, tandis que Pierre Valdo avait été anathématisé par le concile de Vérone et envoyé en exil par l'archevêque de I<yon.

Quoi qu41 en soit, et bien que les deux héros ne se soient pas connus, ils se ressemblent, et Pierre Valdo fut comme un précurseur pour le saint d'Assise.

lyC roman de M. Haie m*a fait relire avec plus d'attention une des plus grandes biographies parues dans ces dernières années, T oeuvre sérieuse, savante et inspirante de M. Paul Sabatier, intitu*

PRÉFACE ÎX

lée : Vie de saint François d^ Assise. — Il écrit : € Un véritable essai de réforme fut tenté par les Vaudois. I^eur nom de Pauvres de Lyon fait involontairement songer à celui que saint François donnera à son Ordre. > — C'est l'Ordre des Frères Mineurs. Il y avait à Assise, comme à I<yon, les Majores et les Minores^ les grands et les petits, le popolo grasso et le popolo minutOy les riches et les pauvres. I/CS deux réformateurs vouèrent leur vie aux pauvres, et voulurent que leurs disciples portassent ces noms-là : les Pauvres , les Mineurs; et tous deux ils épousèrent Dame Pauvreté^ qui depuis le Christ n'avait retrouvé aucun époux. — € I^es analogies d'inspiration entre Pierre Valdo et saint François sont si nombreuses qu'on pourrait être tenté de croire à une sorte d'imitation. On aurait tort : les mêmes causes produisaient de tous côtés les mêmes efiEets ; les idées de réforme, le retour à la pauvreté évangélique, étaient dans l'air ; et cela aide à comprendre le retentissement que la prédication franciscaine devait avoir en peu d'années dans le monde entier. > < Des analogies d'inspiration,» dit le biographe

du saint. Elles sont si nombreuses, en vérité, que celui qui lit son livre est sans cesse porté à écrire sur les marges des pages : — t Et Pierre Valdo de même. >

I^e jour où ils se convertirent, ils avaient arrêté leurs yeux sur le même spectacle, qui est toujours là devant nous : t Celui qui court de fête en fête, et n'a pas le cœur absolument fermé, est Wen obligé d'apercevoir parfois au détour du chemin, des pauvres qui ont faim et qui vivraient des mois avec ce qu'il dépense en quelques heures pour des futilités. François les voyait et, avec sa nature impressionnable, pour un moment oubliait tout le reste. > Pierre Valdo aussi avait regardé les pauvres, et il avait senti tout juste ce que sentit le Povero d'Assise. — Et ils comprirent tous deux cet appel du Christ : < Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, et suis-moi. > Et bravement ils suivirent en répondant : -

Eue adsunt^ Domine^ ut faciam voluniatent tuam.

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